J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 14 octobre 2018

Lettre N° 118 – En silence, au matin…

Mon Amour,

Tu t’en doutes nos derniers échanges me désolent ; plus, me mortifient. Lorsque nous nous sommes séparés mercredi il y avait dans tes yeux un paysage nouveau. La journée avait pourtant été douce. Nos habituelles tendresses, nos paroles entremêlées de silence, la douceur de l’automne. Puis tes derniers mots, déposés comme une énigme : « Tous les chemins finissent, il n’existe pas de chemin infini. Ma route s’arrête là… sans doute… Il me faut inventer une suite… inventer mon désir à travers mes peurs… Tout me pousse vers toi, tout m’éloigne de toi, de nous… comment expliquer ça ? Comment le vivre ?... »
Un peu plus tard, comme si tu parlais à un autre toi, comme si tu suivais le fil d’une longue et silencieuse méditation : « Bien sûr le plaisir, bien sûr la jouissance… après, peut-être, la joie… mais avant l’instant de la joie, il y a la douleur. C’est ça la vraie question, le vrai chemin, l’autre chemin… la douleur à traverser… c’est absurde, mais c’est ainsi…c’est pour cela… l’écriture… le livre… »
Ta voix était si calme. Si loin déjà.
Ce matin en t’écrivant, je ne peux m’empêcher de penser à notre pacte d’écriture comme la plus grande de nos folies. Nos lettres qui s’entrecroisent, nos retrouvailles qui tissent avec les mots écrits une réalité si singulière.
Oui, une folie.
Au fond, l’écriture ramène toujours à soi et à soi seul, avec cet indicible paradoxe d’atteindre une vérité plus évidente, plus forte, plus affirmée et de dresser dans le même temps une distance plus grande, comme si l’éclairage amenait plus de nuit.
Le désir invente le monde, il n’a pas besoin d’être vrai ce monde, il a seulement besoin d’être désiré. Violemment désiré. Et ce désir est fait de nos chaos, de ce qui reste de nos défaites.
L’écriture désigne l’usure, elle en est le symptôme. Il faut que la vie échoue pour que la littérature commence. C’est banal, je sais. L’échec et la joie sont les deux faces de la même pièce.
Lorsque tu parlais, je te regardais, il me semblait que tu retournais à l’état sauvage. Ton animalité ressemblait à un feu de joie, brutale, entêtée, tyrannique, exigeante comme l’enfance. Tu étais si belle, si évidente à cet instant, comme si tu avais résolu tous les écarts.
Tu parlais le regard planté sur l’horizon, je te voyais de profil sur fond de ciel bleu. L’immense beauté de ton visage éclatait. J’en fus saisi. Il me sembla le découvrir pour la première fois. Je pense que c’est là que j’ai compris. Il y avait dans ta voix, dans ton regard fixé sur le large, une infinie sérénité et la trace des abîmes sans limites.

Au départ on est loin, on est dans l’inaccessible du temps et de l’espace. Mais les enfants savent d’instinct traverser les impossibles. Les âmes brûlées aussi.
Au départ on est loin, chacun dans sa parole, dans la maison de ses mots, au plus près de l’hémorragie qui épuise les jours, les heures. Au départ on est loin, chacun sur l’horizon de la langue, chacun au pied de son d’arc-en-ciel, chacun dans sa couleur.
On est loin, séparé par le ciel, et par cette arche irisée.
Au départ on est loin, mais les incantations se répondent, parce que les murmures s’opposent au vacarme du monde, parce que les cris révèlent les silences. Au départ on est loin, mais peu à peu des portes s’entrouvrent. Pour agrandir l’espace, juste entre la chair est l’os. Juste entre fracas et prières.
Après, mon amour, est arrivé le temps des chants, le temps des danses. Alors, nos musiques s’entrelacent, se nouent pour nous aider à gravir l’échelle des couleurs. Chacun, à son bout d’arc-en-ciel, cheminant vers l’autre sur le chemin de la langue, c’est le temps où la voix s’exalte de sa véhémence, de ses soleils, de ses éclairs. C’est le temps où les notes inventent la portée, où la cadence rythme les souvenirs, où l’espérance fleurit comme de larges bouquets, comme les grands cerisiers du printemps. C’est le temps océan, immense, grandiose qui berce nos embrasures, change les clameurs en louanges fruitées. C’est le temps des flammes, des voyages univers, des jardins célestes. C’est le temps des tendresses enfantines. Et la source des mots s’épanche vers l’affluent du cœur.
On est haut dans le ciel, si proche désormais qu’on pourrait se toucher. C’est le temps des soupirs, des apartés, c’est le temps des souffles. C’est le temps des secrets, du sang partagé, des silences que l’on s’offre dans nos mains que l’on tend.

C’est un temps éphémère, qui offense les dieux. C’est un temps majestueux, qu’il faudra redonner. Pour une heure enchantée, cent ans de misère. Pour un jour de délice, mil ans de repentir.
Au sommet des couleurs, nous nous sommes croisés. Au plus haut de cette arche de lumière, tendue entre nos deux étoiles. J’ai à peine eu le temps de caresser ton ombre, qu’un maléfice cruel a tissé sur nos lèvres un rictus forcé.
Dans un ciel de marbre durci par nos chagrins, s’éteint notre étoile,
en silence,
au matin.

Franck.

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dimanche 7 octobre 2018

Lettre N° 121 - Alors, va...!

Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

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dimanche 30 septembre 2018

Lettre N° 41 - Je suis la poussière...

Mon Amour,

Hier en nous quittant tu m’as laissé ce livre de Bousquet. Je ne sais si ton geste était chargé d’un mystère, d’une clé, d’une intention, d’un message. Le soir était là, j’ai commencé à lire. J’ai lu toute la nuit. Là, au moment où je t’écris, je suis encore dans la fascination, ensorcelé par la beauté. Faut-il voir un parallèle avec notre histoire ?
Nos lettres, nos rencontres font surgir des paradoxes. Ta poésie dit un autre discours que tes gestes, tes baisers, ton odeur. Un autre discours, pourtant c’est le même. Chacune de tes lettres est un surcroît de vie, de densité, d’incarnation. L’amour s’approfondit, s’aggrave.
« … nous n’avons été créés, rapprochés que pour éclairer nos visages avec la lumière de nos mots d’amour, et former, pour un instant, dans la triste lumière d’ici-bas, une flamme si pure que le ciel s’y puisse détourner de lui-même. Oui, on dirait que l’on a toute la vie pour rendre un instant capable d’absorber tous les autres. »*
Nous jouons avec le temps, c’est comme jouer avec le feu. Plus de temps dans les veines. Demain nous irons marcher sur le port, nous regarderons l’horizon des bateaux, l’écoulement des heures s’entrelacera avec la banalité des mots prononcés, nous parlerons sans doute de Bousquet, des Lettres à Poisson d’Or. Nous viendrons nous cacher ici pour nous retrouver dans l’échange des chairs.
L’amour appelle le silence, il efface les mots, les paroles, les écrits. L’amour ne peut être dit. Pourtant sans les mots quelque chose de l’amour nous échappe, nous tue peut-être.
« Je m’enfonce dans le souvenir d’une heure qui fut l’oubli du temps. J’épuise la volupté d’approfondir dans notre amour un vertige de solitude, une sorte d’exil rayonnant, pur comme une étoile. »*

Je suis la poussière et le sable,  tu es la semence du vent, et l'éclair.
Je suis naufragé,  tu te fais île. Je suis la soif,  tu te fais fruit. Je ne suis qu'une écorce, tu me  fais arbre.
Tu me sors des frontières des enfers, aux bords de ces abîmes, de ces archipels pourpres. Infatigable. Tu es cette lande amère offerte aux souvenirs, qu'une aurore veuve, squelettique incendie chaque jour. Chaque nuit.
Je suis pauvre, tu me donnes la démesure, la sérénité, et le soulagement de l'attente. Je suis le chaos, tu m’apprends la grâce, l'élégance du geste qui s'enroule sur l'ombre des heures. Je ne suis qu'un son dissonant, tu me montres l'octave, lorsque les notes s'épuisent et se faufilent dans les harmonies immaculées. Je ne suis qu'une écume pauvre en déroute, tu sais la tisser en dentelle de givre.
Tu souffles sur mes plaies dérisoires, oubliant tes humeurs, tes rumeurs, tes horreurs, tu souffles sur mes plaies vaines et frivoles avec la patiente douceur d'une mère attentive, avec cette complicité de sœur câline, la tendresse d'une femme amoureuse. La tendresse d'une flamme généreuse. Tu es la chair de mes os, et tes mains, la peau de mes rêves.
Je suis la poussière, le sable, tu es la lumière et l'étoile. Je suis misérable, tu me fais sentier, chemin, passage, pèlerin embrasé. Je suis taciturne, tu es ventre de délivrance d'aube. Je suis un puits sans fond, tu m’offres la chair de ta margelle, le chant de ta poulie, l'alliance de ta corde.
Je ne suis qu'un désert, tu me fais citadelle Je ne suis qu'une friche, tu me fais jardinier. Je ne suis que silence, tu me fais symphonie. Tu m'offres tes mots pour nourrir ma parole, puis tes incantations pour guider mes prières. Tu es cette voix fauve sarclée de ferveur exaltée, incandescente, étincelante. Tu es un orage, un tourbillon enluminé d'innocence égarée. Un royaume sans frontière.
Je suis la poussière et le sable, et ton vent souffle pour disperser mes cendres, alors je deviens nuage poussé par tes sortilèges. Je deviens un ciel de miséricorde traversé de lenteur blanche.
Un rêve de papier débarrassé des marges.

Franck.

