J'irai marcher par-delà les nuages

vendredi 26 mai 2017

- 49 - De grandes flaques...

On ne guérit pas de la disgrâce. Car c’est la maladie de la séparation, du désaccord. L’impossible retour à l’intérieur de son corps. Il y a dans la disgrâce l’irréparable détachement des temps, l’irréconciliable mouvement des chairs. La disgrâce tue l’attente plus surement que l’exil. Quelque chose nous quitte. Quelque chose de nous ne veut plus de nous. Il y a en soi des flaques d’absence, de grands marais aux boues sombres, et odorantes. La disgrâce est le mal qui atteint le silence au cœur de ses vibrations, au cœur de ses consonances. À la place, une irrémédiable immobilité. Vacuité de l’oubli. L’inespéré est l’ordre des choses. Ainsi, le fil des jours. Ainsi, la mort inatteignable. Un rendez-vous toujours manqué. Trop tard. C’est le nom de la disgrâce.

Franck.

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La chair de l'écriture

La chair de l'écriture

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jeudi 25 mai 2017

- 48 - Où vont nos mots ?...

Où vont nos mots une fois qu’ils sont prononcés ? Où vont tous ses mots écrits ? Y a-t-il un fleuve qui les récupère et les charrie ? Y a-t-il une mer qui les attend ? Continuent-ils à vivre ? Est-ce que des choses de nous y demeurent accrochées ? Où va cette chair arrachée ? C’est quoi leur destin ? C’est quoi leur chemin ? Font-ils l’humus de la terre pour nourrir les chênes à venir ? Font-ils le poids des épis chargés de grains, l’été ? Deviennent-ils les nuages, les orages ? Sont-ils le vent, les tempêtes ? Est-ce eux qui peuplent les déserts ? Est-ce que les poèmes deviennent des étoiles ? Ou bien les rimes s’enrouent-elles aux vagues de l’océan ? Font-ils la glace de la banquise ? Est-ce nos mots défunts qui suspendent, un instant, le jeu d’un enfant rêveur ?
Où vont nos mots ? Où vont nos paroles, et nos pleurs ? Où allons-nous avec ces mots qui meurent ? Est-ce qu’ils meurent vraiment ? Est-ce qu’ils souffrent en mourant ? Qui les accompagne lorsqu’ils s’épuisent ainsi ? C’est quoi le dernier souffle d’un mot qui meurt ? Y a-t-il un paradis des mots, ou un enfer ? Y a-t-il un grand lieu du ciel qui sert de bibliothèque aux anges ? Sont-ils poussière ? Sable ? Sont-ils invisibles ? Est-ce que les oiseaux les picorent pour en faire leurs chants ? Est-ce qu’ils sont la couleur des peintres ?
Ou ne sont-ils rien ? Rien que les restes absents, désormais silencieux, de notre vanité.
S’éteignent-ils comme des flammes trop vite consumées ?
Est-ce leur seul avenir que de n’être plus sitôt après avoir été ? Moins qu’une rose, moins qu’un papillon. Rien ! À peine une trace, presque moins qu’un souvenir. Moins qu’une bulle de savon, bien moins que la fumée d’une cigarette.
Sans doute, est-ce mieux ainsi. Tous ne sont pas grands. Tous ne sont pas beaux. Souvent, le mensonge, et la trahison les accompagnent. Même si les prières en font naitre quelques-uns d’invincibles, la haine, et la bêtise en profèrent bien davantage.
En fait, nos mots résident dans le prochain qui n’est pas encore là. Celui que l’on dit s’éclipse, et meurt pour faire la place au suivant. Écrire, c’est se donner la chance de l’après, de l’encore, du prochain. Du toujours. Alors cette vacuité appelle l’infini. Écrire anticipe l’espace, et le temps. En inventant le lieu de nos prochains pas. Ils sont le pas avant le pas. L’acte avant l’acte. Les mots, nos mots, créent du vide, du rien. C’est là que l’on habite, c’est là notre plus belle demeure.
Mon dieu, pourriez-vous me donner la force pour agrandir ce rien si essentiel à mon air, si essentiel à mon chant. Mon chant n’est rien, mais il supporte l’incommensurable de ma vie. Ce vide n’est rien, mais il a la puissance des siècles.
Nos mots appellent, crient, mais s’oblitèrent dans l’instant de l’appel ou du cri. Ils n’ont eu que le temps de pactiser avec la lumière du jour pour nous permettre d’attendre le soir. Si nos mots sont crépuscule,  nous en sommes l’autre versant :l’aube, toujours… toujours… toujours… comme un début d’éternité.

Franck.

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mardi 23 mai 2017

- 47 - Aller au bout de la jetée...

Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands évènements sont si rares. Il y a tant d’heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Tant de faiblesse et de lâcheté. Un immense gruyère où ne subsistent que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d’eux-mêmes.
Chaque heure se tisse dans la banalité, l’imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte, le manque, et l’infinie tristesse des flots qui s’écoulent.
Car ce qui compose nos vies, c’est le malentendu, c’est l’espérance désenchantée, ce sont tous ces culs-de-sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C’est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n’a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible, et au bout de tout à se lamenter, ou à se taire. Mais continuer.
User jusqu’au bout la comédie de l’espèce.
Alors, c’est là au cœur de cette piètre et médiocre tragédie, c’est là, dans notre dénuement, notre déficience, dans cette langueur, là, au point d’orgue de notre irrésolution, que l’écriture déploie sa palette la plus tremblante.
Car l’écriture nous vient d’abord d’un creux, d’une insuffisance, de l’hémorragie qui s’ensuit, d’une rareté, d’un déficit.
Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l’être, en nous, s’abandonne, et se perd.
Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s’arrête, et que l’océan est ici, devant, démesuré, terrifiant, que tout en nous se projette vers l’infini. L’écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l’immensité. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite, et quelques notes de musique dans la main gauche.
Pour écrire, il ne faut rien puisque l’écriture vient de là. Puisqu’elle y retournera. Il ne faut rien sinon se quitter.
L’essentiel de nos vies se construit à l’insu de nos envies, à l’insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l’unique possible. La faille qui recueille l’encre, l’encre des mots de l’écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernières exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges.
Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l’agonie de nos jours, affronter à chaque texte l’effrayante nécessité de disparaitre. À chaque fois plus loin. À chaque fois plus profond. À chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu’aux dernières chairs. Jusqu’au dernier sang.
Car l’écriture, c’est bien déterrer des ciels vacillants d’étoiles en réveillant les gisants, c’est bien ce creusement de l’ombre avec toujours cette avancée sur le fil comme une entrée dans la cathédrale : de l’arche à l’autel, du soleil au fanal, tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l’aube, des secrets au mystère. Accepter l’envoutement. L’appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Puis infiniment recommencer jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de nous. C’est bien cela, n’est-ce pas ? C’est bien cette folie ? C’est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face au néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N’avoir rien que sa langue, rien que des mots, rien qu’une musique. Rien d’autre. Avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder et les excéder. C’est bien cela, n’est-ce pas ? Dites-moi que c’est bien cela, parce que sinon il faudra que je brule chaque mot prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien.
Si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j’aie la force de m’y clouer. Si la pauvreté de nos vies n’est pas assez cher payée pour le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte, et l’incendier jusqu’à nos plus intimes paroles. Si consentir n’est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.
Puisque pour signifier, j’ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j’ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasié à tous les seins, que j’ai dormi sur tous les ventres, que j’ai caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j’aurais pu être roi, puisque j’ai tenu des étoiles au creux de mes mains, puisque j’ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, tous les reniements, puisque j’ai été courageux et veule, puisque de tout cela, il n’en reste que les cendres. Que demain le vent les effacera ! Qu’au bout de tout, rien ne fut signifié !
Alors…
Alors, en attendant la révélation de la fin des temps, le dévoilement des limbes, il faut bien continuer d’arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, à élargir la faille, à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l’équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c’est cela qui nous reste, puisque c’est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n’ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n’ai qu’une ombrelle de désir dans la main droite, quelques notes de musique dans la main gauche.
Alors…
Alors, il ne me reste que l’incendie des mots, la brulure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l’endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile, le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l’instant du mot. Alors, il me faudra rassembler toutes les forces de l’amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l’immensité. Au plus nu. Au plus près de l’étoile. Au plus près du désespoir.
L’inouï. Absolument.

