J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 17 février 2019

Lettre N° 201 - Sur le bord de l'écume…

Mon Amour,

À nouveau je t’écris, comme ces bouteilles qu’on jette à la mer.
La mer. Tu es sur ton île. Je sais que tu es à ton œuvre, et que cette œuvre signe notre séparation. Tout en moi résiste, refuse. Tout en moi se dresse contre cet inévitable.
T’ai-je déjà parlé de mes eaux. De ces eaux qui m’habitent en silence. Lecture, traduction élémentale des émotions qui me traversent: ruisseau, torrent, rivière, fleuve, lac, marais inquiétant, mer, océan.
Nous accrochons nos rêveries, à des choses simples, comme si le terreau de notre imaginaire ne pouvait venir que l’archaïsme de l’espèce et de son contact avec les éléments.
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Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose son désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.
Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes pour brasser chaque souvenir.
L'écriture s'éloigne comme un radeau à la dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions.
Écriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulent dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L'incantation devient longue litanie, dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigranes qui s'insinuent entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement.
Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance.
Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses, car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours.
Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier.
Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement.
Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants.
Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.
Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante, fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent des marées.

Franck.

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dimanche 10 février 2019

Lettre N° 161 - Le jour sans fin des dernières terres...

Mon Amour,

Il y eut cet été de Norvège, cet été au soleil pâlissant. Au soleil insistant. Où le jour appelait la nuit qui se dérobait. Te souviens-tu de l'été de Norvège, et des landes sans nom. Au jour éternel, presque inhumain. Qu'ils sont loin les étés de Norvège bordés par les forêts de Finlande, et ce jour infini pour délier nos promesses. Quelque chose de blanc accrochait nos paroles comme une pâle et monotone absence, celle qui nous attendrait plus au Sud, au retour. Finir l'amour au bout des terres,  c'est finir davantage, c'est finir un peu plus. Finir l'amour dans ce jour sans fin, c'est arrêter le temps sur notre blessure, sur la faille. Ce n'était plus la guerre. C'était juste la fin, la fin des terres de l'amour. Le Cap Nord de l'amour. La fin du continent. Avec sa falaise, et l'océan, et le jour sans lendemain.

Te souviens-tu de l'été de Norvège, de notre naufrage sur cette terre tachée de neiges éternelles, salies à force de ne pas fondre, salies par les vents de Norvège, par les mensonges, par les distances. Par ce jour sans fin, et par ce temps à l'impossible nuit, par ce soleil blême qui décomposait sa course, jusqu'à l'arrêter, un soleil épuisé, sans chaleur avec juste ce reste de tendresse lorsqu'il frôlait l'horizon sans l'atteindre, sans jamais plus l'atteindre, à peine une caresse, pas même un baiser sur les eaux mornes du Nord. Et la fatigue de ce jour immortel où le sommeil exhortait la nuit à venir. Et qui ne venait pas. Jamais. Inlassablement le jour. Avec nos corps qui réclamaient la nuit. Et nos gestes maladroits pour éviter les contacts. La chair se séparait de la chair à la vitesse de nos silences, de la gêne, de tes pudeurs touchantes et vaines pour cacher la blancheur de tes seins. Serrés sous cette tente où nous avions si froid, où la peau s'interdisait la peau, où les regards fuyaient les regards, nous étions blottis dans le jour, tirant sur le froid comme sur une couverture, un gros édredon de manque glacial, blanchi par un soleil blafard. Nos dernières nuits ne furent pas des nuits, mais ce jour trop long, ce jour de plusieurs jours. Pourtant nous étions sans impatience. L'habitude, et le renoncement suffisaient. Même si parfois l'ancienne complicité nous surprenait, jusqu’à la douleur, à force de jour.
Nos dernières nuits n'eurent pas de lit, pas de draps froissés, pas d'étoile, encore moins de lune. Nos dernières nuits furent sans caresse, sans soupir, comme si le bout des terres disait la fin de nous. La fin des mots. La fin des corps.
Au bout de chaque histoire il y a une île, après cette île, une autre encore, au bout de cette autre, il y a une falaise, puis plus rien. Simplement la plainte obsessionnelle du ressac contre la pierre crue. Nous étions si près et déjà si éloignés. L'espace clôt de la voiture, l'espace clôt de la tente, l'espace clôt de nos silences. L'espace forclos de la falaise, et ce jour impensable. Nous étions hors délais. Vaincus par l'usure, par le jour, par lumière interminable.
Les dieux nordiques se sont arrêtés là, au bout de cette falaise en jetant dans la mer quelques crocs de rocs durs pour mordre l'infini des flots, et comme seule musique, les vents polaires, et comme seule clarté, ce jour bien trop long après cette nuit bien trop froide.

Nous sommes montés au nord comme par défi, acceptant par avance ce temps d'intimité comme la prolongation de nos malentendus. Nous sommes montés au nord sans espoir sur nous deux, sans rancœur, sans chagrin, sans doute avec un peu de mélancolie. Comme pour accompagner le vol des oies sauvages.
Là-haut, au nord, les fleuves n'ont pas l'espace d'être des fleuves, ils n'ont que le temps de hurler en torrent avant de se jeter des montagnes, saut de l'ange des eaux, bondissement d'écume et de rage. C'est un pays où les torrents meurent. C'est le pays des fins, des arrêts, des coupures, dans un jour infini. Pays métaphore qui nouait nos contradictions en déliant nos vies.
Il y eut ce réveil insensé où la terre résonna d'un vacarme grandissant. Il y eut ce bruit sourd qui vint de loin comme une apocalypse. Un fracas de la terre. Le grondement de la terre comme un orage des profondeurs. Il y eut ce tremblement de la terre, et la crispation du jour. Il y eut cet instant de terreur dans tes yeux, et la certitude que ce martèlement qui allait nous dévaster. Il y eut notre jaillissement hors de nos sacs de couchage et brusquement cette vision. La harde des rennes. La harde ancestrale qui surgissait. Immense troupeau, qui venait de nulle part. Immense galop de la harde vers le nord, vers le bout des terres. Nous étions nus et les rennes galopaient tête et bois baissés. Il y en avait partout autour de nous. Et nous étions nus hébétés, transis dans ce déchaînement et cette explosion de violence brutale et entêté. Combien étaient-ils ? Cent.... Mille... dix mille. La harde se divisait à l'approche de notre petit campement. Où courraient-ils dans cette joie du galop ? Pourquoi allaient-ils vers ce nord, vers cette fin des terres ? Pourquoi cette jubilation de la course et cette désespérance ? Est-ce la mort que l'on cherche au septentrion de nos vies. Est-ce inscrit dans le sang des vivants qu'il faille aller au nord, au bout des terres ? Qu'il faille aller vers cette dernière falaise de cette dernière terre ? Nous étions nus dans cette lande froide, envahis par cette harde primitive galopant vers le nord. Depuis le commencement des temps galopant vers le nord.
Te souviens-tu de ce pays de Norvège ? De cet été-là. De ce jour sans nuit. Et de la harde. Et de la falaise. Et des vents polaires. Te souviens-tu que tout au Nord, est un lieu sans paroles puisque c'est la fin des terres, et qu'à la fin des terres les mots n'ont plus de sens ? Hormis le saut. Sans paroles hormis le hurlement du nord et le fracas de la harde dans son dernier galop.

C'était un jour sans fin, sans véritable lendemain. Nous étions des torrents désolés, nous ne serions jamais fleuves, comme ces torrents de Norvège qui sautent dans la mer d'une écume bouillonnante et joyeuse et rageuse. Tu étais nue au milieu de la horde, tendant ta poitrine comme la dernière falaise de la dernière terre.

Ainsi cette lettre...
S'ouvrant dans la blancheur des temps, le lieu définitif des premiers mots après nos dernières terres.

Franck.

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dimanche 3 février 2019

Lettre N° 179 - Quel jour est-on ?...

Mon amour,

Depuis ton éloignement, je tente de reprendre quelques vieux écrits restés en suspens. Me dire à nouveau qu’il y aurait une écriture possible, nécessaire. Je renoue avec mes anciens démons et les lancinantes questions. Je croyais m’en être détaché, évidemment il n’en est rien. Tout est là, intacte dans son éclatante défaite.
Tu te souviens de ces textes sur les Marie-Madeleine de Georges De La Tour. Je voulais les approfondir, leur faire dire des secrets, des mystères. Je les ressors.  
Ma pensée s’obsessionnalise, toujours dans le même chaos, elle n’a rien des poupées russes, ou des tables gigognes, rien d’un ordre rassurant. Elle est là, en vrac, éclatée, comme les pièces d’un puzzle dont je ne connaîtrais pas l’image finale. Je tâtonne dans mes labyrinthes avec cette pointe d’angoisse qu’on les enfants face à un puzzle éclaté : « …et si j’avais perdu une pièce, ou plusieurs… », « … et si arrivé à la fin, il manquait la dernière pièce… »
Ma pensée est celle du manque. Et ton absence vient réveiller l’ogre qui dormait.

Seul le silence raconte, c’est ce que dit De La Tour dans ses tableaux de Marie-Madeleine. Il ne peint que du silence. Marie-Madeleine a vu. Elle a vu le

de la TOUR- Madeleine pénitente

vide. La première image de la résurrection est une image de vide, d’absence. Il n’est plus là. Comme toi, qui n’es plus là.
Elle a vu le vide, elle sait désormais la vérité en forme d’énigme. Alors pour la dire elle doit se taire.
De La Tour a compris ce paradoxe de notre condition de mortel. Se taire pour dire l’essentiel. Ne plus être là nous signe, chacun le sait, pour au plus vite l’oublier. Le silence pour dire, on pourrait croire à une banalité. Pourtant tout tient, là. De La Tour peint, il sait d’instinct pourquoi c’est Marie-Madeleine qui dans les Évangiles est désignée pour dire la résurrection de la chair. Marie aurait été suspecte, Marie était pure, trop vierge, elle ne pouvait pas témoigner de cet ultime miracle.
J’aime profondément Marie-Madeleine, avec son destin de chair et de silence. Les « on-dit », les ragots, l’opprobre. De La tour la dénude à peine, une épaule, il ne tient pas à insister sur cet obscur passé. Il la peint belle et grave. Il la peint silencieuse et dense. Il peint la chair, lorsque la chair s’interroge. Il fallait que cela soit cette femme, celle de l’amour de la chair pour dire l’au-delà de la chair.
Sur une des toiles la Madeleine pénitente je crois, elle a croises ses mains sur le crane. Elle semble le protéger. Il est posé sur ses cuisses. A l’endroit du corps où toute vie humaine apparait. Une naissance à l’envers. Vanité des vanités.

