dimanche 11 mai 2008
Le premier mot, après le dernier mot....
L’instable et le fugitif. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcé tant de fois. Nommer c’était sa façon de croire en l’éternité, non pas que l’éternité l’intéressa particulièrement, il était bien trop usé pour imaginer le sans fin de cette usure, mais la mort inévitable submergeait chacune de ses heures.
Alors écrire était devenu comme ces chansons d’enfance destinées à conjurer les peurs. Dire ce n’était pas sortir hors de soi, c’était incorporer. Annuler les distances.
Maintenant il en était sûr, écrire c’était le corps du Christ, car la voix du texte est dévoreuse.
Alors il se disait que nommer c’était manger ses peurs, comme l’hostie du verbe. C’était les apprivoiser et déjà
commencer à les aimer. Peut-être.
Nommer est un travail solitaire et silencieux.
Douter. Il doutait de tout. Il savait que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitude. Douter c’est n’en avoir qu’un seule. Il doutait de tout, sauf au moment de l’écriture où le sentiment d’une évidence l’étreignait, aussi puissante que fugitive.
Au bout du compte tout aggravait la conviction désastreuse de sa précarité.
Ecrire nourrissait la forme la plus achevée de sa mélancolie.
Le réel, le vécu, le vrai, le tangible, l’irréfutable était bien là. Trop sans doute. Le monde, ses guerres, sa désagrégation, son quotidien, sa banalité, ses foules bruyantes, sa sauvagerie, sa suffocation, son aveuglement, il en était, bien sûr, traversé. Bouleversé, même.
Alors pour ne pas être écrasé il opposait à ce monde si présent, ses landes intérieures si évanescentes. Il croyait qu’écrire c’était la dernière forme d’une sorte de résistance. Une résistance à l’état brut. Effacer ce qui tentait de le broyer.
Alors, désormais il connaissait touts les mots de sont malheur. Un à un il les avait incorporé. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcé dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Et chacun était devenu une île dans son océan. Et il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces îles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes.
Ecrire était cette tentation, d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Un continent né de sa voix.
Agrandir chaque mot pour qu’il rejoigne, pour qu’il déborde, pour qu’il rencontre, pour qu’il engendre.
Et chaque rêve devait avoir la consistance d’un roc, et pour cela il fallait mâcher longuement la parole des mots. Incorporer pour annuler la distance et le temps. Nommer, nommer sans cesse, pour aggraver la tension du néant. Il égrainait son chapelet païen non pour la vie éternelle, mais pour l’éternité de la vie, non pour sa vie à lui, mais pour la vie tout court. Nommer, et tout d’abord éteindre la vieille parole par de très longs silences.
Alors il avait inventé ses paysages de miséricorde.
Le tout premier : la mer.
Parce que la mer est par nature mélancolique. Puis il y eut les vagues, les marées.
Puis les landes brumeuses et sauvages, et derrière les grands champs de neige sans fin, triste, affligé, découragé. Et les chemins errants, et les talus, et les champs de blé. Et toujours les vagues incessantes comme si déjà la mort le berçait.
Ses décors n’avaient pas de vraies formes, ils épousaient l’horizon.
La métaphore c’est tenter une connivence, c’est espérer une réconciliation, c’est appeler une fraternité. Inventer du vivant pour un mort. Donner du souffle au dernier souffle.
Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcé tant de fois. Géographie de l’absence, du retrait, entre mémoire et oubli.
Il avait dit la menace, et le sans fin, il avait dit le fragile, et le désastre, et l’effondrement. Chaque fois il avait dit la vacuité infinie de toutes choses, chaque fois il était tiraillé entre l’urgence et la lenteur. Il avait dit l’impossible, l’inaudible, et toujours l’errance et la désespérance revenaient. Il avait dit le vertige et la chute, et l’écrasement qui s’en suit, et la déchirure brûlante. Il avait dit l’attente, et les grandes passes de silence. Et toujours l’usure, la départition, l’à rebours. Il avait dit, la parcimonie aussi, la patience insondable, démesurée.
