J'irai marcher par-delà les nuages

La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède...

samedi 7 novembre 2009

Accomplir la défaite.....

L'inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L'inaccompli du texte. L'inaccompli de l'amour. L'inaccompli est la marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu'aux os. L'inaccompli comme l'empreinte de l'éternité. Le sans fin chutera toujours. Et nous porterons le deuil de l'infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Et nous applaudissons au spectacle frémissant. Et le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d'un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s'aggrave dans sa chute. Le renouveau, renouvèle toujours la fin. L'inaccompli. La blessure.

Il n'y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour j'avance et je m'éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Et le texte s'effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère.

De tout temps nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l'histoire. Il manque toujours de la chair sur l'os. Il manque toujours un baiser à l'amour. Il manque toujours un jour à l'éternité.

Et vivre, c'est être dans le décalage, la non-coïncidence. Et écrire c'est prolonger cet espacement. C'est l'agrandir. C'est l'aggraver. Jusqu'à l'impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l'éclair. L'espace, après l'éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brûlure du rien. Dans cet insupportable.

Je vis dans l'attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification.

Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n'est jointif dans nos vies.

Nous faisons des détours. Ecrire est le plus sacré de ces détours, mais c'est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l'inaccompli. Ecrire c'est danser sur ses propres ruines. C'est accomplir la défaite.

Franck

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jeudi 5 novembre 2009

Une hémoragie....

Il y a dans l’amour la simplification d’une prière, un silence engourdi, un vertige immobile, comme un deuil lancinant, le sacrifice accablant d’un être inconnu en soi. Une mort sans mort d’une immense fatigue. Il y a dans l’amour, à l’ombre des fulgurances, la lenteur d’une fatalité.

Il y a dans l’amour l’instant du froid. L’hiver. Et l’arbre aux fruits se glace, se fige. Et le dénuement recouvre lentement la nudité. Il y a dans l’amour un point sans retour, sans arrivée, sans lieu…un point lourd, inhabitable, écrasant. La chair durcit, c’est l’hiver des caresses, les baisers sont cassants, et la tendresse est un givre blanc sur nos entrailles pantelantes.

Au cœur de la grâce gît le poids des fautes, c’est ce qui lui donne sa densité et cet éclat incomparable.

Apprendre le silence. Le chemin le plus droit de l’amour. Le sentier droit et fleuri de l’amour.

Les mots ne disent rien, c’est pour cela que nous écrivons, pour être dans ce dépouillement de la langue, plus loin que le dépouillement de la chair.

L’amour qui brûle nous jette dans l’urgence, exige des réponses sans poser de questions. Des bûches en offrande aux flammes. La mort rode toujours près des amants flamboyants. Elle attend son heure dans la lenteur des temps.

L’amour qui brûle est sans issue. Des cendres, des cendres dans bouche, dans le creux des mains. Des cendres dans le regard. De grandes plaines de cendres grises. Poussière de temps. La promesse est une porte ouverte sur l’enfer. L’amour qui brûle n’a plus de temps. Il brûle, c’est tout. Vivant, plus que vivant. Et les cendres. Mort, plus que mort.

Sang contre sang. Douleur contre douleur, même pour la fin nous avons tout additionné. Une autre façon d’aimer encore plus fort. L’au-delà a ses sentiers creux. Les chemins de croix sacrent aussi le printemps et l’amour.

L’amour qui brûle défie les dieux.

L’amour à vif ne laisse pas de souvenirs. Seulement des trous dans l’âme, des espaces d’où s’échappent des torrents de lumières. Une hémorragie.

Franck

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jeudi 29 octobre 2009

........

« Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan, en sel, en bleu, en chant. »
Christian BOBIN, Autoportrait au radiateur.

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dimanche 12 avril 2009

Aller au bout de la jetée.....

Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands événements sont si rares. Il y a tant d'heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Un immense gruyère où ne subsisteraient que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Et toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d'eux-mêmes. Chaque heure se tisse dans la banalité, l'imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte et le manque et l'infinie tristesse des flots qui s'écoulent.

Car ce qui composent nos vies c'est le malentendu, c'est l'espérance désenchantée, c'est tous ces cul de sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C'est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n'a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible et au bout à se lamenter, ou à se taire. Et continuer.

Et pourtant c'est là au cœur cette piètre et médiocre tragédie, c'est là dans notre dénuement et notre déficience, dans cette langueur, là, au point d'orgue de notre irrésolution que l'écriture déploie sa palette la plus tremblante. Car l'écriture nous vient d'abord d'un creux, d'une insuffisance et de l'hémorragie qui s'en suit, d'une rareté, d'un déficit. Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l'être en nous s'abandonne et se perd. Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s'arrête et que l'océan est ici, devant, démesuré et terrifiant, et que tout en nous se projette vers l'infini. L'écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l'immense. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche. Pour écrire il ne faut rien puisque l'écriture vient delà. Et puisqu'elle y retournera. Il ne faut rien, sinon se quitter.

