J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 16 juin 2019

Lettre N° 200 - C'est un point d'infini…

Mon Amour,

Nos lettres deviennent une urne. Nos phrases y tombent et s'y rassemblent pour raconter une autre histoire que la nôtre. Une urne où s’entassent, l’attente, l’oubli, nos cendres. Poussières de vie brûlées. Calcinées. Une autre histoire. La même, pourtant si différente. La même. Comme une vie dans la vie. De l'eau sur de l'eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Nos vies vécues à l'intérieur de nos vies. En cachette de nos vies.  Des vies puissantes, inconnue de nous. Des vies silencieuses, brutales, et cruelles. Sauvages.
Dans nos lettres quelque chose est à l'œuvre et s'oppose. S'oppose à nous, et, aveugles, nous nous y déployons.  Un espace qui se dresse. Implacablement se dresse. Un espace pour les marionnettes que nous sommes devenus.
Seuls nos mots de cendres disent les restes de cette vie que nous avons vécu. Nos lettres racontent derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La vraie. Celle qu’on ne sait pas se dire. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d'étranges façons les heures, les jours, les saisons.
Nos mots, nos pensées, nos élans tombent au fond de l'urne funéraire du sens. Dans le vrac de nos existences. Dans l'indécence de leurs postures obscènes. Textes bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler nos cendres. Mais elles ne peuvent plus brûler. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Éclats poudreux d'un reste d'incendie.
Mes lettres racontent désormais autre chose que je ne comprends pas. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l'ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour t’interroger à nouveau, interroger sans cesse l'autre histoire, l'autre vie. Dans le silence.  Épeler à nouveau chaque mot comme si nous devions renommer chaque objet de la création, comme si nous fallait rappeler chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends plus. Ils disent, mais je ne comprends plus. J'ai beau les mâcher, les réduire, je n'en trouve plus la saveur ni la destination. Mes lettres me savent, mais elles me taisent, elles me nient. Plus je t’écris, plus je me sépare, plus je m'éloigne. Du centre. Du sens. De nous. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois plus rien, je ne sens plus rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche.  Une glace qui garderait son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on le secret dévoilé, ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l'aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L'urne de nos lettres est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.

Chaque parole possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu'il est. C'est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant je veux croire encore que chaque mot renferme un silence, que le cœur de la brûlure recèle un silence intact. Il serait un point minuscule, plus petit qu'un diamant. Chaque mot est percé d'un silence, c'est pour cela que l'on ne s'entend plus.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d'un silence, c'est par là que passent les constellations et les météores, c'est l'endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l'urne et aux cendres.
C'est un point d'infini brodé au cœur du mot.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]


lundi 10 juin 2019

Lettre N° 217 – Comme un soleil qui monte…

Mon Amour,

 

Je t’ai vu arriver de loin. Un point dans la perspective du chemin. Un point sans forme précise. Un point qui se rapprochait. J'étais assis dans un creux d'existence. Alors j'ai vu ta silhouette de feu, qui avançait avec la détermination d’un tonnerre, sur ce chemin pavé de silences et de mots, ce chemin de désordre.
Je t’ai vu arriver de loin. Comme de derrière ma mémoire. Presque nue, vêtue de ta seule parole. J'ai vu la poussière que soulevaient tes mots à chacun de tes pas, j'ai bien vu cette poussière se transformer en poudre d'or à chacun de tes mots. J'ai vu dans ton approche souveraine mille ans d'histoire s'effriter sous ses pas, trente siècles se répandre comme une rosée de cristal. J'ai vu au loin les dieux fermer les yeux et se mettre à genoux, et prier, et pleurer, et les saintes arracher des soupirs aux cendres noires des cloîtres. J'ai vu le criminel embrasser la victime, et le bourreau se pendre à sa corde. J'ai vu le sage perdre sa raison et le fou enseigner aux enfants, j'ai vu les mères offrir leurs seins pour sauver les malades, et les vierges chanter dans le vent les prières du matin. J'ai vu les saisons défiler et les heures danser, et les guerriers brandir leurs cœurs ensanglantés empalés sur leurs glaives. Oui, je t'ai vu approcher comme un tonnerre de dieu, même ton ombre t'avait désertée, seul le soleil pouvait te résister.

Quand tu fus près de moi, tu n'as pas ralenti, tu as simplement tendu la main, pour montrer le chemin. Et je me suis levé.
Moi aussi j'ai marché.
Quand tu fus près de moi, j'ai vu sur ton visage le souvenir des pages blanches, la trace des paroles écrites à l'encre rouge, celles à inventer à l'encre bleue, j'ai vu la forme que prennent les rêves brisés, j'ai senti dans ton souffle la profondeur des exils, sur le bord de tes lèvres le murmure des aveux. Ta voix sonnait comme un cor blessé. Un cor immense, profond et lourd. Un cor mortifié.

Sur ta peau dénudée se dessinaient les mondes engloutis, les mers déchaînées, les naufrages humains. Chaque cassure du temps était transcrite avec une précision infinie à l'endroit de douleur, à l'endroit du mystère, à l'endroit meurtri, fracturé, éventré, gravé en lettre blanchie à la chaux, en lettres pleurées, en lettres stridentes.

Tu marchais vite et droit. Droit et longtemps. Je t’ai suivi un temps. L'espace de trois printemps. À chaque étape un pays. À chaque pays une misère. A chaque misère un soleil. Et demain, et toujours, et sans cesse refaire le même souvenir avec des mots nouveaux, venus de la même chair, sortis du même sang, du même cri.
Tu marchais dans tes mots comme une guerrière, sans te retourner puisque le passé était là, devant, comme un baiser mortel, comme une urgence impossible. Là. Seulement là.
Avec ce goût de la vie, et ce goût de la mort, et ce rire étranglé. Et cet or sur la route à chacun de tes pas. Et les morts à convaincre de respirer encore, une dernière fois. Et l'amour qui hurlait.
Tu marchais vite et droit, sans baisser ton regard, sans trembler. Mot après mot. Mort après mort. Nuit après nuit. Des sanglots dans les rires. Oui, je t’ai vu traîner l'univers pour le faire plier et l'obliger à rendre l'âme des hommes, des femmes, des enfants, des errants, des perdus. Les âmes volées. Les âmes souillées. Les âmes oubliées. Oui, j'ai vu l'écriture s'engendrer pour désigner plus fort chaque lâcheté. Pour éclairer et dire autrement les parures du vrai. J'ai vu les galaxies à l'envers, s'excuser pour leurs indifférences. Et les puissants rougir de leurs indécences. J'ai vu les riches brûler leurs richesses. Et les pauvres embrasser ton sourire.
Tu marchais vite et droit.
Je t’ai vu t'éloigner sur le chemin des mots. Comme une guerrière, sans te retourner. Simplement l'amour qui gueulait, qui gueulait, qui gueulait. Laissant tomber son or, d'une langue souveraine.

Tu n'es plus qu'un point au bout du chemin. Il n'y a plus que l'or au bout du chemin. Et ce point si proche du ciel, qu'on l’y croirait déjà. Comme un soleil qui monte à l'horizon. Étincelant d'une infinie miséricorde.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 18:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 2 juin 2019

Lettre inachevée…

 

Mon Amour,

Parfois, dans écrire, on finit.
Jamais on n’atteint.
…..

Posté par Franck Nicolas à 08:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 19 mai 2019

Lettre sans numéro - Elle ne fut pas postée...

Mon Amour,

Il y a seulement des temps d'abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, où l'on sent qu'elles ont un mal fou à finir, où le sans fin ressemble à une nuit immobile.
Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie des saisons.
L'œil se fixe, effaré, pris dans l'épaisseur d'une ombre menaçante. Se taire n'est plus consentir au silence, se taire c'est mordre dans l'obscur, c'est mordre dans le gras de la mort.
Il y a seulement ces temps d'abandon où un poids immense pèse sur chaque heure et l'homme en nous fait porter tout le poids à l'enfant, tout le poids du renoncement, des défaites. Cet homme vain qui n'en finit pas de tuer l'enfant qu’il fut.

Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie de l'enfance dans les ronciers du temps, et les restes d'un désir ravagé. La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir. Décollement des chairs de l'enfance.
La fin procède toujours avec méthode, comme si l'ordre était sa seule réponse. Comme si la défaite méritait cette organisation, cette certitude. Le sacre du chaos est bien cette discipline des fatalités. La lumière n'est qu'un accident des ténèbres, un imprévu, presque un contre temps. Une erreur. Une divagation des dieux.
Le lieu du monde est une nuit lourde, immobile. Lente.
Et l'enfant s'ébranle et succombe de l'exubérance du noir. Et l'enfant n'en finit pas de téter les mamelles d'une nuit sans fin. L'attente a défait un à un ses rêves, et jusqu'à oublier les raisons mêmes de l'attente.
Et l'attente s'est oubliée elle-même. Et l'attente est bien la chose qui meurt en dernier.
Ce qui souffle dans le dernier souffle, c'est l'extase de l'attente, l’inaccompli à jamais.
Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie des saisons.
La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir.
La disgrâce c'est la chanson douce du désastre.

Franck.

 

Posté par Franck Nicolas à 19:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 12 mai 2019

Lettre N° 102 - La paume ouverte...

Mon Amour,

Il faut blanchir beaucoup d'heures pour n'en sauver que quelques essentielles.

Des aubes bleues, presque violines.
Il faut recommencer souvent le même poème pour se dire que rien ne s'achèvera.
Il faut balayer beaucoup de souvenirs pour faire entrer dans sa maison l'envie de demain

Pour alléger ta langue, la soulager de l'ombre, tu écris tes poèmes au dos des ailes des papillons.
Peu de mots, beaucoup de couleurs. Et cette précision pour ne jamais rien froisser.
Et cette poudre d'or dans le soleil du cœur.
Et tes baisers sur les lèvres du temps.