Et chaque mot était une île débordée, une île posée sur son horizon mélancolique. Chaque mot était un voyage perdu, chaque mot épuisait un peu plus son sang.
Alors, désormais il connaissait touts les mots de sont malheur. Un à un il les avait incorporé. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcé dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Et chacun était devenu une île dans son océan. Et il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces îles pour qu’elles se rejoignent toutes.
Toutes.
Ecrire était cette tentation, d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Qu’y a-t-il après les mots ?
Qu’y a-t-il après les îles ?
La disgrâce est-elle la seule issue ?
Sans doute faut-il consentir. Consentir comme la première prière. Consentir c’est déjà un regard de bonté posé sur notre vie. C’est s’ouvrir béant au pire et au meilleur, c’est n’être exempt de rien, mais encore capable de tout.
Consentir, c’est le premier mot après le dernier mot.
C’est le premier nom de la passion.
Franck.
jeudi 8 mai 2008
Juste après l'attente...
Il y a longtemps….
J'avais beaucoup roulé sur la piste de latérite, croisé des dizaines de grumiers qui descendaient du nord et de l'est. La piste me menait à la frontière du Ghana. La saison des pluies n'avait commencé. Encore quelques jours. On le voyait aux nuages, à leurs formes, à leurs couleurs. A cette électricité de l'air. Quelque chose en nous s’était mis à attendre. Mécanique des fluides, des pressions, des masses, des énergies. Je roulais.
La route montait, puis descendait, longue brèche rouge qui séparait en deux le vert foisonnant de la forêt. La poussière rouge me collait à la peau. La 4L flottait sur la tôle ondulée. A chaque croisement de grumier, je devais mordre sur la terre meuble du bas coté. La 4L se mettait légèrement en travers. Ça durait une ou deux secondes. Ne pas freiner. Jamais. Le salaire de la peur. J'allais vendre des livres à des gens qui n'en avait rien à faire.
En ces temps là, j'écumais la Côte-d'Ivoire proposant mes collections et autres encyclopédies. Ils n'avaient pas besoins de ces livres trop chers, ces gens. Le peu d'argent qu'ils avaient, aurait du servir à autre chose. Mais c'était un temps sans compassion, sans raison. J'avais faim. C'était ma seule raison de rouler sur cette route de poussière.
La chaleur était infernale. Interminable. Et bientôt j'arriverais à la frontière, je devrais faire demi-tour. Pas de vente, donc pas d'argent. Plus d'argent. Pas de quoi payer une chambre de brousse surchauffée. Tout cela ressemblait à un terminus. Et pourtant je ne faisais que commencer. Mais déjà le goût de la fin, et de la frontière, et des bornes, et des extrémités.
Des temps trop chauds, des pays trop loin, des retours impossibles.
La forêt infinie c'est un peu comme un océan. C'est un peu se perdre. Il y a des routes qui ne mènent nulle part. Ne pas freiner. Il y a un moment où l'exotisme ne nous atteint plus, où la majesté des jours nous échappe en totalité. On ne sait plus qu'on est jeune. On ne sait plus vraiment d'où l'on vient. L'avenir c'est cette route droite qui monte et qui descend encadrée par deux murs de forêt et la chaleur suffocante, les vibrations de la voiture sur la tôle ondulée. La faim. Ne pas freiner. Attendre la saison des pluies. La frontière.