L'essentiel de nos vies se construit à l'insu de nos envies, à l'insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l'unique possible. La faille qui recueille l'encre, l'encre des mots de l'écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernière exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges. Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l'agonie de nos jours, affronter à chaque texte l'effrayante nécessité de disparaître. A chaque fois plus loin. A chaque fois plus profond. A chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu'aux dernières chairs. Jusqu'au dernier sang. Car l'écriture c'est bien déterrer des ciels vacillants d'étoiles en réveillant les gisants, c'est bien ce creusement de l'ombre ? Et toujours cette avancée sur le fil, comme une entrée dans la cathédrale : de l'arche à l'autel, du soleil au fanal, et tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l'aube, des secrets au Mystère. Et accepter l'envoûtement. Et l'appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Et infiniment recommencer, jusqu'à ce que plus rien ne subsiste de nous. C'est bien ça, hein ? C'est bien cette folie ? C'est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N'avoir rien, que sa langue, que des mots, qu'une musique. Rien d'autre. Et avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder, les excéder. C'est bien cela, hein ? Dites-moi que c'est bien cela, parce que sinon il faudra que je brûle chaque mots prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien. Et si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j'aie la force de m'y clouer. Si la pauvreté de nos vies n'est pas assez cher payée le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte et incendier jusqu'à nos plus intimes paroles. Si consentir n'est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.

Puisque pour signifier, j'ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j'ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasier à tous les seins, et dormi sur tous les ventres, et caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j'aurais pu être roi, puisque j'ai tenu des étoiles au creux de mes mains, et puisque j'ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, toutes les reniements, puisque j'ai été courageux et veule, puisque de tout cela il n'en reste que les cendres. Et que demain le vent les effacera. Et qu'au bout de tout, rien ne fut signifié. 

Alors...

Alors, en attendant la révélation, le dévoilement des limbes il faut bien continuer à arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, et à élargir la faille, et à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l'équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c'est ça qui nous reste, puisque c'est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n'ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n'ai qu'une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche.

Alors...

Alors, il ne me reste que l'incendie des mots, la brûlure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Et me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l'endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile. Et le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l'instant du mot. Alors il faut rassembler toutes les forces de l'amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l'immense. Au plus nu. Au plus près de l'étoile.

Franck.

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dimanche 29 mars 2009

De l'infime à la bonté.....

                                                                                                                                                                                        coquelicots

Il lui fallut beaucoup de silence, puis après, beaucoup de distance, il lui fallut un long temps, une vie entière, pour apprendre ce mouvement sobre de la bonté, qui va de l’un à l’un, et découvre dans son souffle une forme acceptable d’humanité…
...du plus fragile au plus faible…
avec l’infime en partage, qui va de l’un à l’un…

Franck

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dimanche 22 mars 2009

Carnaval.....