Dans le creux de tes mains, tu m'as fait boire l'eau de l'enfance.
Ainsi tu m'as rendu le temps de l'infini.
Et des folies.
De ton regard brûlé, tu sais effacer mes ténèbres.

Tu m'as rendu le temps des vagues et des embruns.
Tu m'as tendu ta paume dénudée, m'offrant l'ardeur d'un feu nouveau.

Nous écrire est ce chemin d'orphelins, nous le parcourons en silence pour consoler la mort de nos étourderies.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 10:50 - Commentaires [0] - Permalien [#]


dimanche 5 mai 2019

Lettre N° 4 – L’infime...

Mon Amour,

 

Chaque jour qui passe nous rassemble un peu plus. Un mélange d’urgence et de lenteur. J’ai aimé notre promenade. Ta main dans la mienne. J’ai aimé notre silence, notre peur d’abîmer l’instant.
Nos mains qui semblaient contenir toutes les promesses. Nos mains qui s’appliquaient à leur chaleur, comme si tout était là, fragile, définitif.
…………………………………………………………………………………………………
…………………………………………………………………………………………………

L'infime est la demeure de l'univers. Et la parcimonie, le grand fleuve de l'abondance.
Ce qui sauve la cathédrale de sa démesure, c'est la flamme minuscule d'une bougie.
Par son feu dérisoire, la prière consumée regagne les cieux.
Et le fleuve n'est rien sans l'irréductible joie d'une source. Son rire d'enfance s'entend toujours dans la majesté de l'estuaire.
La fascination vient de ce que le signe qui nous saisit le fait par le fil fragile de l'attention flottante. L'étonnement. La surprise. Le consentement à cette surprise. Par une volonté désarmée. Le contre point inouï à une évidence écrasante et vaine.
Ce qui nous touche c'est l'endroit le plus délicat, le plus frêle, tellement délicat et frêle que la mort semble l'oublier. Que l'éternité tient tout entière dans cette fêlure du vivant. C'est un instant blotti. Une heure tremblante.
C'est le balancement délicieux des coquelicots dans les chaumes d'un grand champ de blé juste moissonné, cette goutte de sang joyeuse dans cette hécatombe d'or.
Ce qui nous sauve de l'horreur c'est un simple chant murmuré.
Ce qui nous rend la lumière c'est une simple luciole dans la nuit.
Ce qui nous rend à l'amour c'est un simple regard au détour du soleil.
Il y a dans une île, si petite soit-elle, la puissance d'un continent.
L'infime de tes mots a pour moi l'abondance d'un grand fleuve.
Et les grands fleuves ne meurent jamais.
Il y a dans tes yeux assez de miséricorde pour étancher ma soif.
Il y a dans le chaos, assez de failles pour y cacher un poème.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 09:14 - Commentaires [0] - Permalien [#]

mardi 30 avril 2019

Lettre N° 175 - Pierres de rêves...

Mon amour,

 

Tu as pris tes distances. Et tes lettres sont de plus en plus rares. À chaque fois elles gagnent en lumière, en force. Ta détermination parfois me terrifie. Me désarme. Me console.
Déjà lors de ta dernière visite j’ai été frappé par la densité de ta présence. Je t’observais. Dans chacun de tes gestes, il y avait la trace d’un sommet vaincu. L’infime, le banal s’était chargé d’une sorte de gravité. Comme si tu cherchais à rendre intelligible et praticable l’instant présent. Il y avait sur ton visage quelque chose d’une attention minutieuse, presque précautionneuse. Tes mouvements avaient des yeux d’horizon, et le bleu des cimes.
Dans ta lettre ce matin : « Le monde, il faut bien le rendre habitable, acceptable. Il faut bien fabriquer une langue qui le dise, ce monde. Il faut bien charger les mots d’une lumière nouvelle, peut-être même d’un mystère inexploré, et leur donner la force d’affronter le néant, ou la vacuité, ou tout simplement la peur. »
Il me semble entendre ta voix prononcer ces mots. Ta voix me manque.
« La modernité des temps n’y change rien, la modernité des temps ne nourrira jamais l’âme, pas plus que les dieux ou les églises n’y ont réussi. Tu le sais, ma foi est sans dieu, puisqu’elle est défaite de tout, puisqu’elle n’est qu’un misérable feu de bois dans ma nuit, une chaleur tremblante dans le silence des cieux. »
………………………..

Chaque matin c’est comme si un ciel livide tombait face contre terre. Il faut relever le défi du jour nouveau. Soulever chaque temps du temps. Faire avec cette gravitation étrange et obscure.
J’aime frotter les heures, jusqu’à leur faire rendre l’âme. Qu’elles disent enfin ce qu’elles recèlent, ce qu’elles cachent au fond de leur ventre. Ce qui nous écorche à leur passage. La trace infime qu’elles laissent. Infime, mais si présente, mais si pesante. J’aime frotter le temps, avec l’illusion d’épuiser sa logique, avec cette prégnante impression de lent écrasement. 
Plus on le presse, plus il se tend, plus il se durcit. Une musicienne mélancolie monte, comme si elle sortait d’un gouffre. À mains nues, sur le granit, et ses écailles cristallines. C’est une terrible berceuse, sans sommeil au bout. Sans abandon. C’est une longue patience. Du temps sur du temps. Un os désossé, blanchi par l’érosion, la lame des chagrins, des renoncements, des démissions.
C’est à cet instant, cet instant minéral, que ton image apparaît. Sortie de la pierre, des tentacules de l’ennui, sortie de l’usure. Au bout du temps, il y a toi. Blottie dans la pierre de mes heures. Dans la matière lourde, imprégnée de silence, ta voix saisie par l’absence. Je polis ton corps de caresses, alors la rocaille s’amollit. Le temps s’efface, ta chair s’attendit. Tu sais, c’est un temps de folie, que ce ténébreux vouloir, que cette exténuation de la force des heures. Que cette divagation dans l’épaisseur de la mélancolie, que cet égarement, mais tu comprends, le temps sans toi, c’est un peu la mort qui s’invite à ma table. Je connais ma déraison, c’est la seule chose qui me reste. T’inventer au-delà de ta vie. Plus vivante, que la plus remarquable des vivantes. T’inventer. Grande icône de givre. Ta robe est défaite à tes pieds, j’agrandis l’ombre courbe de ton ventre d’un seul coup de pinceau. C’est une poésie silencieuse, cruelle. Une poésie douloureuse, presque immobile. J’arrondis ta hanche autour de quelques mots. Ma main est posée sur ton sein. C’est une image sainte. Muette. Mon geste est pris dans une raideur grave. Ta nudité est si précieuse. Je creuse un peu plus le silence à l’endroit sacré où ta chair s’ourle, se replie et se déploie à la fois. L’ivoire des mots s’enroule autour de ta cuisse vénérable, frôle, enlace, comme les plumes sur l’aile d’un grand cygne. Ta jambe, ta cuisse, chandelle couronnée par l’orgueilleuse cambrure de tes reins. Je hisse mes mots en remontant ton corps, ils tracent des douceurs de soie, dénouent d’incertaines nébuleuses. Ton cou, ta nuque, lignes de chair lyriques. Je déroule sans fin le fil de ta peau onctueuse. Ton ventre, tes seins, ta gorge. J’aime frotter les heures jusqu’à leur faire rendre l’âme. Pour qu’elles me parlent de toi, qui gis dans leurs entrailles. Bien après l’absence. Bien après l’oubli. Lorsque je parviens à traverser ces jours de pierre, quand à force d’entêtement, la réalité se troue en son centre, même le rocher se lamente ; il se rend à l’évidence de ta présence vivante. Vivante mon amour.
Mon amour, c’est une poésie douloureuse. Je rampe sous chaque mot, pour que leurs ferrailles ne me déchirent pas le cœur. Mon amour, avancer dans ces jours sans toi, c’est frotter le temps à mains nues, jusqu’à l’incendie, jusqu’à l’embrasement du soir. Jusqu’à ce que ton sang palpite et m’éclabousse.

Chaque soir c’est comme si un ciel agonisait dans un râle rouge, un râle barbare, c’est le temps d’abandon, le temps des floraisons mortelles, des romances épuisées sur des cercueils de pierre.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 19:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 28 avril 2019

Lettre N° 230 – L’étoile de l’attente…

Ma perdue,

 

Mes lettres sont désormais sans réponse.  C’était inévitable. Nous y sommes.
Je continue à honorer le pacte. Écrire, nous a réunis. Écrire, à présent, nous défait.
Je vais te parler de Claire, ma grand-mère, je vais te dire sa vie et son secret.
……………………………………………………………………………………
………………………………………………………………………………………

Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Avec l'appel de la mort en écho. Un temps hors des horloges. Temps dépeuplé. Même la solitude fuit ce temps. Temps d'absence, de pénurie de sang rouge, les veines gorgées d'ombres et de souvenirs muets. Pesanteur de sa propre chair qui s'affaisse sur elle-même. Empilement de la vie morte sur de la vie morte. Vide et pourtant sans espace. Un vide plein. Plein d'un impossible dire. D'un impossible à habiter. Il est un temps d'attente où les gestes se recroquevillent dans leurs intentions. Simplement à l'abri du désir, comme si le ciel s'était débarrassé du bleu, une bonne fois pour toutes, ou des étoiles, ou de sa neige, débarrassé des orages, un ciel où l'oiseau ne saurait plus y laisser sa trace, son trait, l'écriture même de son vol. Temps des marais et des oublis, des odeurs taciturnes et fades. C'est un temps d'avant. Un temps qui précède. Un temps qui prend son temps. Qui prend le nôtre surtout, et le dépense sans compter, avec une prodigalité de forcené. Et par lâcheté on le lui laisse, on l'abandonne comme abandonne notre enfance, et nos amours, et nos jardins. L'abandon à nos complaisances. Temps des lacs aux paupières baissées, et des pierres prudentes. Car les pierres savent l'attente. Elles en sont la mémoire, et la forme. Avec l'usure qui arrondit les cristaux, et la pluie qui épuise leurs derniers mouvements.

Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Temps divisé où l'on ne s'appartient plus, quelque chose nous a quitté et l'on reste dans l'hébétude. La désolation de l'âme. Comme ces fenêtres qui cachent l'ombre d'un visage perdu dans l'horizon de la vitre.

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle était là, calée dans un fauteuil. Calée dans l'inconfort de ses douleurs, des articulations qui se coincent, et qui craquent comme du bois mort. Là, le regard accroché à des souvenirs. Là, prête à partir. Souvent elle restait ainsi. Des heures. Des après-midi entiers, les mains posées sur ses genoux, ne fixant rien de précis, sinon l'invisible présence tu temps. La face droite, la face faisant face à cet au-delà des choses. Sans jamais dormir, sans jamais s'assoupir ne serait-ce qu'un instant. Vigilance calme. Vigilance opiniâtre. Ne rien lâcher, le temps qu'on est là. Ne rien brader. Elle n'avait plus rien, sinon ce temps pauvre et dénudé qu'elle dépensait comme si elle était riche de tous les royaumes. « Qu'est-ce que tu fais, grand-mère ? » « J'attends... » « Tu attends quoi ?... » « J'attends....j'attends.....un jour tu verras, toi aussi tu attendras.... » Elle rajoutait : « J'attends... et je n’ai pas peur... » Lorsqu’elle disait « pas peur », il y avait une drôle de petite lumière qui s'allumait dans son œil.
Elle restait dans le silence, puisque toutes les paroles étaient devenues vaines, imprononçables. Elle était là, dans l'attente, à user son impatience et son reste de vie. Non, elle n'était pas sereine, elle n'était pas dans la plénitude de la sagesse. Claire n'était pas sage. Claire n'a jamais été sage. Etre sage, cela aurait voulu dire, démissionner. Elle trouvait l'attente plus digne. Son reste d’énergie pouvait brûler encore pour ça.
Alors elle attendait, les mains posées sur ses genoux. « J'ai passé ma vie à attendre, alors j'ai appris....à force on apprend… même que l'attente ne nous use plus, c'est nous qui l'usons... Attendre c'est encore tirer sur le fil. C'est d'être encore dans un temps à venir… J'ai attendu parce que je ne voulais pas attendre... j'ai été enceinte à quinze ans.... Après, j'ai passé le reste de ma vie à attendre... Attendre qu'Albert ton grand-père remonte du fournil... toutes ces nuits seule à l'attendre....et puis sa tuberculose et son agonie... attendre chaque jour un peu plus la mort de celui qu'on aime. Ce n'est pas de l'attente, c'est un incendie... Et puis la guerre, cette attente pourrie, avec l'arthrose qui m'a attaqué si tôt...Puis ton père, avec sa guerre lointaine, sa guerre perdue. Quatre ans d'attente… encore, attendre…  toujours attendre.... »

Du plus loin que remontent mes souvenirs, je la vois voûtée sur sa canne dans une marche bancale, écrasée, traînant ses jambes devenues lourdes et sans forme. « L'urgence et l'attente sont les deux maladies de la jeunesse...on les attrape en même temps, elles se nourrissent l'une de l'autre.... Après la mort d'Albert, il y a eu Georges... là aussi j'ai attendu...ses virées le soir, ses absences, ses retours dans ces états impossibles...au début à l'auberge on attendait les clients, on attendait les saisons. En hiver on attendait l'été, et l'été on attendait l'hiver, toujours en retard d'une saison, d'une paix, d'un repos... et puis l'arthrose toujours, jamais en retard, elle... j'avais l'impression qu'elle me prenait tous les os, les uns après les autres.... »

Alors je la regardais, bien calée dans ses dernières résistances, les mains posées sur ses genoux. Ses mains tordues, noueuses comme de vieilles racines déterrées. Et ses yeux qui ne savent plus fixer vraiment, parce que les images qu'ils voient n'appartiennent plus au présent de l'horloge. Elle n'avait plus réellement de lieu, sinon cet entre temps de l'attente. « Tu comprends...l'attente c'est l'arthrose de l'âme, et une fois qu'elle est déformée aux articulations de la joie, les mouvements du coeur sont aussi douloureux que mes genoux, que mes pieds, que mes doigts....un jour tu as quinze ans et c'est la foudre et les flammes dans ton corps, dans ta tête... un fétu de paille... après il te reste les cendres.... Là, je suis sur un lit de cendres...et je n'ai pas peur... je n'ai plus peur...J'attends... Je ne sais faire que ça, alors je le fais. Toi aussi tu as de l'arthrose à l'âme...soigne-la, ne fais pas comme moi... l'attente est une vraie maladie. C'est la maladie du temps qui passe... en fait, c'est la maladie du temps perdu, une sorte s'excroissance de temps, comme un cancer, une prolifération de temps sur le temps à vivre... »
« L'attente vide ta parole, elle avale tous tes mots...dans l'attente jamais rien ne vient, jamais, ou si peu, ou si décevant....moi, j'ai été au bout de ce temps vain, alors parfois j'en ressens une sorte de jouissance... mais tu sais, c'est rare.... »

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle accompagnait ainsi le déclin de la lumière, sans bouger, comme si elle s'exerçait à l'immobilité ; ce n'était pas la paix, pas la sérénité, c'était l'attente tenace et orgueilleuse, inutile, mais qui valait mieux que l'abandon. Comme si la dernière attente portait une révélation glorieuse.

Puis elle partit, tout s’éteignit, elle fut enfin paisible, raide dans son dernier lit. C'était au petit matin. Claire avait anticipé la pose en croisant ses mains sur sa poitrine sur les draps blancs à peine froissés. Ses mains calleuses, ses mains de racines amères et douloureuses. Les traits de son visage étaient adoucis, soulagés. Elle était à l'heure au rendez-vous.

Pourtant, l'attente est aussi l'autre folie de l'amour, son autre nom...
Elle, elle l'attend.
Lui, il est parti pour quelques occupations d'homme vain, le travail, la guerre.
Elle, elle est restée derrière la porte,
elle a embrassé une dernière fois ses lèvres, puis le creux de sa main et elle a fermé la porte.
Elle a respiré à plein poumon ce silence nouveau.
Peut-être qu'elle a pleuré... un peu...en silence, puis elle s'est assise au plus profond de son cœur.
On pourrait la voir s'agiter en tous sens, on pourrait la croire aux prises avec mille taches, mille travaux....non, même vibrionnante elle est assise, elle attend. Elle est dans la pénombre de son amour, Elle veille sur la flamme qui la consume, Elle brûle d'une joie indicible et secrète.
Et plus les jours passent, plus elle grandit cette flamme. Et plus les heures s'étirent, plus elle devient immense. Souveraine.
Elle, elle entre, doucement, sans aucun savoir dans la toute-puissance de l'amour. Et c'est l'attente folle, déraisonnable. En accueillant cette attente, loin de s'éteindre, Elle s'augmente. Et chaque heure est un échange lumineux. C'est l'offrande pure. Car il est des attentes qu'aucun retour ne saurait retenir ou apaiser, il est des attentes inaltérables. Elles sont aussi blanches qu'un paysage de neige, aussi profondes qu'un océan. Ce sont des attentes folles. Les premières marches pour l'éternité.

Voilà, Ma Perdue… ! Tu le sais désormais, je suis de cette attente folle sans raison, c'est ma façon de déchirer mes chairs assez fort pour y faire tenir le ciel et son infini. Ce soir je respire le silence, et j'attends. Je n'attends rien, ni Toi, ni personne, j'attends au plus large de ma raison et de mon cœur… ouvert, offrant cette béance aux étoiles....

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 21 avril 2019

Lettre N° 5 - En marche…

Mon Amour,

 

Hier tu m’as offert ton premier recueil, ce petit livre de traces et d’empreintes. Nous l’avons feuilleté ensemble. Il faisait beau. Les premières chaleurs. J’étais ému. Nous étions épaule contre épaule pour tourner les pages. Nos têtes parfois se touchaient. À chaque page je sentais monter l’évidence de nous deux. Aujourd’hui, au moment de t’écrire, je sais qu’il y a plus qu’une évidence. Une nécessité de nous deux. Epaule contre épaule, je sentais ton parfum, un peu de poivre et de vanille. Une odeur de demain, sans doute une promesse.
Sur la première page, tu as écrit pour moi quelques mots que je relis maintenant, je laisse monter les larmes qu’hier j’ai retenues
……………………………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………………………

La porte de demain est sans serrure, elle est ouverte aux vents.

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l'homme en prière.
Seul l'acte sorti de l'arc de l'amour est subversif. Ainsi l'amoureuse. Ainsi l'amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie.
Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence vaste comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes mes murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagnes infranchissables, point de ravins. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c'est la mémoire. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Je viens à moi. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l'espace qui nous sépare. À rebours. À rebours du désir pour le réinventer, et contre les évidences des âges. Je n'ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n'ai que des musiques pour me porter.
Tout le reste n'est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.
Je n'ai que ma pauvreté pour toi. Tu sais que je l'ai chèrement gagnée. N'est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s'agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l'abandon, elle se gagne dans l'offrande faite au jour, elle se gagne dans l'épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d'une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements, après la peur. Et dans l'effondrement après le désastre. Pour être nu, il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s'être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c'est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevaliers à la triste figure. Être nu c'est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c'est appeler l'absence, la reconnaître et l'aimer d'un seul regard. Être nu c'est être seul, seul de soi, dépourvu, perdu. Être nu c'est accueillir la peur sans peur, et se désaltérer du manque. Voilà, être nu et pauvre, c'est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l'opiniâtreté d'un laboureur et la fidélité de l'enfant à sa mère.
Serais-je assez digne pour te faire ce cadeau ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu'à toi ?