Et puis le paysage s'adoucit. Les vallées sont plus larges, la forêt devient plus rare. Et bientôt des plaines, pas vraiment plates. Juste un mouvement de houle lente. Une houle couverte de plantations. A perte de vue des plantations, ananas, banane, cacao, coton. La totale. Et puis un chemin sur la gauche avec un grand panneau : « Ferme Expérimentale ». Je roule un long moment sur le petit chemin en m'enfonçant dans une bananeraie. Et je débouche sur une immense clairière où l'herbe est courte, tondue au plus près. On dirait du gazon. Au centre, une maison. Très grande. Sorte de cube très aplati, surmonté d'un toit de tôle peinte d'un rouge marron. Les murs sont d'une blancheur éclatante. Presque trop violente. Construction typique des « villas » des blancs du coin. Sauf que là, elle est vraiment grande, vraiment perdue. Elle est légèrement surélevée. Avec un auvent sur toute la longueur. On y accède en montant un perron de trois marches.
La route s'arrête là. Personne. C'est un lieu incongru. A la fois beau et presque déplacé. Un lieu qui hésite entre le paradis et l'enfer. Une dissonance. Debout sur le perron j'attends. La maison semble vide. C'est la fin de l'après-midi, les couleurs se contrastent, les ombres s'allongent. Le temps s'étire un peu plus. Et la chaleur s’affaisse.
Il est arrivé au volant de sa Range Rover. Typique aussi. L'apparence du broussard, chemisette à manches courtes et short long beige. Chapeau de brousse. Une cinquantaine d'années, la peau tannée par le soleil. Mince, presque maigre. Sec. Déterminé. Les yeux bleus. Une image d'Epinal.
Les présentations sont rapides. Je lui dis ce que je viens faire. Mes bouquins ne l'intéressent pas. Mais il me fait signe de rentrer à l'intérieur. La pièce est semble démesuré. C'est un salon où s'agitent trois grands ventilateurs. Il a peu meuble. Dans un coin, un canapé, deux fauteuils, une table basse en bois. Dans un autre coin une salle à manger avec une table en bois précieux et au moins quinze chaises autour. Les murs sont vides. Blancs. Les seuls objets, deux gros bouquets de défenses d'éléphants se faisant face et séparant le salon de la salle à manger. Il m'offre une bière. Et me demande de m'asseoir.
« A part vos bouquins de merde qu'est-ce qui vous amène ici ? ».
Je lui raconte. Le voyage. Le sahara. Je lui dis le fleuve, le Niger. Je lui dis l'ennui à Paris. Je lui dis le rêve. La route. L'espoir. Je lui dis la faim. Je lui dis la quête. Les horizons à découvrir, l'exaltation, le bouillonnement du sang. Et aussi l'impossibilité, la vacuité, l'insignifiance des jours. Je lui dis la mort qui hante les cellules de mon cerveau. Il écoute. Il boit sa bière, et il écoute.
Peu à peu la lumière baisse. Des rayons rouges de soleil colorent la pâleur des murs. A la fin, il me dit d'aller chercher des bouquins. Deux dictionnaires. Les dictionnaires se payaient en liquide. Deux, c'étaient une aubaine. Ça m'assurait le retour à Abidjan. Deux dictionnaires, c'étaient de l'essence, une chambre. Et manger. Quelques jours de gagnés. Il pose les billets sur la table, à coté des deux dictionnaires. Il repart chercher des bières. « Bon, ce soir tu reste là... les chambres ne sont pas climatisée, mais les moustiquaires suffisent... on mangera plus tard... »
La nuit est arrivée vite. L'obscurité a tout envahi. Il n'a rien allumé. Les moustiques. On est brusquement devenu des ombres. Des voix. « J'avais un peu plus de vingt ans quand je suis arrivé en Afrique, je venais d'avoir mon diplôme d'ingénieur agronome. Ça fait dix ans que je suis là. Et là, c'est moi. C'est moi qui inventé ce lieu, les plantations et tout.... » « Ici je suis roi...c'est mon royaume... »
C’est ainsi que sa voix s'est accordée à la nuit. Une voix qui venait du ventre. Une voix qui longtemps c'était tue. Une vois qui voulait rassembler l'essentiel. Toute sa solitude. Toutes les nuits africaines. Une voix qui s'exaltait de sa propre résonance. Trouble. Grave. Alors il a parlé longtemps. Sa vie. L'Afrique. Et puis toujours la solitude. C'est quoi la vie d'un homme?