Voilà, c'était un soir. Un soir de fin de siècle. C'était en mars je crois. Dans une ville de pluie et d'eau et de lumières mourantes. Dans une nuit de pluie et d'eau. Venise à la fin de l'hiver. Venise encore dans sa brume d'hiver. Venise à l'entrée du printemps. Nuit de rêves inachevés. De mort inachevée. De renouveau à inventer. Une autre fois encore. Et KYCUCAHBLAAECA89CVKLCAJ9ORQ0CA3K1DCRCARIUN6PCAT0BALPCA9960P9CA1RDZV4CAO765O6CAE6W3N5CAYNO53ECAPHEK2QCA1DP8UKCA89YJFICA9P8F34CA4HAFLGCA29XYJGCAE2NJ8OCAT10CYFces canaux aux odeurs lourdes, où s'entrelacent les parfums des premières fleurs. Nuit sans étoiles. Nuit de canaux et de flambeaux.
Je me souviens que tout a commencé dans une rumeur. Une rumeur qui soufflait des canaux. Je me souviens des premières musiques hachées par les clapotis des canaux, hachées par le soir qui montait, par la brume qui inondait mes yeux. Je me souviens de ces premiers cris de fanfares, qui annonçaient le carnaval. Je me souviens des clameurs et des cris d'une foule qui avançait. Nuit du monde, nuit des hommes et des femmes, nuit des masques et des rires. Et des fifres et des cuivres. Nuit de fête. Ville à l'heure des ombres roses, des ombres bleues. Bleu, pâli par les nostalgies. Bleu noirci par l'hiver qui agonise. Ombres noires où la lumière étouffe. C'était l'heure des masques et des claquements de pétards. Je me souviens de cette foule de folie, de ces explosions, des musiques, des cris, des rires, des farandoles. Je me souviens des masques. Visages de cartons, de plumes. Masques d'oiseaux, de lions, masques de rires, masques de pleurs, masque tendres, visages de probité et visages de luxure. Faces de carton grimaçantes. Regards de lune, face étoilée. Bouches d'amour aux dents de vampires. Nuit de lumières comme s'il pleuvait des anges, nuit de mystères comme si les démons pleuraient.KY82CA2FXPJ6CAEK2C51CACH4RHQCAXAO9YHCANPQEK1CAT3ZDH1CA2QDEAACA96X9LBCA2TXZ7YCAN6G5YLCAYNR2Q9CABJ04BJCAQ03S8ECAI0F3R5CAFV74UTCA3RD4LPCAAE6B8NCA7P79MSCAVR6OT5
Foule hurlante. Toute une humanité désarticulée qui s'entrechoque, qui se disloque et dont les reflets dansent sur cette eau gondolière. Long cortège qui sort des brumes pour planter au ciel des faces effarées. Long défilé qui oscille entre la farce et la tragédie, long défilé enveloppé de voile et de tulle, d'organdi ourlé de perles de pacotilles, de brocards d'or, de velours pesants. Toute une humanité perdue sous des étoffes damasquinées. Et les cris et les rires.
Et moi je suis là, immobile....Bousculé par ces masques. Dans les ombres, sous les porches des couples sont formés. Masque contre masque. Et des mains qui s'égarent sous des jupes trop longues. Et ces poitrines offertes, et ces cuisses trop blanches. Et derrières les masques, d'autres masques, comme des vérités qui se cachent. Carnaval des hommes. Carnaval des jeux, des « je ». De l'oubli, de la désespérance. C'est un grand tourbillon.
Ici un ange pâle, assis au bord de l'eau, avec des ailes immenses. La nuit s'écoule sous la pluie. Et les ombres dansent autours des feux, où brûlent de grands épouvantails. Là, un dragon fumant, s'agite dans les sons mouillés d'un accordéon éventré. Comme la nuit. Comme moi. Ici. Immobile dans cette humanité qui bascule. Ruelles obscures, d'où sortent des soupirs. Colombine, Arlequin pris dans leurs chairs offertes. Gémissements des amours de pluies, sous les masques.IUXQCAPHUHS5CAD05EJICAGRN6SXCAI5IRRMCANX3FTJCAFF8Z86CAEQ7U3ZCARPN87XCAUINC5PCANTAOB8CAVCN7PSCA1DT4UFCAH338QECA6UB9J2CACNWNVMCA7N5B3ZCALK65HHCAFRZV28CA1OLIWY Sous la peur. Et les rires qui éclatent. Et ces baisers de cartons durcis, de carton décorés. Rondes des hommes et des femmes, et des diables. Danses de joies macabres. C'est une nuit qui dure depuis des siècles, sortie de l'imaginaire même de la nuit. C'est une nuit de pluie. Une nuit où l'hiver rend l'âme. « Que cherchez-vous la belle au masque de lune blanche ? » « Un amour, deux amours, trois amours, un prince d'orient, ou quelques coquelicots... » « Quel homme ou quel animal se cache sous ce masque de soleil ? » « Votre désir ma belle, votre désir... » « Si nous allions jusqu'au canal, nous parlerions de ce désir... et au lever du jour nous pourrions nous noyer... »
Etrange vision où les décors semblent se renverser. Comme si l'on se retrouvait de l'autre coté de la vie. Au plus loin de nos corps. Alentour c'est la nuit, et les ombres se dressent comme des fantômes, qui rejouent sans cesse la même pièce. Avec les mêmes mots. Seulement plus brûlés. Et les épouvantails flambent dans les crépitements et les acclamations. Une princesse nordique se fait enlever par deux Gnafrons rieurs, là-bas une ballerine danse sur un fil, et sur le pont de pierre un Pierrot est en pleur. C'est la fête des rires, des joies, des corps.
Etrange vision. Qui s'efface peu à peu. Qui se noie dans les brouillards, dans les derniers accords des fanfares, dans cette aurore blafarde.
Et les voix se perdent. Et la grande place se vide comme un lent chagrin.WU83CA3BBRW6CASHWCG5CAQ425BFCABDR1RTCA5Z8ORACACS1UD8CAGOED4RCAG6ZX8NCAGD0WUNCA2B6CD3CAFTZ158CAMNV525CAIXKV5RCALNNKGZCAVUD4CTCADWEILXCAF56VK0CAZACUD6CAI6Q4ZQ
Et la fête est finie.
Et le vent c'est levé.
Et les danses sont mortes.
Et peu à peu un grand silence s'installe.
C'est alors que peut apparaître le dernier personnage de la cérémonie. Tout l'attend. L'air mouillé, l'eau des canaux épuisés, l'aube profonde et tremblante. Tout est là, dans l'ultime soupir. Les masques sont tombés. On en voit flotter sur l'eau noire de la lagune, d'autres sont brisés, d'autres encore finissent de se consumer, dans des feux de tristesse.
La fête est finie et le vent s'est levé.
Et mon sang s'est glacé.
Et l'ombre noir du dernier masque peut recouvrir la ville, l'eau, et les amours perdus, et les chansons à boire et nos âmes égarées.
C'est un matin flottant, entre hiver et printemps, dans une ville de pluie, de lumière opaline frémissante.
Franck.