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie. Et plus loin, le demain que tu portes dans le creux de tes mains, comme une eau pure à boire. L'offrande.
L'abondance du printemps au cœur du désastre.
Comme une fleur inexorable.
Et l'aube, enfin, peut se lever.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 09:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 14 avril 2019

Lettre N° 103 – Bleu…

Mon Amour,

 

Ce matin, ton parfum flotte encore ici. Ici, où le silence règne. Flottent encore nos paroles d’hier. Je te l’assure ce pacte d’écriture nous use. Il nous détruira. Je comprends ton entêtement à le poursuivre, mais j’en sais l’issue. Je la redoute. Cette correspondance s’infiltre entre nos deux bouches, entre nos deux corps, nos deux vies. Elle semble absorber le réel de nos gestes, tout en dessinant d’étranges contours qui échappent à notre désir – les étranges frontières de l’âme. Elle semble créer des abîmes entre nos deux souffles et de singuliers horizons.
J’accepte jouer ce « je », j’accepte, à nouveau, cette confrontation entre l’être de l’écriture et l’être de nos vies, j’accepte l’écart et le gouffre, j’accepte le risque de la chute, j’accepte de te perdre, et de me perdre à la fois.
……………………………………………………………………………
……………………………………………………………………………

Alors user la même corde. Lancer toujours plus loin le même filet. Des mots qui font retour, comme s'ils sortaient des circonvolutions d'un coquillage. Toujours le même filet. Toujours aussi vide. Piètre pêcheur. Sinistre pécheur. Des mailles trop grandes, trop lâches. Et un filet toujours vide. Pourtant un filet tissé dans les rêves, avec des mailles de solitude et d'espérance, tissé avec le fil des jours, tressé avec les heures d'attentes, nouées par de longs et solides silences. Un filet brodé pour cueillir les étoiles. Et toujours le remonter aussi vide. Comme si tout le traversait, sans jamais s'arrêter. Rien.

Mon amour, ces filets-là ne retiennent pas qui ne veut s'y blottir. Ils ne prennent pas. Ils accueillent. Changer de mer n'y ferait rien. Alors autant continuer à lancer le même filet et tirer la même corde jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à l'étoile peut-être. L'étoile bleue. Toi seule le sais.
À force, de racler le fond de l'océan je ramène parfois quelques mots égarés. Quelques mots de tristesse. Quelques mots à l'agonie parce qu'ils ont été trop dits trop écrits. Je les pose sur ma page, je les réconforte un peu, puis ils s'en vont mourir plus loin, dans d'autres mains, dans d'autres voix, sous d'autres yeux. Sous d'autres bleus. Piètre pêcheur, perdu dans ses marées, empêtré dans son filet. Bénissant les tempêtes et leurs promesses bleues.

En moi, tu es comme un vertige de bruyères battues par les vents du nord. De ces bruyères brûlées par les embruns salés qui me viennent de la mer. Là-bas, au plus loin de ma mémoire.
Tu es ma terre hostile et fraternelle, mon île, mon endroit de misère et de miséricorde, mon lieu de pénitence et d'espérance sacrée. En moi, tu es la nuit, la nuit ouverte sur les rumeurs du monde. Et tu habites en moi au lieu le plus fragile, le plus secret, celui que je ne dis pas, ou que je dis si mal, que je n'avoue jamais. Au lieu le plus ténu, sans doute le plus clair et le plus vacillant. Tu es l'immensité et le cheval qui va avec. Tu es un galop ébloui sur la folie des hommes. Tu es une course enflammée sur cette lande ouverte, comme une éventration sur le corps de la terre. Et la glace et l'incendie jaillissent de tes sabots. Oui, je te le dis, tu es ce pur galop qui dévaste mes heures, mes jours. Mes nuits.
Bleues.
Je suis un errant, un nomade, un perdu. Il me fallait ta lande pour habiller la mienne. Il me fallait tes brûlures pour révéler les miennes. Il me fallait ta nuit pour éclairer la mienne. Il me fallait tes mots pour que je puisse, enfin, accrocher mon rêve au bord violine de l'horizon. Je suis un errant, un nomade, un perdu, un sans rive, il me fallait l'espace, tu n'as pas de limite. Il me fallait du temps, et tu es immortelle. Il me fallait un regard tu as celui de l'aigle, il me fallait une voix, tu m'as appris le cri. Je voulais la chaleur et tu vaux mille soleils. Je voulais la lumière et tu es comme un phare.
En moi tu es cette lande ouverte sur les brumes. Tu es l'espace sauvage, rude, fier, et dépeuplé, et arraché. Tu es l'espace sans fin troué de crépuscules, de hurlements de loups. Tu es la vie quand elle doit se survivre. Et le sang quand il faut qu'il soit bleu.
Tu es l'endroit du mystère et de l'appel, celui de la quête et du renoncement. Tu es la lande ouverte qui porte le désir avec acharnement, comme une plaie qu'on lèche pour être certain d'être encore vivant. Tu dis être en enfer. Alors j'irais là-bas. Je connais le chemin, je te ramènerai. Et ta peau sera blanche. Immaculée. Tes cicatrices je les effacerai, une à une, avec mon souffle et ma salive, du bout des lèvres, chair contre croûtes.
Et ta lande à ma lande s'ajoute. Et ton ciel à mon ciel se répond et se mêle. C'est ton sang qui coule dans mes veines.
Qui passera du rouge au bleu.
Bleu, comme un ciel de printemps. Bleu, océan. Bleu, comme un désir tremblant.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 09:37 - Commentaires [1] - Permalien [#]

dimanche 7 avril 2019

Lettre N° 32 - Rouge...

Mon Amour,

 

Il faut que je te parle de ce rêve

T’écrire soulage l'enfant qui me porte.
Rouge...
Le rêve était rouge.

D'habitude je ne me souviens pas de mes rêves. Là, il était rouge. Un envahissement de rouge. Une chute de neige rouge. D'où me vient cette image ? La neige rouge. Où ai-je lu ça ? Ce rouge est incrusté dans l'électricité de ma tête. Et dans mon rêve tout était rouge, même la neige. Surtout la neige. Une avalanche de sang cotonneux. Une sorte de plumetis vermillon sur l'écarlate de l'horizon. Rouge. Comme à l'intérieur d'un corps. Les yeux du rêve pris dans l'épaisseur d'une chair ouverte. Sentine perdue et vorace. Chair vorace. Rouge. Tu es là, dans le rêve rouge. Là. Déplaçant ton ombre pourpre. Une ombre de velours pourpre. Grande tenture lourde et pourpre. Je devine à peine ton visage. Mais je sais sa beauté. Mon rêve le sait. Pas besoin d'un visage pour savoir la beauté des êtres. Mon rêve le sait. Tes lèvres comme une blessure. Tu saignes. Des mots. Une parole cramoisie qui brûle. Une neige de feu autour. Tu brûles. Je brûle. Nous sommes dans le rouge. Le rêve nous a mis dans le rouge. Pour nous protéger. C'est certain. Protéger notre innocence. La neige crisse sous nos pas. Il fait froid. C'est l'hiver. Un hiver rouge. Nous marchons en silence. Il n'y a pas de destination. Il n'y a jamais de destination. Quand on arrive, c'est toujours nulle part. Toujours. Pourtant ce rêve est un mélange. Dans ce rouge il y a l'expression d'une violence abrupte et dans le même temps une plénitude immense, intense. Je traverse la couleur et c'est comme une symphonie. Comme si cette couleur était une musique. Des milliers de notes de musique tombent. Rouges. Sur le tapis rouge. C'est comme un bonheur cette marche dans le rouge. Un bonheur. Tu es là, à côté. Dans ton silence tu me parles. Je t'entends. Il y a une tremblance, c'est par-là que je t'entends. Par la tremblance. Cet ébranlement du monde autour de nous. Nous sommes sur ce chemin de chair rouge. Dans l'envahissement du sang. Invulnérable. C'est la sensation du rêve. Invulnérable. Pourquoi ce rêve ? La première marche de l'arc-en-ciel. Je ne sais pas lire les rêves. Parfois je lis certains dessins des étoiles. Jamais les rêves. Alors pourquoi ce rêve rouge. Et cette marche vers nulle part avec ce sentiment d'accomplissement. Comme si le rouge devait me parle, nous parler. Me dire un secret. Me dire ton secret. Comme si c'était ma seule destination. Une fatalité. Un bonheur incarnat.

Et dans tes yeux cette poudre de cinabre, et dans mon cœur érubescent les étoiles amarantes. Et dans ce ciel garance des promesses de roses.

T’écrire soulage l'enfant qui me porte.
Comme la mer soulage la source du poids du fleuve.
Ce qui nous fascine dans les vagues c'est le chant des sources. Des millions de sources. Des millions d'étoiles dans les vagues. Les sources ne meurent jamais à cause des marées qui leur rendent grâce.
Les océans sont rouges, pour que l'enfant, en nous, invente le bleu.
Les rêves sont rouges pour brûler les yeux des amoureux.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 09:21 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 31 mars 2019

Lettre N° 215 - Tu avais...