Imagine, le matin elle va seule au tombeau. Le Christ y a été déposé la veille. Mort. Mort, comme chacun de nous. Il aurait pu se retrouver là, assis, attendant qu’on le découvre, qu’on le loue. Non, ce n’est pas ainsi que l’histoire est dite. Elle arrive, et le tombeau est vide. La première chose qu’elle voit, c’est qu’elle ne le voit pas. L’immortalité se dit d’abord par une absence. C’est à cela qu’elle pense lorsque De La Tour la peint.
C’est en cela qu’elle est belle… infiniment. Définitivement.
Toutes les femmes qu’on aime ressemblent à Marie-Madeleine, elles nous révèlent à la vie, à cette vie de chair et d’incarnation. Au fond, on ne naît jamais vraiment, à peine sommes-nous ressuscités dans le regard aimant d’une femme éblouissante. Nous traversons les couloirs du temps, enfants perdus, non pour retrouver le sein de Marie, mais pour être sacrés par le regard étonné de Marie-Madeleine.
Vivre c’est n’être vierge de rien, indemne de rien. Il nous manque une image, celle que Marie-Madeleine nous transmet. Cet endroit vide de la mémoire et que nous devrons habiter. Ce qui n’est pas là nous raconte plus que notre biographie, l’absence dit la seule réalité qui vaille de notre « je ». Un peu comme l’inconscient, qu’on ne sait pas, qui nous dit mieux que nos récits, nos paroles bruyantes, notre agitation.
Penser à elle, c’est penser à toi, c’est faire revivre ton image sans fin à l’endroit désormais vide de mes jours.
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« Quel jour est-on ? » On est le jour d’après. On est toujours le jour d’après. Un peu de mort dans chaque chose, dans chaque geste, dans chaque amour. Il y a toujours ce jour de trop dans le jour que l’on vit. Trop d’après dans le temps. Trop de temps dans le temps. Je dis seulement « déjà ».
Car le silence a changé d’âme.  Peu à peu tu t’effaces. Tu es sur son chemin. Tu marches. Nos routes s’éloignent. Bientôt tu auras disparu. « Déjà ».

« Quel jour es-tu ? » Dans le jour perdu. Sur le livre des heures du jour il y a une rature. Le mot amour est rayé. Un trait rouge barre le mot. Il fait une tache dans le texte. Un regret. Un hoquet. Une absence. On reconnaît toujours l’amour à cette trace rouge qu’il laisse sur la page. À cette rature dans la voix du récit. À cette parole qui n’est pas remplacée. La parole manquante.
Ta silhouette s’estompe. Tu es de plus en plus loin. Sur ton chemin, dans le vide de cette page.

Le silence a deux couleurs. Deux destins. Deux passages. L’un vient de l’aube, l’autre du crépuscule. L’un est une épiphanie, l’autre un holocauste.
Tu venais de l’aube. Nos silences ont tissé des labyrinthes. Puis je m’y suis perdu. Nos marées se sont mélangées, je m’y suis noyé. Les yeux ouverts. 
On sait la fatalité de nos gestes dès leur élan, dès leurs débuts.
Il y a une ivresse du désastre.

« Quel jour est-on ? » Dés que le premier jour est passé, arrive le temps du dernier jour. Entre les deux, une attente. Une usure. Un rien. On appelle ça la vie. L’amour se love dans les heures absentes, avant de s’effacer.

Je me souviens. Tes yeux profonds, ton sourire, tes mains posées sur la table, ta façon de rouler une cigarette. Ta voix surtout. Oui, ta voix grave, calme, incrustée de tendresse.
C’était le jour d’avant.

Franck

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dimanche 27 janvier 2019

Lettre N° 178 - Ma perdue...

Mon Amour,

 

Cela paraît si simple. Lorsque je lis tes lettres, tu sembles si déterminée, si naturellement déterminée. Désormais tu te faufiles dans les parties disjointes de ma vie, occupant cette place vide de l’absente, de l’attente irraisonnée.
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Nous sommes faits de morceaux qui ne tiennent pas entre eux. Ils ne vivent pas aux mêmes heures. À la jointure, il y a des plaies, des cicatrices qui suintent. La douleur se fait sentir à l’aube. Chaque aube aggrave la substance de l’imprononçable.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

J’essaye de prendre appui sur la feuille blanche, mais je me perds dans cette apocalypse de blanc. Le blanc de la page recèle des pièges comme des crevasses sous les grands champs de neige. Avancer dans le blanc c’est à coup sûr aller à sa perte. La chute. L’inévitable avalanche. Chaque aube grince des illusions à venir. Tous ces morceaux de vie qui ne tiennent pas entre eux.
Les dieux avaient dit : « …c’était Elle, c’était Lui… ». Alors ils pleuraient, les dieux. Les dieux pleurent toujours lorsque quelque chose des humains leur échappe. Puis ils ont arrêté de pleurer. Ils sont désormais rassurés. L’ordre du monde, des constellations est sauvegardé.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Nous resterons sur les rives opposées du fleuve. Nos regards ne feront pas l’arche de lumière. Tu étais faite d’océan, j’étais fait de landes, de bruyère, de vent. À nous deux nous faisions un monde. Mais aujourd’hui la ligne de nos retrouvailles est envahie par les grandes marées. La ligne de nos paroles s’efface dans l’immobilité crasseuse du soleil. Même les ombres s’essoufflent.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

La ligne de nos corps, elle aussi, s’efface dans une effrayante oscillation frémissante. On ne vit pas impunément à l’aplomb du soleil. Sur nos plages interrompues, le texte demeure introuvable. Le temps décortique l’espérance, en suce la moelle, l’os ;  c’est une litanie agenouillée, pantelante. Quelle est ma langue sans ta parole ? Que sont mes chuchotements sans tes murmures ?

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Que valent ces draps blancs, insolemment blancs, sans ta nudité pour en apaiser la violence de l’éclat. Ce matin la source dégorge des cris, ce n’est plus une eau, mais un ravage, un débordement lourd et carmin. Un cratère saccagé d’incertitude.
Avec ces morceaux de vie qui ne s’accrochent pas entre eux.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Franck.

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dimanche 20 janvier 2019

Lettre N° 153 - J'irai sur ton île...

Mon Amour,

J’apprends ce nouveau rythme, tes lettres plus rares, ta façon si singulière d’utiliser les textos, de ne pas te t’obliger à l’immédiateté des réponses, de maîtriser le temps et d’infléchir notre communication. Délibérément tu t’installes dans le contretemps, défaisant patiemment les synchronicités, les accords, les harmonies.
Je me souviens de certaines conversations du temps où tu étais là, de tes phrases qui maintenant résonnent comme des prémonitions : « En fait, il ne s’agit pas de trouver la voie quasi magique qui effacerait les contradictions de nos vies, mais plutôt à trouver le fil ténu d’une sorte de cohérence, secrète, toujours mystérieuse, qui relierait notre animalité, notre sauvagerie, à l’être que nous tentons de devenir… ». Tu rajoutas : « Harmoniser le dedans et le dehors… de combien de strates sommes-nous faits, qui parle à qui, nous nous croyons libres, mais nous ne connaissons même pas les vrais personnages de notre relation, nous parlons d’amour par facilité, pour faire un raccourci facile, convenu, rassurant… »
Pour être clair, j’ai toujours su que nous en arriverions là, à ces distances, durant des mois, des années, j’ai attendu ce moment où nous déferions nos liens.
Nous avons voulu échapper à la malédiction du couple, pour mieux nous livrer à nos propres démons. Aujourd’hui tu es loin, tu ne me dis rien de ton livre ou si peu, tu nous laisses dans un  no man's land, me laissant le soin de conclure. Nous avons cru que l’écriture nous sauverait, nous aiderait à éviter les écueils, nous obligerait à une vigilance mutuelle, à une bienveillance partagée. Aujourd’hui, nous le savons, il n’en est rien. Ce pacte d’écriture, cette passion commune, est devenu le terrain de jeu de nos vieilles souffrances, de notre irrémédiable passé, la porte ouverte à nos sauvageries. Tu aimais ce mot, sauvagerie. A te voir, tu sembles en être si éloignée, ta douceur première est si délicate. « Écrire, oblige à chercher le vieil animal en nous, ce bois primordial dont on est fait, et de lui faire une place pour l’apprivoiser… ».
Une nouvelle fois je renouvelle notre pacte, j’écris cette lettre, non pour te faire revenir, mais par simple fidélité, non par dépit, mais par un décevant orgueil, l’ultime recours avant l’indignité des ruptures.

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Tu as regagné ton île et c’est moi qui suis en exil, désormais. Tu as rejoint ton royaume, me laissant un désert, vaste comme mille saisons, ou comme une galaxie. Tu es dans le mouvement de ton île, dans ses affluents de lumière, de vent, d’embruns, et chaque jour tu peux croiser la ligne d’horizon avec ta ligne de vie.

Tu es sur ton île avec toutes ses rigueurs qui s’opposent à l’océan, et ses consentements, et ses complicités. Ses résistances, aussi. Les marées recouvrent, découvrent le temps, inlassablement, infatigablement. L’azur, l’azur avec son carnage, sa véhémence. L’azur, impossible continent, intouchable, inaccessible azur. Un horizon nous sépare, avec la houle pulpeuse, avec son balancement, avec son indifférence, et son détachement.

Tu as rejoint ton royaume me laissant un néant, avec la maigreur d’une saison miséreuse à la dérive. Alors désormais tu peux croiser l’horizon avec ta ligne de vie, effilochant imprudemment ma ligne de cœur.

Tu as regagné ton île, c’est moi qui suis banni, relégué dans mes terres, à user les vieux pavés des veilles villes, à périr chaque fois un peu plus dans de nocturnes fournaises.

Tu t’es éloignée sur ton île, sur cette roche marine martelée de colère, sur ce coriace heurtoir à tempête. À présent, tu es sur ton rocher comme une figure de proue, transie, résignée. Les bras tendus vers le large, les yeux grands ouverts.

Ta terre îleuse est sans moisson, elle est tout en crainte orgueilleuse, tout en brûlure de sel, le vent s’y frotte, s’y blesse sur ses rocailles sorties de l’eau, comme un os qui percerait une peau humaine. Le squelette d’un fantôme naufragé, cuirassé de granit. Le vent s’y frotte, geint, supplie, il est tout à sa douleur, à ses hurlements, mélangeant ses cris, aux cris des macareux et des grands goélands.
Les semeurs de ton île jettent leurs grains aux cieux pour les faire fleurir, pour conjurer le sort en guise de prières, pour faire rire les étoiles, ou pour les faire pleurer.
Les semeurs de ton île jettent leurs filets au loin pour attraper un peu de ciel, un peu de lumière, une brassée d’éternité.
Alors le temps sur ton île s’effiloche entre le clapotis, les marées, entre la patience et les larmes trop salées. Les vœux des îles ne sont jamais exaucés. Trop de hasards, trop de fatalités, trop de pleines lunes mortes avant le petit jour, trop d’accablement, trop de saisons défuntes, de cimetières fatigués, trop d’attente. Oui, trop d’attente. Bien trop d’attente.
Et ton île se gonfle comme si elle respirait, comme si elle était le cœur d’un grand géant de pierre allongé dans ces vagues qui bordent son sommeil austère de draps brodés d’écume et de rumeurs sauvages.

Tu es sur ton île rugueuse, sévère, sur le contrepoint de nos enlacements. J’ai beau gratter mes mots jusqu’à la transparence, les râper, les user, ils ne peuvent rien contre cet éloignement et la désarticulation de nos caresses. Tu es sur ton île, ton île plus habitée par les morts que par les vivants, ton île où les aubes se lèvent toujours sur des jours ancestraux, des jours déjà vieux, vieux de souvenirs et d’attente vaine.

Maintenant que tu es sur ton île, ma seule boussole est ton nom, et mon texte un bien pauvre navire pour franchir l’océan, un radeau halluciné plutôt. Ma voix est une saumure saturée de sel.
Les îles sont sans sommeil, elles sont seulement nues, silencieuses, elles veillent sur l’absence, c’est leur façon d’aimer. Elles craquent, comme les vieux arbres, elles râlent comme des fauves blessés, c’est leur façon de résister.
Elles hurlent, c’est leur façon de désirer.

Alors j’irai sur ton île. Même mort j’irai, pour qu’une dernière fois nos silences se mêlent. Alors mes lèvres salées sur tes lèvres salées, et mon souffle épuisé sur ton souffle océan. Alors j’irai sur ton île, mon amour, offrir ma main paysanne à ton âme marine, et mêler ma terre noire à l’écume de ta chair. J’irai sur ton île, mot après mot, et je ferai un pont sur les deux rives de l’horizon. Et je traverserai, et tu traverseras. Et nous chevaucherons l’atlantique, comme deux cavaliers fous, c’est le vœu des enfants, c’est le sort des amants.
Le destin des étoiles.