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dimanche 8 mars 2009

Le point d'infini.......

Le texte devient une urne. Les mots y tombent et s'y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brûlée. Calcinée. Une autre histoire. La même, mais pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l'eau sur de l'eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l'intérieure de notre vie. En cachette de notre vie.  Une vie puissante et inconnue de nous. Une vie silencieuse et brutale, et cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l'œuvre et s'oppose. S'oppose à nous, et pourtant nous déploie. Et se dresse. Implacablement se dresse. Marionnette. Et seuls les mots de cendres la dise cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.

Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La notre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d'étrange façon, les heures, les jours, les saisons. Et les mots tombent au fond de l'urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l'indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler les cendres. Mais elle ne brûle plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Eclats poudreux d'un reste d'incendie. Le texte raconte autre chose et je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l'ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l'autre histoire, l'autre vie. Dans le silence. Et épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J'ai beau les mâcher, les réduire, je n'en trouve pas la saveur. Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Et plus j'écris, plus je me sépare, plus je m'éloigne. Du centre. Du sens. Je sais, qu'il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. Et la glace passe gardant son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on, le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l'aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L'urne des mots est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.

Et chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Et chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu'il est. C'est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Et ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brûlure recèle un silence intact. C'est un point minuscule, plus petit qu'un diamant. Chaque mot est percé d'un silence, c'est pour cela que l'on ne s'entend pas et encore moins les autres.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d'un silence, c'est par là que passent les constellations et les météores, c'est l'endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l'urne et aux cendres.
C'est un point d'infini brodé au cœur du mot.

Franck

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samedi 28 février 2009

La maladie des mots....

Un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c'est hanter ses propres décombres, c'est traverser les champs de batailles de nos défaites.

Les destins naissent au cœur des nuits. De préférence au cœur des nuits sans lune. Car chaque destin est avant tout une peur, une peur tenue à bout de bras, une peur qui vous lèche le visage au cœur des nuits sans lune. Un destin c'est l'histoire d'un franchissement de la lumière. Un voyage de l'obscur au plus clair. Du chaos à l'évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.

Au début il a eu cette maladie. Cette drôle de maladie. Au début il y a eu cette maladie invisible, presque insignifiante. Et elle rodait, dans le souffle, dans le regard. Et elle ressemblait à l'ennui, à la lassitude. Au début on ne savait pas la nommer, et quand on la nommait on en souriait. Au début on était dans l'insouciance de l'enfance. Et il y avait trop d'enfance en nous pour s'arrêter sur si peu, sur tant d'insignifiance. Trop d'enfance.

C'est une faute. La première. Les autres suivent.

Drôle de maladie, sans formes, sans fièvre. Une maladie de rien, sans médicament. Une maladie qui n'est pas dans les os, qui n'est pas dans les chairs, à peine dans le sang, à peine dans les humeurs, silencieuse comme un serpent nonchalant. Maladie papillon, légère, aux symptômes d'enfance, cachée dans les plis de certains jeux, dans la suspension du temps entre deux rêveries, dans le hoquet entre deux rires, dans l'épuisement soudain qui envahit le ciel, l'air, le soleil. Au début c'est un voile de soie grise posé sur les yeux, sur la langue et tout au fond du crâne. C'est pour cela qu'il faut du temps pour se rendre compte qu'on en est atteint. Elle est juste un coin planté dans le fil des jours, par lequel s'échappe la joie.

C'est une maladie sans nom. Sans vrai nom. Et ceux qui la disent, ne disent rien, ou si peu. Ils en disent l'écorce, la peau, l'écume, mais taisent le long cheminement d'une douleur sans douleur, et le glissement progressif vers les ténèbres. Oui, rien ne dit cet épuisement du désir, l'effondrement du sang dans les couloirs du vide et cette vacuité insolente qui vrille chaque instant. Maladie de l'inaccessible, puisque rien n'est désormais intelligible, puisque tout est définitivement inabordable directement. Puisqu'il faut sans cesse inventer des chemins différents, pour relier en soi ce qui est disjoint, ce qui est décollé. Puisque tout est un champ d'épreuves, puisque toute la joie, tout les plaisirs se dérobent comme une eau qui s'infiltre dans les fissures de chaque geste.