Mon Amour,

 

Je ne sais plus t’écrire. J’essaye de comprendre ce qu’il nous est arrivé. Comprendre, est-ce si important ? Est-ce vraiment nécessaire ?
J’ai parfois la sensation que tout était inscrit dès le début.
………………………………………..
Cela nous arrive de loin. Et cela vous retourne la chair comme un mascaret. Cela vient du fond de l’océan, d’un profond. Ou des montagnes, d’un sommet. Ça roule et vous appelle comme un chant. Comme un grand vide. Comme une fatalité.
Au départ, c’est un roulement de tambour sourd, inaudible. Une rumeur.
Un désastre commence toujours par un printemps. Un excès de printemps. La douleur commence toujours par un enchantement, elle est la sœur de la jouissance, de l’exaltation. On le sait, mais on veut l’oublier. Comme les papillons de nuit qui vont mourir pour avoir trop aimé la lumière. Oubli. Insouciance. Désinvolture.
Cela nous arrive de loin. Cela vous retourne la chair du cœur comme le mascaret retourne les eaux du fleuve. Des eaux à nue, à vif. Des eaux saignantes, qui replient leur peau, qui perdent leur élan. Les eaux vieilles du fleuve meurent en aimant trop la mer.
…………………………………………..
Tu as dans la voix l’incomparable force de ceux qui savent murmurer. De ceux qui savent quitter.
Dans tes yeux, tu as les incendies des nouveaux temps….
Tu as…..
Mes vielles eaux du fleuve, se meurent d’aimer plus loin que leurs eaux…
Tu as… et je n’ai plus…
………………………………………………
                                 La vérité nous blesse. C'est là son mérite.
                                 Ce qui me console, c'est de n'être indemne de rien.

 Franck

Posté par Franck Nicolas à 11:06 - Commentaires [3] - Permalien [#]

dimanche 24 mars 2019

Lettre N° 210 - Au temps des arabesques...

Mon Amour,

Nous n’aurions jamais dû faire ce pacte d’écriture. Cette correspondance n’aurait jamais dû exister.
Pourtant je m’y accroche jusqu’à la douleur.
…………………………………………….
…………………………………………….

Chaque jour l'épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi faisons-nous ce chemin ? Qu'attendre de cette confrontation de nos mots ? Ces lettres sont longues à s'élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Et puis la lente mastication. L'exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Et parfois le rejet. Pourquoi ? Le texte résiste. Tu résistes. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Toi ? Moi ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir ni la destination, ni la signification. À l'intérieur je sens qu'il a une chose à atteindre, il semble même que les mots pourraient venir de cette chose, mais je n'y ai pas accès. Peut-être ce nous, qui nous résiste. Peut-être autre chose de plus destructeur.
Les paroles dessinent mon lieu d'exil. En creux. Dans le creux des mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse et gluante. Ils viennent avec leur lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s'arrachent de l'ombre, et ramènent avec eux cette part d'ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance.
À l'intérieur il y a comme un frottement difficile à décrire, et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d'une conscience à la dérive, ou d'un entêtement insensé, déraisonnable. De notre amour ? Même le corps est engagé. Je le sens dans mes bras, mes doigts qui frappent le clavier, ma poitrine, mon ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L'intention du corps qui vient frotter un endroit vide, qui n'existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page est là, au lieu du frottement. Le souvenir de nos peaux l’une contre l’autre, épuisées de désir, de sueur, de soupirs. Le bonheur ? La nécessité du bonheur ? Ou sa fatalité ? Nous sommes des âmes brûlées, toi comme moi le savons.

T’écrire est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Effrayante. Simplement entretenir la tension. L'exacerber. Comme s'il s'agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toute façon ne sortira plus. C'est une lutte froide contre quelque chose qui n'est ni ennemi, ni ami, quelque chose qui n'est que dans le creux, que dans le contre temps, qui ne dévoile sa présence que par son manque. Le paradoxe. Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque, manque à mon manque réponds la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus, encore plus sûrement que toi. Et ce temps de face à face, ce drôle de temps qui ne se raccroche à rien d'autre qu'à lui-même, un temps qui n'a pas d'histoire. Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Il semble que tout réside dans cet enchaînement consenti. Cette volonté de le maintenir, et dans le même temps de le réduire.

Peu à peu l'amour se résigne, renonce, s’absente de mes mots. Il ne reste plus qu’une trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son espoir, de ses fils de vie. Une matrice vidée de son élan, de son exaltation. Extinction progressive de la lumière, dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement se rétrécit. Il ne reste plus que cette trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s'accroche plus.
Aimer, écrire sont le même mot, la même arche.... C'était il y a longtemps....au temps des arabesques....

Franck.

 

Posté par Franck Nicolas à 12:32 - Commentaires [3] - Permalien [#]

dimanche 17 mars 2019

Lettre N° - 50 L'heure myosotis...

Mon Amour,

 

Je t’écris au présent, c’est le seul temps que je nous souhaite. Hier, aujourd’hui, demain est une journée radieuse. Il faut écorcher la langue pour que je puisse dire la forme de mon amour. Le seul futur que je puisse utiliser c’est celui qui sacre le présent. Le seul passé, ne dit rien de nous.
………………………………………………..
………………………………………………..

C'est l'heure du myosotis et du bouton-d'or, l'heure du chèvrefeuille et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. Les bras des dieux pressent les restes de pulpes de la journée. Pressent l'orange du soleil dans cette rumeur de bleu et le gémissement des fleurs qui s'étirent dans leurs ultimes exhalaisons.
Et ce canal oublié, sans bateau, ce canal nu, dépeuplé, ce canal devenu inutile et beau, comme si sa beauté calme et tranquille n'était advenue que bien après le départ des hommes et des bateaux. Étrange destin que celui des ouvrages humains quand ceux-ci s'affranchissent des volontés qui les ont créés. Désormais impraticable il  gagne en perfection ce qu'il a perdu en utilité.
Alors ce sont les eaux myosotis, bouton d'or, chèvrefeuille, qui s'allongent dans le soir étrennant les premières ombres et les premières senteurs d'étoiles.
C'est l'heure où l'on est dans la plus grande distance de soi et pourtant au plus près, l'heure des louanges, l'heure des condensations, des allongements de l'âme. Marcher sur les bords du canal, à cette heure, c'est marcher avec application, presque avec précaution à la rencontre du rêve, en fouillant le silence, en le ciselant, en se laissant étourdir d'une réconciliation de l'espace et du temps, certes éphémère, mais essentielle.
A l'endroit du coude, le canal s'élargit, et juste là, sur la berge, une vieille chapelle à l'angle des eaux, comme si ces eaux font exprès un détour. Simplement pour passer sous les vitraux, pour les saluer et mélanger un court instant leurs ruissellements.
Instants du soir et des terres promises et du myosotis, du bouton-d'or et du chèvrefeuille. L'heure où penser ne suffit pas, puisque c'est le temps des constellations naissantes, le temps de la voix, du murmure, de l'appel, où la lumière déboutonne peu à peu ses gloires. Les pensées se défont, se brisent, les raisonnements se cassent pour libérer enfin l'esprit, le désenvoûter de sa propre fascination. Alors, marcher dans la délicatesse de cette suspension à fleur d'eau comme si c'est la première fois, ou comme si c'est la dernière. Ou alors la seule. Marcher dans cette lenteur sereine et attentive, comme lorsqu'on marche dans un livre pas-à-pas, page après page, cueillant et respirant chaque mot, et n'être que ce pas abandonné à lui-même, sans direction, hormis la fin des temps et l'effusion de phosphorescence qui l'accompagne. Marcher dans cette lenteur c'est marcher vers son amour avec élégance et pudeur, c'est passer entre les couleurs du soir et les reflets du canal sans défier le silence et le bouleversement des arômes. C'est accepter l'oubli et les brûlures de la mémoire et tenter d'agrandir l'espace entre la chair et l'os et faire entrer en soi l'immense par la porte du grave et du léger et du vulnérable et de l'infime. C'est déployer son corps dans le seul intervalle possible ou la danse et le chant peuvent surgir. Salut des heures pauvres, soulagement des douleurs dans cette convalescence du jour où le miracle s'insinue dans le tremblement des arbres, où la joie prend la forme d'une cabriole d'hirondelle dans un chahut de bleu volubile et une confusion de rouges exubérants. Il y a dans ce jour qui meurt la puissance d'un accroissement, une aggravation d'espérance qui s'appuie sur l'engourdissement des eaux et sur l'effleurement de nos mains qui se joignent, entrecroisant nos silences, comme le froissement des ajoncs pour appeler les dernières libellules, comme cette marche qui assemble le jour à la nuit, qui passe du clair au mystère, du chaud au fervent, du brûlant à l'intense.
C'est l'heure du myosotis, du bouton d'or, l'heure du chèvrefeuille, et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. C'est l'heure secourable, l'escale, l'heure rouge et violette, l'heure safran où nos corps s'accoutument à leurs exactitudes, à cette verticalité qui les devance, devinant déjà nos caresses, appelant déjà les saisissements, les exaltations.
L’heure myosotis, c'est l'instant d'avant, celui qui prépare son élan, celui qui contient, celui qui rassemble, celui qui épouse, celui qui arrondit les minutes et qui aiguise chaque seconde. C'est un temps qui précède, c'est la marche lente et mesurée avant l'offrande des chairs, avant nos fièvres lunaires. Il faut traverser l'heure myosotis et en sortir vainqueur, assez nu pour aborder sans crainte la convulsion des corps. Il faut traverser l'heure bouton-d'or sans remords pour atteindre l'orée du désir sans effroi. Il faut traverser l'heure chèvrefeuille sans espoir pour inventer le geste unique qui enchevêtrera et ton souffle et mon souffle, et ton ventre et mon ventre, et ta voix et ma voix, et ta nuit et ma nuit...

