J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 26 février 2017

Ma bataille d'Eylau..... ( Requiem)

Je ne sais pas comment j’en suis arrivée à m’intéresser à la bataille d’Eylau. Hugo ? Balzac ? Léon Bloy ? Kauffmann ? Je n’ai rien d’un historien, et pas de gout particulier pour le premier Empire.
Quelque traine de cette bataille dans mon imaginaire. La neige peut-être.

 La bataille d’Eylau, fut plus qu’une bataille. Elle raconta autre chose qu’un simple évènement. Elle eut la force et le mystère d’un mythe. Elle appelle encore en nous d’étranges sensations, débordantes, et contrastées. Bataille extraordinaire et insolite, où le pire et le grandiose se côtoya dans ces brumes de la Prusse Orientale. Une bataille fracassante qui ne fut ni une vraie victoire ni une vraie défaite. Pourtant, comme seule et ultime certitude, elle fut une terrible boucherie.
Il neigeait… On ne peut s’empêcher de penser à Victor Hugo : L’Expiation ou Le Cimetière d’Eylau

Oui, il neigeait sur la plaine d’Eylau, une neige sans éclat, une neige lancinante qui épuisait l’âme et le regard. Il neigeait à l’intérieur des corps. Une neige fade, presque grise, qui effaçait l’horizon. Une neige sans espoir, sans avenir, décrochée du temps. Il neigeait sur cette plaine d’Eylau. Tout semblait indéfini, indéterminé, vague, comme un océan à la dérive. Tout ramenait à une immense fatigue. Et là, dans cet affaissement, s’affronterait deux armées. Deux blocs compacts. Un choc frontal. Il neigeait, il faisait un froid terrible, un froid qui prenait toute la place, qui saisissait les chairs et les os, un froid qui emportait toutes pensées, qui se fixait à la peur comme une bête enragée. Vorace.

Il neigeait sur la plaine d’Eylau, une neige laide qui déformait les perspectives, aplatissant encore plus définitivement les quelques mouvements du sol. Seule l’église surnageait comme un drôle de vaisseau, un navire sans équipage. Au pied de l’édifice, le cimetière, le fameux cimetière d’Eylau, grand drap tombé du ciel; défait par la langueur, l’ennui, le gel. Le cimetière d’Eylau, celui de l’oncle de Victor Hugo, le capitaine Hugo et de son petit tambour. Il fallait au grand homme de l’Empire, un grand poète, le plus grand.

Napoléon n’eut pas choisi Eylau, trop d’ombres planaient sur cette plaine, trop de pressentiments. Ses plans avaient été dévoilés aux Russes. Bennigsen, le Russe, voulait la confrontation, il y jouait des décorations, Napoléon y jouait l’Empire. Il eut fallu du temps, le Russe ne lui en laissa pas.

Ce qui nous reste d’Eylau c’est cet immense tableau d’Antoine-Jean Gros. Ce qui nous reste d’Eylau, en vérité, c’est un immense mystère. Quelque chose s’est passé ce jour-là, et quelque chose nous parle encore. Eylau est le nom de la menace. C’est le nom de toutes les menaces. C’est aussi le nom du chaos. Quelque chose du destin de l’homme fut écrit ce jour-là. La condition humaine est indécise, précaire, fragile. Nos pauvres victoires ont toujours le goût des défaites. Et si l’église comme un phare nous attire, il semble qu’elle soit restée bien vide cette église. Les âmes mortes d’Eylau n’ont pas eu à faire un long voyage ce jour-là. Le ciel leur était tombé dessus.
Pourtant un pâle soleil s’était levé au matin de ce 8 février 1807. Les batteries russes déclenchèrent leurs tirs au petit jour prenant de court la grande armée. Les canons français répliquèrent. Précis meurtriers. Et puis le temps s’est assombri. La neige. La neige tomba sur la plaine d’Eylau. Un immense voile, où les cieux et la fumée des canons mêlés, s’abatis sur le champ de bataille. Le Russe avait serré les rangs, supérieur en nombre il voulait effrayer. Comme une vague scélérate, les Russes avançaient, massifs, compacts, puis reculaient, puis avançaient.
Napoléon tentait de voir, mais la neige tombait et la mitraille roulait, les obus rebondissaient sur le sol gelé. Agir, manœuvrer. Il lança Augereau. Mais Augereau plia, Augereau cassa, l’artillerie russe n’en fit qu’une bouchée.