Franck.

 

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lundi 22 mai 2017

- 46 - Il n'y a plus de lieu...

L’écriture est l’autre nom de la mort.
Vivre, c’est se savoir mourant. Écrire, c’est l’être déjà.
Je relis mes derniers textes, avec une sensation d’accablement. Écrire sur l’écriture. Comme une mise en abime dérisoire. Vaine. Le signe, comme s’il en fallait un supplémentaire, qu’il n’y a plus de lieu d’écriture. Comme si j’accompagnais un mouvement de déclin, qui dépasse ma personne, mon geste, ne faisant de moi que le symptôme d’un temps défait, d’une époque où le livre a fini d’épuiser la langue.
Nous sommes d’un temps de bruit, où la nuit n’est jamais vraiment la nuit, nous sommes d’un temps de vacarme fracassé d’images, comme si l’envahissement des sens défaisait notre humanité, nous sommes d’un temps sans peur. Nous sommes pris dans l’ivresse des jours. Nous sommes d’un temps sans épaisseur. Nous sommes d’un monde éviscéré, comme curé, vidé, de sa substance.
Nous venons d’un temps où les mots, ou la langue, racontaient l’excellence et la singularité d’une humanité. Dans la langue s’exprimait la lumière de chacun, les livres étaient objets de culte mémoriel, sacré, ils portaient en eux la voix des siècles passés et à venir…
En perdant les lieux, nous perdons le regard, en perdant le regard, nous perdons la voix, en perdant la voix, nous perdons la grâce… Écrire ne peut dire que la défaite de l’écriture, sous peine de complicité. Écrire n’apparait que dans une sorte de renoncement, dans un refus orgueilleux, solitaire et vaincu.
Aujourd’hui chacun de nos sens est submergé, saturé.
Les voix sont désormais muettes à force de n’être plus silencieuses.
Le livre ne dit plus nos destins singuliers, mais la vague ininterrompue et monstrueuse des faits-divers indécents.
Un univers envahi d’histoires, où raconter n’a plus de sens, comme si le roman, dans sa profusion, était condamné à ne plus rien signifier, déserté qu’il est par les voix devenues inaudibles… Les personnages… La psychologie… L’action… Il n’y a plus d’espace, plus de lieu : le cinéma, la psychanalyse ont tout dévoré. Quant à l’action ? Plus aucun destin ne la porte sinon l’air du temps et les mouvements erratiques d’une histoire envahissante servie à heures régulières dans un flot d’images sordides, de bruits, qui sont devenues incompréhensibles, inassimilables, jusqu’à l’écœurement.
Nos indignations successives, multipliées à l’infini, parcellisées, sont encore une façon d’échapper, par de multiples révoltes inabouties, à la seule qui vaille, qui donne à l’homme sa face tragique, sa beauté, celle de la mort.
Il n’est plus temps de dire nos détestations ou nos adorations. Écrire, c’est entrer dans un lieu où rien du monde n’est dit, où le « je » s’effrite comme une ruine des temps passés, où il ne reste que la trame osseuse du désespoir. Écrire, c’est éteindre chaque lumière, afin que la nuit revienne, dans l’impossible silence.
Alors, il nous faut accueillir la malédiction, l’épouvante, et l’effroi, dans ce qui nous reste de joie. La joie invincible de l’enfant, faite d’éclats de lumière, joie de l’innocence de la lumière qui ne sait pas qu’elle éclaire, qui brille simplement, parce qu’elle ne sait que briller, comme le feu dans l’instant de la flamme.

Franck.

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dimanche 21 mai 2017

- 45 - Du déssaisissement...

Car l’écriture ne nous appartient pas. Posée ici, elle est vouée à l’errance. C’est une mendiante vêtue de sa seule pauvreté. Elle est un enfant qui vous quitte. Elle n’a nul lieu, nulle direction. Elle est à peine un bouchon dans l’océan. Posée ici, elle appartient au hasard. Elle ne reviendra jamais frapper à votre porte. Elle demeure vouée à l’errance à la recherche d’autres solitudes, jusqu’à la cendre de la cendre.
Le destin du texte, c’est la perte, c’est la désolation, c’est la mendicité. Le texte voyage entre deux absences. Un peu comme l’amour. Il erre entre deux solitudes. Un peu comme l’amour. Le voile qui le couvre, c’est la mort qui rôde. Comme un feu qui s’étouffe par manque de souffle. Par négligence. Par abandon. Le texte posé ici est le nom même de l’errance, de la perte, du manque sacré. De l’attente souveraine.
Le texte, une fois écrit, i est un désert qui ressuscite à chaque caravane qui le traverse. Il est passage, il est franchissement.
Écoulement sans fin de la fin.
Une fois écrit, le texte n’a plus de forme, ou alors il les a toutes, il est prêt à suivre n’importe qui, n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle bouche. Il a la forme d’un autre, d’un inconnu, d’une absente. Et à chaque rencontre, il offre sa gorge, son ventre pour se faire pénétrer d’une solitude nouvelle.
Le texte, une fois écrit, se joue des présences. Il vient de l’ombre. Il y retournera. Il tient la mort par les deux bouts. Pourtant, il n’est rien, sinon la forme la plus achevée du vide. Car sa puissance est celle d’un fil de soie tendu entre deux planètes. C’est un vagabond entre deux exils. Il mendie la solitude, et le manque, puisque c’est sa seule nourriture. Puisqu’il vient de là, puisqu’il y retournera. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. La désappartenance. Le dessaisissement.
Aux noces du texte, il n’y a pas d’invité, ce sont des noces furtives, puisqu’elles sont dérobées au hasard, à la fatalité. Noces de l’absence, du silence. Fêtes de nos désespoirs où l’on consume les chairs brulées de l’amour et les visages perdus. Oui ! Tous ces visages égarés. Nos temps d’affaissement. Le temps du texte arrache les mauvaises herbes de nos vies, pour en faire des buchers, et souffler sur nos cendres. Nos cendres à venir.
Le texte, une fois écrit, , dans son indécence, mêle nos morts successives à nos résurrections. Les miennes à toutes les autres. Frères de mort, frères de résurrection avec ce texte aux paumes ouvertes.
Le texte nait du silence et du malentendu qui l’accompagne. C’est de ce clivage, de cette séparation invincible qu’il nait. C’est de cette rupture de silence, de cet échange de silence qu’il nait. Du malentendu qui l’accompagne. C’est pour cela que la voix chancèle un peu. L’oreille de l’œil est sourde au monde, elle ne sait que vibrer, frissonner de sa désappartenance. De son dessaisissement. De sa disgrâce.
La voix tremble, comme  si toute lumière ne pouvait surgir que de ce malentendu consenti. Que de ce secret tacite, scellé au cœur de la nuit.
Chacun a dans les mains du cœur un morceau du symbole. L’écrivant et le lecteur. Si le hasard leur fait rapprocher les deux morceaux qui pèsent sur leur vie, quelle que soit la coïncidence, ou quel que soit l’ajustement, il reste toujours une difformité inconciliable. C’est ici, dans cet espace impossible à combler, que réside la lumière. Le miracle.
Le texte vit de cette dissonance, il brille de l’impossible. Il brille d’un trou, d’un trou d’inconciliance par où s’échappent la vie et l’espérance dans cette hémorragie de silence.