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 17:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 10 mars 2019

Lettre N° 99 – A l’heure exacte de nous-mêmes…

Mon Amour,

 

Ce fut  une belle journée, avec les mouvements amples d’une houle alanguie, assagie.
Je suis toujours fasciné par tes mouvements, tes gestes. Tu circules dans la lumière avec une telle élégance. Si légère, si dansante, si libre. Tes phrases semblent s’enrouler à ton corps, en prendre d’abord la grâce. Tu parles juste, puisque ton corps sonne juste.
En ce début de printemps, il faisait beau.
…………………………
…………………………

Il y a un moment où les peaux se rencontrent. Il y a un endroit du jour qui fait comme un vertige. Où la lumière s'absorbe. On est dans l'absence de soi. Dans le silence de sa raison. Juste dans le vertige des peaux, des corps. Des souffles. Comme si l'on versait vers une fatalité ou que le réel s'accordéonait dans la stridence d'une harmonie désaccordée. Le soufflet de l'instrument s'écrase sur lui-même comme deux corps qui se rejoignent. Avec le souffle et cette respiration de fin du monde. Et cette aspiration qui brûle les entrailles. Précipitation des gestes qui cherchent l'octave, d'une symphonie inachevable. Suspension. Temps d'urgence suspendu. Accrochée aux quatre clous du destin. Juste un vertige. Quand la chair se frotte contre la chair. Juste à l'endroit du désir. Et l'abandon qui cascade et ricoche sur tous les os. Il y a des heures à angles droits. Qui sonnent dans l'aigu. Un temps qui sacre d'un poids trop lourd les battements du cœur. Comme si le passé accourait telle une meute affamée, se partager la dépouille d'un présent qui se terre entre deux caresses maladroites. Temps des proies où les ombres se lèvent en même temps et courent en tous sens dans la maison du cœur ouverte à tous les vents, la maison que vous venez de déserter. C'est un moment de vent, de tempêtes, c'est un moment de landes, qui appelle au grand rassemblement de nos fantômes silencieux, qui passent et repassent entre la paupière et l'œil, juste derrière le regard. 
De quel amour es-tu, mon amour ? D'où vient ce vent qui brasse nos chairs ? D'où viennent l'attente et ce dénouement qui s'effondre ? Comme les cartes de ce château....
D'où vient cette mort étrange qui ricane dans un coin attendant son tour pour se repaître des rêves perdus et des pleurs venus avec le crépuscule ?
C'est bien au cœur de cet effondrement qu'il faudra se relever. C'est bien ce mur de plomb qu'il faudra traverser. Il faudra bien que nos caresses et nos baisers traversent enfin la muraille. Même s'il faut des larmes. Surtout s'il faut des larmes. C'est bien de là que nous partons. Du plus loin. Si près et pourtant si loin de nos propres corps, comme si nous avions déserté l'espace d'un vertige, notre âme, comme si nous étions sortis de nous-mêmes en claquant la porte. Il nous faudra bien revenir. Et sonner à l'heure exacte de nous-mêmes.
Je n'ai pas peur d'avoir peur. Je n'ai pas mal d'avoir mal.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 15:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 3 mars 2019

Lettre N° 110 - Ce grand cerisier...

Mon Amour,

 

Aimer c'est graver le marbre. C'est inscrire sous la peau une histoire définitive. Aimer échappe à l'oubli. Longtemps après l'amour, l'histoire se raconte encore. Même transformée, l'histoire se raconte. Et ce n'est pas de la mémoire, c'est seulement l'amour qui finit de se consumer. Même passé l'amour se vit au présent. C'est pour cela qu'il n'y a pas d'oubli, pas de rémission. Et que l'on se sent perdu et sauvé dans le même instant, toujours renouvelé. Recommencer, c'est seulement continuer, c'est raviver, c'est souffler sur les flammes. Même nouveau, c'est toujours une vieille histoire. C'est remonter la flamme jusqu'à la première étincelle. Remonter le feu. Le premier feu. La première mort. Et jusqu'à la dernière.
Aimer, c'est accepter de ne jamais dire adieu. Même après la fin, même après les rancunes. C'est le retour sur la scène du crime. Et contempler notre propre cadavre. Aimer c'est dérober des indices au passé pour mystifier l'avenir. Et échouer dans cette opération secrète, alchimique, magique.
Il n'y a qu'un visage en nous. Un visage qui se moque de nos dérisoires tentatives, de nos pathétiques tentations.

Tes mots me touchent comme s'ils avaient des poings. Des poings qui s'abattraient à toute volée à l'endroit de ma face, sur le nez par exemple. Je lis tes lettres et ça fait comme des brûlures. Je lis et ça fait des cicatrices, comme une lame d'acier dans le vermillon de la vie.
Tes mots me touchent comme s'ils avaient des mains. Des mains douces, mais tyranniques. Des mains qui se poseraient sur ma peau cornée et usée, à l'endroit du cœur. A l'endroit des battements. Je lis tes lettres et cela fait des caresses défaites de leurs tendresses, de leurs promesses. Je lis et cela fait comme du souffre, comme une eau perforée d’une douloureuse lumière.

Il y a surtout cet enroulement du temps, du mouvement à rebours. Cette remontée des saisons. Et cette tension de l'âme à vouloir décrypter la première inscription du marbre. Vouloir lire le nom qui est gravé dessus. Celui qui nous nomme et qui n'est pas le nôtre.

Dis-moi encore les terreurs de l'amour
Dis-moi encore les envoûtements de ta vie.
Apprends-moi les ténèbres, moi qui me crois voyant
Dis-moi encore tes secrets d'amour.
Dis-moi encore les magies de ta vie.
Apprends-moi le ciel, moi qui ne fais que le traverser d'un pas agité et inquiet.
Chante pour moi. Hurle pour moi.
Danse pour moi. Chiffonne-toi pour moi.
Ris pour moi. Pleur pour moi. Pour moi seul.
Raconte-moi l'amour de dieu et des hommes. Dis-moi leurs chairs et leur sang.
 
Le visage de l'autre est porteur de notre ombre. Et on ne le sait pas. Même si on le sait. On ne veut pas le savoir. Et nos étreintes se souviennent du premier crime. À cause d'un désir pris dans le marbre. L'autre de l'amour nous désigne.

Dis-moi l'enfer qui vrille ta mémoire.
Dis-moi ton délire lancinant et mortel.
Dis-moi tes os et leurs cendres et leur haine.
Dis-moi ta chair offerte, les sortilèges que tu recèles.

L'amour nous dit en creux, comme la peur, comme la colère d'ailleurs. On maudit d'autant plus, que l'autre nous ressemble. Parce qu'on suppose qu'il sait. Il est au cœur de notre misérable secret. Et la colère est bien un désespoir, un apitoiement sur ses propres ruines. Toute colère touche à notre vérité, tout amour à notre illusion. Et vivre, c'est marcher de l'une à l'autre, jusqu'à ce que le fil qui les joint se brise. Par trop de vérité, ou par trop d'illusions.

Dis-moi l'éternité qui porte tes offrandes.
Dis-moi ton âme murmurante et fragile.
Dis-moi ton corps et sa flamme et sa piété.
Dis-moi tes cuisses souples et ces coquillages que tu protèges.
Dis-moi toutes ses choses.
Dis-le-moi, mille et une nuits, et quelques siècles de plus.

Le Fleuve. Les rives changent et pourtant c'est le même fleuve. C'est le même élan. Jusqu'à la fin. C'est le même livre qu'on relit. C’est le même récit.

Dis-moi le marbre froid de tes résistances, de tes endurances.
Dis-moi les vipères de tes seins.
Dis-moi ton sexe et son abîme.
Dis-moi tes râles, tes indécences, tes violences

Nous n'avons de cesse que d'aller profaner nos tombes. Pour s'assurer de quoi, au fond ? Chercher la vie au bord de ce qui la désavoue? Il n'en demeure pas moins que nous avons cette passion des os décharnés, des os blanchis, des terres noires. Pour renforcer notre résistance.

Dis-moi la douceur de ton cou.
Dis-moi la forme et la pâleur de tes seins.
Dis-moi ton ventre et son velours.
Dis-moi tes soupirs, tes abandons, tes pudeurs, tes outrages.

Étreinte des contraires. Désenchantement des non-sens. Décidément il n'y a pas d'adieux possibles.

Dis-moi tes litanies comme un poison à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand elle est sacrilège.
Dis-moi le ricanement quand tu te ris de moi.
Dis-moi tes conjurations lorsque je suis trop près de toi.
Dis-moi tes cauchemars et tes arcanes.
Dis-moi la bile de ton sang.

Les poésies sont des feuilles qui tombent arrachées par l'hiver. Leur mort annonce le renouveau. Recommencer, c'est seulement continuer, c'est raviver, c'est souffler sur les flammes. Même nouveau, c'est toujours une vieille histoire. C'est remonter la flamme jusqu'à la première étincelle.

Dis-moi ton chant quand tu le donnes à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand tes voiles se défont.
Dis-moi ton rire quand tu te dérobes.
Dis-moi ta prière quand je dors près de toi.
Dis-moi tes rêves et tes mystères.
Dis-moi tes larmes, dis-moi ta joie.

Aucune violence n'entame la mélancolie. Elle est la bougie sur le bord de la table. Elle éclaire nos passions, nos écrits. Elle a été témoin du crime. Alors elle peut bien nous accompagner. Même en silence. Aimer c'est accepter de ne jamais dire adieu. Les au revoir sont les ricanements du destin. Le bégaiement du temps.
Ainsi l’amertume comme un pitoyable aveu.
Et la violence des silences un piètre abandon.

J'aime tes affronts quand ils disent "va-t'en".
J'aime ton cri qui arrache les miens.
J'aime ton bec quand il déchire mon nom.
J'aime tes crocs qui serrent mes paupières
J'aime tes mots quand ils disent : je t'aime.
J'aime ta voix quand elle s'offre à ma voix.
J'aime ta bouche qui appelle mon nom.
J'aime ta langue sur le bord de mes yeux.

Alors c'est un désastre. De notre cage, nos mots, nos chants s'échappent pour rejoindre le bruit du monde. Chacun dans sa cage. Cacophonie.
Le désir brûle, car derrière ses apprêts il veut notre propre mort, il sait toujours le chemin le plus sûr du désespoir. Il nous distrait pendant qu'il avance ses pions.
Même passé l'amour se vit au présent.

Dis-moi l'incendie qui dévaste ta langue.
Dis-moi la substance qui écorche tes veines.
Dis-moi les cyclones qui brassent ainsi ta chair.
Dis-moi le feu qui brûle ton esprit.
Dis-moi l'étoile qui coule dans tes veines.
Dis-moi ces tempêtes qui bouleversent ta foi.