Certains évènements débordent de leur cadre ; leurs formes, leur sens appellent en nous un recueillement inattendu. Ils ont invinciblement la force d’un symbole, ils signifient au-delà d’eux-mêmes. Ils recèlent des secrets, des mystères diffus, comme un voile qu’il nous faudrait soulever avec précaution. Eylau appartient à ces événements. Eylau est plus qu’une bataille. Elle gît dans l’âme des hommes telle une leçon qu’il nous faudrait méditer.

Tout d’abord, rien n’est vraiment clair dans ce combat. On assiste tout au long de la journée à des mouvements erratiques décousus. Le sort se retourna plusieurs fois. Plusieurs fois tout put basculer. Seule l’obscurité apporta la victoire par défaut. La nuit tomba sur cette de neige rouge, sur les cris des mourants, sur l’immense boucherie et sur une infinie tristesse.

Au pied de l’église d’Eylau le petit tambour s’est tu. Brave tambour, toute la journée les pieds dans les morts tu frappas ta caisse, autour de toi les boulets russes écrasaient tes compagnons. Six heures, avait dit le colonel. Il faut tenir jusqu’à six heures. Tu avais faim et froid, mais tu tapais sur ton tambour. Dans le  cimetière d’Eylau vous n’étiez plus que trois vivants le soir venu. Les morts du jour se mêlaient aux morts d’antan, que les boulets russes déterraient. À six heures il ne restait plus qu’un seul et unique charnier, qu’un seul et immense mort qui couvrait les tombes éventrées, et tes derniers roulements de tambour. Brave petit tambour !

Tous furent vaillants. Tous eurent froid, faim. Tous furent épuisés, les Français comme les Russes. Et puis tous ces morts. Et ces blessés qui hurlaient dans la nuit. Tant de courage, de bravoure, pour tant de désespoir. Une journée, une seule journée que l’enfer ne reniera pas. Près de quinze mille morts.

À sept heures du matin quand tout commença par une pluie d’obus, le dispositif français n’était pas prêt. Il manquait Davout et Ney. Ney était encore loin. Soult tenait la gauche et une partie du centre avec Augereau. Napoléon était posté aux premières loges, le point le plus haut : l’église d’Eylau. Derrière lui la Grade. Mais que voir dans l’épaisse grisaille ? Un ciel trop bat, une neige trop grise, la brume à laquelle déjà la fumée des canons se mêlait.
Davout devait arriver, mais à sept heures il n’était pas là. Il y a sur cette plaine quelque chose d’infiniment étouffant, d’irrespirable, d’oppressant. Les Russes sont serrés, massifs, au risque d’exposer leurs ailes. Napoléon rechigne, Bennigsen lui force la main, il n’aime pas ça. Il ne dit rien. Il regarde la plaine, il cherche à décrypter le sens. Il prie en silence ses Dieux, la Providence : Davout, Ney. L’artillerie française riposte.
Folle journée que ce 8 février 1807. Rebondissement, coup de théâtre, jusqu’à la nuit tout restera indécis, confus, comme pris dans l’épaisseur du temps et du destin.
Vers neuf heures Bennigsen lace sa première attaque  sur la gauche des Français. Soult fait face et repousse les Russes. Sur la droite enfin Davout arrive et se met en place. Cela prend du temps, la manœuvre est complexe, l’enjeu est d’importance, si Ney arrive à temps l’étau français pourra se refermer. Il faut que Davout tienne, plus, il doit obliger le flanc gauche des Russes à reculer.