Franck.

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dimanche 6 janvier 2019

Lettre N° 101 - A quoi servent les prières…

Mon Amour,

Notre correspondance nous condamne - pour être plus honnête - me condamne aux souvenirs, au retour, à dire ou redire ce qui fut un jour le présent. De charger un temps présent d’un autre temps présent déjà passé, c’est le prix à payer pour notre pacte. Revivre sans cesse dans le décalage des temps et des émotions que ce décalage entraîne. L’écart que cela crée dans nos chairs. Nos lettres ne sont pas là pour combler l’absence, mais pour aller de l’autre côté du miroir.
Peu à peu elles sont devenues un enjeu imprévu dans le réel de nos vies. Un jour elles en seront la trace, l’empreinte effacée de nous. J’ai l’intuition que ce pacte nous détruira, il épuisera en nous l’innocence. Tu m’avais dit : « La littérature n’est jamais innocente… et l’écriture est une arme de destruction massive… » Tu avais ri en prononçant ces derniers mots. Tu avais rajouté : « oui, je sais c’est banal de dire ça…. Sans doute que destruction n’est pas le bon mot…  écrire ne laisse pas indemne, c’est tout… il faut le savoir, et l’oublier… ».

Nos lettres se répondent, parfois lorsque nous nous retrouvons, je ne sais plus qui rencontre qui ; toi et moi ? Ou les auteurs des lettres ? Comme si les mots écrits avaient créé une autre réalité. Plus grave, plus profonde, plus dangereuse, révélés d’autres personnes. Il faudrait peut-être dire personnages. Cet écart me trouble.

Nous nous étions donné rendez-vous dans ce parc qui surplombe le port, et qui s’ouvre vers le large lorsqu’on arrive au bout de la petite côte, après l’ombre des grands arbres.
Souvent nous y allions. Te souviens-tu de ce jour d’été ?
J’en ai un souvenir si net. Ce jour où tu m’as parlé la première fois de ton livre. Du projet de ton livre. Il y avait quelque chose de nouveau sur ton visage, dans ta voix. Une profondeur ? Une distance ? Une détermination ?

Lorsque je suis entré dans le parc, je t’ai aperçu. Tu étais assise sur un banc dans l’allée ombrageuse qui montait vers le sommet qui débouche sur le large. Tu lisais.
Je fus traversé d’une évidence : l’émouvante beauté d’une femme en train de lire. Tu étais assise seule, au milieu du banc, tu avais replié une jambe sous

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toi, tu tenais le livre à deux mains, tu avais penché ton visage au plus près du livre, tu semblais rassemblée, absorbée. J’ai eu ce sentiment étrange qu’une bulle de silence t’entourait, il me sembla la voir très clairement dessinée dans l’ombre des arbres. Les promeneurs qui montaient ou descendaient donnaient l’impression de vouloir éviter cette bulle presque religieuse, comme si ce qui émanait de toi, de ta posture, demandait les plus grandes précautions. Lentement je m’approchais, et lorsque je franchis le seuil de la bulle j’eus l’impression de marcher sur un tapis moelleux, quelque chose de cotonneux.
L’image d’une femme en train de lire m’a toujours saisi d’émotion, comme s’il n’y avait rien de plus beau et de plus mystérieux. Seules les femmes savent lire. Le livre est leur royaume.
Ce jour-là c’était toi. Toi, mon royaume.
Dans ma poitrine le serrement du cœur pris dans les frôlements des battements d’ailes d’un oiseau.

Nous avons marché vers le haut, là où le château domine la mer.
Toujours ta parole qui semblait sortir d’un monologue intérieur. « J’ai commencé l’écriture du livre… de mon livre… nous nous verrons moins…tu devrais t’y mettre toi aussi, au tien… »
Je n’avais entendu que le nous nous verrons moins.
Je crois me souvenir t’avoir dit que j’y pensais de plus en plus, que j’avais en tête l’idée d’une biographie, d’une sainte de préférence. Tu avais ri. « Je ne crois pas que la sainteté soit le bon angle d’attaque…ni la biographie d’ailleurs... tu peux mieux faire, tu dois mieux faire… »
« Les saintes, c’est encore ta façon d’échapper à la femme, la vraie, la bien vivante… celle qui pourrait te mordre, ou de tuer…avec un peu de chance t’aimer ». À nouveau tu as ri. Une légère brise venait agiter tes cheveux. « Peut-être que j’ai envie des trois pour toi.. » Ton visage éclatait de lumière. Tu as ouvert le livre que tu avais mis dans ton sac, tu l’as ouvert à une page que tu avais cornée. Tu as lu. « Le plus beau d’un homme, c’est sa patience, cette tension maintenue de la corde de l’âme. »* Tu cherchas un autre passage : « Ce qui ne nous sauve pas immédiatement n’est rien. »*. Tu rangeas le livre. « Tu vois la littérature c’est ça : la patience, la tension, et l’urgence… c’est pour cela qu’elle est invivable, presque toujours impossible. Toi lorsque tu écris, je le vois et le sens dans lettres, tu veux aller trop vite, tes mots te piègent, une fois prononcés ils sont usés. Tu ne peux plus les utiliser. Tu veux tout, tout de suite, comme pour nous deux. Tu veux saisir, capter, tu veux du définitif, tout de suite et maintenant. Ton écriture est délicieusement faite pour les introductions ou les conclusions… J’adore te lire, tes lettres m’enchantent… une page, tout va bien, imagine trois cents pages…cela deviendrait insoutenable, tu ne laisses pas assez d’espace, de respiration. Parfois j’ai le sentiment que tu confonds la phrase et le livre… ce n’est pas la phrase qui doit signifier, mais le livre. La phrase n’est rien, le livre est tout… »
Je t’avais répondu : « Ne me fait pas le couplet sur Proust… » Tu avais alors déposé un baiser rieur sur la commissure de mes lèvres. Je t’ai serré fort contre moi, j’avais besoin d’être rassuré. Tu l’as compris. Au large le soleil approchait de l’horizon.
Tu as repris ton livre et me l’as tendu : « Lis-le… de la nourriture pour tes saintes… ».

Le soir je l’avais fini. « La beauté nous change plus que la mort. »*. « La bonté c’est pour les forts. »*. Tu avais souligné la phrase et dans la marge tu avais écrit Franck.

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Mon amour, à quoi servent les prières ? - à rien.
Seulement à orner le néant, elles séjournent frémissantes dans les parties les plus noires de l'univers.
Elles ondoient aux vents ténébreux des étoiles…
Loin, loin, très loin…
Ma prière est effondrée dans l'eau verdâtre d'un marais où seule l'attente règne.
À nouveau je ferme les yeux…
Je te vois…
C'est un matin qui offre sa carcasse désossée comme une relique sur l'autel de la nuit.
Je suis la sentinelle d'un royaume de lumières
L'espoir est une veilleuse tremblante, un phare improbable au bout de la tempête, la mort qui recule un peu plus…
Mon amour,,. à quoi servent les prières ?. 

Franck.

 

*Christian BOBIN : La Nuit Du Cœur (Gallimard)
Tableau : Jean Batiste COROT La liseuse

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mardi 25 décembre 2018

Lettre N° 98 – Le pacte…

 

Mon amour,

Nous avons su fabriquer des temps désynchronisés, des temps mélangés. Tu disais : « Il faut ouvrir des espaces, il faut nous inventer… » La banalité des

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jours t’effrayait. Le feu couvait en toi. Un au-delà de la chair : « Nos corps ne sont que la porte ; derrière, l’incendie des âmes… » Tu aimes les églises, les lieux denses, tu es pourtant sans dieu. Tu aimes ces lieux du temps, ces lieux d’usures, ces lieux lents, ces lieux d’ombres. Nos lettres n’ont jamais signifié le monde, l’époque, l’actualité. « Il n’y a pas d’époque, il n’y a jamais d’époque, ou si peu… l’écume qui masque l’océan… pour le reste, nous vivons des temps indéfinis, contradictoires, effrayants… souvent… »
Tu avais dit : « Allons à Saint-Victor… » Du port nous pouvions voir cette citadelle carrée, fondue dans l’enchevêtrement des maisons. Pas de clocher. Des angles, des cubes massifs. De la pierre.
Nous étions entrés dans l’abbaye.
Une citadelle de foi étrange, si carrée à l’extérieur, si ronde à l’intérieur.
Est-il possible qu’il puisse exister une géométrie de l’âme ? Et si l’harmonie pouvait nous arriver d’un désaccord, d’une dissonance ? Carrée et ronde à la fois. Est-ce cela la géométrie du sacré, la respiration de l’extase ?
Durant quelques secondes il fallut que nos yeux s’habituent à l’ombre. La fraîcheur du lieu contrastait avec l’écrasante chaleur de la ville. Tu ne pris pas d’eau bénite. Ton premier geste fut de poser ta main sur un pilier. J’ai encore dans l’œil, la finesse de tes doigts posés sur la masse de la pierre. La blancheur fragile de ta main. Dans ton geste il y avait une sorte de sensualité brûlante. « Pose ta main, laisse entrer la pierre dans ta chair… » « Tu sais, Saint Victor fut ma première église. J’y venais enfant. C’est là que j’ai fait ma première communion. C’est là aussi que j’ai su, presque immédiatement, que je n’aurais jamais la foi… que ce continent ne serait jamais le mien… pourtant j’aimais ce lieu… il me semblait qu’il était habité… ou plutôt habitable, comme un ventre. Aujourd’hui c’est la première fois qui j’y reviens. C’est

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étrange cette sensation de retour. C’est si loin, et si proche à la fois. Consolation… c’est le mot qui me vient… le seul mot… tu sens cette odeur ?... »
Je n’ai plus su, à ce moment précis, si tu t’adressais à moi. Tu semblais prise dans une singulière rêverie. Tu parlais à mi-voix à des ombres, à l’enfant que tu fus, ou à l’invisible présence du temps qui passe.
«  Tu sens cette odeur ? L’odeur des siècles et de la permanence… une odeur saturée d’âmes… c’est exactement ça, l’épaisseur de la grâce… » Tu continuais ton monologue, n’attendant aucune réponse. « L’éternité du présent… »
Nous sommes descendus dans les cryptes. Nous avons déambulé, nous nous sommes séparés, chacun allant à son rythme de salle en salle, de voûtes obscures en voûtes ombreuses. Il me sembla que tu avais prémédité cette visite, il me sembla que tu avais donné rendez-vous à tes fantômes. Nous allions au plus profond, dans le ventre du ventre, chaque salle s’épaississait d’un silence plus lourd. Pourtant tout semblait si serein. Nous nous sommes retrouvés dans la dernière salle, la plus ancienne, la statue d’un ange occupait un coin plus sombre, sa posture et son visage bienveillant appelaient l’humilité, le recueillement. Nous le fixâmes un long moment. Tout autour de cette salle des pierres, des lambeaux de fresques, des tombeaux de pierres rugueuses étaient déposés comme abandonnés, ou en attente de quelques miracles. C’est toi qui remarquas la première cette colombe à terre. Tu m’as dit : « Tout est là, dans ce symbole, regarde cette colombe si gracieuse… Regarde la délicatesse… sans doute ne vient-elle pas d’ici… mais elle est là, au plus profond des entrailles, au cœur du cœur… au sol, comme pour aggraver ou souligner l’effort de la grâce… »
Nous sommes remontés. Nos yeux s’étaient habitués à cette lumière ombreuse. Les vitraux étroits ne semblaient là, que pour permettre une respiration lente, ils n’étaient là que pour accompagner la pauvreté des prières perdues.