Alors, Toi la prochaine, tu n'es pas la suivante, tu es encore la première. Tu es la seule, puisque le désastre doit s'accomplir. Et que tu as la forme de l'ombre qui m'anéantira.
Alors dis-moi surtout la paix et le recueillement et l'abondance dans le renoncement.
Dis-moi la sagesse des sables et comment on dénude son cœur pour marcher sans impatience vers un point d'eau perdu au fin fond du désert. Dis-moi les paysages de neige, les lumières d'un hiver, et le givre comme un gant de dentelle sur les ramures déshabillées de ce grand cerisier.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:50 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 24 février 2019

Lettre N° 75 – Ce que le printemps fait…

Mon Amour,

 

Nous ne sommes qu’un récit.
Un récit qui se refuse à nous.
Ce récit n’est ni juste, ni faux. Il n’est jamais transmis. À la place on inventa la littérature.
On épuise nos gestes, nos pensées, nos désirs.
Le récit flotte entre nos heures, nos joies, nos échecs, nos peurs.
Rien ne l’ancre, rien ne l’éclaire.
Nos actes ? Nos secrets ? Nos aveux ? Nos amours ? Nos rêves ? Nos tristesses ?
Le récit est toujours la forme ultime d’une folie, de notre folie.
L’affirmation d’une nécessite pour ne pas désespérer.
L’ellipse est la loi du récit. Les mots manquants qui tissent une vérité plus acceptable, plus compréhensible. Une vérité qui pourrait nous sauver.
……………………………………….
………………………………………..

J’ai porté chaque jour ta voix. Vraiment porté, avec tous les muscles de mon corps. Jusqu’à la douleur. Jusqu’à l’épuisement. J’en ai fait mon sang. Jusqu’à l’empoisonnement. Entre toi et l’étoile, il n’y avait qu’un souffle. Entre moi, et l’étoile, il n’y avait qu’un gouffre. J’ai porté chaque jour ta parole la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de mon ombre à ta lumière. Mais nulle route ne nous destine. Aucun ciel ne nous espère.
J’ai embrassé sur tes mots les bords tranchants de tes cicatrices. J’ai semé dans tes champs, griffés de labours. J’ai semé dans tes veines de terre noire, espérant des moissons de couleurs. Je me suis fait chevalier, prince, roi, jardinier. J’ai sacré chaque aurore et béni chaque crépuscule. J’ai scellé dans les roses, en leur centre incandescent, quelques gouttes de rosée pour adoucir les feux de l’été. Je me suis fait pèlerin, bateleur, vagabond. Je me suis fait mendiant pour recueillir tes restes. J’ai chanté, j’ai dansé, j’ai même ri quand il fallait rire. Et pleuré. Tellement pleuré.
J’ai appris aussi ton silence, ses épines, ses gloires, j’en ai fait ma nourriture, mon horizon. J’ai brassé mon attente pour en faire la voûte des jours à venir. J’ai martelé ton seuil, jusqu'à l’aveuglement. J’ai inventé des rêves à mes rêves, et rajouté du manque à nos distances. J’ai accroché ma vie à la dérive du temps, puis accroché mon cœur à la queue des comètes. J’ai effrité chaque saison, égrainé chaque heure, émietté chaque seconde pour en faire une allée assez douce à tes pas, où même ton ombre n’aurait pu se blesser. Je t’ai maudit, aussi, et détesté te maudire. Je me suis banni, exilé, méprisé. Je me suis caché derrière mes propres ruines. Je me suis abîmé dans mes égarements, bu l’eau saumâtre de mes puits d’amertume.
Pourtant j’ai renommé chaque étoile pour t’en faire des pays, des voyages, des oublis, des processions, des fiançailles. J’ai inventé des mers, des orages. Avec mes nuages, j’ai dessiné pour toi des escaliers immenses, tendus vers le soleil. J’ai ramassé chaque brindille de nuit pour t’en faire des archipels exotiques aux odeurs de vanille. Et je l’avoue, j’ai désiré tes yeux, tes lèvres, la peau de ton cou, la forme de tes seins, la courbe de ton ventre. J’ai composé pour te rejoindre des caresses imaginaires, chimériques, faites de respirations prises aux cratères des volcans, ou dérobée à la voix abandonnée des saintes. J’ai désiré tes mains au creux des miennes. Simplement. Même tes larmes. Même tes peurs. Je voulais déclouer tes mots de tes souvenirs. Je voulais pour tes mots un ciel entier. Un ciel et l’océan pour les contenir, des vagues pour les mélanger, des écumes pour les orner, des tempêtes pour les dire. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. J’ai cru que ma parole brûlait comme un cierge qui délivrait ses mots en consumant sa flamme. J’ai épuisé mes jours sans rien dire d’important. J’ai refait cent fois la route de la lune au soleil en fouillant tes mystères. Sans jamais rien comprendre.

Mais si entre toi et l’étoile il n’y avait qu’un souffle. Entre l’étoile et moi gisait un abîme. J’ai porté chaque jour ta parole la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de ta lumière à mon obscurité. Tu avais l’abondante blancheur ourlée d’un grand lys, qui promène son auréole aux pieds des mondes crucifiés. Je n’avais que la grâce maladroite de ces avancées frileuses, engourdies par les neiges trop lourdes de ces hivers trop longs. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. Je n’ai pu être ce poète et te dire avec lui, toutes les paroles en une seule suffisante :
" Je veux faire avec toi
Ce que le printemps fait avec les cerisiers. "*

Franck.

* Pablo NERUDA : Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée (XIV).

Posté par Franck Nicolas à 10:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 17 février 2019

Lettre N° 201 - Sur le bord de l'écume…

Mon Amour,

À nouveau je t’écris, comme ces bouteilles qu’on jette à la mer.
La mer. Tu es sur ton île. Je sais que tu es à ton œuvre, et que cette œuvre signe notre séparation. Tout en moi résiste, refuse. Tout en moi se dresse contre cet inévitable.
T’ai-je déjà parlé de mes eaux. De ces eaux qui m’habitent en silence. Lecture, traduction élémentale des émotions qui me traversent: ruisseau, torrent, rivière, fleuve, lac, marais inquiétant, mer, océan.
Nous accrochons nos rêveries, à des choses simples, comme si le terreau de notre imaginaire ne pouvait venir que l’archaïsme de l’espèce et de son contact avec les éléments.
……………………………
……………………………

Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose son désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.
Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes pour brasser chaque souvenir.
L'écriture s'éloigne comme un radeau à la dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions.
Écriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulent dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L'incantation devient longue litanie, dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigranes qui s'insinuent entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement.
Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance.
Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses, car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours.
Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier.
Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement.
Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants.
Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.
Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante, fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent des marées.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 10 février 2019

Lettre N° 161 - Le jour sans fin des dernières terres...

Mon Amour,

Il y eut cet été de Norvège, cet été au soleil pâlissant. Au soleil insistant. Où le jour appelait la nuit qui se dérobait. Te souviens-tu de l'été de Norvège, et des landes sans nom. Au jour éternel, presque inhumain. Qu'ils sont loin les étés de Norvège bordés par les forêts de Finlande, et ce jour infini pour délier nos promesses. Quelque chose de blanc accrochait nos paroles comme une pâle et monotone absence, celle qui nous attendrait plus au Sud, au retour. Finir l'amour au bout des terres,  c'est finir davantage, c'est finir un peu plus. Finir l'amour dans ce jour sans fin, c'est arrêter le temps sur notre blessure, sur la faille. Ce n'était plus la guerre. C'était juste la fin, la fin des terres de l'amour. Le Cap Nord de l'amour. La fin du continent. Avec sa falaise, et l'océan, et le jour sans lendemain.

Te souviens-tu de l'été de Norvège, de notre naufrage sur cette terre tachée de neiges éternelles, salies à force de ne pas fondre, salies par les vents de Norvège, par les mensonges, par les distances. Par ce jour sans fin, et par ce temps à l'impossible nuit, par ce soleil blême qui décomposait sa course, jusqu'à l'arrêter, un soleil épuisé, sans chaleur avec juste ce reste de tendresse lorsqu'il frôlait l'horizon sans l'atteindre, sans jamais plus l'atteindre, à peine une caresse, pas même un baiser sur les eaux mornes du Nord. Et la fatigue de ce jour immortel où le sommeil exhortait la nuit à venir. Et qui ne venait pas. Jamais. Inlassablement le jour. Avec nos corps qui réclamaient la nuit. Et nos gestes maladroits pour éviter les contacts. La chair se séparait de la chair à la vitesse de nos silences, de la gêne, de tes pudeurs touchantes et vaines pour cacher la blancheur de tes seins. Serrés sous cette tente où nous avions si froid, où la peau s'interdisait la peau, où les regards fuyaient les regards, nous étions blottis dans le jour, tirant sur le froid comme sur une couverture, un gros édredon de manque glacial, blanchi par un soleil blafard. Nos dernières nuits ne furent pas des nuits, mais ce jour trop long, ce jour de plusieurs jours. Pourtant nous étions sans impatience. L'habitude, et le renoncement suffisaient. Même si parfois l'ancienne complicité nous surprenait, jusqu’à la douleur, à force de jour.
Nos dernières nuits n'eurent pas de lit, pas de draps froissés, pas d'étoile, encore moins de lune. Nos dernières nuits furent sans caresse, sans soupir, comme si le bout des terres disait la fin de nous. La fin des mots. La fin des corps.
Au bout de chaque histoire il y a une île, après cette île, une autre encore, au bout de cette autre, il y a une falaise, puis plus rien. Simplement la plainte obsessionnelle du ressac contre la pierre crue. Nous étions si près et déjà si éloignés. L'espace clôt de la voiture, l'espace clôt de la tente, l'espace clôt de nos silences. L'espace forclos de la falaise, et ce jour impensable. Nous étions hors délais. Vaincus par l'usure, par le jour, par lumière interminable.
Les dieux nordiques se sont arrêtés là, au bout de cette falaise en jetant dans la mer quelques crocs de rocs durs pour mordre l'infini des flots, et comme seule musique, les vents polaires, et comme seule clarté, ce jour bien trop long après cette nuit bien trop froide.