Napoléon observe, rien n’est vraiment lisible, le ciel tombe un peu plus, un peu plus épais. Il faut soulager Davout, alors il lance Augereau au centre. Couper les Russes en deux. C’est bien vu, mais risqué à la fois. Il faut gagner à cet endroit, à ce moment précis. Le centre français contre le centre russe, si Augereau gagne les Russes sont coupés en deux. Mais pour cela, il faut s’extraire de la ville d’Eylau et marcher droit devant. C’est alors que le ciel se crève, pour s’abattre sur le champ de bataille. La Neige. La neige à gros flocon qu’un vent rabattait sur la face du 7e corps d’Augereau. Une marche aveugle, sans point de repère, une marche devenue errante. Combien de temps cette neige et ce vent ? Assez pour désorienter les troupes d’Augereau qui infléchissent leur avancée pour se retrouver de flanc face à l’artillerie russe. La neige s’épuise. Les canons russes tirent. Deux divisions françaises sont anéanties. L’impensable est arrivé. En quelques minutes le centre français n’existe plus.
Bennigsen a désormais sa victoire au bout du canon. S’il gagne le centre français, Soult et Davout ne pourront résister. Ney n’est toujours pas là, et Lestocq le Prussien, allier de des russes, ne va tarder à surgir. C’est maintenant  que ça se joue. Droit sur l’église et le cimetière d’Eylau. Quatre mille Russes se ruent sur l’église. Tout va très vite, Napoléon est au pied du cimetière, il ne bouge pas. Les Russes sont à quelques mètres, s’ils capturent l’Empereur, s’en est fait de l’Empire. Jamais la menace ne fut si grande. Derrière l’empereur, la Garde. Il n’y a pas d’autre choix, alors Napoléon fait donner la Garde. C’est la première fois qu’il l’engage. Elle est son ultime rempart. Ainsi la vieille Garde s’ébranle, comme un immense corps qui se réveille, chasseurs et grenadiers comme un seul homme mettent les baïonnettes aux canons, ils ne tireront pas, ça sera au corps à corps, à l’ancienne, chair contre chair, sang contre sang, courage contre courage, folie contre folie. Le choc frontal des corps fut terrible. La Garde résiste, la Garde repousse les assauts russes.
Napoléon n’a plus de centre, Bennigsen le sait. Sur la droite Davout tient, mais les combats sont âpres, les pertes des deux côtés sont immenses.
Le centre français est vide. Bennigsen lance une attaque massive au centre. La bataille plie, comme un vieux vaisseau elle craque. Il faut agir. Agir vite. Il est aux alentours de midi. Napoléon demande à Murat de prendre avec lui toute la cavalerie disponible. « Eh bien ! Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » C’est le grand moment d’Eylau, celui qui marquera l’histoire. Quatre-vingts escadrons, près de douze mille cavaliers. Sans doute la plus grande charge de l’histoire. Il faut imaginer.
Une mer en furie. Il faut imaginer le fracas des sabots, il faut imaginer la terre qui tremble. Dragons et cuirassiers, c’est une grande marée qui s’avance.

sans-titre

Grouchy, d’Hautpoul, Klein, Milhaud, même Bessières et la cavalerie de la Garde, même les mamelouks, tous sont là, et Murat devant. Le choc est terrible. Les russes sont courageux, ils tiennent, mais sont débordés, enfoncés. L’attaque de Bennigsen est stoppée nette. Pourtant rien n’est encore décisif. À nouveau les pertes sont considérables. L’incessant flux et reflux des vagues de la cavalerie, éreinte, fend, disloque, au prix d’effroyables pertes. Les hommes et les chevaux s’effondrent morts ou blessés, la plaine d’Eylau brusquement devient rouge. Les cadavres s’empilent, chaque nouvelle vague piétine les morts et les blessés de la  précédente. C’est un spectacle monstrueux qui effare, sidère. Quel tonnerre !
Sur la droite les combats font rage, mais Davout résiste.
Vers quatorze heures trente, le pire à été évité. La remontée vers le nord de Davout fragilise Bennigsen, qui risque le contournement. C’est à ce moment-là que Bennigsen disparaît. Pendant plus d’une heure, le généralissime russe n’est plus là. Évidemment cette absence incongrue crée un flottement chez les Russes. Où est Bennigsen ? Il est parti en personne à la rencontre de Lestocq. Il est parti et il s’est perdu dans les bois alentour. Impensable !
Lestocq, le prussien avec ses dix mille hommes, qui, poursuivi par Ney, lui a échappé. À quinze heures il arrive par le nord-ouest en vue de la bataille. Une nouvelle fois celle-ci peut plier en faveur des Russes. Bennigsen retrouvé, envoie Lestocq sur l’extrême droite française, face à Davout.
Seize heures, nouveau rebondissement, Ney se présente sur les arrières de Lestocq. Enfin Ney.
Bennigsen comprend immédiatement. L’arrivée de Ney change la donne, dans une heure il sera à pied d’œuvre. Si Davout tient, la tenaille va se refermer. Davout est toujours là, devant Lestocq.
Le soir tombe, les deux armées sont épuisées.
Rien ne fut net dans cette journée, à part le froid, à part les morts, à part cette plaine rougie, à part les cris. Dans la nuit les feux s’allument. Napoléon les observe dans la plaine d’Eylau. Ce qui aurait pu être des étoiles ressemblait en ce soir de bataille à des cierges mortuaires. Vers vingt-deux heures, il comprit que Bennigsen se repliait. Lui, il reste. Il sera donc le vainqueur. Singulière victoire. Les Français restent maîtres du champ de bataille. Mais chacun sait déjà que plus rien ne sera comme avant. Quelque chose s’est passé ce 8 février 1807 à Eylau.