Franck.

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Après le texte...

Après le texte...

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vendredi 19 mai 2017

- 44 - Dialogue de l'ange et de l'enfant...

Le texte est le labyrinthe obscur de la voix qui tente de le dire.
Le lieu du combat. Le lieu du serment et des dettes. Le lieu des ébranlements, des chaos.
Entre la voix et le texte, il existe toujours une distance. Une résistance définitive. Des temps antagoniques. Des univers irréductibles. La confrontation des points cardinaux.
La parole est une errance qui n’atteint jamais sa cible.
Le destin de l’écriture est un voyage sans fin. Traversée des sables ou des mers. Elle est sans chemin. Elle est en pure perte. C’est ce qui la rend invincible.
Parfois, le silence forme des iles, des portes dans l’océan infranchissable.
Parfois, persévère un reste, un surcroit qui déborde du texte. Parfois seulement. Des mots se décrochent, tombent, comme s’ils avaient trompé la vigilance du porteur de voix. Des mots débordés. Comme le coolie qui renverse l’eau du seau dans son transport. C’est l’eau rare. L’eau fertile. L’eau détournée. L’eau qui ne sera jamais bue. L’eau du retour. L’eau évadée. L’eau libre. L’eau qui fait fleurir les talus, celle qui inventera les routes futures. Des mots perdus. Comme de l’eau renversée.
Parfois, il y a un reste, un surcroit qui déborde du texte.
Parfois seulement.
Cela s’appelle la poésie.
Y a-t-il des paroles qui ne soient pas destinées ? Y a-t-il des paroles qui n’aient pas de direction ? Des paroles évadées, débarrassées des illusions, des sortilèges aussi bien que des grâces. Des paroles sans intention. Existe-t-il des paroles assez égarées, assez perdues ? Existe-t-il des paroles assez pures pour être assez pauvres ?
Coquelicot dans les chaumes d’un champ de blé.
Parole affranchie de la voix des moissons.
La voix se perd dans des paroles jamais assez nues. Toujours impudiques.
Écrire bien au-delà des marges. Dans la pliure. Dans le givre. Dans le désir dessaisi. Écrire dans l’affaissement. Le retrait. La défaite. Voilà, la défaite, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’étourdissement. C’est sans doute cela la perte. L’excès, la saturation, le vertige, l’ivresse. Dans la voix suspendue ou dans le silence cent fois enduré. Peut-être que la poésie est aussi, cette transpiration de la voix. Cette sudation. Un excès de fatigue sous le soleil.
Le murmure d’un gisant.
Comme un suintement. L’exhalaison d’un soupir.
Le poème, c’est ce qui sépare la nostalgie du désespoir.
Il y a du fracas là-dedans, comme un éclat de verre qui retient une part de soleil. Coupure du réel. Les vérités sortent de cette coupure. C’est pour cela qu’elles sont rouges.
Il n’y a pas de savoir. Uniquement une voix qui erre dans le labyrinthe sombre du texte. Aucune connaissance ne nous sauve, hormis de pauvres révélations, ce fragile tremblement, qui ne signifient rien de plus qu’un fragile tremblement. Rouge. Nostalgique et rouge et mélancolique. Tremblant.
Une parole dans la pliure de l’univers. Une parole d’angle mort. Un puits abandonné dans le désert, qui s’offre au temps. À la solitude. Au mystère de la soif et de l’attente.
Aux épousailles de l’oubli et du vent.
Alors, seulement commence la parole du ventre, le dialogue de l’ange et de l’enfant.

Franck.

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mercredi 17 mai 2017

- 43 - Au temps des arabesques...

Chaque jour, l’épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi ce chemin ? Qu’attendre de cette confrontation ? Le texte est long à s’élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Puis la lente mastication. L’exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Parfois le rejet. Pourquoi ? Le texte résiste. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir ni la destination ni la signification. À l’intérieur, je sens qu’il a une chose à atteindre, il semble même que les mots puissent venir de cette chose, mais je n’y ai pas accès. Les paroles dessinent mon lieu d’exil. En creux. Dans le creux, les mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse, gluante. Ils viennent avec lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s’arrachent de l’ombre et trainent toujours avec eux cette part d’ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance. À l’intérieur, persiste comme un frottement difficile à décrire et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d’une conscience à la dérive, ou d’un entêtement insensé, déraisonnable. Même le corps est engagé. Je le sens dans les bras, les doigts qui frappent le clavier, la poitrine, le ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L’intention du corps qui vient frotter un endroit vide, qui n’existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page demeure là, au lieu du frottement.
C’est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Simplement entretenir la tension. L’exacerber. Comme s’il s’agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toute façon ne sortira pas. C’est une lutte froide contre quelque chose qui n’est ni ennemi ni ami, quelque chose qui n’est que dans le creux, que dans l’empêchement, qui ne dévoile sa présence que par le manque. Le paradoxe. Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque manque à mon manque, répond la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus. Avec ce temps de face-à-face, ce drôle de temps qui ne se raccroche à rien d’autre qu’à lui-même : un temps qui n’a pas d’histoire. Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Il semble que tout réside dans cet enchainement consenti. Cette volonté de le maintenir, et en même temps de le réduire.
Peu à peu, l’amour s’est résigné, a renoncé, s’est absenté de mes mots. Il ne reste plus que la trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son désir, de ses fils de vie. La matrice vidée de son élan, de son exaltation. Extinction progressive de la lumière, dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement s’est rétréci. Il ne reste plus que la trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s’accroche plus.
Aimer et écrire accomplissent le même souffle, la même arche… C’était il y a longtemps… au temps des arabesques…

Franck.

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lundi 15 mai 2017

- 42 - Variations rhétoriques...