Et la bougie de l'enfance se consume lentement, brûlant les dernières forces, absorbant dans sa lassitude, son accablement les dernières lumières. C'est comme un sourire qui s'efface. Ca ne fait pas de bruit un sourire qui s'efface, ça ne fait pas de bruit une enfance qui s'engourdie.

Dans les fissures du regard. Voir sans voir. Ne rien entendre aux débuts, aux fins.

La maladie des mots. C'est le nom que je lui donne. J'aurai pu dire la maladie de la vie, c'est la même chose. La maladie des mots. Il faut bien comprendre, en nous les mots sont malades. Ont peut les dire mais on ne les voit pas. On ne peut les écrire, ils se masquent, se dissimulent, se voilent. Et lire devient un champ de chardons à traverser. Et il y a des rivières souterraines sans fin dans lesquelles se perd la parole, et il y a des cavernes des gouffres où elle suite. Où elle goutte. Mot à mot. Et se fige dans la pierre, et dans les sécrétions de la langue, et dans les obscurs méandres d'un apprentissage impossible. Lire est un champ de chardon, comme si entre chaque mot griffait, avant qu'un néant apparaissait. Et écrire ne ressemble à rien, comme si la main se refusait, comme si l'œil s'aveuglait, comme si toutes les pensées devaient avant d'éclore traverser l'épaisseur d'un brouillard. Et il ne reste que l'oreille, qui fait ce qu'elle peut pour lire, pour écrire, pour attraper la musique derrière la stridence des brumes.

Drôle de maladie, que la maladie des mots. Elle n'empêche rien et pourtant elle entrave tout, même les rêves, surtout les rêves et le désir. Au début on est de plein pied dans l'existence, et puis la maladie des mots vous prends, et c'est comme un escalier qui se dresse devant vous, un escalier qu'il faut monter pour toutes choses, pour tous les gestes, même les plus anodins. Et vivre revient à anticiper cet escalier. Puisqu'il est là. Puisque chaque geste devra d'abord le franchir, puisque lorsqu'on arrive à la chose désirée on est déjà épuise de cette escalade.

Au début de l'enfance on reste insouciant, on croit que la vie c'est ça, que c'est cet escalier, alors on monte sans compter nos efforts, et l'on est épuisé, épuisé de tout.

L'œil, la voix, l'oreille, tout est dans le désordre et la confusion. Lorsque vous voyez un mot, votre voix ne sait le dire, lorsque entendez un mot, votre main ne sait l'écrire et votre œil est aveugle aux sons.

Il faut bien comprendre, le cerveau est parti en vacance, il gambade et vous ne pouvez le retenir, il court à travers champs et vous ne savez pas où il est. Il est en vadrouille.

Alors les mots se collent les uns aux autres, se coupent n'importe où, s'écrivent comme on les chante. Ils n'entendent rien aux règles de la vie, ils dansent et se faufilent quand on veut les saisir. Mots vagabonds, mots affranchis de tout, même de nous. Il faut bien comprendre, nos mots ne se soumettent pas, ils dictent leurs danses, leurs chants. Ils n'habitent pas chez nous.

Au téléphone Patricia me raconte. Elle est docteur des mots. Elle travaille avec des enfants dont les mots les ont quittés. Elle passe des heures avec eux à aller chercher les mots qui se sont perdus, à rassembler toutes les lettres, à les mettre dans le bon ordre. C'est un beau métier docteur des mots. Au téléphone, elle me raconte. Elle fait des associations, des sites, pour parler des mots malades, des mots perdus, des mots qui ne s'articulent pas à la langue. Elle me raconte. Surtout l'histoire de cette maman. De cette maman écrasée de honte de peur.

« Je lui ai parlé de toi... tu sais depuis l'enfance son calvaire, et toutes les difficultés, à masquer, à contourner.... Alors je lui ai parlé de toi, et de l'écriture... de la tienne, tu sais l'écriture de la maladie des mots....j'avais imprimé ton texte celui où tu parle de ça, « Je fais des fautes »...et j'ai voulu lui lire...et puis, tu sais l'instant était presque grave, comme si l'on touchait le centre de l'univers... tu sais elle ne lit jamais, à cause de l'effort, à cause que c'est impossible, alors tu imagines... à haute voix, c'est comme un chemin de croix, avec les chardons sur la langue... » A l'autre bout de la voix, j'écoute, et je sens monter la brutalité d'une émotion. Violente. Qui racle tous les souvenirs d'un seul coup. « Alors je commence à lire ton texte... et puis elle m'arrête... elle me prends le texte des mains, et elle dit : « je vais lire, moi... moi je vais lire ».... Alors elle commence... » Patricia me raconte cette femme lisant le texte, ânonnant le texte. Et moi j'ai l'impression de l'entendre, de la voir trébucher dans mes mots, oui je la vois tomber de la langue et se relever, se redresser, s'épuiser à chaque chute, mais se relever, comme si cela devenait vital de retrouver une dignité là, à cet endroit, à ce moment précis. Et j'écoute Patricia, et des larmes coulent, lentes, grosses, et dans cette fraction de temps, je sens déborder tout l'ennui et la désespérance de mon enfance. Et je sens que les chardons ne me blessent plus. « Tu sais, c'était dur, elle accrochait, elle buttait... » « Oui, je sais... les chardons... »