La nuit fut si longue à Eylau. Les grognards ne firent aucun rêve cette nuit-là. Aux cris des mourants succédaient le silence des morts. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là ? Une charge de cavalerie ? Un petit tambour infatigable et courageux ? Il a neigé ce jour-là sur Eylau. Comme désormais il neige dans nos âmes.
L’empire vacilla,
Le siècle bascula.
Certes il eut Friedland, mais les temps sombres s’annonçaient
Des temps sans dieux, voués à la barbarie.

 

 

Franck

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dimanche 19 février 2017

Je sais des plaines froides....

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent, saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre, préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages, et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards, cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes.
Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements, célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

J'ai souvent cherché la musique dans ces landes fracassées de vents, je crois qu'il n'y en a pas d'audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, de ces contrées, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défaits de tout. Des lieux qui préparent, ou qui prolongent. Qui exigent avant, qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée, elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité, de la simplification, de la première perfection, et de la dernière.

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbre, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue, rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitudes graves, suffoquant sous la vapeur compacte des brouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang gelé, ces absences, et ce vent qui m'observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres, et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui gratte la glace, et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

Franck

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samedi 11 février 2017

Vacillant...

Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop-plein et le trop vide. J'ai quitté chaque être, chaque chose, chaque lieu. J'ai quitté ma maison, mes ancêtres, ma mémoire, j'ai laissé derrière moi les aubes blanches et leurs promesses, j'ai ouvert des portes et franchi des seuils de chagrins, j'ai déplié un à un chaque souvenir, j'ai prononcé tous les mots pour me défaire des paroles vaines. J'ai déshabillé chacun de mes désirs. J'ai abandonné toutes mes richesses d'or et de pierres. J'ai oublié toutes les grandes pensées, toutes les morales, toutes les fois, j'ai renoncé à tous les dieux. J'ai rompu tous mes liens, répudié toutes mes épouses. J'ai parcouru les chemins les plus pauvres, traversé les landes amères, les déserts lumineux, j'ai grimpé sur les sommets les plus hauts, habité les grottes les plus profondes. J'ai eu soif. J'ai eu faim. J'ai eu peur. J'ai débarrassé mon sommeil de tous les rêves. J'ai attendu, jusqu'à ce que l'attente se lasse et se décompose. J'ai même aimé jusqu'à la douleur. J'ai agrandi l'univers pour y loger de plus grands désespoirs, j'ai inventé des océans violents pour être sûr de mes naufrages. Je me suis vêtu de silences et d'ombres. J'ai même connu l'ivresse et ce qu'il y a après l'ivresse. J'ai épuisé mon sang et ce qui reste après le sang. Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop-plein et le trop vide. Entre la pesanteur et la grâce. Car il nous faudra choisir entre les tremblements et les frissons. Et n'être qu'un souffle vacillant.

Franck.