L’image, l’allégorie, fusionne les univers, condense les temps. C’est un précipité. D’où cette sensation d’aspiration lorsqu’on la lit. Aspiration. Carambolage. L’image, c’est un accident de la langue, une catastrophe miraculeuse. Un vertige. Elle est au cœur du mystère. Puisque c’est une folie. Puisque c’est une révolte contre la raison, contre la tyrannie. Elle unit et elle sépare en même temps. Elle concentre et elle divise. Elle rapproche et elle éloigne. Un feu. L’image coupe, déchire, perce, traverse, claque comme l’éclair, enfante. Elle invente un monde nouveau. Elle devient promesse, refus, abandon.
Pourtant, elle est si vulnérable, si fragile, elle ne tient que sur le fil coupant du texte, elle ne tient que par le balancier des mots. Elle ne tient à rien, en fait. Elle reste en suspension dans un monde parallèle, hors de toute dimension, une femme nue couverte de voiles transparents. Hors de tout, vagabonde qui a quitté sa maison. Sans feu ni lieu. Ingénue, inconvenante, elle est devant nos yeux, invisible, présente comme le parfum de l’amoureuse apporté par le vent. Elle surprend toujours. Elle maraude, entre par effraction dans l’œil des mots effarés. Elle ne laisse aucune trace, pas d’empreinte, pourtant le coup de hache est là, bien là. Car l’image a erré, longtemps trainé, longtemps braconné avant de lâcher son coup, avant d’ouvrir le texte en deux, en mille éclats. Elle rôdait dans nos veines, cachée dans l’ombre opaque de la langue. Maintenant, elle traverse en diagonale nos sens éteints. C’est l’humeur du sang. Vouloir la saisir, la comprendre, la tenir est aussi vain que de vouloir retenir dans ses bras une femme tzigane. L’image est une eau débordante.
Ce qui la fait naitre, c’est un désarroi. L’impossibilité de signifier. C’est d’abord un échec. Les mots s’écrasent les uns sur les autres. Ils s’empilent, comme des pierres inertes, mornes, mortes, sur le mur plat, triste du texte. Le rêve s’enlise. La main se crispe, tremble.
Alors, l’image nait du mouvement, du geste, de l’élan. C’est un pas de danse qui échappe au danseur. C’est un temps de plus dans la valse, un pas décalé, invisible et lumineux. Le clair dans l’obscur. Une vision brutale, douce comme la mort. Une ile dans l’immensité. À elle seule, elle veut sauver le texte qui sombre. Et cette main qui fait naufrage.
L’image nait du geste. Elle est conséquence, prémonition comme la vague qui n’est rien, mais qui est, aussi, la mer, qui déploie un mouvement qui la dépasse. La vague, même la plus insignifiante, sait l’océan. C’est cette insignifiance suprême qui nous fascine. C’est ce savoir fatal qui nous trouble.
L’image est d’un autre temps que le texte, d’une autre dimension, dans sa trajectoire enveloppante, elle cherche un Autre, un pays, un rivage. Elle est de la saison suivante. En coupant le texte dans le gras, dans l’immobile, elle cherche une autre continuité qui le devance, outrepasse, inonde, le texte qui croit l’accueillir. Car l’image connait les lieux, parce qu’elle les visite la nuit, durant notre absence. Elle porte déjà le texte bien avant sa présence, elle sait des espaces interdits que l’écriture ne connait pas. Elle est ignorante des lois et ne vaut que par l’élan silencieux qu’elle dépose entre les mots, à la suture qu’elle laisse sur l’iris.
Alors, l’écriture peut continuer à déployer sa lente spirale. Car l’écriture se refuse à commencer. Écrire, c’est continuer. Une façon de tendre vers l’infini. Écrire, c’est continuer. C’est partir, s’éloigner du centre ignoré. L’image danse, plie nos paroles, même s’il y a du meurtre en elle, même si elle sauve, même si elle tue le texte, ou si même elle l’affirmeet le dénie dans le même souffle.
Elle reste le regard de l’éphémère sur la face de l’éternité.
L’œil qui la fixe et qui la fait bruler.

Franck.

 

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samedi 13 mai 2017

- 41 - Pourqoui... Pourquoi...?

