dimanche 22 novembre 2009
Où......
« Où vas-tu ? »
« Droit devant, je vais droit devant. »
« Devant n'est qu'une illusion. Devant n'existe pas. Il n'y a que l'ailleurs qui existe. Et l'ailleurs c'est l'exil. Une géographie déboussolée. C'est le lieu de l'écriture. Un lieu démembré. Traversé d'un temps à rebours. Incertain. L'ailleurs se définit par sa résistance à l'ici. Et par le départ, et par la débâcle qui s'en suit. Il faut se presser de se mettre en route, sinon on ne part jamais. Devant n'existe pas. Nulle part est ton pays.
Et si tu écris tu n'auras ni lieu, ni maison, ni saison. Si tu as cette honnêteté folle d'écrire avec les yeux désorbité de l'enfance. »
« Où vas-tu ? »
« Je vais m'allonger un instant sur ma tombe. »
« Prends garde aux théologies du bonheur. Vas ailleurs. Seul. L'ailleurs est toujours le lieu de la séparation, de l'abandon. Bienheureuse déréliction.
Pleurer dans l'océan est la seule distraction sensuelle, comme écrire avec la semence des saints.
Regarde derrière toi. L'origine est un abîme. Plus loin il y a une passerelle. Elle s'appelle l'extase. Non, elle s'appelle l'écriture, ou la mort c'est pareil... »
Franck.
samedi 21 novembre 2009
La pierre.....
Je sais que c'est là, maintenant, qu'il faut que je m'arc-boute à l'écriture, que j'y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c'est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l'orgueil et de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Et revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait, tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L'épuiser de ce qui le déborde.
Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, et les poser sur la pierre pour en éprouver, l'audace, le sens et la couleur. Et refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D'abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n'y aura pas de réponse. Il n'y a jamais de réponse. Aurais-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Et accueillir la trajectoire nouvelle, et le mouvement, que cette tension sans conflit fera naître.
C'est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Et la forme du texte doit naître de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, sont propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux il est un surcroît. Le sens s'oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu'un geste dénudé d'intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l'étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d'une forme simple et pure. Une ligne, un cercle, l'arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d'horizon. Observer longuement, la montagne, l'arbre, la fleur, le printemps. Le texte n'est qu'un échange. Ce n'est pas moi qui évoque l'arbre, mais l'arbre en moi qui parle. J'ai un océan en moi, sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraison. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague et son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l'air et déployer sa puissance dans ce mouvement d'enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d'un souffle. Et l'océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d'océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l'effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d'abandon pour faire jaillir une source.
Il y a dans l'amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.
Il y a dans cette pierre la patience d'une étoile.
Et la bonté fervente d'un silence.
Franck
samedi 14 novembre 2009
Plus loin sur la lande...
Ecrire, c’est toujours dire la fin du monde, c’est mettre le passé comme horizon, mettre la mort à sa table et la disparition dans chaque temps du souffle. Ecrire c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, et des brumes, et du vent, et du froid, et aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.
Franck.
samedi 7 novembre 2009
Accomplir la défaite.....
L'inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L'inaccompli du texte. L'inaccompli de l'amour. L'inaccompli est la marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu'aux os. L'inaccompli comme l'empreinte de l'éternité. Le sans fin chutera toujours. Et nous porterons le deuil de l'infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Et nous applaudissons au spectacle frémissant. Et le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d'un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s'aggrave dans sa chute. Le renouveau, renouvèle toujours la fin. L'inaccompli. La blessure.
Il n'y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour j'avance et je m'éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Et le texte s'effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère.
De tout temps nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l'histoire. Il manque toujours de la chair sur l'os. Il manque toujours un baiser à l'amour. Il manque toujours un jour à l'éternité.
Et vivre, c'est être dans le décalage, la non-coïncidence. Et écrire c'est prolonger cet espacement. C'est l'agrandir. C'est l'aggraver. Jusqu'à l'impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l'éclair. L'espace, après l'éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brûlure du rien. Dans cet insupportable.
Je vis dans l'attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification.
Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n'est jointif dans nos vies.
Nous faisons des détours. Ecrire est le plus sacré de ces détours, mais c'est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l'inaccompli. Ecrire c'est danser sur ses propres ruines. C'est accomplir la défaite.
Franck
jeudi 5 novembre 2009
Une hémoragie....