* Lettres à Poisson d'Or : Joë BOUSQUET

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dimanche 23 septembre 2018

Lette N° 145 – Une hémorragie…

Mon Amour,

Tu ne cesses de me parler du livre, malgré, en dépit, de nos cendres. Bien sûr, je comprends et ne peux m’empêcher de t’envier, comme si tu avais atteint la rive - l’autre côté. Ce lieu vital de la littérature. Extraire du temps de cet immense chaos, s’extraire du temps, pour d’autres temps, plus primitifs, plus infinis. Plus définitifs. Écrire nous fait passer du côté du sens. Je comprends à la lecture de tes mots ta nouvelle radicalité. Consentir c’est renoncer. J’ai toujours su que tu avais cette vocation de sainte laïque et orgueilleuse. Ton temps est venu. J’en éprouve la joie et le fracas. Tu me demandes comment échapper à la narration. Nous en avons déjà tellement parlé. Tu me redis ta révolte en face de cette captation du livre par la narration. Il n’y a pas d’histoires, mon amour, il n’y a jamais eu d’histoires, il n’y a que des frontières. Seules les frontières désignent ces lieux impossibles du temps et de l’espace. Le vrai lieu de la littérature. Lieu limite, temps limite, âme limite. Tu le sais il est impossible de définir ce qu’est la littérature, tout au plus pouvons-nous nous essayer à formuler ce qu’elle n’est pas. Et encore… ! Et la certitude qu’elle signifie la condition humaine : l’amour, la mort, le sens et la négation de l’amour, de la mort, et du sens. Je rajouterai l’élévation. Ne me demande pas d’expliquer. Élévation, ce qui entraîne l’âme hors de l’âme. Le feu, la brûlure.

Écrire nous a rapprochés, écrire désormais nous sépare. Nous le savions.
Tu nous as effacés. Pas un mot sur notre désastre.

Il y a dans l’amour la simplification d’une prière, un silence engourdi, un vertige immobile, comme un deuil lancinant, le sacrifice accablant d’un être inconnu en soi. Une mort sans mort d’une immense fatigue. Il y a dans l’amour, à l’ombre des fulgurances, la lenteur d’une fatalité.
Il y a dans l’amour l’instant du froid. L’hiver. Alors l’arbre aux fruits se glace, se fige. Le dénuement recouvre lentement la nudité. Il y a dans l’amour un point sans retour, sans arrivée, sans lieu…un point lourd, inhabitable, écrasant. La chair durcit, c’est l’hiver des caresses, les baisers sont cassants, la tendresse est un givre blanc sur nos entrailles pantelantes.
Au cœur de la grâce gît le poids des fautes, c’est ce qui lui donne sa densité, cet éclat incomparable.
Apprendre le silence. Le chemin le plus droit de l’amour. Le sentier droit et fleuri de l’amour.
Les mots ne disent rien, c’est pour cela que nous écrivons, pour être dans ce dépouillement de la langue, plus loin que le dépouillement de la chair.
L’amour, qui brûlé nous jette dans l’urgence, exige des réponses sans poser de questions. Des bûches en offrande aux flammes. La mort rôde toujours près des amants flamboyants. Elle attend son heure dans la lenteur des temps.
L’amour qui brûle est sans issue. Des cendres, des cendres dans bouche, dans le creux des mains. Des cendres dans le regard. De grandes plaines de cendres grises. Poussière de temps. La promesse est une porte ouverte sur l’enfer. L’amour qui brûle n’a plus de temps. Il brûle, c’est tout. Vivant, plus que vivant. Et les cendres. Mort, plus que mort.
Sang contre sang. Douleur contre douleur, même pour la fin nous devons tout additionner. Une autre façon d’aimer encore plus fort. L’au-delà a ses sentiers creux. Les chemins de croix sacrent aussi le printemps et l’amour.
L’amour qui brûle défie les dieux.
L’amour à vif ne laisse pas de souvenirs. Seulement des trous dans l’âme, des espaces d’où s’échappent des torrents de lumière. Une hémorragie.

Franck.

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dimanche 16 septembre 2018

Lettre N° 142 - Lettre à Milena...

Mon Amour,

Est-ce le temps des défaites ? Nos lettres se brisent dans le chaos des vaincus.
Nos démons, à nouveau, nous dévorent. Et nous devons rester joyeux.

J’ai reçu ta lettre ce matin. Tu me dis avoir relu L’Amant de Duras. Tu me dis avoir pleuré. Tu me dis l’éclat d’une révélation douloureuse. La voix de Duras qui montait de l’intérieur de ton corps. « Très vite dans ma vie il a été trop tard. »*. Tu me dis combien il bon et nécessaire que la littérature nous fasse pleurer. Tu me dis que tu es entrée dans la folie de Duras. Tu me dis que c’est excessif, mais que tu n’y peux rien. Tu me dis que nous avons été fous, et que cette folie restera à jamais comme le plus clair de ta vie. Tu essayes de m’expliquer. Tu cites Duras comme des excuses : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharnée. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »**. Tu me dis que je devrais comprendre. Que je suis le seul à pouvoir comprendre. Tu me remercies à nouveau pour ma préface de ton dernier recueil publié. Que nos deux noms sur le même livre ressemblent à une éternité impossible à défaire. Mais que tu entres dans la folie de Duras. Que tu dois retrouver la sauvagerie et la solitude et la peur. Et pleurer. Que ton besoin de pleurer est immense, parce que ton besoin de l’écriture est immense lui aussi. Que c’est inexplicable. Qu’on ne peut le dire à personne. Que je saurai pardonner. Mais qu’au fond le pardon n’est pas nécessaire, puisque je t’ai redonné la force de pleurer, et d’écrire à nouveau. Tu me dis que tu voudrais me remercier de tout ça, mais que les remerciements ne servent à rien, et que je le sais. Que toi et moi appartenons au livre. A l’animalité du livre. Tu dis les mots, inconditionnel, absolu, frontières, limites. Tu me dis que tu es folle, que tu vis l’ivresse d’un bonheur douloureux, que ça aussi on ne peut pas l’expliquer. Que la vie c’est ça. Que seul le livre dit cette vérité. Qu’il n’y a pas d’autre vérité dans le monde, que cette marche dans l’inconnu du livre.

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
Désormais.
Je suis embarqué sur un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. Et il me semble n’avoir connu que ces lieux indécis. Invivables. Peuplés d’instants enroulés sur eux-mêmes. Où les élans se contractent, saturés de désirs, de douleurs. J’ai toujours été prisonnier d’une carcasse rouillée, brûlée par les soleils, inondées par les pluies. Par l’oubli. Par l’épuisement. Voué, par décision divine, à des départs qui n’en sont pas, des promesses intenables, des rêveries trop pesantes. Navire chargé trop lourdement, ou coque trop fragile. Alors je suis resté en rade, dans ce lieu insupportable, m’abrutissant en des espoirs si vains.
Le vent du large vient se briser sur l’étrave au bord du chavirement. À l’arrêt. Comme un vaste désastre immobile, croulant de regrets.
Les lieux avalent le temps.
Et les temps meurent lentement.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
J’ai la tête prise dans l’étau du vide. Avec la sensation d’un écrasement qui monterait des profondeurs de la terre. Comme un appel. Comme une fatalité.
Et la coque craque, à force d’attente, d’impatience défaite, un craquement qui appartient déjà aux abîmes.
Lent naufrage. Presque au ralenti. Imperceptible glissement.
Avec le sang qui s’appauvrit. Des heures toujours plus lourdes. Des saisons toujours plus encombrantes. J’arpente ces interminables coursives de la mémoire, ces couloirs du temps déglingués.
La rouille, c’est la peau des rêves, l’usure c’est l’enfance qui meurt à nouveau.
Sans cesse.
Je n’ai plus assez de haine pour crier, plus assez de colère pour pleurer, plus assez d’ivresse pour me déployer. Et l’amour, notre amour, dans tout ça ?
Et même le silence nourricier me trahit, lui que j’ai toujours accueillit, le mien, celui des autres, le tien. Là, il me creuse, il me cure, il me racle, comme s’il restait encore de la chair, comme s’il restait de l’envie.
Et même l’écriture me trahit. Je n’arrive plus à la porter. Elle est si épaisse, si pâteuse. Les mots se détachent comme des pierres. Un effritement de la langue.
Et l’encre est jetée dans l’archipel des naufrages.
Avec comme horizon la vertigineuse paroi du manque d’où l’on devrait s’élancer.
Pour rejoindre l’obscure verticalité de l’absente. Ma lointaine. Ma perdue.
Mon ultime. Passagère attendue, invisible, d’un voyage mille fois reporté. Désormais d’un naufrage.

Puis les tempêtes dispersent les printemps. Puis le soleil s’incline allongeant l’ombre muette. Petite nuit dans le jour. Petite mort pour grand défunt.
La fin n’est pas un temps, c’est un lieu à l’ironie cristalline.
La fin n’est pas un temps, c’est une main qui se ferme. Mes lèvres humides qui ne prononcent plus ton nom.
La fin n’est pas un temps, c’est un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. C’est un lieu indécis. Invivable.
La fin n’est pas un temps c’est un cri. Seulement un cri.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

Franck.

* Marguerite DURAS : L'Amant (editions de Minuit)
** Marguerite DURAS : Ecrire ( Folio)

 

 

 