Il ne faut pas s'y tromper, car on pourrait en sourire, la maladie des mots n'est que la partie visible, parfois risible...mais c'est la vie entière qui est contaminée.

Chaque pensée.

Chaque geste.

Imaginez ce grand escalier en amont du désir, cette escalade qui brise tous les plaisirs. Imaginez toutes les stratégies qu'il vous faut inventer pour éviter cet escalier, pour éviter l'épuisement, l'ennui. Imaginez tous ces détours qu'il vous faut prendre, imaginez combien de fois on s'y perd, dans ces détours.

Elle me disait, au téléphone, toute cette émotion, de ces pas balbutiants dans le lire. Et je me souvenais. De ses heures que je passais dans le silence de ma solitude à lire a haute voix. A lire sans accrocher un seul mot, à lire en essayant d'effleurer le texte. Seulement. Aller, Franck, ce paragraphe, ce paragraphe sans bafouiller... tendu jusqu'à me casser en mille parties. Et immanquablement la bafouille arrivait. Immanquablement. Parfois dans les derniers mots du paragraphe.

Elle me disait toute cette émotion, de cette femme lisant mon texte...

Alors, j'ai lu envers et contre tout, passé les embûches les unes après les autres. Des milliers de livres, avec plus d'entêtement que de plaisir. Toujours les chardons dans les yeux et les escaliers. Alors j'ai écrit, envers et contre tout. Inventant mon écriture à force de l'écrire, avec plus d'entêtement que de plaisirs, parfois, mais avec la certitude que les chardons fleurissent aussi. Un jour.

Avec la certitude qu'un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c'est hanter ses propres décombres, c'est traverser les champs de batailles de nos défaites. C'est monter en premier les escaliers du désir, comme on monterait des gammes, comme on monterait des marées, avec entêtement, constance. C'est dire et redire en articulant chaque phrase de la vie, avec obstination, âpreté, en hurlant s'il le faut.

Je sais l'image qui se dresse en haut de l'escalier. Image tutélaire. Celui qui tenait la parole et les silences. Celui qui possédait les livres.

Quand je lis à voix haute j'ai le goût de tes cendres dans la bouche. Je suis sans haine, mais sans amour ni pardon pour toi. Je te dois tous les escaliers de la terre et toutes les ivresses. A dix ans je savais que j'écrirai. J'ai mis une vie à le faire, ma patience s'est habituée au goût de tes cendres. Et je t'userai, comme j'use ma langue et mes mots.

Quand j'écris je suis éternel et cela suffi à ma joie d'avoir l'éternité pour savourer ta cendre et de voir fleurir les chardons en haut des escaliers.

Tu vois, papa, j'aime les livres longs, épuisants, j'aime les textes longs, épuisants... mon âme est faite d'attente, et de cette lente montée vers les étoiles. Et contre ça, tu ne peux rien. Les marches de mon escalier sont faites de mots... et la langue est infinie.

Un voyage de l'obscur au plus clair. Du chaos à l'évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.

Franck.

(Pour tous les dyslexiques et les dysorthographiques)

Posté par Franck Nicolas à 20:23 - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 15 février 2009

L'océan des corps.......

Tu serais là... sur notre lit, tu t'allongerais sur le ventre, bien à plat, la tête reposant sur les avant-bras pliés, bien sûr tu serais nue. Nue comme une aube. D'abord j'effleurerais ton corps, ma main se ferait légère comme une plume, du bout des doigts je le caresserais, tout ton corps, les épaules, le dos, les reins, les fesses, les cuisses, les jambes, jusqu’aux pieds. Je t'effleurerais jusqu'à agacer ta peau, jusqu'à ce qu'elle réclame un touché plus franc, plus net, plus fort. J'hérisserais ton duvet jusqu'à le faire dresser, jusqu'à ce qu'il s'électrise...jusqu’à ce que tu sentes de légers picotements de chaleur. Caresses pétales, caresses papillons, juste le contact, juste le murmure d’un contact, et la soie du touché dans les arabesques du geste. Frôlement des peaux… exaspération des étendues du désir, apprentissage des territoires de chair et de feu.
Et la caresse se ferait silence.
Effleurement du silence…
Brise légère qui redessinerait les contours des promesses….