Il y a dans l’amour la simplification d’une prière, un silence engourdi, un vertige immobile, comme un deuil lancinant, le sacrifice accablant d’un être inconnu en soi. Une mort sans mort d’une immense fatigue. Il y a dans l’amour, à l’ombre des fulgurances, la lenteur d’une fatalité.
Il y a dans l’amour l’instant du froid. L’hiver. Et l’arbre aux fruits se glace, se fige. Et le dénuement recouvre lentement la nudité. Il y a dans l’amour un point sans retour, sans arrivée, sans lieu…un point lourd, inhabitable, écrasant. La chair durcit, c’est l’hiver des caresses, les baisers sont cassants, et la tendresse est un givre blanc sur nos entrailles pantelantes.
Au cœur de la grâce gît le poids des fautes, c’est ce qui lui donne sa densité et cet éclat incomparable.
Apprendre le silence. Le chemin le plus droit de l’amour. Le sentier droit et fleuri de l’amour.
Les mots ne disent rien, c’est pour cela que nous écrivons, pour être dans ce dépouillement de la langue, plus loin que le dépouillement de la chair.
L’amour qui brûle nous jette dans l’urgence, exige des réponses sans poser de questions. Des bûches en offrande aux flammes. La mort rode toujours près des amants flamboyants. Elle attend son heure dans la lenteur des temps.
L’amour qui brûle est sans issue. Des cendres, des cendres dans bouche, dans le creux des mains. Des cendres dans le regard. De grandes plaines de cendres grises. Poussière de temps. La promesse est une porte ouverte sur l’enfer. L’amour qui brûle n’a plus de temps. Il brûle, c’est tout. Vivant, plus que vivant. Et les cendres. Mort, plus que mort.
Sang contre sang. Douleur contre douleur, même pour la fin nous avons tout additionné. Une autre façon d’aimer encore plus fort. L’au-delà a ses sentiers creux. Les chemins de croix sacrent aussi le printemps et l’amour.
L’amour qui brûle défie les dieux.
L’amour à vif ne laisse pas de souvenirs. Seulement des trous dans l’âme, des espaces d’où s’échappent des torrents de lumières. Une hémorragie.
Franck
jeudi 29 octobre 2009
........
« Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan, en sel, en bleu, en chant. »
Christian BOBIN, Autoportrait au radiateur.
dimanche 12 avril 2009
Aller au bout de la jetée.....
Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands événements sont si rares. Il y a tant d'heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Un immense gruyère où ne subsisteraient que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Et toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d'eux-mêmes. Chaque heure se tisse dans la banalité, l'imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte et le manque et l'infinie tristesse des flots qui s'écoulent.
Car ce qui composent nos vies c'est le malentendu, c'est l'espérance désenchantée, c'est tous ces cul de sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C'est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n'a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible et au bout à se lamenter, ou à se taire. Et continuer.
Et pourtant c'est là au cœur cette piètre et médiocre tragédie, c'est là dans notre dénuement et notre déficience, dans cette langueur, là, au point d'orgue de notre irrésolution que l'écriture déploie sa palette la plus tremblante. Car l'écriture nous vient d'abord d'un creux, d'une insuffisance et de l'hémorragie qui s'en suit, d'une rareté, d'un déficit. Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l'être en nous s'abandonne et se perd. Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s'arrête et que l'océan est ici, devant, démesuré et terrifiant, et que tout en nous se projette vers l'infini. L'écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l'immense. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche. Pour écrire il ne faut rien puisque l'écriture vient delà. Et puisqu'elle y retournera. Il ne faut rien, sinon se quitter.
L'essentiel de nos vies se construit à l'insu de nos envies, à l'insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l'unique possible. La faille qui recueille l'encre, l'encre des mots de l'écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernière exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges. Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l'agonie de nos jours, affronter à chaque texte l'effrayante nécessité de disparaître. A chaque fois plus loin. A chaque fois plus profond. A chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu'aux dernières chairs. Jusqu'au dernier sang. Car l'écriture c'est bien déterrer des ciels vacillants d'étoiles en réveillant les gisants, c'est bien ce creusement de l'ombre ? Et toujours cette avancée sur le fil, comme une entrée dans la cathédrale : de l'arche à l'autel, du soleil au fanal, et tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l'aube, des secrets au Mystère. Et accepter l'envoûtement. Et l'appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Et infiniment recommencer, jusqu'à ce que plus rien ne subsiste de nous. C'est bien ça, hein ? C'est bien cette folie ? C'est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N'avoir rien, que sa langue, que des mots, qu'une musique. Rien d'autre. Et avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder, les excéder. C'est bien cela, hein ? Dites-moi que c'est bien cela, parce que sinon il faudra que je brûle chaque mots prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien. Et si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j'aie la force de m'y clouer. Si la pauvreté de nos vies n'est pas assez cher payée le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte et incendier jusqu'à nos plus intimes paroles. Si consentir n'est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.