« Au début tout allait bien, je rentrais souvent en France, et j'avais une maison à Abidjan sur les bords de la lagune. Tout était simple. Les femmes des fonctionnaires métropolitains, tu vois ce que je veux dire, et puis les filles ici s'était facile. Après il y a eut l'indépendance....j'ai tiré mon épingle du jeu... Je me suis mis à travailler avec le ministère de l'agriculture...et puis un jour j'ai débarqué ici. Je peux te dire petit...ça n'a pas été facile. Il n'y avait rien. Maintenant tu as vu... y'en a même, qui viennent de France pour visiter.... Mais tu comprends, ça, les plantations, c'est rien...ça n'a pas vraiment de sens. J'ai appris à faire ça, alors je l'ai fait. Le plus difficile, c'est la nuit. Le silence. La nuit. Bien sûr on entend les oiseaux, les singes, mais derrière les cris, les piaillements, les hululements...derrière...c'est un silence terrible...»
La voix venait maintenant du ventre de la nuit. Une voix d’entrailles, de viscères. « J'ai construit un royaume dérisoire. Ici, j'ai presque tous les pouvoirs.... En fait je les ai tous... tu m'entends, tous les pouvoirs...la vie, la mort, l'argent...personne ne vient jusqu'ici, et ceux qui viennent repartent tout de suite... et ma vie est vide, comme ce château...vide...et la nuit les mêmes monstres me visitent.... »
« Partir ?....tu rigoles, il y a des lieux qui vous tiennent, qui ne vous lâche pas, mon sang, ma chair ont pris le goût des cette vallée...on ne s'échappe pas d'un royaume, on ne s'échappe pas de sa vie. On reste. Un jour, même, on commence à attendre la mort....Alors on boit, tu sais, c'est des conneries de dire qu'on boit pour oublier. Moi, quand je bois, je n'oublie rien. Au contraire. Tout est là, encore plus fort, plus violent, mais à ce moment là, j'ai l'impression d'être plus fort, et de pouvoir vaincre. Vaincre, tu comprends, vaincre !»
La voix résonnait dans cette immense maison. J'écoutais. Il y avait une sorte de violence et de tristesse. De l'exaltation, de la désillusion, du dépit et de la hargne. Et puis, il y a eut la musique qui est sortie de la nuit. Tam-tam, balafon. Au début on entendait à peine. Après, avec les chants, on est entré dans le cœur de la nuit d'Afrique. « C'est le village à coté....Il y en a plusieurs autour de la plantation. Ils travaillent tous pour la plantation...Ce que tu entends c'est un retour de deuil. Ils ont pleuré, maintenant ils dansent...ça va durer toute la nuit...»