Alors, je ferais couler un long filet d'huile parfumée sur ta peau de lumière.  Je le laisserais couler le long de ta colonne vertébrale, jusqu'au début de tes fesses. Je me placerais à ta gauche, et doucement j'appliquerais mes mains bien à plat pour enduire tout ton corps de cette huile qui embaume. Les mains bien à plat, pour effacer les frôlements. Tous les frôlements. Les épaules, le dos, les reins, les fesses, les cuisses, les jambes, jusqu’aux pieds. Pour effacer chaque silence. Ajustements des peaux. Affirmation du geste. Synchronisation du désir. Des temps. Lentement.

Par de larges mouvements, j’étale l’onguent du plaisir. Lentement.  Assez d’huile pour que ton dos devienne luisant, radieux, tes fesses lumineuses, onctueuses, jusqu’à saturation. Lentement. Doucement. J'appuie de plus en plus ma caresse, faisant rouler ta peau sous mes doigts. Lentement, toujours lentement.

Je commence par ton cou, malaxant tes épaules, appuyant mes doigts le long de tes cervicales... les épaules, le gras de l'épaule, le long des bras…   Et ta peau, ta chair deviennent une pâte légère, souple, veloutée, tes muscle se relâchent un à un, comme si chaque fibre se séparait. D'une main appuyée et ferme je descends le long de ta colonne passant sur chaque vertèbre comme pour les décomposer, comme pour les épeler, et je laisse courir mon geste jusqu'à tes fesses, et je répète le mouvement longtemps, longtemps, toujours avec lenteur, en faisant rouler ta peau sous mes doigts. Tes omoplates, tes côtes, tes reins.... Litanie du désir. Ma caresse invente le temps de l’oubli… et à nouveau l'épaule, et le glissement vers tes fesses, et plus loin vers tes cuisses. C’est un mouvement sans fin, c’est des vagues de chair qui s'enroulent à la chair, c’est la marée qui vient, brassant ses galets, c’est lent, et lourd, ça décolle la chair de l'os, chaud et frais à la fois, c’est un délice qui s'étire dans la gravité et la répétition, et la lenteur et la répétition...

Mes mains glissent sur ton corps, les doigts bien écartés pour tenir plus de peau, plus de chair, plus de toi. C’est un lent roulis qui défait chaque attente, chaque impatience, chaque nœud de tristesse. Mes mains passent et repassent, lentes, appliquées, elles attendent l'abandon... ton dos, tes reins.

Tes fesses maintenant. Deux îles dans la marée des chairs, deux îles offertes aux mains qui les ravagent une à une, pétrissant leurs rondeurs, et mes pouces qui traquent la fatigue des siècles, mes pouces qui cherchent au plus profond, le dernier muscle, la dernière fibre, le dernier souvenir. Et tes fesses sont brassée une à une, ou les deux à la fois, et mes mains glissent le long de tes cuisses, jusqu'au mollet, jusqu'au pied, jusqu'au bout des orteils, chaque cuisse, chaque jambe, chaque pied, et remontent à l'envers des temps… tes jambes, tes cuisses.... tes fesses comme un port, un havre... qui épanouissent la caresse qui les brisent.... Et mes mains, inlassables pour débrider ta pudeur, qui remontent les temps perdus, les temps oubliés. Les jambes, les cuisses, les fesses, et mes doigts qui les desserrent, les séparent, pour dégager le sillon, pour découvrir ton sexe, ta petite rosette. Étirement des chairs pour apprivoiser l'intime, le secret, le caché. Et le glissement se fait plus intrépide, toujours lentement, et mes pouces qui cherchent le contact des lèvres de ton sexe, et mes doigts qui caressent la profondeur du sillon, et chaque doigt frôle ton anus, et les pouces qui lentement te pénètrent.... Et ma caresse huilée te fouille plus loin, lentement, durement… un lent va et vient.....

Tes fesses viennent désormais rechercher le mouvement et la profondeur du geste, elles commencent à rouler comme pour se mettre à l'unisson des caresses, et tes reins ondulent sous l'effet de la marée des chairs, comme un long désir qui se déploie, comme les pétales d'une fleur à la chaleur du printemps. Elles viennent bouleverser les rythmes, pour amplifier le temps et les gestes, et brusquement la lenteur se dénoue, se consume, là, dans l’instant, dans le renouvellement des sangs.

Et ta peau glisse, et mes doigts glissent cherchant à pénétrer plus loin ton sexe, à pénétrer plus loin ta rosette. Et tes cuisses s'écartent de plus en plus, pour offrir encore plus largement tes chairs les plus secrètes...Et tes fesses se soulèvent, se tendent, cherchant la rudesse de la pénétration... et la lenteur s’efface toujours plus, absorbée par la peau et le désir, et le feu des frottements. Le geste se métamorphose, et la chair s’enflamme, se traverse, et les mouvements s'exaspèrent, les vagues roulent de plus en plus vite, de plus en plus rapprochées, de plus en plus véhémentes et sauvages, comme une tempête longuement mûrit.