Puisque pour signifier, j'ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j'ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasier à tous les seins, et dormi sur tous les ventres, et caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j'aurais pu être roi, puisque j'ai tenu des étoiles au creux de mes mains, et puisque j'ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, toutes les reniements, puisque j'ai été courageux et veule, puisque de tout cela il n'en reste que les cendres. Et que demain le vent les effacera. Et qu'au bout de tout, rien ne fut signifié.
Alors...
Alors, en attendant la révélation, le dévoilement des limbes il faut bien continuer à arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, et à élargir la faille, et à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l'équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c'est ça qui nous reste, puisque c'est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n'ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n'ai qu'une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche.
Alors...
Alors, il ne me reste que l'incendie des mots, la brûlure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Et me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l'endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile. Et le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l'instant du mot. Alors il faut rassembler toutes les forces de l'amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l'immense. Au plus nu. Au plus près de l'étoile.
Franck.
dimanche 29 mars 2009
De l'infime à la bonté.....
Il lui fallut beaucoup de silence, puis après, beaucoup de distance, il lui fallut un long temps, une vie entière, pour apprendre ce mouvement sobre de la bonté, qui va de l’un à l’un, et découvre dans son souffle une forme acceptable d’humanité…
...du plus fragile au plus faible…
avec l’infime en partage, qui va de l’un à l’un…
Franck
dimanche 22 mars 2009
Carnaval.....
Voilà, c'était un soir. Un soir de fin de siècle. C'était en mars je crois. Dans une ville de pluie et d'eau et de lumières mourantes. Dans une nuit de pluie et d'eau. Venise à la fin de l'hiver. Venise encore dans sa brume d'hiver. Venise à l'entrée du printemps. Nuit de rêves inachevés. De mort inachevée. De renouveau à inventer. Une autre fois encore. Et
ces canaux aux odeurs lourdes, où s'entrelacent les parfums des premières fleurs. Nuit sans étoiles. Nuit de canaux et de flambeaux.
Je me souviens que tout a commencé dans une rumeur. Une rumeur qui soufflait des canaux. Je me souviens des premières musiques hachées par les clapotis des canaux, hachées par le soir qui montait, par la brume qui inondait mes yeux. Je me souviens de ces premiers cris de fanfares, qui annonçaient le carnaval. Je me souviens des clameurs et des cris d'une foule qui avançait. Nuit du monde, nuit des hommes et des femmes, nuit des masques et des rires. Et des fifres et des cuivres. Nuit de fête. Ville à l'heure des ombres roses, des ombres bleues. Bleu, pâli par les nostalgies. Bleu noirci par l'hiver qui agonise. Ombres noires où la lumière étouffe. C'était l'heure des masques et des claquements de pétards. Je me souviens de cette foule de folie, de ces explosions, des musiques, des cris, des rires, des farandoles. Je me souviens des masques. Visages de cartons, de plumes. Masques d'oiseaux, de lions, masques de rires, masques de pleurs, masque tendres, visages de probité et visages de luxure. Faces de carton grimaçantes. Regards de lune, face étoilée. Bouches d'amour aux dents de vampires. Nuit de lumières comme s'il pleuvait des anges, nuit de mystères comme si les démons pleuraient.
Foule hurlante. Toute une humanité désarticulée qui s'entrechoque, qui se disloque et dont les reflets dansent sur cette eau gondolière. Long cortège qui sort des brumes pour planter au ciel des faces effarées. Long défilé qui oscille entre la farce et la tragédie, long défilé enveloppé de voile et de tulle, d'organdi ourlé de perles de pacotilles, de brocards d'or, de velours pesants. Toute une humanité perdue sous des étoffes damasquinées. Et les cris et les rires.
Et moi je suis là, immobile....Bousculé par ces masques. Dans les ombres, sous les porches des couples sont formés. Masque contre masque. Et des mains qui s'égarent sous des jupes trop longues. Et ces poitrines offertes, et ces cuisses trop blanches. Et derrières les masques, d'autres masques, comme des vérités qui se cachent. Carnaval des hommes. Carnaval des jeux, des « je ». De l'oubli, de la désespérance. C'est un grand tourbillon.