Pourquoi écris-tu ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que je le fais. Que c’est la chose la plus difficile que je n’ai jamais faite. Qu’est-ce que tu écris ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que ce ne sont pas des histoires, c’est simplement un mouvement. Toujours le même. Un geste, toujours le même. Une attente. L’attente que ce geste se sépare de moi. L’attente que quelque chose me quitte. Avec ce désir souterrain qui me happe avec lenteur, une sorte d’élan décomposé, obstiné. N’être rien. N’être plus rien, sinon ce temps d’écriture, cette condensation. Comme une buée qui sort du ventre, parce qu’il s’exaspère de ses trop lourdes macérations. Une buée qui vient se coller aux parois des veines, du crâne, des yeux, qui se condense dans le mot, le mouvement, le geste, le sang, les chagrins. Temps d’écriture perdu dans l’alchimie des heures dérobées au temps. Archipel des mots. Récifs acérés du verbe. Naufrage. Naufrage toujours recommencé. Lassitude. Affaissement. Avec l’exaltation des extases mélancoliques. Une sorte de jouissance ténébreuse. Un battement organique, qui donne cette sensation diffuse de tremblement des chairs. Il y a dans cette buée comme un froissement de la lumière, dans cette condensation comme une hémorragie d’un liquide épais et noir. L’ombre liquide de l’existence. L’épanchement d’une solitude absolue. Irréversible.
Car il n’y a jamais d’histoire, il y a seulement le mouvement, le même geste de vie, le même élan sur le même chemin. Au bout, le même écrasement. Les histoires ne s’écrivent pas, car il n’y a jamais d’histoire. Seuls quelques éblouissements. Puis l’illusion qui les suit.
Qu’est-ce que tu écris ? Je n’en sais rien. Je brasse les temps, mes peurs. Je fais de mon passé un futur acceptable. Je fais de l’avenir des souvenirs lumineux. J’étire les bords du présent. Je déploie l’instant, j’agrandis l’impossible frontière des aurores. Que pourrais-je faire d’autre, sinon ces trous dans la durée, sinon brouiller les cycles, faire entrer en moi assez de folie, effacer ma trace pour que la mort m’oublie ou qu’elle me sacre ? Qu’importe ! Je n’écris pas ce qui se raconte, je n’écris pas ce qui se dit, j’écris ce qui se marmonne, ce qui se murmure. J’écris pour le souffle, pour rester en deçà du silence.
Mais comment écris-tu ? Je n’en sais rien. À part le désordre, cette agitation qui nourrit mon attente, juste après l’appel. Car j’appelle, certains mots me répondent, vagues échos en résonance. J’écris dans la lenteur, presque dans l’arrêt. Rumination de la langue. Pesant dégorgement. Mastication des humeurs amères. Mâchement de chaque souvenir où se mêle le souffle d’aujourd’hui. Incantation lancinante, jusqu’à l’envoutement, jusqu’à la folie. Assonance de l’âme. J’écris crucifié sous le poids d’une interminable transfusion. L’inachevable échange des sangs. Cette impression de séparation, de ruine. Atteindre mes défaites, ce point d’inflexion du destin, le point frontière, le point de séparation des eaux. Le point invivable parce qu’il n’a pas d’espace, et qu’il n’a plus de temps. Point mort, où même la mort s’épuise. Où certains jours, elle recule terrifiée par sa propre image. Point juste assez vaste pour esquisser un pas de danse.
Alors, où écris-tu ? Je n’en sais rien. Ce n’est jamais le même endroit et pourtant chacun se ressemble. J’écris sur des débris de néants, sur des restes, sur la trace infime, dérisoire que laisse le vol des oiseaux dans l’œil de l’amoureuse. J’écris sur les gouttes de pluie, parfois sur des larmes. J’écris dans les bourrelets des nuages entre la blancheur et le gris, entre les boursoufflures et l’étirement. J’écris sur le fil de l’éclair dans les zébrures de lumière, sur des pétales de roses, ou sur l’élytre des cigales, sur le souffle des accordéons, ou dans mes landes froides. J’écris dans des lieux qui n’existent plus, dans les citadelles détruites, dans les villes incendiées. J’écris dans le recommencement et dans la fin, ou sur la peau de mes amours perdues. J’écris sur l’ourlet de mes cicatrices, sur le cuir noirci des trahisons. Parfois, j’écris dans l’épuisement du rêve, ou sur des vertiges, ou sur le champ de neige qui s’étend derrière la vitre de ma mémoire. J’écris sur le rouge, et dans le rouge des amours, dans la profusion et la parcimonie, dans l’avant et dans l’après. Jusqu’à l’incandescence. Jusqu’au pétillement de l’univers lorsque les étoiles claquent leurs doigts pour accompagner le chuchotement, ou la prière, ou seulement le silence.
Quand écris-tu ? Je n’en sais rien. Tout le temps, ou jamais. Je suis sur le rocher, j’attends la marée. La noyade. L’échouement. Lorsque la véhémence me submerge, ou lorsque l’arrachement me cloue. Quand écris-tu ? J’écris aux temps creux. Aux contretemps du temps. Au temps du naitre. Au temps du mourir. Dans les fissures des crépuscules, jusqu’aux affleurements des aubes. J’écris surtout dans les autres saisons, celles qui viennent après, ou celles que l’on a oubliées. J’écris dans les temps ouverts aux quatre vents, dans les temps des mille solstices, celui des roses des temps égarés, ou dans le cœur brulé des éclipses. En fait, j’écris dans les temps pauvres, les temps abimés, dépossédés de leur durée, les temps usés, délaissés. Dans ces temps qui nous quittent, dans ces temps qui nous manquent. Ou ces temps cueillis, au hasard, comme l’on cueille une mure sur les ronciers des chemins. Temps pèlerinage. Temps des cortèges ombreux ou des longues processions.
Alors, je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux et sauvage. Lorsque je trébuche, l’eau fraiche des mots me désaltère, me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit, douloureux, remontant l’eau des mots… Jusqu’à la source symphonique de leurs suspensions .
Alors, je vais pieds nus, car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d’être encore là. Ces terres d’absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères et sa nourriture aux bouches des pierres usées.
Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s’écorchent, saignent, ces lieux cabossés par tant d’oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants.
Je vais pieds nus, car je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l’agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut. Je sais les plaintes déchirées des terres sauvages, je sais les âmes qui les hantent. Je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses : elles ont abandonné leurs chairs, leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence. Elles produisent des distances, façonnent nos éloignements, célèbrent nos séparations, bénissent nos accablements.
Je vais pieds nus, je cherche la musique dans ces landes fracassées de vents. Je crois qu’il n’y en a pas d’audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défaits de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée, elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité, de la simplification, de la première perfection et de la dernière.
Alors, je vais pieds nus, car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal, mauves et sévères, sans arbres, sans racines. Comme une mer de bruyères tranchantes, brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue, rêche, rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des brouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs, obstinés.
Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid, ces absences, ce vent qui m’observe, ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, mes mains si pauvres, ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L’infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.
Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l’écriture qui gratte la glace, le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l’impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Mon œil effaré fixe dans l’ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s’approche. Cet épuisement. Cette envie de nord. De glace. De fin…
Alors, je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux, sauvage, et lorsque je trébuche, l’eau fraiche des mots me désaltère, me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit, douloureux, remontant l’eau des mots… jusqu’à la source symphonique de leurs silences.
Cette envie de nord, de glace, de fin.
Toujours plus seul, toujours plus loin.

Franck.

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vendredi 12 mai 2017

- 40 - La disgrâce...

Il y a seulement des temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, où l’on sent qu’elles ont un mal fou à finir, où le sans fin ressemble à une nuit immobile.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
L’œil se fixe, effaré, pris dans l’épaisseur d’une ombre menaçante. Se taire n’est plus consentir au silence. Se taire, c’est mordre dans l’obscur, c’est mordre dans le gras de la mort.
Il y a seulement ces temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, l’homme en nous qui fait porter tout le poids à l’enfant, tout le poids du renoncement, des défaites. Cet homme vain qui n’en finit pas de tuer l’enfant.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie de l’enfance dans les ronciers du temps et les restes d’un désir ravagé. La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir. Décollement des chairs de l’enfance. La fin procède toujours avec méthode, comme si l’ordre demeurait sa seule réponse. Comme si la défaite méritait cette organisation, cette certitude. Le sacre du chaos est bien cette discipline des fatalités. La lumière n’est qu’un accident des ténèbres, un imprévu, presque un imprévu. Une erreur. Une divagation des dieux.
Le lieu du monde est une nuit lourde, immobile. Lente.
L’enfant s’ébranle et succombe de l’exubérance du noir. L’enfant n’en finit pas de téter les mamelles d’une nuit sans fin. L’attente a défait un à un ses rêves, jusqu’à oublier les raisons mêmes de l’attente.
L’attente s’est oubliée elle-même. L’attente est bien la chose qui meurt en dernier.
Ce qui souffle dans le dernier souffle, c’est l’extase de l’attente inaccomplie à jamais.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir.
La disgrâce, c’est la chanson douce du désastre.

Franck.

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jeudi 11 mai 2017

- 39 - Un chant introuvable...

Chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L’effrayante face qui rebondit dans une cascade d’images aplaties par les saisons révolues, l’usure. L’usure.
Chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d’une parole qui creuse un sol raviné et sec. Chaque mot dissèque un peu plus l’autre côté de la peau, l’envers des gestes, cette part de retrait, l’incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C’est un endroit de chute, le lieu d’une avalanche. Un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d’un désir impossible.
Car la parole raconte une autre histoire. Elle n’est que forme vide. Le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d’un sens inaccessible. Impudeur. Dénudation dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance. Qui dit la fin dans son premier élan.
Car rien n’est dit, ou si peu.
Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l’avant du dire, dans l’intention claire, dans le chant inaudible, murmurant, n’être que cantilène, n’être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable. Je me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l’aube et l’horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l’ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche, je me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l’abime de mes mers introuvables.
Alors, je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

Franck.

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mercredi 10 mai 2017

- 38 - Et c'est tout...