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Il y eut un pacte, comme une alliance. Un signe. Ces choses-là se savent à cette inflexion de la lumière au crépuscule. Il y a un instant précis à la tombée

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du jour où la nuit a déjà gagné son combat. Le jour cède, plie. Quelque chose chavire. Cela dure très peu de temps. Le fil du jour casse, et tout ce qui tenait, tout ce qui vivait, tout ce qui espérait, brusquement s’écroule. C’est un temps de silence, tout se retire, tout capitule. C’est le temps du pacte. Des alliances. Des amours. Car c’est dans cette déchéance du jour, dans cette agonie de lumière, que les amoureux connaissent leur destin. Car c’est l’instant des chances ou des malédictions. L’instant des pactes. Et les amoureux ignorants se reconnaissent. Dans cet écroulement du jour les amoureux se destinent. C’est le temps des serments silencieux. Aucun mot ne peut dire ces promesses, aucun décret ne peut les effacer. Quelque chose s’inscrit dans la lumière des étoiles. C’est un temps abandonné, qui n’appartient plus à personne, c’est un temps pauvre, sans consistance, c’est pour cela qu’il est le temps des amoureux. Ou des mourants. Ou des naufragés.
C’est un temps démasqué, les faibles le redoutent, les forts l’espèrent. Les dieux choisissent ce temps du jour pour calligraphier les signes, les symboles, les alliances.
Nous le savons, toi et moi, il y eut un pacte. Le sang de tes mots s’est mêlé au sang de mes mots. Nos blessures comme des lèvres se sont touchées. Rouge sur rouge. Le cœur de l’épreuve, comme un exorde. Nous le savons, il n’y a pas d’histoire, nous sommes seulement une légende.
Alors nous sommes entrés dans un temps coquillage. Nous sûmes enrouler nos jours, dans cette étrange spirale. Chaque jour un peu plus serrés. Chaque jour un peu plus haut, un peu plus loin. Un peu plus débarrassés de nous-mêmes. Ni toi, ni moi, ne croyions au bonheur, notre nécessité allait bien au-delà. La ligne d’horizon nous séparait des autres, elle traçait les contours de nos gestes, de nos chants. Le ciel sur l’océan.

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Abbaye Saint Victor (Marseille)Ligne du désir. Ligne du désastre. Notre ligne de fuite.
Ce jour-là il y eut un pacte, dans la grande cathédrale de la langue, nos voix se sont unies. Nous avons marché vers l’ombre qui refluait, nous avons traversé toutes les saisons du jour, pour nous agenouiller, là, devant l’autel. Tous les mots de la terre te faisaient une longue traîne. Tu étais si belle mon amour, vêtue de poésies sauvages, de litanies blanches et aériennes.
Dis-moi, mon amour, te souviens-tu de ce jour ? De ce jour du pacte. Tu étais si belle dans cette heure chavirée. Nous marchions vers l’autel. Puis nous avons consenti l’un à l’autre, alors l’hostie eut ce goût insolite que laissent les murmures ou les aveux, les renoncements ou les sacrifices. Tu te souviens de cette lumière si particulière, de cette lumière qui tenait si peu, qui semblait quitter chaque chose, abandonnant sa puissance et sa vérité.
Mon amour, je me souviens des silences échangés, de ce pacte scellé.
Tu le sais bien, les sangs unissent les silences, t’écrire là, c’est consumer la lumière, c’est aussi unir à nouveau nos silences.

Franck.

*  Abbaye Saint Victor ( Marseille)

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dimanche 16 décembre 2018

Lettre N° 185 – Le tableau…

Mon amour,

Je continue à t’écrire, tes lettres sont devenues si rares.
J’ai enfin acheté ce tableau que nous avions vu ensemble dans cette petite galerie à Marseille. Je me souviens de ton saisissement, de ta parole suspendue, de notre silence. Ce visage éclatant nous parlait, il venait de faire effraction dans notre histoire. Tu m’avais dit « Elle irait si bien chez toi… ».

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Que voulais-tu me dire, de toi, de moi, de nous ? Que savais-tu déjà des temps à venir ?

Elle est là, dressée. Elle commence à prendre sa place... chaque matin elle me surprend, quelque chose en moi se fige, s’hypnotise, se fascine, elle embarque tout l'espace avec elle... Elle est belle, elle le sait, elle veut séduire, mais pas à n'importe quel prix... elle scrute, soupèse, évalue... son regard transperce, pour mettre à nu...elle semble avoir tout vu, tout entendu... Elle est fière, car elle a fait un long chemin, et si elle est là c'est que l'amour l’a porté aux portes d'un désir intense... Les couleurs éclatent, jouant dans la lumière du jour et dans la matière même de ses couleurs, dans la matière même des heures ; une épaisseur, une densité qui offre un mélange d’irréel et d’incarnation absolue, comme le reflet de son âme profonde et voyageuse. Elle se distrait de l’ombre, s’en divertit, ne craint pas la nuit, elle en connaît trop les mystères, les douleurs, les prières. Au pied de son regard, je me redresse, je sais déjà que pour l'atteindre il me faudra franchir la distance qui sépare la pesanteur de la grâce...
Je lui parle comme si je m’adressais à toi.
« Puis-je te nommer ? Non, pas encore, te donner un nom serait déjà t’assigner, ou supposerait une intimité acquise et définitive. Il me faut laisser cet espace libre de nos imaginations respectives. Nous devons nous apprivoiser, accepter la lenteur, laisser faire les métamorphoses du cœur. Laisser monter en nous les évidences de l’âme. Cheminer, errer sans doute, se laisser inonder. Car au fond, c’est bien toi qui me nommeras la première. Déjà tu sais de moi des choses que j’ignore. ».
Elle est là, étrangère et familière, tenant dans son silence les restes mystérieux de notre défaite. Sa présence écrasante m’oblige à des itinéraires où l’obscur indéchiffrable se mêle aux révélations les plus éblouissantes.

Il y a des réalités. Il y a des vérités aussi. Rarement elles se confondent. L’écriture se situe juste à la cassure. Sur les bords tranchants du monde et de la nuit.
L’amour hésite souvent entre les deux rives. Les amants sont toujours séparés. Comme irréconciliables. La réalité c’est que nous venons d’une source

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différente. D’une nuit différente. La vérité c’est que les eaux ne se mélangent pas. La réalité c’est que les eaux descendent toujours. La vérité se trouve à la source. Juste avant le hoquet qui la fait naître.

Écrire, aimer, c’est le même océan.
Écrire, c’est aimer dans une solitude absolue.
Car la réalité des amants s’oppose à la vérité de l’amour.
Nous le savons. C’est ce qui nous tue. Une nuit nous sépare. Plus sûrement que les saisons.
La nuit, les amants n’ont pas d’ombre, cela les rassure. C’est ce qui nous tue.
Nos nuits sont désormais sur des rivages différents. Encore plus éloignés que nos géographies.

Les blessures ne créent pas de fraternité, ce sont les sources, les ventres qui le font. Les solitudes ne créent pas de fraternité, les océans ne se partagent pas. Ni les déserts.
Les mots nous trahissent. Le silence n’absout rien. Tout juste précise-t-il la distance, la longueur des plaies.
Seuls les secrets nous pardonnent.
Et les marées finissent par s’épuiser. Elles s’en retournent vers leurs abîmes. Elles laissent seulement sur la plage la trace d’un long murmure. Une infime rumeur. Quelques écumes flétries.

Quelle-est cette voix qui s’étouffe en moi ? La première aube.
Quelles-sont ces formes qui dansent sur le mur ? Mes amours défuntes.
Quelle est cette ombre à mes pieds ? Le chemin qu’il me reste à parcourir.
Quel est ce grand feu à l’horizon ? Le bûcher des dieux.
Quel est ce rire ? Le temps perdu.
Quel est ce bruit ? Le bruit de tes pas qui s’éloignent, et la nuit qui arrive au grand galop.

 

Franck.

* Peintre : AGUSIL

Tableau : Orange Hair

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dimanche 9 décembre 2018

Lettre N° 100 - Tu reviendras...

Mon Amour,

Tu reviendras. C’est écrit sur la Grande Pyramide. Tu reviendras pour que se perpétue l’écriture de la pierre de Rosette. Le même chant écrit dans nos voix différentes. Tu reviendras battre la mesure, et soulever le linceul. Tu reviendras avec tes concerts cadencés. Tu reviendras, l’amour est notre maison de feu, et il nous faut bruler jusqu’à la cendre. Tu le sais. Car renaître est à ce prix.
Toi et moi, nous le savons, les dieux pathétiques nous ont fait cette offrande, ils ont glissé dans notre sang le goût du feu, de la brûlure, de la cendre.
Alors il nous faut remonter le courant de la lumière. Ce sont les étoiles qui le disent. La lumière, c’est de la distance, c’est pour cela que dans nos vies nous ne savons rien des couleurs. Des vraies couleurs. De la vraie lumière. Écrire, c’est remonter le courant de la lumière. Jusqu’à la source, sans temps, sans lieu. Infinie et éternelle.
Les mortels marchent vers leur ombre. C’est ainsi qu’ils s’éloignent, c’est ainsi qu’ils meurent. Plus ils avancent, plus l’ombre grandit. À la fin, ils ne sont plus qu’une ombre géante, dans laquelle ils s’effondrent. Épuisés, hagards, désemparés. Anéantis. Mais toi tu reviendras.
Nous écrire c’est marcher dans l’autre sens. C’est aller vers le feu, l’éblouissement. Ce n’est pas pousser l’ombre, c’est la tirer. C’est la porter. L’user jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le brasier du temps sans temps, dans l’unique espace qui nous est destiné. La source.
Le seul lieu qui échappe aux dieux, à la misère des dieux. Tu reviendras, car notre route est encore longue. Nous avons tant à perdre, encore.
On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour en finir avec elle. Alors, il faut bien commencer. Alors c’est sans fin.
Derrière les étoiles il y a un autre ciel. Derrière la source il y a un autre temps
Car la source de la lumière est le lieu de la nuit. De la nuit, du silence.
T’écrire c’est revenir vers ce silence, celui qui enfanta la première nuit, dans le premier baiser. T’écrire c’est marcher dans l’autre sens, c’est revenir à notre premier baiser. Le jour où la lune, avec la nuit ont inventé le soleil et la poésie. Tu reviendras pour que cette première aube nous sacre.
Tu reviendras dans la profusion du renoncement, tu reviendras blanchir le seuil de la langue. Poser ta bouche sur celle de nos mutismes. Lèvres à lèvres.
Car le silence est notre grande affaire. Toi et moi, nous le savons, puisqu’il accomplit toute parole, puisqu’il est le lieu de notre poème. Alors je serai ton silence, mon amour,  tu seras le mien. Il sera notre île dans les flots de la langue. On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour aller jusqu’au bout, parfois atteindre le lieu du poème. Car le poème, c’est l’écriture débarrassée de l’écriture. C’est ce qui reste. Le pourpre, la violine. L’amour. L’amour parachevé. L’acmé exalté.
Alors tu reviendras, car il nous faut revenir à la source. Pour contempler l’avant de la lumière.
Car tu as ce don rare des sibylles, de mettre des ombres murmurantes dans chacun de tes mots, dans chacun de tes gestes, dans le mouvement de tes yeux.  Les vérités ne se disent que lorsque la bouche qui veut les dire est inondée de nuit.
Tu suces le silence comme un bonbon sucré, avec la même gourmandise, la même mélancolie surtout. Avec ta langue tu les arrondis, tu les fais fondre lentement, ils se mêlent à ta salive, ils craquent sous ta dent comme des os fragiles. Je t’ai bien observé, tu les suces comme s’ils étaient un morceau d’éternité, c’est un lourd ruissellement de saveurs sucrées, la jouissance d’une tendre et indispensable dépossession. Leurs saveurs imprègnent ta chair. Sucs, sang. Délices de la perte, du désir défait. Car il y a de la crainte dans ce désir, de la violence dans ce sucre. Alors pour apaiser ton ventre, ta voix en vient à cette saveur de sucre. Alors tes mots sont gorgés d’un sucre longtemps médité. C’est un embrasement mortel, divin.
Tu reviendras, car il faut accomplir.
Tu le sais nous sommes déjà l’un à l’autre, cette évidence-là, ne peut être dépassée sans le couronnement. Car depuis des siècles déjà, nous sommes l’un vers l’autre, pas pour vivre le bonheur des humains, mais pour accomplir un chant, mon amour. Pour accomplir un chant.