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dimanche 5 février 2017

De l'infime à la bonté... (largo)

Il lui fallut beaucoup de silence, puis après, beaucoup de distance. Car il ne s’agit
pas de voir, mais d’éclairer. Il lui fallut un long temps, une vie entière,
pour apprendre ce mouvement sobre et grave de la bonté, qui va de l'un à l'un.
Ce mouvement qui découvre dans son souffle, dans une arabesque, une forme
acceptable d'humanité...
...du plus fragile au plus faible...
avec l'infime en partage, qui va de l'un à l'un...

Franck

 

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dimanche 8 janvier 2017

Pesanteur et grâce... (sérénade)

Dissonance. Souvent, trop souvent la lumière du jour m’écorche en frottant ma peau. Mes gestes sont noués. Ils manquent d'élan, de souplesse, comme noués ou pris dans l'étau d'une drôle de fatalité. Pour avoir accès au geste léger, il faudrait se quitter. Mais il y a une épaisseur invincible. La profondeur d'une ombre collante, grasse, visqueuse.
Je cherche le mouvement. Celui de l'arbre. Floraison de puissance calme. Je ne suis qu'une racine noyée de terre.
Je cherche le mouvement. L'allègement d'un élan pur. Net. Clair. Chantant. Vaincre le paradoxe, car il faut s'absenter de soi pour être présent. Là. Tout entier fait d'accueil et de don. Juste là, posé sur le fil, léger, dansant. Mon geste est pris dans la rigueur d'une saison perdue. Mon mouvement à froid. Pris dans la glace du silence, d’une parole empêchée. Parole de terre noire, austère, glaciale. Impossible germination. Essor vaincu. Défait. Grouillance obscure.
Fermentation acide d'une parole stagnante. Une vase filandreuse, puante. Mon geste est dans l'enfouissement, dans la consistance de son retrait, de son en deçà. Comme si le corps ne portait plus la parole, avec la sensation d'une chute lourde, sans grâce, l’impression d'une déchéance, une déliquescence qui n'en finit pas.

Elle s'appelait Fleur. Quelques étoiles nous ont rassemblés, l'espace d'un passage de comète. L'espace d'une sonate ou d’une sérénade. Elle avançait dans la vie avec un grand regard effarée. Un visage de lune inquiète, d'une beauté fragile, de ces beautés que l'on n'ose déranger. Comme si elle nous venait d'un autre monde, d'un autre mystère. Grande, mince, des gestes lents et gracieux, toujours à la recherche d'une harmonie secrète, d'une perfection étrange. Grande, mince toujours vêtue de noir, ce qui faisait ressortir la blancheur de sa peau, et la lumière de ses yeux étonnés. Quand elle posait sa main sur mon bras, j'avais l'impression d'une chaleur diffuse, d'un frisson soyeux comme si un moineau au cœur battant était là, à portée de souffle. Délicate élégance de l'âme incarnée. Noce de la pudeur, de la grâce, de l'émotion, du désir désarmé de ses violences.
Elle habitait la rue du Mont Cenis dans une petite chambre cachée sous les combles où elle récitait ses rôles. Comédienne. Jeune comédienne, qui cherchait son souffle dans le verbe, qui cherchait son corps dans des morceaux de paroles, qui habillait la vie de mots, de poésie, raccommodant chaque jour la dissonance des heures avec son violon. Surtout cette sérénade de Schubert. Fleur, c'était son nom, j’aimais prononcer son nom : Fleur, Fleur, un ornement sacré de la voix. Ce qui touchait en premier c'était sa légèreté, puis juste derrière, son inquiétude, une sorte de désarroi sans lourdeur, comme si elle était perdue, ici, sur une terre incompréhensible. Seulement perdue. Je ne lui ai jamais connu de tristesse, elle marchait sur son fil, elle dansait sur son fil ; le soir elle sortait son violon pour jouer Schubert ou Vivaldi.
Il faut imaginer la scène : la petite chambre, la pénombre d'un soir d'été, par le velux ouvert une sereine fraîcheur, sur le bord de son petit bureau une bougie allumée, et elle, droite, simplement vêtue d'une chemise rouge sombre, une chemise d'homme qu'elle portait déboutonnée, les manches relevées, avec ses longs cheveux noirs défaits. Elle inclinait doucement la tête, glissait l'instrument au creux de son épaule, posait sa joue sur le bois brillant du violon, comme pour un baiser, comme pour une tendresse, comme elle aurait fait sur la peau d'un amour. L'étroitesse de la pièce la rendait encore plus grande, encore plus droite. Pénombre grandissante dans cette lumière orangée, ensanglantée du rouge de sa chemise ouverte. Et son corps nu. Blancheur palie. Droite sortie directement d'un mystère, d'une légende. Sorti d'un rêve. Elle posait avec lenteur l'archet sur les cordes, alors la chambre était envahie d'ombres dansantes. Instants singuliers. Fleur jouait Schubert, presque nue, presque immortelle. Et le jour fléchissait encore, comme pour rendre grâce, ou pour la protéger un peu plus, et le violon appelait une à une chaque étoile. Fleur appelait la nuit, la nuit des premiers temps, la nuit prodigieuse, saisissante des premiers temps. Et la nuit lui répondait. Et la nudité de son corps s'estompait peu à peu emportée par chaque note. Alors Fleur appartenait à la nuit, la flamme vacillante dansait, cherchant l'accord avec les sons du violon. Nuit ruisselante de chaleur musicale, d'émotion traversée, feuilletée note à note, comme si à cet endroit du monde, dans ce temps précis, une source naissait, répandant son eau lustrale, comme si un trou de lumière perçait le néant. Fleur savait remettre en ordre le monde, elle harmonisait ici, ce que d'autres défaisaient plus loin. Car Fleur n'avait pas de lassitude, le mouvement de son geste sortait de son long corps nu, comme la houle nous arrive l'été, de ces grands champs de blé brassés par une brise amoureuse. Elle inventait le geste pur, elle inventait la nuit, elle inventait l'impossible temps de la présence révélée.
Il y a dans le jeu de l'ombre et de la musique un accord particulier, comme si du vivant cherchait du vivant, comme si nos égarements trouvaient enfin leur issue. L'amour se dresse dans l'ombre, dans les alvéoles d’or que sèment les notes d'une sérénade de Schubert à l'approche de la nuit.