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dimanche 9 septembre 2018

Lettre N° 85 – Le silence des amants…

Mon Amour,

Ce matin je pensais à nouveau à ces instants où nous restions silencieux. Dans cette petite maison. L’hiver. Avec simplement le feu qui crépite. Te souviens-tu ? Les lentes après-midi. Patientes. Sereine. Chacun en soi, chacun en l’autre. En même temps. Avec parfois un regard échangé pour s’assurer de l’épaisseur des heures. Éprouver la présence. L’éclat de ton œil. Ton sourire.
Nos gestes se ralentissaient. S’adoucissaient. Les moindres mouvements devenaient concentrés, appliqués, aggravés. Parfois la lecture du livre s’approfondissait. Le feu accompagnait notre respiration. Andante. Les heures se lovaient dans de grands coquillages moelleux. Interminables spirales de ces instants où nous restions silencieux. Instants de velours pourpres. Lent affaissement. Avec seulement le phrasé de nos regards. Infiniment proches. Infiniment seuls. Infiniment souverains. Deux îles d’un même océan. Même dérive dans la saison des lenteurs ou des ombres amicales. Instants défaits de toute attente, dénoués de toute fièvre, déliés de tout enjeu. Le fil de soie des siècles brodait des heures lumineuses sur la dentelle de nos mystères. Je me souviens de cet hiver, je me souviens de la neige, je me souviens de ces instants où nous restions muets, je me souviens de ta peau blanche, de tes yeux baissés sur ton livre de poésie, de la lenteur de tes gestes pour tourner les pages, du froissement de tulle de ton visage lorsque ta rêverie trébuchait, que tu la relançais un peu plus loin, à peine un peu plus fort, comme une mère qui accompagne les premiers pas de l’enfant. Transparence vacillante de la lumière d’hiver, souffle lent d’un voyage à travers nos temps mélangés. Hors de soi, loin de soi, en soi pourtant. Sans langage pour le dire. Sans langage pour nous dire. Uniquement nos respirations pour le vivre. Le prolonger. Temps débordé de nous-mêmes. Offert. Accueilli. Temps des marges, en dehors de nos chronologies. Nous étions comme survivants de nous-mêmes. Éternels dans ce temps suspendu, à l’arrière des mondes connus, devant nos vies décomposées. Ignorants de tout, sauf de ce temps incrusté dans le silence. Instants sans mémoires, infiniment dépourvus. Même de l’écho. Même de la menace. Même de nos chairs. Même de nos sexes.
Instants tenus dans l’équilibre d’un songe. Tendus entre les rives d’un océan étrange, à la fois immense et tellement étroit. Familier. Bienveillant. Chaud.
Fragile.
Il y a un moment où le silence se nourrit de lui-même, il s’encourage. Il vit. Il veut vivre plus. Il s’additionne. Alors il appuie un peu plus fort sur les yeux, sur les poumons. Il se recroqueville au fond de la gorge. Il se met à vibrer pour éprouver nos faiblesses, nos chemins, nos désirs, notre jouissance. Temps du silence où la mort est douce. Parce que nous avons quitté les lieux, le temps des horloges, quitté les malentendus. Car le silence n’est pas l’absence de bruit, ou de mots, le silence est un surcroît, la saturation de l’existence singulière, l’extrême tension de la signification. C’est entrer dans une cathédrale sur la pointe des pieds.

Le silence à deux ; l’hostie de nos eucharisties païennes, un peu comme un livre aux pages blanches qu’on aurait lu à deux. Au fur et à mesure des pages, le texte s’écrivait. L’histoire du monde ou des amants des neiges, texte océan, texte aux lenteurs cruelles et belles, texte étrange sans rime ni contour, sans ponctuation, une interminable litanie aux dialogues entrelacés, aux souffles entremêlés.
Il y a dans ce silence partagé, ce silence à deux, comme l’invention d’une danse. Le silence possède sa propre grâce, une élégance particulière qui appelle la miséricorde. Il vient pas à pas de l’arrière de nos vies pour nous débarrasser du poids de nos chairs, pour préciser l’exacte définition de notre présence ici. L’éclat de nos âmes. C’est pour cela que le silence est parfois douloureux. Comme l’amour, comme l’extase. L’extrême nudité de la parole. L’extrême passion du don, comme l’épiphanie des amants.

Franck.

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dimanche 2 septembre 2018

Lettres N° 159 - Trou…

Mon amour,

Il faut le constater, quelque chose se défait. Je n’ose pas compter les jours depuis ta dernière venue ici. Tes lettres aussi me manquent. Ce soir nous nous retrouvons à notre endroit habituel. Pour nous dire quoi ? Je n’ai pas dormi. J’ai voulu renouveler le geste d’écrire. Continuer le pacte. Que nous arrive-t-il ?
Ce soir je te mettrais cette lettre. Tu ne la liras pas. Tu la glisseras dans ton sac, pour plus tard. Peut-être me donneras-tu ta lettre ? Peut-être que nos mots écrits, désavoueront nos paroles, nos gestes, peut-être qu’ils seront dans le contretemps, le contre-chant ?
Ce soir il nous faudra éviter le mélodrame. Je le sais. Je m’y prépare. Que pouvons-nous sauver ? Que voulons-nous sauver ? Nos démons nous rattrapent. Ils galopent dans nos veines. La dernière fois ton regard portait d’autres horizons, d’autres couleurs. Tes baisers avaient le goût des reproches, la saveur des distances.
Mes lettres sont devenues orphelines.

Puisque nous sommes sans rive aucune paix ne nous consolera. L’attente est encore une façon d’être avec toi. Mais c’est un trou. Un peu comme un caveau dans le cœur. Notre cœur est un cimetière abandonné. Immense comme les champs de bataille, avec leurs brumes pâles, avec leurs petits matins dévastés, égarés. Le jour trahi toujours la nuit.

Je me souviens, c’était il y a longtemps, je me souviens du désert.
Il y a un instant particulier dans le désert lorsque le jour paraît. Bien avant le soleil, il y a cette blancheur fade avec l’immensité qui se dévoile peu à peu. Cet instant appartient à la mort. À la folie. Au désespoir. Je jour n’est pas encore le jour, dans ces instants plus rien ne tient, plus rien ne vaut. La nuit du désert est sans horizon, l’œil s’accroche au ciel, c’est suffisant. À l’instant du jour, l’horizon est sans fin, la solitude est accablante. Menaçante. C’est un trou dans le jour. Cela dure très peu de temps, mais cela revient tous les matins, comme si tous les matins il fallait renouveler ses vœux, son acquiescement. La traversée d’un cimetière abandonné fracassé de silence. Un désert de présences disparues. C’est la mélancolie qui nous sert de vaisseau pour ces traversées au point du jour. Ainsi va mon amour. De matin en matin, de perte en perte.

Aimer, c’est commencer à se séparer. C’est marcher vers un trou. Un trou de vie.
On est perdu. Depuis la nuit ancestrale, on est perdu. Aimer c’est retrouver cette perte primordiale en croyant la dépasser. Aimer, c’est déjà dire adieux. La mélancolie nous garde en vie.
Il y a un moment où la parole meurt par anticipation. Elle est sans but, sans destination, elle est simplement la mort qui rôde, la marque de notre exil. Elle est un silence qui se ment à lui-même. Elle tombe dans l’entre-deux. Le vide irréconciliable, puisque nous sommes sans rive.

Le « sans réponse » occupe une place infinie en soi. Et nos paroles qui ne sont pas entendues s’élargissent comme un grand lac noir. L’autre, qui me tait, occupe toute la place. Chez moi, il est chez lui. Les dieux le savent, eux qui ne répondent jamais. Moins ils répondent, plus ils sont présents.
Entre ta voix et le silence il y a un trou. C’est un abîme. J’y trébuche souvent. L’amour y fait son lit.
Entre ta voix et le silence il y a un trou.

Ainsi mon amour. Entre mes doigts et ta peau, il y a un trou. Des constellations s’y glissent.
Je t’ai confié à ma voix pour ne pas te perdre.
Tu m’as ancré dans ton silence pour ne pas me perdre.
Comme si les naufrages n’existaient pas.
Nous sommes sans rives. Insaisissables. Inaccessible à nous-mêmes. L’aimé défini notre pays. De même que notre exil définitif. La seule chose que je sais de moi, c’est toi.
Je t’ai confié à ma voix pour m’ouvrir en deux. Pour franchir un abîme.
Pour nous faire un lieu, où le dénudement ne serait pas la nudité.
Aimer c’est désunir le silence.
C’est dénouer le temps.
C’est la voix du cri sans le cri.

Franck.

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samedi 18 août 2018

Lettre N° 36 - La chambre d’écriture…

Mon Amour,

J’ai profondément été ému de nos instants partagés hier. À l’abri de la chaleur trop intense, à l’ombre des persiennes closes, dans cette chambre qui ne sait plus se passer de toi. J’ai aimé ton doux entêtement à vouloir parfaire l’instant, à t’appliquer à polir chaque geste, chaque parole. Féline et douce et tendre comme si le bonheur devait être surpris, presque saisi au vol, débusqué ou démasqué. Tout semblait si léger, si proche de l’évidence, la moiteur de nos corps, nos murmures et les bruits de la ville qui nous parvenaient parfois portés par quelque rafale de vent.
Aujourd’hui, cette même chambre devient ma chambre d’écriture. Je sens ta présence. Tu as laissé quelques affaires. J’aime infiniment le désordre que tu crées, en fait, ce n’est pas vraiment du désordre ce sont juste des traces, d’infimes empreintes, une autre forme de ta grâce et de ton élégance.
La chambre d’écriture est lieu de nos rencontres. Lieu de pénombre. Tu ne marches pas. Tu glisses. T’appuyant sur l’ourlet des silences. Avec des gestes mesurés. Lente. Comme au ralenti. Prise dans le temps de la langue. Tu es vêtue de chuchotements si légers qu’en transparence ta parole s’y dévoile dans une nudité innocente, et simple.
Tu sais, j’aime cet instant où tu pénètres le texte sans précipitation, comme soulagée, adoucie. Ta voix enroulée à ma voix. Revenir au texte c’est revenir à toi. Car chaque mot est gorgé de ta chair. Du mystère de ta chair.
La chambre d’écriture est le lieu de tes baisers, ils ont le goût d’une eau de source ; clairs, décisifs. Ils amènent la brûlure et l’apaisement de la brûlure, comme ces mots longtemps attendus, qui se révèlent brutalement, raclant les entrailles du texte.
La chambre d’écriture est le lieu de nos caresses. Ta peau épouse ma peau, comme tes mots répondent aux miens. Ton ventre s’inscrit sur mon ventre. L’effleurement des phrases. La résonance des sons. Le frottement. Le frôlement. La chambre d’écriture est le lieu de ton cri ajouté à mon cri. Des aurores de rémission.
La chambre d’écriture est le lieu qui déborde ta pudeur. J’aime cette pudeur submergée, saturée de désir. Le texte s’enfonce un peu plus dans l’abandon qu’il te réclame. Tu n’es ni docile ni rétive, tu déploies une fraîcheur primitive, sage, infiniment fragile.
Je pose chaque mot sur tes lèvres pour que tu leur donnes ton souffle dans l’éclat d’un murmure.
Écrire et t’aimer, c’est la même chose, c’est enraciner la parole au cœur d’un silence partagé.
Écrire et t’aimer, c’est recomposer un ciel, c’est chanter ce ciel mieux qu’une prière.

La chambre d’écriture est le lieu de l’attente déshabillé de l’attente. Sur ta peau blanchie, j’écris en lettres rouges tes soupirs, ta joie, tes larmes, et mes larmes. J’écris l’espace renouvelé de nos ravissements, ce frisson étrange de la lumière, ce tremblement singulier, lorsque le grave à l’extase se mêle.