Nous sommes montés au nord comme par défi, acceptant par avance ce temps d'intimité comme la prolongation de nos malentendus. Nous sommes montés au nord sans espoir sur nous deux, sans rancœur, sans chagrin, sans doute avec un peu de mélancolie. Comme pour accompagner le vol des oies sauvages.
Là-haut, au nord, les fleuves n'ont pas l'espace d'être des fleuves, ils n'ont que le temps de hurler en torrent avant de se jeter des montagnes, saut de l'ange des eaux, bondissement d'écume et de rage. C'est un pays où les torrents meurent. C'est le pays des fins, des arrêts, des coupures, dans un jour infini. Pays métaphore qui nouait nos contradictions en déliant nos vies.
Il y eut ce réveil insensé où la terre résonna d'un vacarme grandissant. Il y eut ce bruit sourd qui vint de loin comme une apocalypse. Un fracas de la terre. Le grondement de la terre comme un orage des profondeurs. Il y eut ce tremblement de la terre, et la crispation du jour. Il y eut cet instant de terreur dans tes yeux, et la certitude que ce martèlement qui allait nous dévaster. Il y eut notre jaillissement hors de nos sacs de couchage et brusquement cette vision. La harde des rennes. La harde ancestrale qui surgissait. Immense troupeau, qui venait de nulle part. Immense galop de la harde vers le nord, vers le bout des terres. Nous étions nus et les rennes galopaient tête et bois baissés. Il y en avait partout autour de nous. Et nous étions nus hébétés, transis dans ce déchaînement et cette explosion de violence brutale et entêté. Combien étaient-ils ? Cent.... Mille... dix mille. La harde se divisait à l'approche de notre petit campement. Où courraient-ils dans cette joie du galop ? Pourquoi allaient-ils vers ce nord, vers cette fin des terres ? Pourquoi cette jubilation de la course et cette désespérance ? Est-ce la mort que l'on cherche au septentrion de nos vies. Est-ce inscrit dans le sang des vivants qu'il faille aller au nord, au bout des terres ? Qu'il faille aller vers cette dernière falaise de cette dernière terre ? Nous étions nus dans cette lande froide, envahis par cette harde primitive galopant vers le nord. Depuis le commencement des temps galopant vers le nord.
Te souviens-tu de ce pays de Norvège ? De cet été-là. De ce jour sans nuit. Et de la harde. Et de la falaise. Et des vents polaires. Te souviens-tu que tout au Nord, est un lieu sans paroles puisque c'est la fin des terres, et qu'à la fin des terres les mots n'ont plus de sens ? Hormis le saut. Sans paroles hormis le hurlement du nord et le fracas de la harde dans son dernier galop.

C'était un jour sans fin, sans véritable lendemain. Nous étions des torrents désolés, nous ne serions jamais fleuves, comme ces torrents de Norvège qui sautent dans la mer d'une écume bouillonnante et joyeuse et rageuse. Tu étais nue au milieu de la horde, tendant ta poitrine comme la dernière falaise de la dernière terre.

Ainsi cette lettre...
S'ouvrant dans la blancheur des temps, le lieu définitif des premiers mots après nos dernières terres.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 06:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 3 février 2019

Lettre N° 179 - Quel jour est-on ?...

Mon amour,

Depuis ton éloignement, je tente de reprendre quelques vieux écrits restés en suspens. Me dire à nouveau qu’il y aurait une écriture possible, nécessaire. Je renoue avec mes anciens démons et les lancinantes questions. Je croyais m’en être détaché, évidemment il n’en est rien. Tout est là, intacte dans son éclatante défaite.
Tu te souviens de ces textes sur les Marie-Madeleine de Georges De La Tour. Je voulais les approfondir, leur faire dire des secrets, des mystères. Je les ressors.  
Ma pensée s’obsessionnalise, toujours dans le même chaos, elle n’a rien des poupées russes, ou des tables gigognes, rien d’un ordre rassurant. Elle est là, en vrac, éclatée, comme les pièces d’un puzzle dont je ne connaîtrais pas l’image finale. Je tâtonne dans mes labyrinthes avec cette pointe d’angoisse qu’on les enfants face à un puzzle éclaté : « …et si j’avais perdu une pièce, ou plusieurs… », « … et si arrivé à la fin, il manquait la dernière pièce… »
Ma pensée est celle du manque. Et ton absence vient réveiller l’ogre qui dormait.

Seul le silence raconte, c’est ce que dit De La Tour dans ses tableaux de Marie-Madeleine. Il ne peint que du silence. Marie-Madeleine a vu. Elle a vu le

de la TOUR- Madeleine pénitente

vide. La première image de la résurrection est une image de vide, d’absence. Il n’est plus là. Comme toi, qui n’es plus là.
Elle a vu le vide, elle sait désormais la vérité en forme d’énigme. Alors pour la dire elle doit se taire.
De La Tour a compris ce paradoxe de notre condition de mortel. Se taire pour dire l’essentiel. Ne plus être là nous signe, chacun le sait, pour au plus vite l’oublier. Le silence pour dire, on pourrait croire à une banalité. Pourtant tout tient, là. De La Tour peint, il sait d’instinct pourquoi c’est Marie-Madeleine qui dans les Évangiles est désignée pour dire la résurrection de la chair. Marie aurait été suspecte, Marie était pure, trop vierge, elle ne pouvait pas témoigner de cet ultime miracle.
J’aime profondément Marie-Madeleine, avec son destin de chair et de silence. Les « on-dit », les ragots, l’opprobre. De La tour la dénude à peine, une épaule, il ne tient pas à insister sur cet obscur passé. Il la peint belle et grave. Il la peint silencieuse et dense. Il peint la chair, lorsque la chair s’interroge. Il fallait que cela soit cette femme, celle de l’amour de la chair pour dire l’au-delà de la chair.
Sur une des toiles la Madeleine pénitente je crois, elle a croises ses mains sur le crane. Elle semble le protéger. Il est posé sur ses cuisses. A l’endroit du corps où toute vie humaine apparait. Une naissance à l’envers. Vanité des vanités.

Imagine, le matin elle va seule au tombeau. Le Christ y a été déposé la veille. Mort. Mort, comme chacun de nous. Il aurait pu se retrouver là, assis, attendant qu’on le découvre, qu’on le loue. Non, ce n’est pas ainsi que l’histoire est dite. Elle arrive, et le tombeau est vide. La première chose qu’elle voit, c’est qu’elle ne le voit pas. L’immortalité se dit d’abord par une absence. C’est à cela qu’elle pense lorsque De La Tour la peint.
C’est en cela qu’elle est belle… infiniment. Définitivement.
Toutes les femmes qu’on aime ressemblent à Marie-Madeleine, elles nous révèlent à la vie, à cette vie de chair et d’incarnation. Au fond, on ne naît jamais vraiment, à peine sommes-nous ressuscités dans le regard aimant d’une femme éblouissante. Nous traversons les couloirs du temps, enfants perdus, non pour retrouver le sein de Marie, mais pour être sacrés par le regard étonné de Marie-Madeleine.
Vivre c’est n’être vierge de rien, indemne de rien. Il nous manque une image, celle que Marie-Madeleine nous transmet. Cet endroit vide de la mémoire et que nous devrons habiter. Ce qui n’est pas là nous raconte plus que notre biographie, l’absence dit la seule réalité qui vaille de notre « je ». Un peu comme l’inconscient, qu’on ne sait pas, qui nous dit mieux que nos récits, nos paroles bruyantes, notre agitation.
Penser à elle, c’est penser à toi, c’est faire revivre ton image sans fin à l’endroit désormais vide de mes jours.
……………………………..
……………………………..

« Quel jour est-on ? » On est le jour d’après. On est toujours le jour d’après. Un peu de mort dans chaque chose, dans chaque geste, dans chaque amour. Il y a toujours ce jour de trop dans le jour que l’on vit. Trop d’après dans le temps. Trop de temps dans le temps. Je dis seulement « déjà ».
Car le silence a changé d’âme.  Peu à peu tu t’effaces. Tu es sur son chemin. Tu marches. Nos routes s’éloignent. Bientôt tu auras disparu. « Déjà ».

« Quel jour es-tu ? » Dans le jour perdu. Sur le livre des heures du jour il y a une rature. Le mot amour est rayé. Un trait rouge barre le mot. Il fait une tache dans le texte. Un regret. Un hoquet. Une absence. On reconnaît toujours l’amour à cette trace rouge qu’il laisse sur la page. À cette rature dans la voix du récit. À cette parole qui n’est pas remplacée. La parole manquante.
Ta silhouette s’estompe. Tu es de plus en plus loin. Sur ton chemin, dans le vide de cette page.

Le silence a deux couleurs. Deux destins. Deux passages. L’un vient de l’aube, l’autre du crépuscule. L’un est une épiphanie, l’autre un holocauste.
Tu venais de l’aube. Nos silences ont tissé des labyrinthes. Puis je m’y suis perdu. Nos marées se sont mélangées, je m’y suis noyé. Les yeux ouverts. 
On sait la fatalité de nos gestes dès leur élan, dès leurs débuts.
Il y a une ivresse du désastre.

« Quel jour est-on ? » Dés que le premier jour est passé, arrive le temps du dernier jour. Entre les deux, une attente. Une usure. Un rien. On appelle ça la vie. L’amour se love dans les heures absentes, avant de s’effacer.

Je me souviens. Tes yeux profonds, ton sourire, tes mains posées sur la table, ta façon de rouler une cigarette. Ta voix surtout. Oui, ta voix grave, calme, incrustée de tendresse.
C’était le jour d’avant.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 16:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]