Franck.

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dimanche 25 novembre 2018

Lettre N° 48 – Le début de la folie…

Mon Amour,

Que répondre à tes questions ?
Ma solitude fut celle de ma mère. Ma mélancolie fut ma façon de l’aimer dans le retrait d’un silence brûlant et pudique.
Puis elle est morte, j’avais dix-sept ans. Je suis resté là, avec cet étrange héritage. Peut-être avec une sorte de colère, ou de tristesse, ou les deux. Les derniers mots qu’elle m’adressa lorsqu’elle fut au bout de son agonie : « Pardonne-moi… ! », des mots en forme d’énigme, que je n’ai jamais pu élucider avec certitude.
Mes passions sont restées ombreuses, incandescentes, mais ombreuses, avec ce voile de tulle noir, comme un deuil jamais fait, toujours reporté.
Ce voile que d’un seul regard tu as su effacer. Depuis toi, j’ai le cœur à vif, protégé d’aucune peau, d’aucune chair. C’est infiniment troublant.
Nous avons inventé deux temporalités. Celle de la réalité et celle de notre correspondance. Nous vivons des temps singuliers, empreints de mystères, nous écrire semble sublimer chaque jour et augmenter nos âmes de densités nouvelles.
…………..

Ce matin je t'ai vu dans les replis d'un nuage froissé par la brise
Ce matin un soleil effrayé éparpille sa lumière dans l'ombre agitée et inquiète des saules.
Je t'ai vu.
Ce matin, le matin se souvient d'une lune de sang sur la peau blême de la mémoire, et des rossignols de feu répercutent les plaintes de la nuit qui s'afflige.
Ce matin je t'ai vu.
Au hasard d'une aurore dérivante, je t'ai vu.
La cruauté du jour fige un vertige,
la vie manque à la vie,
ton jour manque à mon jour.
Sur les mots alignés du poème, sur le noir des silences un voile de rosée limpide est tombé.
Ce matin je t'ai vu comme un ange aux pétales chiffonnés par une Vénus fière, et triste.
Je t'ai vu comme un ange qui se balance dans les couleurs blessées du jour, grand lys blanc qui effleure ma phrase d'un souffle frais.
Ce matin je t'ai vu dans les reflets bleutés d'un papillon crucifié par l'éclat noir des restes de cette nuit.
Une nuit d'encre amère et monotone.
Je t'ai vu dans ce rêve lancinant, princesse inassouvie, fulgurante, ardente, prête à t'envoler sur l'aile d'un soupir.
Je t'ai vu, et j'ai senti en moi une barque chavirante alourdie de trop de chair morte.
Je suis comme un dieu taciturne et sombre sur le seuil du jour, immobile, délabré par cette indéchiffrable écorchure cristalline.
Suture obscure.
Et toi séraphin d'organdi nacré, divine souveraine, tu flottes irréelle et pure au plus haut d'une forteresse crénelée.
Future brûlure.
De la cassure du jour suinte une sorte de brume vaporeuse, une pluie, et quelques mots, et une belle présence.
Ce matin je t'ai vu, et j'aurais voulu briser les rayons de ce soleil impudique.
Je regarde le lit défait des mots où le corps de la parole épuisée par trop de lassitude déborde d'un songe défiguré.
Avec obstination j'invente ton visage. C'est une folie muette.
Infinie.
Ma perpétuelle insomnie.
Ce matin je t'ai vu au milieu des draps pourpres de la nuit déshabillée.

L'étreinte comme la forme accomplie du silence.
L'absence de l'étreinte comme la forme accomplie du dénuement.
La puissance d'un désir abandonné.

Franck.

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dimanche 18 novembre 2018

Lettre N° 180 - Elle écrit...

Mon Amour,

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots, on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Car chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Car chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.

Dans ce coin d'univers où tu es posée, tu me dis l'attente sombre, et le monde que tu vois au balcon de ta mémoire. Tes jardins. Tes jachères.
Alors j’imagine, ta silhouette ballottée par les remous d'une onde fraîche, une forme frissonnante dans la marge transparente des jours frivoles, j’imagine ta figure dénudée, chaste, une figure d'horizon dans le reflux des saisons. Chaude icône aux cheveux de brouillards à la peau blanchie d'écume.
Car tes yeux ont cette brillance singulière, où dans le même mouvement des paupières apparaissent la joie gourmande de la vie et la tristesse, sans laquelle cette joie n'aurait aucun sens.
Tes yeux ardents écarquillés sur l'envers du décor.
Ton regard ruisselant qui donne de la lumière au royaume que tu habites.
Un sourire est souvent là, un sourire de perle dessiné avec un souvenir d'enfance. Le sourire lunaire des consolations enfantines avec son infinie douceur, son infinie langueur. Oui, l'infini de l'amour fragile prêt à défaillir.
Un sourire t’éclaire, à moins que cela soit les larmes d'une jeunesse arrachée au ciel.
Tu confectionnes un paysage de textes avec une incomparable aisance, ainsi le ferais-tu d'un bouquet tumultueux de fleurs sauvages. Fleur à fleur. Mot à mot.
Chez toi chaque texte est une chrysalide. De tes seuls doigts, tu fais naître les papillons des mots. Parfois ta main glisse sur le clavier, tu caresses les touches comme si tu traversais mille vies.
Chaque jour tu t'embarques pour un voyage qui pourrait te déposer sur les rivages brûlants de passions crépitantes. Navigation incertaine, presque hésitante, toujours au bord d'un naufrage. Les textes sont les nuages qui te guident. Qui te sauvent. Ils sont les alizés qui portent ta dérive, les albatros qui te composent et te saisissent l'âme.
Tout le jour tu es dans le mouvement des mots, dans leurs couleurs, leurs cendres, tu es dans le blanc de la page entre le noir des lettres, tu écoutes leurs histoires.
Alors tu te sens pénétrée par le grand fleuve charriant la peur et l’extase.
Chaque texte est fait de ta chair, de l'attente. De l'attente et de l'amour, de cet amour inachevable, alors ton souffle se suspend lorsque surviennent des réponses inconnues, réponses de blessures ou de solitude claire. C'est un vertige enivrant, car tu connais leurs folies désarmées, leur transparence secrète, cette part épuisée qu'ils déplacent. Tu sais les secourir en les enchantant d'un regard d'amour, en leur prodiguant le geste d'abandon essentiel : ce baiser protecteur qui les éclaire.
Lorsque le lecteur, ombre de passage, traverse ton temple pour cueillir quelques mots, tel le promeneur absent dans un champ de coquelicots, tu n'oublies jamais un dernier frôlement comme tu le ferais sur la joue rose d'un enfant.
Quand vient la nuit dans l'obscurité religieuse de ta petite maison de mots, bien calée entre deux silences, tu entends la voix des textes, leurs chants. Le chuchotement des heures. Tu es alors un port scintillant qui veille sur le balancement des barques, la sentinelle des mots, la gardienne d'un phare sur l'océan de la langue, une lueur de crépuscule sur des chemins d'espérance. Une île qui garde l’océan. Tu es assises, attentive, ta beauté est émouvante par l'évidence de ton regard qui dit l'amour dans sa part de murmure, de don, dans sa part la plus effondrée, celle qui gît au plus profond, dans ta part d'enfance ressuscitée presque sauvée de la nuit, des blessures, des souillures, des oublis, des méprises.
Calme et douce, tu ressembles aux souvenirs comme une source, comme une eau gorgée de musique, de nuances étranges, une eau qui laverait le ciel de tes peurs ; un baume de vie pour l'errance.
Chaque nuit tu chantes, parfois tu voles, alors la course des étoiles s'organise autour de toi avec lenteur, mesure, car tu as le pouvoir d'arrêter le temps, de le suspendre. Tu n'es pas une ombre, ton sang est rouge, il coule comme un torrent vif, fier. Tu ne dors jamais, parce qu'il faut veiller sur tous les fantômes de ta maison hantée, ils pourraient envahir ta terre. Alors tu surveilles. Armée de tes seuls mots, tu ne laisses rien passer. Surtout pas les faiblesses, les complaisances. Tu es là, dans la nuit. Tu veilles.
Comme une île fière, une île farouche.

J’écris des poèmes que jamais tu ne liras.

« Mon amour, tes plus longs silences sont mes plus beaux poèmes...
Mon amour, sais-tu que l'étreinte est la forme la plus accomplie du langage.
Mon amour, sais-tu que l'absence de l'étreinte est la forme la plus accomplie du dénuement.
La puissance d'un désir abandonné.
Mon amour, crois-tu que c'est le début de la folie....
Mon amour que pourrais-je taire afin que tu m'entendes... »

Tu écris infiniment patiente, infiniment brûlante, infiniment perdue.
Tu écris dans les heures lentes, les heures graves, cadençant dans tes silences, la force du pardon avec la grâce d’un désir toujours naissant.
Tu écris... Tu écris.....

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots, on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.
La parole du matin
Se reconnaît à ce qu'elle n'a pas d'ombre,
Elle s'avance, nue
Dans l'éclat éblouissant de la lumière,
C'est une parole qui brûle la langue
Et qui consume l'âme.

C’est lorsque j’ai su que je ne te reverrai plus, que j’ai commencé à t’attendre…

Franck.

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dimanche 4 novembre 2018

Lettre N° 171 – La vitre du silence…

Mon Amour,

Tes lettres n’arrivent plus. Je ne m’y résous pas. Je t’imagine à ta table d’écriture. Je t’imagine appliquée, patiente, tenace. Perdue dans l’océan du livre.
Je continue notre correspondance. Je renouvelle notre pacte.
Nous écrivons pour déchirer le voile qui nous sépare de la vie brûlante. Depuis que le diagnostic est tombé, la maladie m’agite d’une sorte d’urgence. Désormais ton absence, me ramène au poids de chaque heure, à la lenteur du silence. La maladie est devenue mon horizon, je suis comme un soldat qui fixerait la ligne de front avant la bataille. Alors t’écrire me donne la force. La force, je ne sais pas si c’est le mot qui convient.
Hier, j’ai cueilli cette phrase dans le dernier Bobin, « Le simple capture l’infini. »*, depuis des années je lis pour trouver de telles phrases, évidentes, définitives. Elles ne payent pas de mines, mais lorsqu’elles nous arrivent on ressent le poids d’une vie, et la légèreté d’un moineau qui s’ébroue dans une flaque d’eau de pluie. Plus loin, toujours Bobin, « La grâce est le fruit de milliers d’effacements. »*. Je commence à m’effacer, c’est un sentiment troublant. Quant à la grâce, ce mot me rapproche de toi, je n’oublie pas que tu m’en as fait cadeau. Je ne peux le voir écrit, ou le prononcer sans que ton visage apparaisse. J’en pressens toujours le mystère. C’est un mot sans définition, pourtant quelque chose en nous résonne lorsqu’on l’entend.
…………….
Quel visage, quelle voix serait secourable ? Quelle parole saurait défaire les nœuds qui nouent ma gorge désormais ?