Franck.

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samedi 11 août 2018

Lettre N° 17 - Regard...

Mon Amour,

Tes yeux et ton regard me fascinent, ils inventent un espace étrange. Ton regard ne fait pas que  regarder. Il apporte avec lui un lieu pour habiter. Ta maison s’ouvre en grand, et m’invite à entrer. Souvent les regards créent des distances, le tien  m’entoure, me recueille, avec une infinie douceur. Ces yeux-là ont vu, ils en gardent les brûlures. Ils en racontent le voyage. Ils vont à l’essentiel. Regard généreux qui me rend ma vie, me fait exister dans l’instant. Il n’est pas un miroir, il est un chemin. Il ne reflète rien, il propose un chant, il engage au murmure, à la tendresse. Une intense lueur voilée. C’est un regard de nuit, de nuit obscure. C’est pour cela qu’il apaise, qu’il réconforte, qu’il soigne mes blessures. C’est un regard nu. D’une absolue nudité. L’épaisseur d’une âme se révèle dans les yeux. La grâce, dans les éclats de lumière qu’ils nous offrent.
Tes yeux ont pleuré, ils ont su prier aussi, ils ont lu tous les livres, même les plus sacrés. Ils ont pu être durs, glaçants, mais de cela ils n’en gardent qu’une humble indulgence. La miséricorde infinie des reines.  
Il y a dans tes yeux une fulgurance, qui en sait long sur la lenteur des grands voyages et des épopées lointaines, ils ont la profondeur des cieux avec quelques morceaux d’étoiles accrochés dans leurs reflets.
A l’entrée de tes yeux on pourrait y déposer nos siècles d’attente, de patience, d’existence, nos peurs, nos absences, nos lâchetés. Alors mon enfance me revient, pour déborder mes souvenirs. Tes yeux me prennent la main, et la serre, et m’emportent. Tu as des yeux de source, des yeux d’eau claire, d’eau fraîche. Des yeux de lendemain. Des yeux de toujours.

De quelle attente suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres
De quelle passion suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres.
De quelle solitude suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres.
De quel silence suis-je ? Du plus long des silences. Celui des pierres.
Et la joie ? Je suis de la plus longue joie. Celle des pierres.

Désormais, je suis de ton regard. Je ne serais plus pierre.

J’étais une montagne dressée tout d’un bloc, dépassant les nuages, touchant les cieux. J’étais une montagne et me voilà cailloux. Demain je serais sable, grain de poussière. Demain je serais univers.
Avec tout au fond… tes yeux amoureux, ardent, qui m’espèrent…

Franck.

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dimanche 5 août 2018

Lettre N° 3 - Ouvre les yeux...

Mon Amour,

Plus nous nous voyons, plus nos baisers métamorphosent nos promesses. Celles que l’on n’ose pas prononcer, celles qu’on espère pourtant. Les animaux blessés sont craintifs.
Mon amour, il nous faut bien réinventer l’acte. Redéployer nos corps dans leurs chairs. Il nous faut bien oublier, effacer toute la mémoire, et tous les gestes vains, si peu secourables. Réinventer la présence. Réinventer le lieu, le souffle, la pénombre, l’horizon. Avec les astres qui le défient. 

Se retirer définitivement de soi.
Sans force, sans faiblesse. Revenir à l’unique. À cette chose première. À cette chose dernière. Se préparer à toucher les deux extrêmes de la joie et de la douleur. À condenser chaque respiration dans le ralentissement du temps, à condenser le désir en lenteur pure.
Car chaque caresse devra atteindre la profondeur des océans, chaque soupir devra porter un peu plus loin la soif. C’est le temps, mon amour, des corps nus. C’est le temps des grandes moussons, et de nos pertes souveraines.

Le temps est venu d’accueillir mes étreintes, quelles te rendent ta substance, te rendent à tes premiers tremblements. Que mes baisers te lavent de tous les baisers déjà donnés, ou pris, ou volés, ou arrachés, ou déterrés.

Je te veux nue comme tu ne l’as jamais été.
Pas ouverte, pas éventrée. Non. Nue. Pudiquement nue, et droite, et fière, et digne, et immensément forte, et immensément nue. Que vaudraient mes baisers parmi tous les baisers passés, que vaudrait mon offrande, à toi qui fus dérobée.  Que vaudrait la pureté de mon regard sur ta chair trop souvent désolée. Que valent mes serments, pour toi qui fus si profondément trahie.
Comment réinventer la nudité pour toi qui fus si souvent dénudée.
Comment te dire ou te tendre mon désir, à toi qui fus si souvent désirée.
Comment avancer une caresse, toi qui fus tant caressée, si mal caressée.
Comment faire du nouveau avec toutes ces larmes anciennes, ces plaintes, ces gémissements.

Alors, ferme les yeux. Apprends mon silence. Laisse-le glisser sur ta peau. Laisse-le couvrir ta poitrine, s’arrondir sur ton ventre. Laisse-le glisser dans tes chairs. Apprends mon souffle sur ton cou, sur tes cuisses, sur tes reins, laisse-le courir au profond de ta vie, au bord de tes eaux…

Ferme les yeux, pour apprendre ma bouche, mes lèvres ; souviens-toi de chaque temps de la caresse, comme un piano se souvient des notes qui l’on fait sonner. Laisse venir ta peau à mes doigts, vague après vague, plaisir après plaisir, attente après attente. Comme une tentation longtemps refusée. Creuse, frémis, comme ces eaux des grands lacs qui s’irisent, se rident, se plissent, lorsque les vents du nord les pénètrent.

Ferme les yeux, respire ma clameur et la grâce d’un instant qui ne pourra pas finir. Gonfle ta chair de ma confiance. Devine ce mouvement qui t’enlace et t’espère, entends le froissement de nos murmures qui nous ajustent.
Sois le mouvement même de mon appel.
Sois la réponse à ma main qui t’interroge. Agrandis l’ombre de ton mystère pour le brûler de sa propre révélation.
Sois le corps avant le corps, la chair avant la chair, sois la source miraculeuse, sois l’amour de mon amour. Sois cathédrale, alors je serais prières. Pèlerin.

Ferme les yeux comme si tout était advenu. Comme si tout était là, enfin, dans cet espace clôt et pourtant sans borne. Comme si tout était là, dans l’espace incendié de mes doigts sur tes seins, de l’espace océan de mon ventre sur ton ventre. Comme si le feu naissait du mélange de nos eaux lustrales. Déploie ton corps, accepte la forme de mon vertige, de ma folie, de mon appel, de mon cri. Fais-moi naître maintenant, puisque j’accepte de mourir maintenant.

Ferme les yeux, guide-moi vers toi. Apprivoise mon geste. Donne-lui l’élan de ta joie. Donne-lui la direction de ton étoile, de ton ciel. Non je ne pleure pas. Non, il ne faut pas pleurer, ou alors si peu, comme une neige de novembre.
Défais-moi du froid glacé de mon enfance, défais-moi des pluies, défais-moi de tous ces jours où je t’ai attendu, de tous ces jours de peur, de mélancolie. Défais-toi de tous ces regards qui t’ont percé, de tous ces mots qui t’ont souvent souillé. Défais-toi de ton nom. Défais-toi de tous ces lambeaux de cauchemars.

Ferme les yeux, défais-toi, comme moi je suis défait.
Ferme les yeux, accepte que je puisse être ton offrande. Sacre-moi du bout de tes doigts. Accepte que nos corps puissent parler plus que nos mots. Deux corps dans le mouvement simple de leur vie, deux corps avant le dernier saut, avant l’envol, dans leur seule présence dépouillée.
Laisse-moi remonter les grands fleuves de tes jambes.
Laisse-moi rejoindre l’estuaire au plus haut de tes cuisses.
Laisse-moi brasser tes eaux et pousser dans tes chairs d’interminables mascarets.
Laisse-moi être au plus près de l’écume, accepte l’enlianement de nos membres, l’infinie pesanteur du sang qui ralentit, l’infinie douceur de l’abandon consenti.

Ferme les yeux, sens les astres te tirer par les épaules, laisse la terre remonter dans tes os. Respire ce temps d’avant, laisse-le entrer lentement dans tous tes soupirs, laisse la fièvre agir, accepte que la torpeur éclatante brise nos chaînes.
Mon amour c’est le temps où les chairs se traversent en remontant les sentiers du désir d’un pas sûr et conquérant.

Ouvre les yeux mon amour, c’est l’heure de cueillir la fleur sanglante de nos âmes tremblantes.

Franck.

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dimanche 29 juillet 2018

Lettre N° 7 - L'offrande...

Mon Amour,

Que t’écrire après les jours que nous venons de vivre ? Nous allions au hasard de la ville, la main dans la main. Et parfois nos lèvres se touchaient pour remplacer un mot, éviter une phrase trop longue, trop inutile. Nous allions d’un pas lent, comme pour ralentir le temps. Tes éclats de rire résonnaient dans les petites ruelles et m’inondaient d’une joie indescriptible. Tes yeux brillaient de gourmandise. Et je sentais remonter en moi des grappes d’enfance douces et sucrées. Insouciance de l’instant savouré sans autres pensées, que mon regard comblé de ta beauté.
Ce matin tu as repris ton train. Déjà j’attends ta lettre. J’attends la confirmation que nous avons vécu le même rêve.
Que t’écrire, qui n’abîme rien ?
Quel hommage ? Quel présent ?

Pour toi, je veux d’abord un grand silence. T’accueillir à la porte, sous l’arche d’un grand silence. Un grand lac bleu de silence. Puisque le silence agrandit l’espace et réduit les distances.
Les paroles nous éloignent, tu le sais. Elles arrivent avec leurs cortèges d’ombres verticales. Froides. Leurs miroirs aux alouettes, leurs reflets. Alors, je veux d’abord un grand silence, pour toi, pour nous.
Comme une première nudité. Comme la première offrande.
Car le silence est un diamant, un socle de marbre. Une source. C’est une église. Déjà une promesse. Le serment le plus juste des amoureux. Serment du sang.
Alors je veux d’abord, pour toi, un grand silence.