Fleur a posé son violon. Fleur s'est allongée sur le lit, j'ai simplement placé mes mains sur son ventre, j'ai simplement baisé ses seins, j'ai simplement goutté sur ses lèvres la saveur de la nuit, j'ai simplement caressé le long silence qui recouvrait son corps, j'ai simplement enfoui ma figure dans sa chevelure, j'ai simplement entendu son cœur battre, j'ai simplement senti dans mon cou son souffle mêlé de notes insolites...

Fleur parcourait la vie avec l'élégance rare des funambules. La pièce qu'elle répétait l'accaparait beaucoup. « La valse des hasards », elle y jouait une morte si vivante, en prise avec un ange si facétieux. Jouer, pour elle, c'était d'abord se battre avec son corps, c'était trouver le geste, le mouvement. Chercher dans le mot, sa chair, le mouvement juste, celui qui fait tinter le ciel. Jouer c'était surtout chercher la voix, celle qui va dire le corps, c'était chercher le souffle qui porterait le geste.

Fleur s'épuisait dans cette descente joyeuse dans l’abîme des mots. Jouer c'était devenir un arbre dans sa croissance, dans ses fruits à venir, dans ses craquements, dans son élancement solitaire, son bruissement généreux. Jouer c'était aussi arracher le trop-plein, évider le surplus, sabrer dans la chair des faiblesses, tarauder les peurs, les entraves. Jouer c'était accepter de vivre dans le pli du texte, à la jointure du vide laissé par un rêve effondré sur lui-même.
Chaque jour Fleur partait au plus loin d'elle, elle quittait tout, laissant tout ouvert. Quelle exaltation dans cette perte ! Il y avait du ravissement, de la jouissance, dans cet abandon. Chaque jour elle partait sur son fil tendu au-dessus des gouffres d'insignifiance. D'un pas de danse. Ivresse du vertige. Chaque jour elle accordait un peu plus sa chair à la chair du texte, chaque jour elle inventait le geste qui devrait naître plus tard. Chaque jour elle inventait l'enfance, la présence pure, innocente, avec cet arbre qui la traversait.          