« La vie c'est choisir son enfer, le reconnaître, l'accepter et s'y tenir...s’y tenir…alors, il arrive que tu puisses l'aimer... mais ce n’est pas une obligation...Un jour une femme est venue vivre ici. Elle s'était trompée de paradis. Tu comprends, pour rester ici, il faut un peu plus que de l'amour. Il faut une rage. A l'époque il n'y avait pas la télé, la radio, on n'avait pas encore de groupe électrogène pour l'électricité... alors elle est partie... » « De la haine, surtout de la haine...il faut haïr fort pour rester ici... dans les villages autour, certains me vénèrent à cause de la plantation et du travail, d'autre me maudissent, me méprisent pour les mêmes raisons... mais moi j'ai un compte à régler avec la nuit, les ombres, le silence et la solitude... alors je tiens, pour un jour tordre le cou à ces cauchemars, ou alors ça sera moi qui y passerait et on me retrouvera accroché à un de ces ventilateurs... »
Et puis il y a eu une voix. Douce. Elle venait du fond de la pièce. Une petite voix de femme. « Patron...patron..... » « Non, pas ce soir.... Rentre chez toi.....attend !...tu la veux ? » « Non... » « Rentre chez toi... tu as tort, elle est fraîche, jeune, pour l'instant rien ne l'a pourrie... au fond, c'est moi qui la pourrie... »
Les ventilateurs brassaient la nuit. Il y avait les tam-tams. Je me suis levé pour aller sur la véranda. Nuit sans étoile, sans lune, la saison des pluies s'annonçait, avec ce surcroît d'étouffement et chaleur. Et d'attente. D’attente ardente, sans oubli. D’attente et d'oppression diffuse. « Ici, c'est un lieu façonné par l'homme, entièrement. Et l'homme n'y a pas place. Ici, on produit, et on se fout de savoir pour qui... »
« Je n'ai plus de famille, plus de dieux, plus de lieu, je n'ai que moi et ma mémoire et le silence, et les ombres, et la forêt.... »
Et puis la voix s’est attendrie, amolie. « Enfant j'ai rêvé... c'est ça qui fait du mal... rêver, j'ai même lu... Conrad... le Cœur des ténèbres. Et voilà que c'est moi, le cœur des ténèbres...Je suis au centre d'un rêve d'enfant et je ne peux plus en sortir... »
Je crois que j'ai eu envie de partir, à cet instant. Cet homme pris dans sa parole de nuit remuait mes propres rêves, et brusquement je me suis vu trente ans plus tard, désossé de ma rêverie.
C'était un lieu qui hésitait entre le paradis et l'enfer. Un lieu de disgrâce.
C'était la nuit, alors je suis resté. L'Afrique ne pardonne pas. Elle révèle. Quelque fois en creux. Mais elle révèle. Ça devait être un début et cela ressemblait à une fin.
Progressivement il s'approchait du murmure. Peut-être des aveux. Peut-être de la miséricorde. Ou seulement de l'enfant qu'il avait été. Je ne m’en souviens pas. Passé un certain âge, on imagine plus l'enfant derrière l'homme mûr. Pourtant....A quel moment l'enfant disparaît du regard ? Je ne l'imaginais pas enfant.
Autour de nous la forêt soufflait. Un immense poumon. Elle aussi attendait la saison des pluies. Un continent attendait. Et cette soirée s'enfermait dans la mélancolie de cette attente. Il y a un point d’inflexion dans l’attente, le moment où elle pénètre nos chairs.
Parfois les cris des singes. Et les chants un peu plus loin, les chants de vie et de mort.
Je ne savais pas où il voulait en venir, à qui il parlait. Nous n'étions que des ombres dans cette grande maison envahie de nuit. J'avais mal à mon voyage. J'avais mal à l'aventure, à ces routes qui ne mènent nulle part. A ces rêves épuisés.
« Certains soirs, petit, je n'arrive pas à trouver le sommeil, alors je viens là, sur le perron. Je m'assois. Et tu vois petit, je pleure.... Tu comprends... je pleure. Et personne n'entend, et personne ne voit...on s'est fait un royaume de pacotille et cela n'est rien, parce qu'à l'intérieur il n'y a rien. L'âme, petit, tout le monde en parle, mais on ne sait pas ce que c'est. L'âme c'est un endroit de toi qui ne t'appartient pas, c'est quelque chose que tu entretiens toute une vie, mais qui ne t'appartient jamais. L'âme c'est ce que tu donnes, que tu donnes sans compter, aux autres, au monde entier. Ce n'est pas de la bonté, la bonté c'est autre chose encore. Non, l'âme c'est ta partie rare, et elle est tellement rare que tu la dépenses sans compter, et chaque jour, chaque matin elle peut être là en toi, intacte...et tu peux recommencer à la donner... »
Etrange nuit d'Afrique. C'est une terre qui nous sait. Ici les masques tombent toujours, surtout dans l'électricité qui cisaille la nuit avant la saison des pluies. Et puis il y eu des barrissements dans le lointain. « Eux aussi attendent la pluie... »
Les chants s'étaient tus.