Les vraies histoires n’existent pas, les évènements nous traversent en laissant une trace invisible, plus tard, d’autres évènements viendront, révèleront des traces plus anciennes, ainsi, toute une vie de contretemps. Nous sommes sans aucun savoir, jetés dans un hasard de traces incompréhensibles, et pourtant nous les reconnaissons, nous les adoptons. Parfois, certaines nous consolent, nous disons que c’est la vie, mais nous n’y croyons pas. Pour l’essentiel, nos actes nous échappent. On croit les déchiffrer, mais au fond, et c’est une banalité que de le dire, nous savons que nous ne savons rien. La vie se dessine en creux, sa forme restera à jamais impénétrable, mystérieuse. Nous existons à contrecoup, à contretemps.
Les vraies histoires n’existent pas. Les évènements qui traversent notre vie sont si rares, si énigmatiques ! Parfois nous aimons. Cela éclate en nous, cela brule le sang. On se croit sauvé. On ne sait pas de quoi, mais l’attente insondable qui git en nous s’apaise dans ce feu. On oublie que l’on est sans savoir, on croit que l’on peut s’en passer, on oublie l’attente, on oublie l’oubli…
Parfois, nous aimons, car aimer est l’autre nom de la souffrance. Notre chair en est imprégnée : il subsiste toujours un calvaire dans le feu qui nous brule. La passion est aussi un fardeau : sans doute que la croix qui pèse est trop chargée de vérité, que ce qui nous sauve nous détruit en même temps…
Alors, on écrit, pour ne plus penser ou croire que l’on pense. On écrit pour la métamorphose des temps. On écrit pour faire sortir la parole de la chair, parce que le vivant se tient là, dans les tremblements, dans ce corps si lourd, qui sans cesse nous échappe. On écrit pour le ramener à nous, pour que l’on habite un peu plus nos jours. On écrit pour se consoler que les évènements soient si rares, qu’ils ne viennent jamais nous sauver, que les traces qui sillonnent notre mémoire resteront à jamais obscures. On écrit simplement pour la danse, la musique, pour effacer la gravité, le poids, l’indécence, la défaite. On écrit pour ne pas crier, ou pour crier plus fort que le vacarme du monde, ou pour opposer au silence du ciel, le silence de la miséricorde… On écrit simplement pour ne jamais détourner le regard, pour ne jamais baisser les yeux, alors on écrit pour affronter l’effroi, digne, joyeux, jubilant… pour la danse, pour la musique, et c’est tout… !

Franck.

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lundi 8 mai 2017

- 37 - Bleu, sang faille...

Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : l’ombre ; de l’autre : le silence.
Le mot est voué à cette violence, à la coupure, à la faille. Ils sont là pour blesser, tuer.
Tuer quelque chose en nous. Le mot qui n’arrache rien ne devrait pas être écrit. Tuer la certitude, l’arrogance. La blessure est le rappel constant de notre précarité. C’est une douleur. Mais une douleur encore supportable puisque nous tenons à elle. Notre surabondance de vie est une profusion douloureuse, mais supportable. On voudrait ne pas la connaitre, pourtant on s’y vautre. Ce n’est pas sensuel. Pourtant, il y a de la jouissance.
Chaque mot est voué à la violence, à la mort. Là où il tombe, le réel se brise. Là où il tombe se crée une béance. C’est l’œil qui nous regarde.
Les textes, les images, rebondissent. Je sais que je continue. La parole, ma parole, m’a assigné une place.
Est-ce vraiment une place ? Un devoir ? Une volonté ? Non ! Rien de tout cela.
La voix, quand elle s’élance, affirme tout d’abord une exigence. Une exigence sans objet. Une exigence nue, primitive, élémentaire. Une extension. Si l’exigence n’est pas assez puissante, assez purifiée, la parole tombe. Je sens la chute de ces cailloux à l’intérieur. Tout dans le geste devient lourd, épais, pénible. Je sens la douleur diffuse, ce mal de l’intérieur. Entretenir un élan exigeant. La parole assigne, d’ailleurs elle me regarde. Je sais son regard, son regard de silence. Ce palais de nuages bordé de ciel. Je sais l’œil à travers la béance.
En ce moment, j’ai des couleurs qui m’accompagnent. En fait, ce sont des sensations de couleurs. Je ne les vois pas vraiment, mais elles sont là. Des couleurs franches. Nettes. Du bleu. Souvent, j’ai cette impression de bleu puissant. De rouge aussi. D’or solaire parfois. Je ne sais pas quoi faire de ces couleurs. Je n’en connais ni le sens ni la destination. Mais elles sont là.
Le bleu, je crois savoir. La mer, le mouvement, le ciel. C’est le cœur de mon imaginaire. J’ai dans l’œil de ma chair toutes les nuances de bleu. Jusqu’à la violine des ecchymoses. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus bleu. Mais surtout le bleu translucide et profond de la mer. Un bleu blanchi d’écume, ourlé de semence. Je n’ai qu’à fermer les yeux, le bleu monte comme une marée. C’est une impression ni agréable ni désagréable. C’est comme cela. Comme si mon cerveau appelait ce flottement de bleu.
Avec les lumières dans la vague.
Il y a quelque chose à l’intérieur qui cherche sa place, qui cherche son accroissement, il y a quelque chose qui s’affranchit de ma raison, qui veut déborder. C’est une sensation. Toujours. Je ne peux pas la nommer. Je ne peux pas l’expliquer. Je peux simplement dire un mouvement lent de couleur bleue. L’horizon.
Ces heures d’enfance à regarder l’horizon à la césure de la mer et du ciel. Les yeux fixés sur cette ligne propre, pure. Regard immobilisé, fasciné, envahi. Ligne de fuite. J’ai toujours eu le pressentiment diffus d’appartenir à ce lieu irréconciliable de la mer et du ciel où l’on ne saurait dire s’il y a mariage ou divorce. Des heures passées, sans pensée, sans envie. Simplement le bleu, la cicatrice du temps et de l’espace. Sans désir, sinon celui de résister à l’écrasement du silence.
Plus tard, j’ai pu mettre de la musique sur ce bleu. Mais plus tard. Chopin par exemple. Je ne sais pourquoi Chopin est bleu, peut-être à cause de l’eau. Immanquablement, quand j’entends Chopin, j’ai une sensation d’eau : en gouttes, en ruisseaux, en torrents, en tempêtes, cette montée de bleu fluide en moi. Quand je déborde, c’est bleu. C’est toujours bleu. Le bleu appelle en moi le surcroit, l’excès. L’ivresse. Je crois que mes ivresses d’alcoolique étaient bleues. Ce qui est immense en moi est bleu. Ce qui veut survivre en moi est bleu.
Sans doute, ce qui veut aimer en moi est bleu.
Même mes douleurs chéries sont bleues : mes tristesses, mes chagrins, sont des déferlements de trains bleus. Certains auteurs sont bleus. Neruda, ou d’autres. Mais lui, surtout. Quel que soit le poème, j’ai d’abord cette forte impression de bleu. Comme lorsque je regarde le visage de certaines femmes. Les beautés les plus évidentes sont bleues : la peau, les yeux, les lèvres, le sexe. Oui ! Des peaux céruléennes, des sexes intenses, profonds comme du bleu de four.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais. Même lorsque mon imaginaire est envahi de rouge, le mouvement reste bleu. On ne peut pas décrire vraiment. Cela se passe au niveau de la chimie. Au niveau où les molécules exhalent leurs derniers souffles avant de se défaire. Il n’y a pas d’intelligence là. Rien n’est construit. À bout d’organisation, la chimie des molécules se mue en un immense chaos. Tant de matière structurée pour fabriquer un si fatal désordre. Ce sont de grands aplats d’émotions colorées. Je ne vois pas la couleur, mais je sais que c’est bleu dans le mouvement. C’est l’évidence. Le bleu, c’est ce qui résiste à la mort. Au rouge. L’autre couleur.
Souvent quand plus rien n’est bleu, c’est rouge. La brulure qui invite la fin. Souvent au bout du bleu le rouge commence. Souvent quand tout a tellement débordé, quand l’effondrement est là, puisque rien ne peut être tenu indéfiniment, la force du bleu s’épuise. Quand l’excès à force d’excès m’écrase, alors le rouge apparait comme une stridence. Un son vrillé. Perçant. Le rouge est mon pays de misère. De reniement. De violences. De rages obscures. L’incendie dans l’azur. J’ai des orages rouges au bout de mon impatience.
Alors, l’écriture, c’est bien cette sensation de bleu au cœur sanglant du rouge.
Vivre est la chose la plus rouge que je fais.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais.
Ma rêverie a la couleur d’or d’un soleil à l’aube.
Ma mémoire est blanche, aussi blanche qu’un grand champ de neige.
Mon enfance reste désespérément grise.
Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : le silence ; de l’autre : les couleurs.