Viens, viens dans ce silence…entre ici, tu es chez toi… ce silence est la clé qui ouvre toutes les portes, même celles des cieux. Entre ici, puisqu’il te faut l’infini comme horizon, l’éternité comme ciel de lit. Entre ici, car ce silence est mon œuvre la plus achevée, je te l’offre pour t’en faire un royaume. Il t’ouvrira à la puissance des océans et aux pouvoirs des rois. Entre ici, dans ce silence longtemps mûri au creux de mes chairs… lui qui a soutenu mes années perdues, mes guerres inachevées, qui a léché mes blessures, baisé mon front lorsque l’épuisement écrasait mes pas, lui qui a accompagné mes nuits d’errance. Je te l’offre, puisqu’il a fait de moi un homme encore vivant. Si fragile, mais tellement vivant…

Viens, entre ici, puisque mon silence à la forme de ta bouche, la forme de tes mots, puisqu’il pèse le poids de ton âme, puisqu’il t’attend depuis la nuit des temps… »

Franck.

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dimanche 15 juillet 2018

Lettre N° 22 - Jardinier d'infini...

Mon Amour,

T’écrire c'est déjà marcher vers toi…
Tu as dit : « Il faudra que nous nous écrivions… »
«  Si nous voulons survivre à nous-même, il nous faudra nous écrire, échanger nos voix, approfondir nos chairs, prolonger nos caresses… »

Je t’écris dans une sorte d’ivresse
Te dire que
pour toi je veux labourer la terre du ciel avec ce glaive de cristal capturé aux rayons scintillants d'une étoile.
J’y veux semer des perles de printemps
et creuser l'écorce inquiète des jours pour faire issir de chaque désir des essaims de cerisiers fleuris.
Pour toi je veux puiser au puits de mon sang dans cet étrange étranglement de ténèbres.
et affronter les pentes vertigineuses des ravins de la nuit,
Je veux dix fois traverser l'échancrure du néant,
cent fois prier aux entrailles du temps,
mille fois bénir la grâce tournoyante des galaxies.
Je veux me faire mage pour guetter ta venue dans les desseins des cieux.
Et labourer l'immense cosmos, et arracher inlassablement les racines fibreuses de tes cauchemars, déchiqueter sans trêve les ronciers du soupçon.
Et pousser les murs de l'horizon pour te faire de la place,
attiser les aurores pour réchauffer ton cœur,
Je veux tisser la grand-voile des nuées pour habiller la nudité de tes rêves,
et trembler de tes frémissements.
Je veux charger des montagnes de mots dans le char de la Grande Ourse pour verser, au matin, sur les bourgeons galactiques cette pluie fine de lueurs de hasards dérobée aux velours de la nuit.
Dans le champ des abîmes, je veux incendier les brumes pour guérir tes détresses et leurs cortèges d'ombres neigeuses.
Pour étancher ta soif je recueillerai l'écume laiteuse d'un astre neuf,
tresserai dans les spirales étincelantes des comètes une couronne divine pour parer ton front haut,
Et d'un seul baiser sur la fêlure vulnérable de tes lèvres immobiles je déposerai le souffle incandescent du firmament.

Je veux l'impossible, surtout l'impossible, pour me croire délivré des terreurs du déclin.

Alors, épuisé, foudroyé par la chaotique et bourdonnante espérance je m’allongerai au pied des grandes meules de l'univers, sur ce tapis de brindilles claires, sur ces lambeaux de silences oubliés par le temps.
Voilà ce que je ferai sous le voile de ton sommeil, de ma parole la plus blanche au cœur de ma nuit la plus noire.

Je serai jardinier d'infini, je labourerai le ciel pour qu'enfin germe cet unique diamant lunaire : une fleur de braise, pour toi mon amour.
Plus brillante que les flammes jaillissantes en chapelet des orgues de l'espace…

Il faut redire les choses à l’infini, comme des litanies, ou des mantras impossibles. On ne dit jamais assez qu’on aime. Je t’aime mon unique.
Ces mots, mon amour, t’appartiennent. Ils sont plus que des mots, ils sont des graines. Rassemble-les dans le creux de ta main et jette-les dans ta terre la plus secrète.
Tes rires apporteront la rosée nécessaire à notre abondance.

Franck

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dimanche 8 juillet 2018

Lettre N° 18 - Une étoile dans le coeur d'un enfant...

Mon Amour,

Hier, tu t’es assoupie. Ton corps abandonné sur le lit défait avait une grâce presque irréelle. J’en ai eu les larmes aux yeux. Je t’ai contemplé avec ce fol espoir que cet instant pourrait durer une vie. Ta beauté me rend meilleur mon amour. Comme l’art, comme ce pacte entre nous, cette idée insensée de nous écrire, de rajouter les mots à la chair, aux rires, aux silences, à nos jeux.
Au tout début, j’ai cru que je n’y arriverai pas. Mais chaque jour tes lettres arrivaient. Chacune d’elle me semblait un navire du bout des mers, un navire d’audaces, chargé de promesses.
Alors j’ai su qu’aimer ou écrire était le même mouvement, le même chant, la même densité. À mon tour j’ai écrit, chaque jour, comme toi, et j’ai connu ce chemin des profondeurs, et des révélations sublimes, car il ne s’agissait pas de dire, de raconter, mais de signifier. D’aller prendre en soi ce qui n’avait jamais été dit, pensé, ressenti. Comme si s’écrire était bâtir l’église de notre amour.
Tu m’as fait ce don, le don de l’écart et de l’attention, cette navigation intérieure qui couronne le désir.
Tu t’es assoupie, et mon être fut envahi de ta beauté. Elle semblait définitive.

Tu sais, il y a des beautés réelles tout en harmonies extérieures, ces beautés bruyantes. Elles transpercent notre regard et restent fixées à l'œil. Le temps de se dire, elle est belle, très belle. Alors l'on passe son chemin, l'œil frisant la lumière. Elles sont comme ces fleurs de jardin. Belles, uniquement belles. Il y a dans ces beautés une arrogance qui pourrait blesser. Il y a dans cette évidence comme un passage de la mort. Une arme qui irait de l'œil au désir brutal. De l'œil au ventre et du ventre à l'œil. Il y a dans ces beautés une violence. Une hauteur. Un dédain. Une distance infranchissable. Des beautés fixes, immobiles.

Puis, il y a ces beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour nous arriver, elles ont peiné. Elles portent autour des yeux le voile d'une pudeur. Ces beautés ne se savent pas elles-mêmes. Elles sont dans l'ignorance. Comme l'aurore qui ignore tout du temps, et des siècles. L'aurore, qui invente chaque aube. Il y a des visages de vérité, d'une exacte beauté. Des visages irrécusables, sculptés autour d'un sourire. Ces beautés nous parlent immédiatement. Elles touchent, par les reflets qu'elles provoquent à l'endroit le plus épuisé de l'âme.
Ces beautés nous secourent, nous sauvent, ce ne sont pas des beautés de vitrines, elles n'ont pas d'artifice, elles sont toutes en droiture. La vie battante s'accroche à leurs yeux. Il y a dans ces beautés quelque chose qui appelle l'infini, la caresse brûlante, ces caresses qui ne touchent pas les chairs, mais qui frôlent les constellations. Ce sont des beautés rares, des beautés insensées. Pétries de l'intérieur. L'émotion ourle leurs cils. Visages de musique. Visage de silence, de murmure. Beauté d'offrande. Qui sacre celui qu'elle effleure. Il y a dans ces beautés, plus que de la beauté, il y a un espace de prière. Il y a un ciel. Il y a des lendemains, des espérances, des promesses, des aveux. Il y des mondes qui tournoient, il y a des révolutions. Ce sont des beautés fragiles, faites de dentelles d'âme tendres. On les approche avec lenteur et elle ne vous quitte plus. Elles agrandissent quelque chose en vous.

Tu as cette beauté simple, silencieuse et discrète. Tu es faite d'un seul souffle. D'une seule vérité. D'un seul élan. Tu fais tinter la clarté autour de toi.
Tu étais là, absorbée par le repos, comme déposée dans l’ombre pour la faire rayonner. Calme, débarrassée du temps et de l’espace. Ta respiration était lente, parfois un frémissement imperceptible caressait ton ventre ou tes cuisses. À quoi rêvais-tu mon amour ?   

Tu étais là, et j'ai bien vu la lumière t'envelopper, une lumière douce, faite de bleu et d'or, avec ce léger tremblement qui te faisait plus vivante encore.
Il y a des beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour nous arriver, elles ont peiné. Puis elles sont là, frissonnantes, vibrantes, comme peut l'être une étoile dans le cœur d'un enfant.

Franck.

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dimanche 1 juillet 2018

Lettre N° 13 - C'est de nuit que tu viens...

Mon amour,

Nous avons passé aujourd’hui une journée de silence. Volets baissés pour nous protéger de la chaleur. Seuls nos gestes, nos regards. Ton parfum saturé de moiteur flotte encore dans chambre. L’ombre s’est ajoutée à l’ombre. Un autre silence s’installe, une autre lenteur.
Avant de partir tu as voulu me lire ces vers de Saint-John Perse : « Une éternité de beau pèse aux membranes closes du silence, et la maison de bois qui bouge, à fond d’abîme, sur ses ancres, mûrit un fruit de lampes à midi
Pour de plus tièdes couvaisons de souffrances nouvelles. »
Tu m’as caressé la joue. Après un temps tu as dit : « À demain… » Ces derniers mots sont restés suspendus… Tu souriais…  « Oui, à demain, mon amour… »

C’est la nuit. C’est la nuit que tu viens, que tu reviens, avec la vie la plus bouleversante. Ma nuit, dans ses mouvements de sommeil fragiles. C’est là que tu insinues ta présence flottante, dans ces instants où je ne suis pas encore complètement réveillé ou endormi. Tu viens en passant par ma poitrine, par un resserrement du souffle. Par le lent glissement d’une vague.

La nuit est un temps décousu, écorché, qui laisse des espaces vides, de larges failles, comme des déchirures, par où s’échappe le surcroît de vie. Le débordement de nos existences. Les grands voyages de l’âme se font de nuit, à travers ces brèches de temps noirs. Les mystères s’y dévoilent. Nous nous pressons de les oublier le jour venu, par faiblesse, par lâcheté. Notre irrésolution est souvent consternante.

De nuit, tu reviens. 