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Le mouvement de Fleur lorsqu'elle jouait Schubert nue, dans l'ombre envahissante d'une nuit d'été.

Ce matin j'ai reçu un texto de Fleur : « Cher Franck ! J'ai pensé fort à toi, hier. Alors il n'est pas trop tard pour te souhaiter une heureuse et tendre année. J'espère que les fenêtres de ton âme
vont s'ouvrir pour mieux te sourire et guider tes pas vers le chemin de la quiétude et de la félicité. Fleur.»

Fleur, si tu savais comme je suis loin de cette quiétude, si tu savais combien Schubert me manque. Si tu savais mon écrasement à chaque texte, l'harassement qui s'en suit. Si tu savais comme chacun de tes gestes peuple encore ma mémoire, si tu savais ma maladresse sur le fil tendu, ma marche toujours hésitante, cette vie qui s'effrite, et cet arbre mort qui me troue les entrailles.

L'amour échappait à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairaient. Il nous fallait cette ignorance de nous-mêmes. Comme si les paroles pouvaient chasser sa présence ; l'effrayer. Il fallait n'en rien dire, de l’amour. Seulement délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour nous préserver de l'incommensurable banalité des jours.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je la voyais traverser du petit studio, et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux réalités. Et que de la voir, elle, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Infiniment troublante.
Et parfois nos visages se rapprochaient. Nous fermions les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois elle passait sa main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Éteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux nous aurait annulés, effacés, anéantis.

Alors nous restions dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vague en vague, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.
Elle brodait des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Et nous étions dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavouable. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Œdipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanité.

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

Nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours de nuit, dans le silence, le dénuement d'une saison morte ou perdue. De nuit. Toujours de nuit. Et nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Et nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. Et l'oubli nous menace et embrase nos peurs dans l'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révélerait, nous détruisant en même temps.
La première nuit.
Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous-mêmes. Tenter à nouveau de remonter le fleuve de nos générations.

Car nos corps démentaient nos silences. Car nos corps déniaient nos souffrances.

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Ce tintement des cieux. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Juste un violon. Et la danse. Traverser la lumière en son point de tremblement. Un mouvement qui partirait à sa propre rencontre, qui se délivrerait, qui se dénuderait, qui s'inventerait au moment de se faire.

Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Épuiser la langueur, fille de nos peurs. Recommencer à aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Et l'amour se dérobait à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Infiniment tremblants.

Franck

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dimanche 1 janvier 2017

écart...

Depuis toujours nous savons que l’on ne dit pas ce que l’on dit, qu’on ne fait pas ce que l’on fait, qu’on ne voit pas ce que l’on voit. Écrire est dans cet écart de la signification. Le rêve insensé d’une réconciliation du sens impossible à saisir.

Franck

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A rebours.... (ostinato)

Ce que je suis appelle ce qui me manque, et a la forme de mon oubli.
Se souvenir est impossible. Je suis fait d’une absence, d’une nuit, d’un souvenir perdu.

Nous marchons à rebours, et nous ne le savons pas.

Franck

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samedi 31 décembre 2016

Pas à pas pas jusqu'au dernier...*

La bonté sera mon ultime courage.
Mon ultime défi.

Ne pas croire que la bonté nous arrive en premier, avec l’aisance d’une naissance, ou d’un printemps.
La bonté qui précède est sans saveur, elle n’a rien traversé qu’elle-même, elle n’a d’autre issue qu’elle-même, comment pourrait-elle rivaliser avec la bonté d’après, celle qui succède, celle qui se dérobe, celle qui aura traversée tant de nuit, tant de silence ?

La bonté redoutable est bien la dernière porte, celle qui ouvre sur les grandes moissons de l’âme et ciel.

La bonté est un achèvement, déjà un au-delà.

Car avant il nous faudra bien traverser l’effroyable de nos vies, de nos gestes, de nos pensées, de nos faiblesses. Il nous faudra bien traverser l’océan avant de devenir l’océan, et aller si loin avant d’aller profond.