<p>Franck.

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Ecrire entrain de se faire.

Ecrire entrain de se faire.

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- 36 - Deux portes...

Puis il y a l’attente. L’attente et ses deux grands portails. Souvent, je les confonds. Je les connais, pourtant, je me trompe.
Souvent.
Dans l’attente, se présente deux portes.
La première ouvre sur un sourire, des retrouvailles. C’est l’attente pleine. Le sang bat plus vite. Le cœur se charge, s’embellit, se prépare. C’est un temps qui augmente. L’amoureux attend l’amoureuse. Les secondes tintent claires. Un ruisseau d’eau vive saute, sursaute, courant toujours plus vite vers le soleil. C’est un temps éclaboussé où ne surnage que l’écume bouillonnante de l’âme. Quelque chose en nous s’aiguise, s’allège, s’apprête. Nous sommes sur le point de partir. On est déjà parti. On ne s’appartient plus. On est déjà à l’autre. Ce n’est plus notre corps. C’est le sien que l’on touche, ce n’est plus nos paroles, mais ses lèvres que l’on boit, ce n’est plus de la soif, mais une eau fraiche qui mouille la peau. Ce ne sont plus les semailles, mais déjà la floraison. Le manque vient à manquer. C’est un temps de désordre joyeux, du vent sous les jupes des saules.
La deuxième porte. Celle qu’il ne faudrait jamais franchir. Pourtant… On est au cœur d’un temps dévasté, qui n’a plus de rives, plus d’horizon. Chaque seconde s’abreuve de notre sang. Les secondes sont noires parce que le sang est noir. Rien n’est douloureux, mais tout est lourd. Plat. Lourd. C’est un temps qui ne ressemble à rien, sinon à nous-mêmes, un reflet plat, délavé dans une glace fêlée. Un temps de chair molle où les organes s’affaissent, où la mémoire trahit. Rien ne bouge puisque tout a vécu, et que renaitre est un déchirement. Rien ne bouge dans cette ornière du temps. L’Autre n’a pas de visage, plus de souffle. L’Autre s’est perdu dans tous les autres. C’est un temps d’aveugle, sans réponse, puisque la question s’est diluée dans nos renoncements, dans nos lâchetés. Le manque s’ajoute au manque. Ainsi, le silence n’a plus de sens puisqu’il n’est plus offert.
Chaque matin, il nous faudrait sans trembler recommencer l’inévitable choix entre ces deux portes d’attente. Un peu comme on ouvre la fenêtre ou que l’on la laisse fermée. Souvent, je me trompe en laissant les vitres closes croyant me protéger de quelques courants d’air, du vent, qui pourrait m’apporter le chant d’un oiseau, la couleur d’un printemps, ou les rires des enfants. Les nouveaux amours voyagent par les airs, ils s’amusent du vent. Je devrais laisser ma fenêtre ouverte, plus souvent…

Franck.

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dimanche 7 mai 2017

- 35 - Cela ressemble...

Faire taire les voix à l’intérieur. Ce n’est pas vraiment des voix. Cela ressemble à une agitation continuelle. Comme un vacarme qui ne ferait pas de bruit. Un mouvement insaisissable. Des pensées liquides, flottantes. Il faudrait un vrai silence, une véritable immobilité. Pourtant, cela flotte. Avec cette impression de chercher des rives et de m’épuiser de ne pas les trouver. De n’atteindre rien. Personne. Mon regard cherche une ile. L’horizon de la ville meurt à chaque coin de rue, ou agonise dans les moindres troquets. Les saisons ne sont pas jointives. C’est cela le problème. Un espace les sépare. On ne le sait pas. Comme les jours. Comme les heures. On peut s’y perdre. La ville est dans cette dérive molle, insignifiante. Je cherche un sourire, un acquiescement, un pays où habiter. Un continent. Cela ressemble à une agitation continuelle, les émotions ne tiennent pas, elles se démantèlent, les sensations se condensent sur la vitre du jour. Je ne tiens rien. Morcèlement. Rester dans l’indifférence du monde. Émiettement du désir, comme s’il cassait sur les lignes de faille. Brisure étoilée du désir. Une ile. Seulement une ile. Aborder, accrocher une autre saison. Souvent, écrire, c’est comme évider avec une lame pointue l’évidence et la banalité des jours. C’est un travail absurde. Cela ne s’accroche à rien. Pas même aux saisons. Rétracté, tassé dans un temps excavé, curé, taraudé par la lame des mots. Un jour, plus un jour, plus un jour. Un texte, plus un texte, plus un texte. Déraisonnable. Insensé. Cela ressemble à une agitation continuelle, pourtant, rien ne bouge vraiment. C’est une instabilité de l’âme. Ou de quelque chose qui pourrait y faire penser. L’âme, on ne sait jamais ce que c’est. On dit ce mot quand on ne sait plus, et que l’on veut continuer à nommer. Cela fait du mystère là où il n’y a que de l’ignorance. Cela fait du profond, du lointain, là où il n’y a qu’une lande : cela tient compagnie à la vacuité. Comme s’il y avait une partie plus noble, comme s’il y avait en nous, tout au fond, caché, un trésor. Un centre. Qu’une lumière affleurerait de ce lieu central. Alors, on dit qu’écrire, cela nous rapproche de ce centre. Alors, on évide, on creuse. Ce n’est pas vraiment, creuser. On dit creuser parce que cela ressemble à creuser. C’est plutôt une insistance, un entêtement, qui n’a aucune valeur en lui-même. On fait, on refait par manque d’imagination. Au bout d’un moment, même la douleur est confortable. On ne sait pas vraiment à quel moment elle devient confortable. Alors écrire deviendrait une complaisance.
Les désirs lancés trop loin s’enroulent sur l’horizon, puis nous reviennent bredouilles. Ils font une large arabesque, une sorte de boucle, ils reviennent juste à l’endroit d’où ils sont partis. Les désirs lancés trop loin font des nœuds coulants qui étreignent la gorge. Les désirs lancés trop loin ne meurent pas. Ils se vengent.

Franck

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samedi 6 mai 2017

- 34 - A peine quelques mots...