Les vérités du jour sont sans intérêt, elles ne touchent que la surface de nos destinées, celles de la nuit nous traversent comme la lame d’une épée. Parfois, la révélation est si violente qu’on la repousse en plongeant dans le sommeil.

Le jour nous vaquons, mais la nuit nous errons. Nous retrouvons notre vraie nature, sans attache, sans bords. Notre nature pénitente. Nos yeux de vagabonds. Si de jour, nous nous savons mortels, de nuit, nous nous vivons mortels. Souvent nous sommes déjà morts.

La nuit est notre source inépuisable.

La nuit nous rend notre enfance, celle que nous gaspillons le jour. Avec ses peurs incontrôlables. Avec ses désirs inavouables. Avec notre présence inachevable.
Les nuits ne succèdent pas aux jours, elles les précèdent, parfois elles les annoncent. Car le premier jour du monde fut une nuit. Notre mémoire le sait bien. Car notre saison d’exil est bien le jour, notre véritable patrie est bien la nuit.
Je viens de la nuit, du silence, je viens de la mer. La vie du jour m’en éloigne. T’écrire, en assemble les fils désunis.
De la nuit, du silence, de la mer. De leurs mouvements enlacés.

C’est la nuit que tu m’apparais, avec la vie la plus bouleversante. Vêtue d’un impénétrable murmure. Tu surgis comme une puissante marée, pour brasser mes eaux mortes. Tu viens avec tes îles les plus imprenables. Car toi seule sais que nos paroles sont vaines, ne sont là que pour défigurer le silence, le griffer, l’épuiser, le corrompre.
T’écrire abolit l’espace, avec ses lois divines
C’est promettre de ne jamais se dire adieu. T’écrire, c’est de nuit.
C’est poursuivre sans fin, tant que l’on a le courage d’accepter la défaite de l’écriture ou de nos vies, et de renouveler cette défaite. Et c’est de nuit.
T’écrire c’est perdre ce que l’on n’a pas encore. C’est la nuit qui nous l’apprend. Il n’y a pas de sagesse la nuit, il n’y a pas de pensée, il n’y a que la perte. Cet écart dans l’âme. Et c’est de nuit.
T’aimer c’est répéter, renouveler sans cesse, ta virginité d’amoureuse. Et c’est de nuit. Écrire c’est te donner un nom. Et c’est de nuit.

Chaque nuit tu viens pour nos épousailles impossibles et muettes.
C’est de nuit.
C’est de nuit que ta chair prend tout mon sang.
Et que les cerisiers fleurissent.

Franck.

Aujourd'hui SIMONE VEIL au PANTHEON...
Merci Madame...!

 

<p>

 

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dimanche 24 juin 2018

Lettre N° 12 - Ce n'est pas une blessure...

Mon Amour,

Ce n’est pas une blessure, puisque je porte en moi l’espace que tu y laisses. Puisque tu sais ouvrir la porte pour faire enter le jour. Puisque tu tends tes mains d’aurores pâles vers mon crépuscule. Ce n’est pas une blessure, c’est une tempête enchantée, un peu comme ces moussons espérées trop longtemps. Une profusion. Le consentement du ciel à la terre. Les noces de la démesure. L’union des temps. Non, ce n’est pas une blessure, c’est juste un déploiement, le fleurissement des chairs rouges.
Car t’aimer est un privilège, une grâce, une faveur des dieux. Tu es arrivée avec cette innocente douceur, avec cette singulière bienveillance, et tu as ouvert en grand les portes. Le ciel est brusquement entré dans ma poitrine, avec ses constellations tournoyantes, ses galaxies de feu. Tu es arrivée avec l’hésitation d’un poème qui avance à travers le silence, avec cette lenteur, cette élégance. Tu es arrivée avec un pas de danseuse, sur la pointe des mots pour ne pas les user, pour ne pas les brader.
Tu voulais juste effleurer la lumière. Notre lumière.
Tu voulais juste étreindre un peu plus loin en frôlant les miroirs de l’avenir.
Tu voulais juste conjurer le désastre qui pourrait nous attendre, caresser la tempe de l’inaccessible.
Alors tu as ouvert la porte pour effacer d’un seul regard la mort qui gisait sur le seuil. D’un seul regard fragile tu as déterré l’hiver, retourné les saisons. D’un seul regard tranquille. Tu es arrivée poussée par un mystère, par les vents du large, comme ces grands oiseaux qui n’ont de pays que l’horizon, qui parfois se posent à l’orée d’une rêverie, ou sur les hauteurs d’une falaise blanche.
Tu as dans ton regard les distances qui apprivoisent l’infini avec cet éclat intime qui rassure. Un regard de blancheur qui tiendrait les enfants en éveil, qui apaiserait leurs chagrins. Tu as tourné vers moi ton visage de patience et d’attente, et un ciel est entré dans mes chairs. Alors tu vois, ce n’est pas une blessure, c’est un passage, l’embrasure du destin, par où s’évadent les comètes. Ce n’est pas une blessure puisque chaque jour je peux voir se lever ton soleil. Puisque chaque jour il m’est donné de couronner ta tête d’un diadème miraculeux, puisque mon errance épouse désormais les formes de ton absence, puisque chacun de mes mots se nourrit de tes silences, puisque l’ombre recule comme des terres usées.
Tu sais j’inventerai des ponts aux arches si grandes, si puissantes qu’elles nous feront traverser les rives du temps d’un bord à l’autre. Pour nous retrouver. Tu sais nous pourrons contempler, en nous penchant un peu, les ciels, les planètes, les mondes qui couleront comme un immense fleuve insensé. J’inventerai des temps pour conjuguer nos verbes. Des pluies pour fleurir tes jours. Car mes déserts t’attendaient dans leurs minérales solitudes, mes déserts sommeillaient drapés dans cette mélancolie persévérante, grave, pesante. Mais tu es venue. Tu es là. Tu es venue dans ces terres dévastées avec au fond des yeux assez de confiance, assez de tendresse, assez de clémence.

Alors, j'enfante des routes assez larges pour nos pas, pour nos rêves, pour nos lendemains. J’agrandis les jours, j’approfondis les nuits. Je t’offre ma maison de murmures, et je peins sur les murs des océans pacifiques.
Tu es les tropiques, et je suis l’alizé. Je suis les vagues, tu es l’écume. Je suis le fruit, et tu es les lèvres qui le déchirent.
Alors, je t’offre mes mains de silence pour que tu y poses ton front.
Tu vois, ce n’est pas une blessure, l’amour va l’amble, là, je vais danser sur mes décombres.
Ce n’est pas une blessure, simplement les vestiges du néant. Simplement l’approche silencieuse de l’éternité.

Franck.

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dimanche 17 juin 2018

Lettre N° 27 - Comme l'arbre pense aux saisons...

Mon amour,

Je reçois tes lettres, et chacune d’elles est une aventure. Il y a au cœur de ta langue une puissance alchimique. Parfois en te lisant je vacille, quelque chose en moi se trouble. Ta langue cherche l’octave supérieure, une incarnation plus forte, plus évidente, plus définitive. Puissance et douceur, fulgurance de l’ellipse, comme si effacer ou ne pas dire révélait une réalité nouvelle, plus acceptable, plus profonde, plus sacrée.

Tu sembles écrire avec une paire de ciseaux ; des mots, des phrases que tu découpes. J’ai souvent la sensation étrange que tu dissèques de la chair.
Des mystères surgissent.
L’écriture est une géométrie impossible. Le centre se trouve à l’extérieur. Ailleurs.
Chaque île se trouve au centre de l’océan. Chaque étoile est au centre du ciel. Le temps est sans présent. Il n’y a que la présence absolue, indicible. Un effarement perpétuel.
Ici on croit voir la flèche partir des doigts de l’archet pour aller vers le centre de la cible. Écrire c’est savoir que la flèche part, en vérité, du centre de la cible pour aller aux doigts de l’archer. Ainsi le monde. Mon reflet se trouve imprimer sur la glace bien avant que je la fixe. Ainsi l’amour, mon amour.

Tes eaux viennent des profondeurs de la terre. Tes mots ont voyagé, on le sent à ce souffle court, à ce goût de soufre sucré, à l’épuisement qu’ils réveillent en nous. Cela fait des siècles qu’ils voyagent, tes mots.
Un jour, ils t’ont choisie, toi, et pas une autre.
Alors tu t’appliques, sans plainte à découper dans le gras de la vie, dans l’épaisseur des jours.

Nous passons notre existence, non pas à aller, mais à rejoindre. Notre errance ne sert qu’à rattraper cette part de nous qui nous précède.
Ce qui nous quitte nous agrandit. Ce qui m’est arraché s’inscrit dans le firmament. Orphée est démembré, chaque morceau de son corps est placé aux cieux. Ainsi tes yeux.

Tu écris avec une paire de ciseaux. Tu découpes une chair si singulière. C’est de la chair. Je ne peux en douter. Je le sens à la trace qu’ils laissent. A leurs empreintes saignantes sur ma peau de lecture. Comme une brûlure.
La poésie brûle, c’est à ça qu’on la reconnaît.
Brûler les mots. 
Les mots qui ne sont pas passés au feu, qui n’ont pas marché sur des braises, ne valent pas d’être écrits. La poésie doit sentir la cendre, avoir ce goût de brûlé. L’écriture est une viande cuite, encore saignante, mais cuite.

La première tribu inventa la première langue au-dessus du premier feu. La voix passait sur les flammes, se mettait à danser dans les yeux, dans les corps, dans les os, dans les rêves. Alors il y eut le premier chant.

Les amoureux retrouvent cette parole du feu. Presque muette. L’incandescence du silence. Aimer, mon amour, c’est souffler sur des braises encore chaudes et rouges. Éternellement chaudes et rouges. C’est la danse, le chant de la voix.
Et puis, il y a la solitude de langue qui ouvre sur la joie du partage.
Pour entrer dans la maison de l’amour, il faut ouvrir la porte de la solitude. C’est ton chant murmuré, à chaque poème.

Chacun de tes mots passe au trébuchet : d’un côté l’amour, de l’autre le silence. C’est un travail d’orfèvre. Le ciseau découpe la pierre du murmure. Bien des mots se brisent, mais ceux que tu me tends fascinent, par l’élégance, par cette force faite de simplicité, d’insoumission.