J'entendais encore quelques bruits assourdis de tam-tams. Et toujours ce souffle de la forêt, comme une main caressante et brûlante. « Mon âme je l'ai perdu, puisque je n'ai rien donné, puisque j'ai voulu trop prendre, je l'ai perdu dans la bière et le whisky, dans les bordels de brousse, et dans des jours inutiles, suivants des jours inutiles. Un jour tu te réveilles et tu t'aperçois que tu es vide, même si tu voulais donner, tu n'as plus rien à donner. Vide. Sec, comme cette terre qui attend la pluie... à l'intérieur il ne pleut plus depuis longtemps...et il n’y a pas de saison des pluies de l’âme… »
Il y a une certaine heure de la nuit où la forêt s'endort. Plus de bruit, plus de cris, ça ne dure pas très longtemps. C'est un silence étonnant. Comme une annonce. Comme des prémices. C'est presque insupportable. C'est un silence qui ne dort que d'un œil. Un silence de tension. Celui de la bête qui se prépare à bondir. Il n'y a pas de vraie paix dans la nuit de brousse, on est loin des nuits sahariennes. Ici, il n'y a pas d'éternité. Il n'y a qu'un présent étouffant et poisseux. Dans le Sahara il faut survivre, ici, il faut se survivre, et c'est ça l'enfer... « Dans le désert tu n'attends rien, car tu sais qu'il n'y a rien à attendre, ici tu attends, tu attends la pluie, tu attends le soleil, tu attends les récoltes et quand tu as fini d'attendre tout ça, tu recommences à attendre, et un jour tu attends la mort... » « Ici, il y a toujours un drame qui veille, qui couve, une brutalité.... Non, pas brutalité...cruauté... Pourtant je l'ai aimé ce pays, cette terre, cette forêt...mais je me déteste trop pour continuer à l'aimer, ici, il faut être pur avant d'arriver, car sinon le climat, la nuit, la folie, s'agrippe à toi et tu es foutu. C'est une terre exigeante....elle use, elle use tout, l'humidité s'attaque à tout, la moisissure envahie tout, d'ailleurs elle commence par l'intérieur... tu vois petit, moi je suis moisi de l'intérieur...et le whisky n'a aucun effet contre ça....ici, tes rêves finissent par moisir, ils deviennent poisseux, collants.... »
Sa voix, fatiguée par la bière devenait poisseuse aussi, son murmure devenait presque inaudible, quelque chose semblait se perdre dans cette drôle de nuit, dans cette veillée des ombres.
Et puis nous nous sommes endormis, lui sur son fauteuil, moi sur le canapé.
Et ce fût le matin, toujours plus poisseux, toujours plus lourd. Un matin chargé d'une attente sourde. De gros nuages flottaient là-haut. La brousse se réveillait avec sa rumeur, ses cris d'oiseau, de singes, ses envols, ses craquements d'arbres, de branches. Le sang épais de l'Afrique battait au rythme de la forêt et de l'attente.
Puis nous sommes séparé, sa gueule mal rasée paraissait si vieille, ses yeux si tristes. Et son royaume, brusquement si dérisoire.
Et j'ai repris la route, avec un sentiment de dévastation, comme si ma forêt intérieure était éventrée par des Caterpillar.
Au moment où je rejoignais la route de latérite qui me ramènerait à Abidjan un énorme coup de tonnerre ébranla l'atmosphère. Le ciel devint plus noir. La chaleur plus accablante, presque asphyxiante.
Et l'orage éclata, généreux et dantesque. Des gouttes larges et grasses. La saison des pluies commençait, dans un déchaînement fracassant. Le tonnerre roulait sur la canopée et vous éclatait à la face.