Ici un ange pâle, assis au bord de l'eau, avec des ailes immenses. La nuit s'écoule sous la pluie. Et les ombres dansent autours des feux, où brûlent de grands épouvantails. Là, un dragon fumant, s'agite dans les sons mouillés d'un accordéon éventré. Comme la nuit. Comme moi. Ici. Immobile dans cette humanité qui bascule. Ruelles obscures, d'où sortent des soupirs. Colombine, Arlequin pris dans leurs chairs offertes. Gémissements des amours de pluies, sous les masques.
Sous la peur. Et les rires qui éclatent. Et ces baisers de cartons durcis, de carton décorés. Rondes des hommes et des femmes, et des diables. Danses de joies macabres. C'est une nuit qui dure depuis des siècles, sortie de l'imaginaire même de la nuit. C'est une nuit de pluie. Une nuit où l'hiver rend l'âme. « Que cherchez-vous la belle au masque de lune blanche ? » « Un amour, deux amours, trois amours, un prince d'orient, ou quelques coquelicots... » « Quel homme ou quel animal se cache sous ce masque de soleil ? » « Votre désir ma belle, votre désir... » « Si nous allions jusqu'au canal, nous parlerions de ce désir... et au lever du jour nous pourrions nous noyer... »
Etrange vision où les décors semblent se renverser. Comme si l'on se retrouvait de l'autre coté de la vie. Au plus loin de nos corps. Alentour c'est la nuit, et les ombres se dressent comme des fantômes, qui rejouent sans cesse la même pièce. Avec les mêmes mots. Seulement plus brûlés. Et les épouvantails flambent dans les crépitements et les acclamations. Une princesse nordique se fait enlever par deux Gnafrons rieurs, là-bas une ballerine danse sur un fil, et sur le pont de pierre un Pierrot est en pleur. C'est la fête des rires, des joies, des corps.
Etrange vision. Qui s'efface peu à peu. Qui se noie dans les brouillards, dans les derniers accords des fanfares, dans cette aurore blafarde.
Et les voix se perdent. Et la grande place se vide comme un lent chagrin.
Et la fête est finie.
Et le vent c'est levé.
Et les danses sont mortes.
Et peu à peu un grand silence s'installe.
C'est alors que peut apparaître le dernier personnage de la cérémonie. Tout l'attend. L'air mouillé, l'eau des canaux épuisés, l'aube profonde et tremblante. Tout est là, dans l'ultime soupir. Les masques sont tombés. On en voit flotter sur l'eau noire de la lagune, d'autres sont brisés, d'autres encore finissent de se consumer, dans des feux de tristesse.
La fête est finie et le vent s'est levé.
Et mon sang s'est glacé.
Et l'ombre noir du dernier masque peut recouvrir la ville, l'eau, et les amours perdus, et les chansons à boire et nos âmes égarées.
C'est un matin flottant, entre hiver et printemps, dans une ville de pluie, de lumière opaline frémissante.
Franck.
dimanche 8 mars 2009
Le point d'infini.......
Le texte devient une urne. Les mots y tombent et s'y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brûlée. Calcinée. Une autre histoire. La même, mais pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l'eau sur de l'eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l'intérieure de notre vie. En cachette de notre vie. Une vie puissante et inconnue de nous. Une vie silencieuse et brutale, et cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l'œuvre et s'oppose. S'oppose à nous, et pourtant nous déploie. Et se dresse. Implacablement se dresse. Marionnette. Et seuls les mots de cendres la dise cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.
Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La notre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d'étrange façon, les heures, les jours, les saisons. Et les mots tombent au fond de l'urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l'indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler les cendres. Mais elle ne brûle plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Eclats poudreux d'un reste d'incendie. Le texte raconte autre chose et je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l'ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l'autre histoire, l'autre vie. Dans le silence. Et épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J'ai beau les mâcher, les réduire, je n'en trouve pas la saveur. Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Et plus j'écris, plus je me sépare, plus je m'éloigne. Du centre. Du sens. Je sais, qu'il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. Et la glace passe gardant son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on, le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l'aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L'urne des mots est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.
Et chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Et chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu'il est. C'est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Et ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brûlure recèle un silence intact. C'est un point minuscule, plus petit qu'un diamant. Chaque mot est percé d'un silence, c'est pour cela que l'on ne s'entend pas et encore moins les autres.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d'un silence, c'est par là que passent les constellations et les météores, c'est l'endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l'urne et aux cendres.
C'est un point d'infini brodé au cœur du mot.
Franck