La mélancolie est un cadeau des dieux. Il n’y a qu’un dieu pour nous vouloir si crucifiés. La mélancolie est la longue disgrâce des jours, avec son invincible élan vers le bas. Une extase sombre. Ombreuse. Ce sentiment de chute infinie et d’écrasement.
Pesanteur. Épaisseur du sang, qui racle les chairs. Épaisseur des mouvements dans l’épaisseur de l’air. Fleuve de boue.
Avec ces fulgurances qui hantent mes silences. Ce si peu de lumière dans cette nuit si intense. Et les cendres ardentes de ta voix dans mes veines.
Et ton visage nu.

Tu as renversé tous les miroirs. Posé tes doigts sur tes lèvres. Et des incendies ravagent ton visage effaré de nuit. Tu détournes ta solitude des rayons du soleil. Patiemment tu déploies ta tendre absence en direction du ciel.
Peintre, tu as su donner des couleurs d’arc-en-ciel au manque.
Musicienne, tu es un murmure qui retient la lumière.
Danseuse, tu es un pas de danse dans la langue. Un pas de deux sur le fil invisible de l’inachevé. Derrière ta fenêtre tu regardes la chute des anges, l’avalanche de beauté qui les précède. Tu attends. Sans attendre vraiment. Tu attends délivrée des peurs, de l’ennui, car l’attente est le lieu de l’amour, son église, alors tu t’y donnes comme une enfant terrible se donne au vent, aux embruns. Éperdument.
Sur la vitre tes doigts dessinent la ligne de fuite du temps et les arabesques du désir. Tu attends. Dans l’ombre d’un long silence tu effaces patiemment la trace de nos souvenirs. Tu attends. L’aube abondante derrière nos ruines. Tu habites un lent chagrin comme si tu habitais une île, ouverte à tous les vents, juste protégée par la vitre. Sur laquelle ma main ridée a laissé l’empreinte d’un printemps miraculeux. La brume impalpable d’un naufrage.

Franck.

* : Christin BOBIN : La nuit du coeur

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dimanche 21 octobre 2018

Lettre N° 175 - Pierres de rêves...

Mon amour,

 

Tu as pris tes distances. Et tes lettres sont de plus en plus rares. À chaque fois elles gagnent en lumière, en force. Ta détermination parfois me terrifie. Me désarme. Me console.
Déjà lors de ta dernière visite j’ai été frappé par la densité de ta présence. Je t’observais. Dans chacun de tes gestes, il y avait la trace d’un sommet vaincu. L’infime, le banal s’était chargé d’une sorte de gravité. Comme si tu cherchais à rendre intelligible et praticable l’instant présent. Il y avait sur ton visage quelque chose d’une attention minutieuse, presque précautionneuse. Tes mouvements avaient des yeux d’horizon, et le bleu des cimes.
Dans ta lettre ce matin : « Le monde, il faut bien le rendre habitable, acceptable. Il faut bien fabriquer une langue qui le dise, ce monde. Il faut bien charger les mots d’une lumière nouvelle, peut-être même d’un mystère inexploré, et leur donner la force d’affronter le néant, ou la vacuité, ou tout simplement la peur. »
Il me semble entendre ta voix prononcer ces mots. Ta voix me manque.
« La modernité des temps n’y change rien, la modernité des temps ne nourrira jamais l’âme, pas plus que les dieux ou les églises n’y ont réussi. Tu le sais, ma foi est sans dieu, puisqu’elle est défaite de tout, puisqu’elle n’est qu’un misérable feu de bois dans ma nuit, une chaleur tremblante dans le silence des cieux. »
………………………..

Chaque matin c’est comme si un ciel livide tombait face contre terre. Il faut relever le défi du jour nouveau. Soulever chaque temps du temps. Faire avec cette gravitation étrange et obscure.
J’aime frotter les heures, jusqu’à leur faire rendre l’âme. Qu’elles disent enfin ce qu’elles recèlent, ce qu’elles cachent au fond de leur ventre. Ce qui nous écorche à leur passage. La trace infime qu’elles laissent. Infime, mais si présente, mais si pesante. J’aime frotter le temps, avec l’illusion d’épuiser sa logique, avec cette prégnante impression de lent écrasement. 
Plus on le presse, plus il se tend, plus il se durcit. Une musicienne mélancolie monte, comme si elle sortait d’un gouffre. À mains nues, sur le granit, et ses écailles cristallines. C’est une terrible berceuse, sans sommeil au bout. Sans abandon. C’est une longue patience. Du temps sur du temps. Un os désossé, blanchi par l’érosion, la lame des chagrins, des renoncements, des démissions.
C’est à cet instant, cet instant minéral, que ton image apparaît. Sortie de la pierre, des tentacules de l’ennui, sortie de l’usure. Au bout du temps, il y a toi. Blottie dans la pierre de mes heures. Dans la matière lourde, imprégnée de silence, ta voix saisie par l’absence. Je polis ton corps de caresses, alors la rocaille s’amollit. Le temps s’efface, ta chair s’attendit. Tu sais, c’est un temps de folie, que ce ténébreux vouloir, que cette exténuation de la force des heures. Que cette divagation dans l’épaisseur de la mélancolie, que cet égarement, mais tu comprends, le temps sans toi, c’est un peu la mort qui s’invite à ma table. Je connais ma déraison, c’est la seule chose qui me reste. T’inventer au-delà de ta vie. Plus vivante, que la plus remarquable des vivantes. T’inventer. Grande icône de givre. Ta robe est défaite à tes pieds, j’agrandis l’ombre courbe de ton ventre d’un seul coup de pinceau. C’est une poésie silencieuse, cruelle. Une poésie douloureuse, presque immobile. J’arrondis ta hanche autour de quelques mots. Ma main est posée sur ton sein. C’est une image sainte. Muette. Mon geste est pris dans une raideur grave. Ta nudité est si précieuse. Je creuse un peu plus le silence à l’endroit sacré où ta chair s’ourle, se replie et se déploie à la fois. L’ivoire des mots s’enroule autour de ta cuisse vénérable, frôle, enlace, comme les plumes sur l’aile d’un grand cygne. Ta jambe, ta cuisse, chandelle couronnée par l’orgueilleuse cambrure de tes reins. Je hisse mes mots en remontant ton corps, ils tracent des douceurs de soie, dénouent d’incertaines nébuleuses. Ton cou, ta nuque, lignes de chair lyriques. Je déroule sans fin le fil de ta peau onctueuse. Ton ventre, tes seins, ta gorge. J’aime frotter les heures jusqu’à leur faire rendre l’âme. Pour qu’elles me parlent de toi, qui gis dans leurs entrailles. Bien après l’absence. Bien après l’oubli. Lorsque je parviens à traverser ces jours de pierre, quand à force d’entêtement, la réalité se troue en son centre, même le rocher se lamente ; il se rend à l’évidence de ta présence vivante. Vivante mon amour.
Mon amour, c’est une poésie douloureuse. Je rampe sous chaque mot, pour que leurs ferrailles ne me déchirent pas le cœur. Mon amour, avancer dans ces jours sans toi, c’est frotter le temps à mains nues, jusqu’à l’incendie, jusqu’à l’embrasement du soir. Jusqu’à ce que ton sang palpite et m’éclabousse.

Chaque soir c’est comme si un ciel agonisait dans un râle rouge, un râle barbare, c’est le temps d’abandon, le temps des floraisons mortelles, des romances épuisées sur des cercueils de pierre.

Franck

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dimanche 14 octobre 2018

Lettre N° 118 – En silence, au matin…

Mon Amour,

Tu t’en doutes nos derniers échanges me désolent ; plus, me mortifient. Lorsque nous nous sommes séparés mercredi il y avait dans tes yeux un paysage nouveau. La journée avait pourtant été douce. Nos habituelles tendresses, nos paroles entremêlées de silence, la douceur de l’automne. Puis tes derniers mots, déposés comme une énigme : « Tous les chemins finissent, il n’existe pas de chemin infini. Ma route s’arrête là… sans doute… Il me faut inventer une suite… inventer mon désir à travers mes peurs… Tout me pousse vers toi, tout m’éloigne de toi, de nous… comment expliquer ça ? Comment le vivre ?... »
Un peu plus tard, comme si tu parlais à un autre toi, comme si tu suivais le fil d’une longue et silencieuse méditation : « Bien sûr le plaisir, bien sûr la jouissance… après, peut-être, la joie… mais avant l’instant de la joie, il y a la douleur. C’est ça la vraie question, le vrai chemin, l’autre chemin… la douleur à traverser… c’est absurde, mais c’est ainsi…c’est pour cela… l’écriture… le livre… »
Ta voix était si calme. Si loin déjà.
Ce matin en t’écrivant, je ne peux m’empêcher de penser à notre pacte d’écriture comme la plus grande de nos folies. Nos lettres qui s’entrecroisent, nos retrouvailles qui tissent avec les mots écrits une réalité si singulière.
Oui, une folie.
Au fond, l’écriture ramène toujours à soi et à soi seul, avec cet indicible paradoxe d’atteindre une vérité plus évidente, plus forte, plus affirmée et de dresser dans le même temps une distance plus grande, comme si l’éclairage amenait plus de nuit.
Le désir invente le monde, il n’a pas besoin d’être vrai ce monde, il a seulement besoin d’être désiré. Violemment désiré. Et ce désir est fait de nos chaos, de ce qui reste de nos défaites.
L’écriture désigne l’usure, elle en est le symptôme. Il faut que la vie échoue pour que la littérature commence. C’est banal, je sais. L’échec et la joie sont les deux faces de la même pièce.
Lorsque tu parlais, je te regardais, il me semblait que tu retournais à l’état sauvage. Ton animalité ressemblait à un feu de joie, brutale, entêtée, tyrannique, exigeante comme l’enfance. Tu étais si belle, si évidente à cet instant, comme si tu avais résolu tous les écarts.
Tu parlais le regard planté sur l’horizon, je te voyais de profil sur fond de ciel bleu. L’immense beauté de ton visage éclatait. J’en fus saisi. Il me sembla le découvrir pour la première fois. Je pense que c’est là que j’ai compris. Il y avait dans ta voix, dans ton regard fixé sur le large, une infinie sérénité et la trace des abîmes sans limites.

Au départ on est loin, on est dans l’inaccessible du temps et de l’espace. Mais les enfants savent d’instinct traverser les impossibles. Les âmes brûlées aussi.
Au départ on est loin, chacun dans sa parole, dans la maison de ses mots, au plus près de l’hémorragie qui épuise les jours, les heures. Au départ on est loin, chacun sur l’horizon de la langue, chacun au pied de son d’arc-en-ciel, chacun dans sa couleur.
On est loin, séparé par le ciel, et par cette arche irisée.
Au départ on est loin, mais les incantations se répondent, parce que les murmures s’opposent au vacarme du monde, parce que les cris révèlent les silences. Au départ on est loin, mais peu à peu des portes s’entrouvrent. Pour agrandir l’espace, juste entre la chair est l’os. Juste entre fracas et prières.
Après, mon amour, est arrivé le temps des chants, le temps des danses. Alors, nos musiques s’entrelacent, se nouent pour nous aider à gravir l’échelle des couleurs. Chacun, à son bout d’arc-en-ciel, cheminant vers l’autre sur le chemin de la langue, c’est le temps où la voix s’exalte de sa véhémence, de ses soleils, de ses éclairs. C’est le temps où les notes inventent la portée, où la cadence rythme les souvenirs, où l’espérance fleurit comme de larges bouquets, comme les grands cerisiers du printemps. C’est le temps océan, immense, grandiose qui berce nos embrasures, change les clameurs en louanges fruitées. C’est le temps des flammes, des voyages univers, des jardins célestes. C’est le temps des tendresses enfantines. Et la source des mots s’épanche vers l’affluent du cœur.
On est haut dans le ciel, si proche désormais qu’on pourrait se toucher. C’est le temps des soupirs, des apartés, c’est le temps des souffles. C’est le temps des secrets, du sang partagé, des silences que l’on s’offre dans nos mains que l’on tend.