Et c’est une cascade sans fin qui va, qui vient, de plus en plus vite, de plus en plus loin, tes reins se tendent comme un appel, comme un cri, comme un râle.... Mes doigts te fouillent de plus en plus fort, brutalisant tes lèvres abandonnées au désir, tes chairs qui appellent mon sexe qui se dresse, là, vers ton sexe ouvert... Et les vagues de chair s’éclatent, s’élançant l’une vers l’autre pour des noces éclaboussantes et carnassières. Des gestes palpitants, tremblants, emportés, frénétiques. Puissance contre puissance. Désir contre désir. Sexe contre sexe. Extase contre extase. Et les souffles aux remous se mêlent, et les respirations s’essoufflent. Râle contre râle. 

Te pénétrer, c’est répondre à l'appel des dieux, c’est le miel et le sucre, le vertige et la profondeur du délire, le feu qui irradie sans le mal des brûlures, c’est la lumière qui passe dans le sang... Et nos chairs se tendent, se durcissent, se frottent, et nos corps tremblent, et nos corps soufflent, suent, se cognent, et c’est les sangs qui se mêlent, et c’est les jus qui s'embrasent, et les sexes suintent, coulent, ruissellent, exhalent la jouissance qui monte comme un ciel, comme un firmament. La jouissance qui déborde comme une onction sacrée, dans les tremblements, et les tressaillements, et les serrements des corps…
Et jouir c’est avaler un soleil par le ventre....

Et nous serions épuisés, silencieux...Et nous nous serions endormis dans les bras l'un de l'autre, dans la chaleur d'un désir bienveillant, souriant, et gracieux...

Franck

Posté par Franck Nicolas à 09:33 - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 1 février 2009

Lenteur....

On s'assoit pour retrouver la lenteur des temps. Alors on respire. On puise au plus profond de l'intérieur du corps. Comme vers un continent neuf qui sortirait des eaux brumeuses. La lenteur appelle l'immobile.

Car seul l'immobile nous rendra la mesure des actes. Tracera les contours de leur gravité. On ne sait les choses importantes que dans ce mouvement de ralentissement. On ne connaît les choses essentielles que dans l'immobilisation. La stase.

Le sens ne se révèle que dans l'atrophie du geste, dans l'engourdissement de la course. Dans l'agonie lente de l'impulsion. Alors on s'assoit, pour mourir un peu plus fort. Un peu plus sûrement. Un peu plus loin. Avec la lumière qui se dégage de la disparition des fièvres, des grouillements, des effervescences. On ne connaît le voyage qu'aux escales, on ne sait dire le désert qu'à l'ombre des oasis.

On s'assoit. On flotte. Lenteur épaisse des heures qui s'écoule en raclant la blancheur des os. Curetage patient de nos insomnies, de nos attentes, de nos désolements. Et le vertige. Et la peur qui s'insinue. Temps étrange et singulier de la lenteur, comme si brusquement il devenait important de prendre avec précaution la vie, et la mort qu'elle traîne dans son ombre, et le souffle. Retenue du mouvement. Comme l'on va pieds nus sur les rochers tranchants. Parcimonie pour échapper à l'écrasement. Et défroisser le temps qui reste, à cause du temps perdu. Défroisser les souvenirs à cause des oublis. Lisser avec obstination la page écrite de trop de mots, de trop d'espoir, de trop désirs inassouvis, de trop de manques. Et chaque instant un crépuscule.

Il y a dans la lenteur du temps cette chose impalpable qui va vers la transparence. Vers l'éclat. L'étincellement. Le reste improbable de l'usure. Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour. Comme le murmure accroît la puissance de la parole. Il y a dans ce ralentissement une dilatation de l'âme. A cause du poids, et de cette distance qui n'en fini plus pour atteindre l'immobilité fulgurante. L'irradiation.

Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour, comme cette caravane qui progresse dans les sables. Et plus le but approche, plus le pas ralenti. Lent cheminement de l'écorce qui rêve en secret au caillou.

On s'assoit. On laisse monter en soi l'océan vide des regards et des gestes. On élargit les bords du manque. On entre dans son corps, car il est temps d'habiter sa chair et d'ouvrir les bras à l'éternité. On s'assoit et on se laisse traverser par l'éclair d'une solitude grave et brillante. On s'assoit dans cette dévastation du temps inerte. On longe le gouffre de nos peurs. On parcourt encore une fois nos sentiers d'errances. Le souffle se ralenti. Tout est là, puisque rien ne tremble.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 16:28 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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