Comme une sorte de patrimoine génétique, nous marchons dans nos textes avec une poignée de mots, toujours les mêmes. Quoi que l’on fasse, ils demeurent là, toujours les mêmes. La même poignée de cailloux qui roulent sur notre parole. Ils sont la rocaille de notre langue. On voudrait en changer, et l’on n’y parvient pas, puisque l’on se décomposerait si l’on y parvenait. On pourrirait sur place. Dans l’instant. Ce sont eux, ces quelques mots de hasard, qui nous tiennent, avec les tonnerres qu’ils trainent, les tempêtes qu’ils brassent. Tout tient sur quelques mots. Cinquante, cent : pas plus. C’est notre trésor, notre chemin de croix. Quelques mots, toujours les mêmes. Bien sûr que l’on voudrait les contourner, que les chemins du texte voudrait s’en éloigner, mais ils reviennent comme une vague, comme une grosse marée, comme si notre pensée, toute notre pensée, se rassemblait là, en quelques mots, toujours les mêmes, comme si nos sensations, nos impressions, nos sentiments, nos élans, notre espérance tenaient entiers, là. En quelques mots. Toujours les mêmes. Un petit sac de cailloux. Poussière tenace du verbe.
Ils s’inscrivent dans le texte à notre insu. On ne fait que les retrouver, on ne fait que leur céder. On bute, on trébuche dessus, puis on cède. On ne les a pas choisis. Ils ont toujours été là, en nous, avant nous. Ils nous attendaient.
Écrire, c’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, mais qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte existe une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie, de la mort. Il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page, qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.
Même chant de l’usure. Ils sont la voix d’avant notre voix, ils nous précèdent dans les saisons à venir, dans les saisons passées. Nos pauvres mots. Misérables. Pitoyables.
Peut-être nous retiennent-ils en nous même de peur que l’on ne s’enfuie ? Peut-être sont-ils la terre de notre exil ? Le seul chant que nous connaissons. Sable, restes, rognures de nos chagrins. Ils enchainent notre langue. Ils nous signent. Ils nous saignent. Ils nous assignent. Ils sont le champ clos de nos errances, de nos courses empêchées. De notre pauvreté.
On les répète sans cesse : c’est cela qui nous effraie, qui nous sidère. Qui nous fait croire fous, déraisonnés.
Alors, on appelle le silence, pour les taire, pour les tuer, pour les blesser. Mais, même au creux de notre silence le plus profond, ils sont là, tapis dans l’ombre de la langue, ou dans un coin de désir, ou dans un éclat d’espérance.
Chacun a les siens, comme chacun a sa croix. Ces pauvres mots qui débordent de leurs significations, parce que nos vies les ont dévoyés, corrompus, parce que l’on les a chargés comme des navires, qu’ils dérivent maintenant dans notre parole, loin des ports, des escales, loin des rives, loin des âmes.
Alors, on les retrouve de texte en texte, comme des hoquets de la langue. On les retrouve avec des habits différents, des couleurs changées, ils tentent de se dissimuler, mais toujours ils reviennent. Toujours, ils sont là. Cailloux usés de notre indigence. Cailloux roulant la langue, pesant du poids du malheur, du destin, comme un enchantement ou un ensorcèlement. Ils sont la litanie de nos jours, de nos heures d’écriture, ils conduisent le texte là où ils veulent, toujours au bord du gouffre, toujours au bord des peurs, découpant la forme de notre ile, découpant nos distances.
Au début, on les croit nos amis. Alors, on les invite au festin de la parole. On croit aux noces, aux significations, aux révélations. Ils permettent d’avancer dans la langue, puis on commence à les user. Ils deviennent familiers. Trop. C’est après qu’ils se déploient. Parce qu’ils sont juste un peu plus grands qu’eux-mêmes, ils se déploient. Parce qu’ils débordent juste un peu de leur sens, parce qu’il y pend toujours un peu de notre chair. Ils se déploient, comme la toile d’une araignée. Ils sont là avant le texte. Avant nous. Pour parler le texte à notre place. Pour raconter leurs propres histoires, indifférents à la nôtre. Ils racontent une histoire que l’on ne comprend pas toujours, une histoire dont on est exclu souvent.
D’où nous viennent ces mots, ces mots qui se répètent ? Comment se sont-ils accrochés à notre langue ? Que savent-ils que nous ne savons pas ?
Peut-être qu’écrire, c’est ne pas utiliser toute la langue ? Peut-être est-ce tenter de tout dire avec très peu ? Peut-être qu’écrire, c’est précisément cette répétition inlassable de quelques mots ? Peut-être est-ce cette pénurie, cette pauvreté de nous, cette indigence. Peut-être qu’à force de les répéter, leur sens peut s’agrandir à l’infini. Peut-être qu’il ne suffirait que d’un seul mot ? Un, et  innombrable… Peut-être…
Les plus beaux bouquets sont faits de peu de fleurs. Pas les plus grandes. Pas les plus belles. J’en ai reçu d’éternels, qui n’en avaient qu’une.
Une petite fleur de talus, froissée, nue, tenant l’univers dans ses pétales.

Franck.

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vendredi 5 mai 2017

- 33 - L'énigme du silence...

Dans écrire, il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Puis d’autres encore. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire, il y a un secret. Un impossible secret. Écrire, c’est le traquer. Le cerner. En espérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Les mots sont comme ces taches d’encre pliées sur une page blanche, offertes à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire, il y a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.
Entre les phrases se trouvent de larges flaques, nos lieux de manque, de silence. Parole dévoilée dans l’instant où elle se dérobe, où elle s’absente. Il y a dans le récit un instant de fatigue, un fléchissement, une courbure dans la voix. Cela ressemble aux cendres d’un désir. Ou, cela ne ressemble à rien. Les mots sont là, suspendus, dans l’attente d’une révélation. Ou plutôt dans la crainte d’une révélation. Entre chaque mot, il y a une eau qui passe, lente et mystérieuse. Une eau patiente. Troublante. Le mot d’après est un mot sauvé, malgré nous. Le mot d’après est une ile déserte, une terre isolée qu’il nous faut habiter. Découvrir.
Entre les mots, il y a des visages, des regards, des mains qui se tendent sur la bordure des lettres. Il y a tout un monde. Il y a des soupirs. Le mot d’après est une aube, la consolation d’une nuit blanche.
Celle-là resserrait les mots de son écriture, les rendait denses, enlevait l’espace et la respiration de peur de se faire prendre par un silence. La profusion verbale pour aiguiser son angoisse. Fébrilité d’une langue malade d’elle-même. Écriture pleine de bruit et de fureur. Pleine. Trop pleine pour accoucher du sens. Voix égarée. Nourrie de sa propre ivresse. Enfermée sur elle-même. Sur sa propre contemplation. Écriture étouffée. Bâillonnée.
Cette autre distendait la parole, la coupant à la césure de la chair, de l’os, ouvrait de larges océans entre chaque mot, faisait naitre la nuit et l’aurore. Chaque mot bordait les plaies de la mémoire, offrait leur souffle aux douleurs. Chaque mot dessinait la courbe du temps. Les montagnes. L’hiver, la neige, leurs longues marches solitaires où l’espérance colore la mélancolie. Écriture du murmure. Du crépuscule. Du secret des amants.
Il y a dans écrire de l’amour en jachère. De l’abandon. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Juste derrière la vitre des mots, justes derrière le miroir sans tain des mots. L’énigme qui tient tout l’édifice. Pourtant, il y a des amours en jachères. Dans chaque mot, il y a toujours un peu plus que le mot. Ce plus peut nous faire vivre, comme il pourrait nous faire mourir.
Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les bruler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Écrire, évite de prononcer les mots magiques.
Écrire scelle le silence autour du désir.
Écrire définit les contours du pacte.

Franck.

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