C’est un temps éphémère, qui offense les dieux. C’est un temps majestueux, qu’il faudra redonner. Pour une heure enchantée, cent ans de misère. Pour un jour de délice, mil ans de repentir.
Au sommet des couleurs, nous nous sommes croisés. Au plus haut de cette arche de lumière, tendue entre nos deux étoiles. J’ai à peine eu le temps de caresser ton ombre, qu’un maléfice cruel a tissé sur nos lèvres un rictus forcé.
Dans un ciel de marbre durci par nos chagrins, s’éteint notre étoile,
en silence,
au matin.

Franck.

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dimanche 7 octobre 2018

Lettre N° 121 - Alors, va...!

Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

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dimanche 30 septembre 2018

Lettre N° 41 - Je suis la poussière...

Mon Amour,

Hier en nous quittant tu m’as laissé ce livre de Bousquet. Je ne sais si ton geste était chargé d’un mystère, d’une clé, d’une intention, d’un message. Le soir était là, j’ai commencé à lire. J’ai lu toute la nuit. Là, au moment où je t’écris, je suis encore dans la fascination, ensorcelé par la beauté. Faut-il voir un parallèle avec notre histoire ?
Nos lettres, nos rencontres font surgir des paradoxes. Ta poésie dit un autre discours que tes gestes, tes baisers, ton odeur. Un autre discours, pourtant c’est le même. Chacune de tes lettres est un surcroît de vie, de densité, d’incarnation. L’amour s’approfondit, s’aggrave.
« … nous n’avons été créés, rapprochés que pour éclairer nos visages avec la lumière de nos mots d’amour, et former, pour un instant, dans la triste lumière d’ici-bas, une flamme si pure que le ciel s’y puisse détourner de lui-même. Oui, on dirait que l’on a toute la vie pour rendre un instant capable d’absorber tous les autres. »*
Nous jouons avec le temps, c’est comme jouer avec le feu. Plus de temps dans les veines. Demain nous irons marcher sur le port, nous regarderons l’horizon des bateaux, l’écoulement des heures s’entrelacera avec la banalité des mots prononcés, nous parlerons sans doute de Bousquet, des Lettres à Poisson d’Or. Nous viendrons nous cacher ici pour nous retrouver dans l’échange des chairs.
L’amour appelle le silence, il efface les mots, les paroles, les écrits. L’amour ne peut être dit. Pourtant sans les mots quelque chose de l’amour nous échappe, nous tue peut-être.
« Je m’enfonce dans le souvenir d’une heure qui fut l’oubli du temps. J’épuise la volupté d’approfondir dans notre amour un vertige de solitude, une sorte d’exil rayonnant, pur comme une étoile. »*

Je suis la poussière et le sable,  tu es la semence du vent, et l'éclair.
Je suis naufragé,  tu te fais île. Je suis la soif,  tu te fais fruit. Je ne suis qu'une écorce, tu me  fais arbre.
Tu me sors des frontières des enfers, aux bords de ces abîmes, de ces archipels pourpres. Infatigable. Tu es cette lande amère offerte aux souvenirs, qu'une aurore veuve, squelettique incendie chaque jour. Chaque nuit.
Je suis pauvre, tu me donnes la démesure, la sérénité, et le soulagement de l'attente. Je suis le chaos, tu m’apprends la grâce, l'élégance du geste qui s'enroule sur l'ombre des heures. Je ne suis qu'un son dissonant, tu me montres l'octave, lorsque les notes s'épuisent et se faufilent dans les harmonies immaculées. Je ne suis qu'une écume pauvre en déroute, tu sais la tisser en dentelle de givre.
Tu souffles sur mes plaies dérisoires, oubliant tes humeurs, tes rumeurs, tes horreurs, tu souffles sur mes plaies vaines et frivoles avec la patiente douceur d'une mère attentive, avec cette complicité de sœur câline, la tendresse d'une femme amoureuse. La tendresse d'une flamme généreuse. Tu es la chair de mes os, et tes mains, la peau de mes rêves.
Je suis la poussière, le sable, tu es la lumière et l'étoile. Je suis misérable, tu me fais sentier, chemin, passage, pèlerin embrasé. Je suis taciturne, tu es ventre de délivrance d'aube. Je suis un puits sans fond, tu m’offres la chair de ta margelle, le chant de ta poulie, l'alliance de ta corde.
Je ne suis qu'un désert, tu me fais citadelle Je ne suis qu'une friche, tu me fais jardinier. Je ne suis que silence, tu me fais symphonie. Tu m'offres tes mots pour nourrir ma parole, puis tes incantations pour guider mes prières. Tu es cette voix fauve sarclée de ferveur exaltée, incandescente, étincelante. Tu es un orage, un tourbillon enluminé d'innocence égarée. Un royaume sans frontière.
Je suis la poussière et le sable, et ton vent souffle pour disperser mes cendres, alors je deviens nuage poussé par tes sortilèges. Je deviens un ciel de miséricorde traversé de lenteur blanche.
Un rêve de papier débarrassé des marges.

Franck.

* Lettres à Poisson d'Or : Joë BOUSQUET

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dimanche 23 septembre 2018

Lette N° 145 – Une hémorragie…

Mon Amour,

Tu ne cesses de me parler du livre, malgré, en dépit, de nos cendres. Bien sûr, je comprends et ne peux m’empêcher de t’envier, comme si tu avais atteint la rive - l’autre côté. Ce lieu vital de la littérature. Extraire du temps de cet immense chaos, s’extraire du temps, pour d’autres temps, plus primitifs, plus infinis. Plus définitifs. Écrire nous fait passer du côté du sens. Je comprends à la lecture de tes mots ta nouvelle radicalité. Consentir c’est renoncer. J’ai toujours su que tu avais cette vocation de sainte laïque et orgueilleuse. Ton temps est venu. J’en éprouve la joie et le fracas. Tu me demandes comment échapper à la narration. Nous en avons déjà tellement parlé. Tu me redis ta révolte en face de cette captation du livre par la narration. Il n’y a pas d’histoires, mon amour, il n’y a jamais eu d’histoires, il n’y a que des frontières. Seules les frontières désignent ces lieux impossibles du temps et de l’espace. Le vrai lieu de la littérature. Lieu limite, temps limite, âme limite. Tu le sais il est impossible de définir ce qu’est la littérature, tout au plus pouvons-nous nous essayer à formuler ce qu’elle n’est pas. Et encore… ! Et la certitude qu’elle signifie la condition humaine : l’amour, la mort, le sens et la négation de l’amour, de la mort, et du sens. Je rajouterai l’élévation. Ne me demande pas d’expliquer. Élévation, ce qui entraîne l’âme hors de l’âme. Le feu, la brûlure.

Écrire nous a rapprochés, écrire désormais nous sépare. Nous le savions.
Tu nous as effacés. Pas un mot sur notre désastre.

Il y a dans l’amour la simplification d’une prière, un silence engourdi, un vertige immobile, comme un deuil lancinant, le sacrifice accablant d’un être inconnu en soi. Une mort sans mort d’une immense fatigue. Il y a dans l’amour, à l’ombre des fulgurances, la lenteur d’une fatalité.
Il y a dans l’amour l’instant du froid. L’hiver. Alors l’arbre aux fruits se glace, se fige. Le dénuement recouvre lentement la nudité. Il y a dans l’amour un point sans retour, sans arrivée, sans lieu…un point lourd, inhabitable, écrasant. La chair durcit, c’est l’hiver des caresses, les baisers sont cassants, la tendresse est un givre blanc sur nos entrailles pantelantes.
Au cœur de la grâce gît le poids des fautes, c’est ce qui lui donne sa densité, cet éclat incomparable.
Apprendre le silence. Le chemin le plus droit de l’amour. Le sentier droit et fleuri de l’amour.
Les mots ne disent rien, c’est pour cela que nous écrivons, pour être dans ce dépouillement de la langue, plus loin que le dépouillement de la chair.
L’amour, qui brûlé nous jette dans l’urgence, exige des réponses sans poser de questions. Des bûches en offrande aux flammes. La mort rôde toujours près des amants flamboyants. Elle attend son heure dans la lenteur des temps.
L’amour qui brûle est sans issue. Des cendres, des cendres dans bouche, dans le creux des mains. Des cendres dans le regard. De grandes plaines de cendres grises. Poussière de temps. La promesse est une porte ouverte sur l’enfer. L’amour qui brûle n’a plus de temps. Il brûle, c’est tout. Vivant, plus que vivant. Et les cendres. Mort, plus que mort.
Sang contre sang. Douleur contre douleur, même pour la fin nous devons tout additionner. Une autre façon d’aimer encore plus fort. L’au-delà a ses sentiers creux. Les chemins de croix sacrent aussi le printemps et l’amour.
L’amour qui brûle défie les dieux.
L’amour à vif ne laisse pas de souvenirs. Seulement des trous dans l’âme, des espaces d’où s’échappent des torrents de lumière. Une hémorragie.

Franck.

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dimanche 16 septembre 2018

Lettre N° 142 - Lettre à Milena...

Mon Amour,

Est-ce le temps des défaites ? Nos lettres se brisent dans le chaos des vaincus.
Nos démons, à nouveau, nous dévorent. Et nous devons rester joyeux.

J’ai reçu ta lettre ce matin. Tu me dis avoir relu L’Amant de Duras. Tu me dis avoir pleuré. Tu me dis l’éclat d’une révélation douloureuse. La voix de Duras qui montait de l’intérieur de ton corps. « Très vite dans ma vie il a été trop tard. »*. Tu me dis combien il bon et nécessaire que la littérature nous fasse pleurer. Tu me dis que tu es entrée dans la folie de Duras. Tu me dis que c’est excessif, mais que tu n’y peux rien. Tu me dis que nous avons été fous, et que cette folie restera à jamais comme le plus clair de ta vie. Tu essayes de m’expliquer. Tu cites Duras comme des excuses : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharnée. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »**. Tu me dis que je devrais comprendre. Que je suis le seul à pouvoir comprendre. Tu me remercies à nouveau pour ma préface de ton dernier recueil publié. Que nos deux noms sur le même livre ressemblent à une éternité impossible à défaire. Mais que tu entres dans la folie de Duras. Que tu dois retrouver la sauvagerie et la solitude et la peur. Et pleurer. Que ton besoin de pleurer est immense, parce que ton besoin de l’écriture est immense lui aussi. Que c’est inexplicable. Qu’on ne peut le dire à personne. Que je saurai pardonner. Mais qu’au fond le pardon n’est pas nécessaire, puisque je t’ai redonné la force de pleurer, et d’écrire à nouveau. Tu me dis que tu voudrais me remercier de tout ça, mais que les remerciements ne servent à rien, et que je le sais. Que toi et moi appartenons au livre. A l’animalité du livre. Tu dis les mots, inconditionnel, absolu, frontières, limites. Tu me dis que tu es folle, que tu vis l’ivresse d’un bonheur douloureux, que ça aussi on ne peut pas l’expliquer. Que la vie c’est ça. Que seul le livre dit cette vérité. Qu’il n’y a pas d’autre vérité dans le monde, que cette marche dans l’inconnu du livre.