Je pense à toi, puisque penser à toi m’enracine.
Puisque penser à toi me rend à ma langue.
Je pense à toi, comme l’arbre pense aux saisons, quand chaque défaite renouvelle l’espérance.
Alors le vent viendra arracher mes feuilles, puisqu’elles iront vers toi, puisque sur chacune d’elle ne sera écrit que deux mots : Mon Amour…
Je pense à toi pour cette solitude que tu me rends.
Cet été de fruits mûrs.
Je pense à toi pour penser à toi, c’est tout.
C’est suffisant pour bâtir un pont entre deux étreintes.

Franck.

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dimanche 10 juin 2018

Lettre N° 18 - Mes hautes terres...

Mon amour,

Souvent dans tes lettres tu évoques ton île. J’aime ta nostalgie marine, ce mouvement de ton âme qui ressemble à la houle. J’aime ce mélange de certitudes et d’inquiétudes, les respirations qui s’accélèrent, la fragilité et l’audace entrelacées. J’aime ta parole inlassable, il me semble, lorsque je
te lis, respirer mieux, et lorsque je te vois je sens dans ton regard les embruns, la brise, des horizons qui débordent, des scintillements de lumière.

A mon tour de t’écrire sur mes terres d’origine. Lorsque tu m’interroges, je me sens maladroit à décrire ces hauts plateaux. Attends-toi à l’épaisseur d’une terre, prend ton souffle, sois indulgente, mes terres sont pudiques, et souvent se dérobent.

Alors voilà…
C'est un pays qui va de la nuit à la nuit, d'une absence à une autre absence, comme si le manque n'était jamais assez profond. C'est une terre de douleur, une terre immobile, désolée, silencieuse. Lourde. Quelque chose s'accroche dans les landes de bruyères, des morceaux de nuit, quelque chose d'une sauvagerie enfouie, et les hauts sapins noirs gardent dans leurs bras serrés de grands pans de crépuscule. C'est une terre qui va de la nuit à la nuit, solide, ivre de solitude, de pesanteur. Les bois denses, qui couvrent les contreforts des hauts plateaux, sont comme la peau des mourants, parchemins de tristesse, où s'écrit un chant désespéré.

C'est une terre noire, une terre digne, une terre de courage, une terre dressée, surgie des entrailles du silence, une terre de vent, une terre de larmes. L'immense territoire des hautes terres, entrelace la permanence au précaire, comme pour nous dire la vacuité de nos vies, comme pour nous inciter à l'humilité, à la pauvreté, à l'abandon. C'est la terre de tous les débuts et de toutes les fins, on y murmure des prières, sans dieux, sans bruit, des prières qui courent entre les grandes fougères, des prières épuisées, tremblantes, lourdes comme la terre, mélancoliques comme les ruisseaux qui la traversent. C'est la terre de mes morts, et de mes oublis, j’y suis nu, plus sûrement nu qu'au premier jour, plus sûrement accablé qu'au dernier. C'est une terre sans parole, sans mot pour la dire, hormis le vent qui la chante, et la nuit qui la sacre.

C'est une terre pétrie de temps, de longueur, et d'attente misérable, elle semble immobile, pourtant elle pousse, puissante, en moi. Terre de patience, terre fidèle, elle déploie dans les corps noueux des hommes qui l'habitent, des savoirs millénaires, jusqu'au goût de l'immortalité.

Les arbres s'accrochent à la brume pour s'élever au ciel, ils tordent leurs racines, empoignent à pleines mains la terre noire, pour hausser au plus haut, branches et feuilles, comme de larges poumons verts, si proches d'une asphyxie, si proche d'une suffocation. Ici, tout lutte, tout s'arcboute avec la même pesanteur, le même entêtement, le même acharnement. Monter, monter toujours, pour échapper à l'écrasement des jours, et des saisons, à la pluie qui défigure, à la pauvreté qui dessèche, comme si la vie s'opposait à la vie, comme si la mort encourageait la mort. Les champs cabossés sont toujours trop morcelés, toujours trop loin des hommes, toujours menacés par la forêt, par l'hiver, par une déchéance, par un abattement, ils sont gorgés de nuit, de souffrance et de solitude.

Ici, la beauté éclate dans la chair, la saisit, la brasse, jusqu'à la désespérance, et l'horizon tout au bout du regard réclame le pardon de nos fautes, comme de toutes les fautes de l'humanité. Et le soir y écrase le jour dans un déchirement toujours renouvelé, toujours plus grave. Les vastes espaces des terres hautes et sombres semblent rétrécir en moi la moindre parcelle d'espérance. Tout ici, s'écrase, le jour, la nuit, les sanglots, et jusqu'au silence. Ici, aimer est une action de grâce. Ici, dans les hautes terres du Limousin, vivre debout est une expiation, une lourde pénitence qui suinte dans le sang, blanchit le regard, et crevasse les peaux tannées par le froid, le soleil, le labeur, et le manque qui coule, ici, en abondance, une manne exténuante, d'une terre qui n’attend personne, d'une terre qui s'efforce entre le temps qui l'use, et l'indifférence des dieux.   

Longtemps j'ai refusé que quelque chose de moi puisse venir de ces terres, moins qu'un oubli, moins qu'une négligence, une peur gisait dans mes chairs, tapie, discrète, une mélancolie engourdie. Elles sont remontées peu à peu, avec entêtement, comme une longue fatalité, ces terres noires étaient là, dans le silence de l'oubli, à distance de ma vie, elles sont remontées avec mes morts.  Une lente imprégnation, une sève venue des tourbières du haut plateau par l'effet étrange de la capillarité des origines et des fins. Elles sont remontées ces terres, imposant leur singulière profondeur, leur beauté désolée, jusqu'à m'apparaître comme une évidence dont la prégnance diffuse, mais tenace, m'envahissait pesamment, aussi sûrement qu'une épaisse marée.
Il fallut aussi tant de mort, tant de retour obligé dans ces cimetières désolés, tant de hasard, tant de perte, tant de renoncement, tant d'appauvrissement, comme s'il eut fallu faire, d'abord, de la place en moi, pour que cette terre farouche se déploie.  Je ne sais, qui d'elle où de moi fit le premier pas. Je ne sais quel mort ouvrit enfin la brèche, ma mère sans doute.
Tout en prudence, elle œuvrait, noire et lourde. Les vivants disparaissaient, un à un, et cette terre de Creuse, la bien nommée, les a repris, rude digestion des corps, des souvenirs, des chagrins. Aujourd'hui il ne reste que la terre, cette terre de mes racines, et quelques tombes de pierres grises. Rocs, sur rocs. Granit, contre granit, de quoi peser sur le temps. Écraser la mémoire, ou la faire éclater.

Je ne sais, qui d'elle ou de moi, fit le premier pas. L'écriture m'y ramena, toujours. L'écriture, comme si elle nous venait d'un lieu, comme si une géographie intérieure gisait en nous, en filigrane de lieux bien réels, faits de landes, de pierres, de sang. Il y a dans l'écriture les liens invisibles de notre histoire, une froide incarnation au cœur du vivant en nous. Du singulier. Et nos lieux s'attachent à nos gestes, et nos pensées les plus intimes s'alourdissent peu à peu de nos origines, réelles ou mythologiques, comme si finir nous rapprochait d'un début, comme si la marque du temps se nourrissait de paradoxes. Revenir pour finir un peu mieux, un peu plus loin. 

Mon amour, je ne sais si désormais tu comprendras d’où me vient cette écriture pesante, légèrement cabossée, cette écriture qui cherche son souffle sans vraiment le trouver.
Tu comprendras mes obsessions à vouloir trouver des équilibres entre la légèreté et le grave. Tu comprendras l’excès parfois maladroit, d’une écriture accablée.
Tu comprendras, je l’espère, la terre et le granit qui collent à ma parole… les landes, les bruyères mélancoliques…

Franck.

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dimanche 3 juin 2018

Lettre N° 43 - Un oeil dans les mots...

Mon amour,

On aime pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.
Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… L’amour, s’il existe, doit pouvoir traverser les mots, la langue… »
Tu as dit : « Nous écrire sera notre pacte… »

On écrit, parce qu’un jour on a lu. C’est bien cette première lecture que l’on reprend dans écrire. Pour que rien ne cesse. Jamais. Ou pour que tout cesse. Toujours.
Comme si aimer, écrire était braver le temps. Une offense, parfois un outrage. À coup sûr un hors-jeu. Ce « je », lieu de nos promesses crucifiées. De nos illusions. De nos mensonges à venir.

Comment te dire l’élan. L’élan vers toi, seulement cette soudaineté de l’élan ? Comment te dire ce mouvement de tout le corps qui troue l’espace en une fraction de temps ? Cet élan qui précède toute pensée, ce coup de sabre dans la chair. Violent. Brutal. Insensé. Miraculeux.

Dès son passage la sensation que mon être se désagrège. Quelque chose se dilue. Mon eau se trouble. Mais l’élan, tu comprends, il a une pureté incomparable, compacte, évidente. Écrasante d’une vérité fulgurante. Absolue. Comme si brusquement tout mon être se récapitulait. À cet instant précis, tu es mon addition. Ma totalité. T’écrire l’amour c’est être dans le contre temps, déjà dans la trahison.

Il faudrait que je ne dise rien. Simplement consumer le silence. Avec seulement cette brûlure de ce temps vers toi. Les cerisiers fleurissent sans rien dire.
Écrire est un deuxième arrachement, un impossible rapprochement.

Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… »
Alors je t’écris, j’accepte l’écart, la torsion du temps, la cambrure de notre réalité.
Pourtant, je voudrais, là, dépasser mes mots, les rendre impudiques.
Hier, tu as posé ta main sur ma main, un geste insolite, avec cette singulière légèreté. Le bonheur s’invente dans le surgissement de ces mouvements. J’ai senti trembler la lumière.
Alors, frotter les mots comme l’on frotte les peaux jusqu’à l’indécence. Parler, comme l’on caresse, ou comme l’on touche. Je voudrais donner des yeux à mes mots. Pour qu’ils te regardent. Qu’ils soient la couleur de l’ombre qui t’accompagne. Je voudrais qu’ils puissent contempler chacun de tes rêves, pour protéger ta nuit. Je voudrais que tu les sentes si présents qu’à leur simple écoute tu veuilles dévoiler un peu de nudité, ou au contraire, voiler ta poitrine en baissant légèrement les yeux.
Oui, je voudrais des bras à mes phrases, pour qu’elles t’enlacent.  Qu’elles se tendent vers toi au réveil pour le premier baiser.
Je voudrais que ma voix soit assez nue pour te faire pâlir, pour consumer l’innocence de l’aube. Puis polir nos mots, jusqu’à la moiteur, jusqu’à la sueur. Je voudrais que tu les sentes s’arrondir sur ton sein, que tu les sentes appuyer sur ton ventre, que tu les sentes pesants sur tes cuisses comme une nuit d’ivresse et de chair. Comme si le texte entier était une alcôve assombrie de désir.