L’écume des vagues ne dit rien des masses lourdes et insondables des abîmes océaniques. Ne confondez jamais la gentillesse et la bonté. La gentillesse restera toujours une complaisance, au pire, envers soi-même. Mais la bonté exigera un dépouillement absolu et violent.

La bonté nous vient d’une sauvagerie vaincue, enfin désarmée. Elle nous vient d’un épuisement du rouge du sang. C’est un feu au creux de l’océan.

Il me faudra bien du courage pour l’accueillir.

Car c’est un long voyage, une longue traversée. Il faut bien du courage pour arriver, pour aboutir, pour achever, pour supporter la longueur des temps, les errances, les égarements, les colères.

Il faudra bien du courage pour accomplir et pour aimer enfin.
Et brûler, brûler infiniment.

Franck.

* Titre emprunté à Louis-René Des Forêts

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vendredi 30 décembre 2016

L'éternel voyage...

Ce qui fait le voyage, le vrai voyage, c’est qu’il n’y a pas d’itinéraire, pas de retour. Le voyage est sans savoir, il se déploie et se défait dans le même pas, dans le même souffle.

Ce qui nous fascine dans la caravane du désert, ce qui nous saisit à la vue de ces caravaniers, c’est la lenteur de leur pas. Le pas glissant des chameaux, le pas patient du désert. Le caravanier ne va jamais nulle part, il ne fait que revenir. Lorsqu’on les voit au loin, ils reviennent, ils ne cessent de revenir, depuis toute éternité ils sont sur le retour, c’est cela qui fait l’étrangeté et la beauté du pas des caravaniers. Ils ne vont jamais nulle part, ils reviennent, avec lenteur et détermination, dans un silence de deuil, comme si le retour annonçait déjà la fin, comme si revenir était ne pas mourir, comme si revenir était la forme de la résurrection ultime.

Le temps est à l’image des caravaniers du désert, le futur est un passé jamais atteint, un passé toujours défait, nous revenons, nous ne cessons de revenir, de revenir infiniment.

Nous allons sans cesse tout au long de notre vie, comme un fleuve qui va vers la mort, nous allons devant nous, plus large et plus puissant toujours, mais toujours revenant, toujours renaissant.

Le voyageur est déjà une âme qui revient. Il n’y a pas d’avancée sans retour. Dans tout voyage une mort sommeille, sans cette mort pas de retour possible à la vie, sans cette mort, point d’éternité.

Franck

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jeudi 15 décembre 2016

Déluge...

Il y a toujours eu la mer, et le mouvement, et le souffle, et le regard qui s'abîme. Dans la contemplation des flots il y a le souvenir d'un déluge, d'un engloutissement, d'une catastrophe incommensurable. La mer nous menace toujours d'un trop long silence, d'une trop longue absence, et d'une mémoire tragique. Quand elle monte ses marées, quand elle revient vers nous, c'est pour nous désigner, c'est nos plaintes qu'on entend, dans les vagues qui meurent à nos pieds, elles redisent sans cesse le châtiment toujours possible, et que les dieux ne sont pas indulgents. Puis, lorsque la mer reflux, elle emporte avec elle nos lambeaux de vie défaite. Nos paroles s'ensevelissent, nos rêves se décomposent, il nous reste alors l'oubli comme seule  innocence, et l'ennui comme seule liturgie. Avec le reflux revient la nuit.

Nous n'écrivons jamais nos pensées, il y a si peu d'idées, si peu de pensées... nous écrivons nos peurs, et cette mémoire, et ce déluge d'avant. Écrire c'est faire pénitence d'un drame crépusculaire qui nous a précédé, et dont nous ne savons rien. Écrire c'est entendre l'océan traverser nos âmes, et unir un cri au lent mouvement des flots qui agitent nos chairs inquiètes. La mémoire de l'écrire nous menace toujours d'un trop long silence, d'une trop longue absence, et d'un déluge, d'un engloutissement, d'une catastrophe incommensurable. Écrire, c'est dire l'exil qui nous guette, et les tempêtes, et les vagues, et les cieux qui s'y noient.....

Franck

Posté par Franck Nicolas à 17:30 - Commentaires [2] - Permalien [#]