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
Désormais.
Je suis embarqué sur un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. Et il me semble n’avoir connu que ces lieux indécis. Invivables. Peuplés d’instants enroulés sur eux-mêmes. Où les élans se contractent, saturés de désirs, de douleurs. J’ai toujours été prisonnier d’une carcasse rouillée, brûlée par les soleils, inondées par les pluies. Par l’oubli. Par l’épuisement. Voué, par décision divine, à des départs qui n’en sont pas, des promesses intenables, des rêveries trop pesantes. Navire chargé trop lourdement, ou coque trop fragile. Alors je suis resté en rade, dans ce lieu insupportable, m’abrutissant en des espoirs si vains.
Le vent du large vient se briser sur l’étrave au bord du chavirement. À l’arrêt. Comme un vaste désastre immobile, croulant de regrets.
Les lieux avalent le temps.
Et les temps meurent lentement.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
J’ai la tête prise dans l’étau du vide. Avec la sensation d’un écrasement qui monterait des profondeurs de la terre. Comme un appel. Comme une fatalité.
Et la coque craque, à force d’attente, d’impatience défaite, un craquement qui appartient déjà aux abîmes.
Lent naufrage. Presque au ralenti. Imperceptible glissement.
Avec le sang qui s’appauvrit. Des heures toujours plus lourdes. Des saisons toujours plus encombrantes. J’arpente ces interminables coursives de la mémoire, ces couloirs du temps déglingués.
La rouille, c’est la peau des rêves, l’usure c’est l’enfance qui meurt à nouveau.
Sans cesse.
Je n’ai plus assez de haine pour crier, plus assez de colère pour pleurer, plus assez d’ivresse pour me déployer. Et l’amour, notre amour, dans tout ça ?
Et même le silence nourricier me trahit, lui que j’ai toujours accueillit, le mien, celui des autres, le tien. Là, il me creuse, il me cure, il me racle, comme s’il restait encore de la chair, comme s’il restait de l’envie.
Et même l’écriture me trahit. Je n’arrive plus à la porter. Elle est si épaisse, si pâteuse. Les mots se détachent comme des pierres. Un effritement de la langue.
Et l’encre est jetée dans l’archipel des naufrages.
Avec comme horizon la vertigineuse paroi du manque d’où l’on devrait s’élancer.
Pour rejoindre l’obscure verticalité de l’absente. Ma lointaine. Ma perdue.
Mon ultime. Passagère attendue, invisible, d’un voyage mille fois reporté. Désormais d’un naufrage.

Puis les tempêtes dispersent les printemps. Puis le soleil s’incline allongeant l’ombre muette. Petite nuit dans le jour. Petite mort pour grand défunt.
La fin n’est pas un temps, c’est un lieu à l’ironie cristalline.
La fin n’est pas un temps, c’est une main qui se ferme. Mes lèvres humides qui ne prononcent plus ton nom.
La fin n’est pas un temps, c’est un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. C’est un lieu indécis. Invivable.
La fin n’est pas un temps c’est un cri. Seulement un cri.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

Franck.

* Marguerite DURAS : L'Amant (editions de Minuit)
** Marguerite DURAS : Ecrire ( Folio)

 

 

 

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dimanche 9 septembre 2018

Lettre N° 85 – Le silence des amants…

Mon Amour,

Ce matin je pensais à nouveau à ces instants où nous restions silencieux. Dans cette petite maison. L’hiver. Avec simplement le feu qui crépite. Te souviens-tu ? Les lentes après-midi. Patientes. Sereine. Chacun en soi, chacun en l’autre. En même temps. Avec parfois un regard échangé pour s’assurer de l’épaisseur des heures. Éprouver la présence. L’éclat de ton œil. Ton sourire.
Nos gestes se ralentissaient. S’adoucissaient. Les moindres mouvements devenaient concentrés, appliqués, aggravés. Parfois la lecture du livre s’approfondissait. Le feu accompagnait notre respiration. Andante. Les heures se lovaient dans de grands coquillages moelleux. Interminables spirales de ces instants où nous restions silencieux. Instants de velours pourpres. Lent affaissement. Avec seulement le phrasé de nos regards. Infiniment proches. Infiniment seuls. Infiniment souverains. Deux îles d’un même océan. Même dérive dans la saison des lenteurs ou des ombres amicales. Instants défaits de toute attente, dénoués de toute fièvre, déliés de tout enjeu. Le fil de soie des siècles brodait des heures lumineuses sur la dentelle de nos mystères. Je me souviens de cet hiver, je me souviens de la neige, je me souviens de ces instants où nous restions muets, je me souviens de ta peau blanche, de tes yeux baissés sur ton livre de poésie, de la lenteur de tes gestes pour tourner les pages, du froissement de tulle de ton visage lorsque ta rêverie trébuchait, que tu la relançais un peu plus loin, à peine un peu plus fort, comme une mère qui accompagne les premiers pas de l’enfant. Transparence vacillante de la lumière d’hiver, souffle lent d’un voyage à travers nos temps mélangés. Hors de soi, loin de soi, en soi pourtant. Sans langage pour le dire. Sans langage pour nous dire. Uniquement nos respirations pour le vivre. Le prolonger. Temps débordé de nous-mêmes. Offert. Accueilli. Temps des marges, en dehors de nos chronologies. Nous étions comme survivants de nous-mêmes. Éternels dans ce temps suspendu, à l’arrière des mondes connus, devant nos vies décomposées. Ignorants de tout, sauf de ce temps incrusté dans le silence. Instants sans mémoires, infiniment dépourvus. Même de l’écho. Même de la menace. Même de nos chairs. Même de nos sexes.
Instants tenus dans l’équilibre d’un songe. Tendus entre les rives d’un océan étrange, à la fois immense et tellement étroit. Familier. Bienveillant. Chaud.
Fragile.
Il y a un moment où le silence se nourrit de lui-même, il s’encourage. Il vit. Il veut vivre plus. Il s’additionne. Alors il appuie un peu plus fort sur les yeux, sur les poumons. Il se recroqueville au fond de la gorge. Il se met à vibrer pour éprouver nos faiblesses, nos chemins, nos désirs, notre jouissance. Temps du silence où la mort est douce. Parce que nous avons quitté les lieux, le temps des horloges, quitté les malentendus. Car le silence n’est pas l’absence de bruit, ou de mots, le silence est un surcroît, la saturation de l’existence singulière, l’extrême tension de la signification. C’est entrer dans une cathédrale sur la pointe des pieds.

Le silence à deux ; l’hostie de nos eucharisties païennes, un peu comme un livre aux pages blanches qu’on aurait lu à deux. Au fur et à mesure des pages, le texte s’écrivait. L’histoire du monde ou des amants des neiges, texte océan, texte aux lenteurs cruelles et belles, texte étrange sans rime ni contour, sans ponctuation, une interminable litanie aux dialogues entrelacés, aux souffles entremêlés.
Il y a dans ce silence partagé, ce silence à deux, comme l’invention d’une danse. Le silence possède sa propre grâce, une élégance particulière qui appelle la miséricorde. Il vient pas à pas de l’arrière de nos vies pour nous débarrasser du poids de nos chairs, pour préciser l’exacte définition de notre présence ici. L’éclat de nos âmes. C’est pour cela que le silence est parfois douloureux. Comme l’amour, comme l’extase. L’extrême nudité de la parole. L’extrême passion du don, comme l’épiphanie des amants.

Franck.

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dimanche 2 septembre 2018

Lettres N° 159 - Trou…

Mon amour,

Il faut le constater, quelque chose se défait. Je n’ose pas compter les jours depuis ta dernière venue ici. Tes lettres aussi me manquent. Ce soir nous nous retrouvons à notre endroit habituel. Pour nous dire quoi ? Je n’ai pas dormi. J’ai voulu renouveler le geste d’écrire. Continuer le pacte. Que nous arrive-t-il ?
Ce soir je te mettrais cette lettre. Tu ne la liras pas. Tu la glisseras dans ton sac, pour plus tard. Peut-être me donneras-tu ta lettre ? Peut-être que nos mots écrits, désavoueront nos paroles, nos gestes, peut-être qu’ils seront dans le contretemps, le contre-chant ?
Ce soir il nous faudra éviter le mélodrame. Je le sais. Je m’y prépare. Que pouvons-nous sauver ? Que voulons-nous sauver ? Nos démons nous rattrapent. Ils galopent dans nos veines. La dernière fois ton regard portait d’autres horizons, d’autres couleurs. Tes baisers avaient le goût des reproches, la saveur des distances.
Mes lettres sont devenues orphelines.

Puisque nous sommes sans rive aucune paix ne nous consolera. L’attente est encore une façon d’être avec toi. Mais c’est un trou. Un peu comme un caveau dans le cœur. Notre cœur est un cimetière abandonné. Immense comme les champs de bataille, avec leurs brumes pâles, avec leurs petits matins dévastés, égarés. Le jour trahi toujours la nuit.

Je me souviens, c’était il y a longtemps, je me souviens du désert.
Il y a un instant particulier dans le désert lorsque le jour paraît. Bien avant le soleil, il y a cette blancheur fade avec l’immensité qui se dévoile peu à peu. Cet instant appartient à la mort. À la folie. Au désespoir. Je jour n’est pas encore le jour, dans ces instants plus rien ne tient, plus rien ne vaut. La nuit du désert est sans horizon, l’œil s’accroche au ciel, c’est suffisant. À l’instant du jour, l’horizon est sans fin, la solitude est accablante. Menaçante. C’est un trou dans le jour. Cela dure très peu de temps, mais cela revient tous les matins, comme si tous les matins il fallait renouveler ses vœux, son acquiescement. La traversée d’un cimetière abandonné fracassé de silence. Un désert de présences disparues. C’est la mélancolie qui nous sert de vaisseau pour ces traversées au point du jour. Ainsi va mon amour. De matin en matin, de perte en perte.

Aimer, c’est commencer à se séparer. C’est marcher vers un trou. Un trou de vie.
On est perdu. Depuis la nuit ancestrale, on est perdu. Aimer c’est retrouver cette perte primordiale en croyant la dépasser. Aimer, c’est déjà dire adieux. La mélancolie nous garde en vie.
Il y a un moment où la parole meurt par anticipation. Elle est sans but, sans destination, elle est simplement la mort qui rôde, la marque de notre exil. Elle est un silence qui se ment à lui-même. Elle tombe dans l’entre-deux. Le vide irréconciliable, puisque nous sommes sans rive.

Le « sans réponse » occupe une place infinie en soi. Et nos paroles qui ne sont pas entendues s’élargissent comme un grand lac noir. L’autre, qui me tait, occupe toute la place. Chez moi, il est chez lui. Les dieux le savent, eux qui ne répondent jamais. Moins ils répondent, plus ils sont présents.
Entre ta voix et le silence il y a un trou. C’est un abîme. J’y trébuche souvent. L’amour y fait son lit.
Entre ta voix et le silence il y a un trou.

Ainsi mon amour. Entre mes doigts et ta peau, il y a un trou. Des constellations s’y glissent.
Je t’ai confié à ma voix pour ne pas te perdre.
Tu m’as ancré dans ton silence pour ne pas me perdre.
Comme si les naufrages n’existaient pas.
Nous sommes sans rives. Insaisissables. Inaccessible à nous-mêmes. L’aimé défini notre pays. De même que notre exil définitif. La seule chose que je sais de moi, c’est toi.
Je t’ai confié à ma voix pour m’ouvrir en deux. Pour franchir un abîme.
Pour nous faire un lieu, où le dénudement ne serait pas la nudité.
Aimer c’est désunir le silence.
C’est dénouer le temps.
C’est la voix du cri sans le cri.

Franck.

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