Tu sais le plus court chemin pour le mot c’est le baiser. Lorsque sur le point de se dire il s’efface pour effleurer la lèvre qui le cueille. Lorsqu’il devient souffle avant d’éclore en silence.
Je voudrais dépasser mes mots, les rendre impudiques, inaudibles à force d’indécence.
Alors chacun d’eux vaudra un baiser. Chaque baiser s’écrira sur ton corps, dans le frôlement de ma voix. Chaque mot se posera sur tes soupirs les plus impénétrables, jusqu’au sanglot, jusqu’à la plainte.
Jusqu’à l’épuisement de la langue, je nommerai la création, pour ne jamais cesser de t’aimer, pour encore sentir ton odeur dans ce rêve d’écriture, pour toucher ta paupière du bout d’un silence.

T'écrire est un deuxième arrachement, une impossible séparation. 
Ici, s’invente l’histoire qui nous déborde et qui nous sacre.
Ici, s’invente le dangereux. Le miraculeux. Ici, nous brûlons les dieux. L’amoureuse tremble. L’amoureux chancelle. Les amours de papier traversent les chairs plus sûrement que la lame d’un sabre. Et les dieux qui savent tout ne s’y sont jamais risqués.

On aime, on écrit pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.

Franck?

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dimanche 27 mai 2018

Lettre N° 35 - Ton nom...

Mon amour,

Alors je prononce ton nom. Un oriflamme dans le vent de la parole. Je prononce ton nom pour l’avoir dans la bouche, au plus près de ta saveur, au plus près de ton parfum. Je prononce ton nom pour le faire résonner dans ma gorge, pour échanger nos souffles. Lorsque je prononce ton nom, ma poitrine se gonfle sous l’effet d’une tourmente troublante, ce genre de tourmentes marines que l’on rencontre dans les océans perdus, avec ses longues et larges houles, berçant le ciel, accrochant à l’écume un peu de brume, un peu de neige, un peu d’envie. Cet air marin chargé d’iode et d’embruns pénètre mes poumons jusqu’à l’échange des sangs.
Voilà, tu entends… l’échange des sangs.
Je prononce ton nom à haute voix. Tu comprends, il ne me reste que ça pour être au plus près de toi. Il ne me reste que ça pour faire tenir ensemble mes décombres de mémoires et ce trait de lumière qui me traverse et m’éblouit.
Je prononce ton nom à haute voix, avec lenteur, avec une extrême lenteur, et je respire enfin, et le silence tinte enfin, les constellations se remettent à vibrer. Avec lenteur, comme une chose sacrée. J’articule chaque son pour lui donner la chair suffisante à ta splendeur, et le poids exact de l’espérance. Je prononce ton nom en arc-boutant ma nostalgie sur le mur de mon exil. C’est une nécessité. Je m’applique à cette folie pour éviter des folies plus grandes encore. Je m’applique à ce chant monotone, et lancinant, pour retrouver l’usage des mots.
Je m’applique à ton nom, comme le peintre à ses couleurs. Nommer c’est faire œuvre divine, te nommer c’est faire œuvre solaire, c’est relier, étendre, agrandir, réchauffer, c’est effacer l’ombre. Te nommer à haute voix c’est habiller la solitude de vêtements de soie. C’est une chance de plus de franchir le néant.
Chaque syllabe est une part de toi, la part bleue, chaque lettre est une lueur qui persiste. Qui résiste. Dire ton nom c’est tisser le silence, c’est déplier la nuit pour la rendre habitable. Supportable. C’est appeler ton visage, c’est comme si je saisissais ton murmure sur le bord de tes lèvres. Tu comprends, c’est comme caresser tes cheveux, ou comme réinventer le désir, avec sa marche épuisante à travers les sables. À chaque lettre c’est chercher la forme d’un aveu, ou d’une miséricorde. C’est inventer ta peau, c’est déposer mille baisers dans l’air que tu respires. Car tu sais, prononcer ton nom c’est moduler le vent aux formes de ton corps. C’est dévorer un rayon de soleil. Prononcer ton nom, c’est convertir le païen  aux étoiles, c’est t’inscrire sur les anneaux de Saturne, c’est graver un chemin qui te rejoint, c’est inventer la route de tes yeux.
Je prononce ton nom à haute voix. Avec lenteur, comme un insensé que l’on croit voir parler seul, alors qu’il dialogue avec quelques saints bienheureux.
La lenteur bâtie les empires et dénoue les distances.
La lenteur appelle ta présence, comme la flamme d’une bougie appelle les dieux. La lenteur dans ma voix qui te dit, c’est le chemin royal pour te rejoindre, car la lenteur va avec la tremblance, et la tremblance va avec l’amour et l’amour va avec toi.

Franck

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lundi 21 mai 2018

Lettre N° 188 - Le corps de l'autre aimé...

Mon amour,

Maintenant que tout est dit, il me faut redire à l’envers du temps, trouver un autre chemin dans le déjà advenu.
Notre pacte tenait dans l’écriture. Tu en avais eu l’idée au tout début. Je me souviens de ce jour, nous étions face à la mer, éclaboussés par les lumières des vastes étendues, pris dans l’intensité et la fixité du soleil. Tu avais dit : « Nous devons nous écrire… Le plus souvent possible. C’est la seule façon de créer des contretemps et d’éviter la fatalité des banalités… »
Tu avais dit : «  Il y a une voix dans l’écriture, il y a un être qui vit dans les mots écrits… ».
Tu avais dit : « C’est cette voix qui aime en nous, c’est cet être de la voix qui soulève l’amour… et le porte dans ces contrées de nous-mêmes si lointaines, si vitales… »
Tu avais dit : « C’est cet être de la voix qui aime… On n’y pense pas, on croit à notre toute-puissance… On se trompe toujours… Nous écrire ne nous sauvera pas, il y aura seulement une abondance… et la trace des mots dans nos chairs… peut-être des brûlures plus fortes, plus profondes… ». Tu avais rajouté : « Rien ne nous sauve… jamais… »
J’entends encore ta voix, qui déjà était celle de l’écriture, j’entends sa douceur, sa lenteur, ses silences. Tu regardais l’horizon, tu semblais happée par l’infini. De l’infini à l’éternel, il n’y a qu’un pas, j’ai fait ce pas pour te rejoindre…

Alors l’écriture m’est arrivée d’un excès. D’un débordement. D’une abondance insupportable (abondance, tu aimais ce mot, souvent tu l’employais dans tes lettres, tu le préférais à  joie, d’ailleurs joie,  jamais tu ne l’employas, abondance est un mot qui t’aillait bien, il semblait porter ton âme.). Écrire, c’est trop de voix dans ma voix. C’est trop de vie dans la mort. Écrire, c’est d’abord un dérèglement. Un lent glissement

Il me faut redire à l’envers du temps.
C'est toujours avant que le moment se construit.

Et nos amours arrivent dans nos vies comme sur des ronciers. Et nos amours meurent comme les roses.
Aimer c'est avant d'aimer que ça arrive.
Tu avais dit : « Nous devons nous écrire… Le plus souvent possible. C’est la seule façon de créer des contretemps et d’éviter la fatalité des banalités… »

Je ne sais plus où j’ai lu cela, l’ai-je lu vraiment ; la chair que nous avons aimée habite à jamais notre corps.
Cela ne ressemble pas à des souvenirs, cela touche une mémoire plus profonde, plus archaïque. Cela touche au sang, à la respiration. Je ne sais pas dire cette chose, les mots de ma conscience vive se dérobent. La chair en nous de l’autre aimé est une ombre silencieuse qui accompagne notre regard, parfois notre joie, souvent notre tristesse.
Nous sommes faits de temps dévastés, comme une aurore qui se lèverait sur le champ des combats enfin terminés, avec ces dépouilles, cette apocalypse, ces vols d’oiseaux noirs, ces gémissements. Nous sommes des survivants hagards, errants dans les silences d’une mémoire incompréhensible, butant sur les traces, les restes, les ombres, qui hanteront jusqu’à la fin nos nuits.
Seuls les mots de l’écriture effleurent, en nous, ce corps de l’autre aimé. L’écriture, avec le corps de l’amour sont de la même espèce, de la même terre, faits d’absence, d’oubli, de surgissement.
Nous avons en nous, au moment où nous venons au monde, un livre déjà écrit dans nos chairs, vivre c’est tenter de le décrypter, écrire c’est en continuer le récit.
Ce livre ne raconte pas notre vie (rien ne peut la dire), il nous dit les temps passés, les temps  à venir, les mystères, les peurs, la nuit, il nous dit toutes nos défaites, nos prières, et encore la nuit, toujours la nuit, il nous dit tout ce que notre langue n’ose pas prononcer.
Le corps de l’autre aimé est là, comme une sorte de signature, la marque des chagrins impraticables, une empreinte arrimée à la lancinante germination des temps advenus.
Le corps de l’autre aimé est là, plus vivant que nous, sans doute… Tu es là, tu rodes, tu hantes… Je tremble encore de ta présence brûlante, palpitante, parfois brutale comme la foudre. Ta nuque, ton visage, le froissement de nos étreintes, les caresses patientes.
Ton désir inquiet épelé dans l’acquiescement, comme pour fleurir quelque mélancolie, alléger le poids obstiné des fêlures primitives, ces plaies inachevées qui bordaient l’orient de ta mémoire.

Mes souvenirs ne disent rien, ils sont comme les écorces abandonnées d’une forêt impénétrable, je n’ai que ce récit ancien, ce livre avec ton corps qui survit dans mes décombres, éparpillé dans une trop vieille parole.

Franck.

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