Mes essuie-glaces avaient du mal à éponger cette avalanche. Au premier petit village je me suis arrêté. Dehors il y avait deux enfants. Un petit garçon et une petite fille. Ils étaient sous la pluie diluvienne et faisaient une farandole en riant. Je suis sorti. L'eau était froide. Et bonne. L'eau me lavait de cette nuit étrange. J'étais trempé. Les enfants se sont approchés, ils m'ont pris la main, et m'ont entraîné dans leur danse de joie et de pluie. Et l'Afrique gagnait mon sang dans cette danse de deux petits enfants noirs riants aux éclats de me voir si lourd, si pataud....
J'ai souvent repensé à cet homme perdu, dans son royaume perdu, au bout de cette route perdue... souvent... peut-être qu'on lui ressemble un peu. Peut-être...qu'on ressemble aussi à ses deux enfants sous la première pluie de la saison des pluies...juste après l’attente.
Franck
dimanche 4 mai 2008
Submerger l'accablement......
La juste mesure du contenu et du contenant. Et du geste qui porte le texte à nos lèvres. Est-ce cela écrire ?
La mesure m'ennuie. Et ma déraison n’est rien à coté de la folie qui pétrit mes mains, mes épaules, mes poumons, l’argile
de tout mon corps.
Il n'y aurait pas de règle, pas de loi. Simplement la voix pleine au ventre des mots. Il n'y aurait rien de conforme dans l'écriture, et les mesures s'excèderaient elles-mêmes, se déborderaient sans cesse. L'écriture serait l'art du déséquilibre, et du trébuchement, et du sursaut qui suivrait pour éviter la chute.
Ou seulement le long soupir qui l'accompagnerait dans la chute.
L’ivresse ruisselante du désespoir. Cette mélancolie de l’avenir
C'est l'art des bâtisseurs de ponts. Relier des rives, des constellations. Tout ce qui nous habite, tout ce qui est éparpillé dans les oraisons de nos nuits. Tous nos continents démembrés.
Nous avons de drôles de cieux à l'envers du crâne, et de singuliers fleuves circulent dans nos chairs. Et l'arche des mots repose sur un souffle. Et les pierres de la voûte s'adossent les unes aux autres sans rien pour les maintenir, que de vagues rêveries, et les souvenirs se mêlent à l’oubli et font offices de ciment. Et chaque mot du texte pousse vers le suivant pour vaincre l’apesanteur, pour éviter la chute. Et cette poussée est parfois accablée. « Fragile et robuste ». Comme l'arbre qui tient dans sa poussée et la terre et le ciel. Et la terre et le ciel. L'écriture est un arbre de porcelaine aux feuilles de cristal.
Fragile et robuste. Un grand monument de temps sculpté dans la lumière. Dérisoire et invincible. Affligé et souverain.
Et le vent se perd dans son propre reflet.
Et le vent se perd dans les roses pantelantes de nos jardins dévastés
La juste démesure du contenu et du contenant. Les écritures qui portent, qui trouent, sont celles qui sont déportées, déviées par une réfraction de la lumière. Celles qui dérivent. Les écritures à souffle sont celles qui sont essoufflées, consumées. Et je sais des écritures désaccordées qui rendraient Mozart jaloux. Le débordement. Le déluge. Et la cendre. Voilà. Seul l'excès convient à la voix. Il faut bien que l'eau déborde pour faire naître les sources. Il faut bien de la démesure pour pénétrer la pierre. Il faut bien un excès de joie ou de tristesse ou de silence, pour que la vie se survive. Il faut bien submerger la chair.
Un océan au bout de la jetée.
Un baiser au bout du silence.
Une opulence pour l’après.
Pour la fin.
La funambule avance dans la fragilité de son pas. Et ce qui la fait avancer, ce n'est pas son équilibre, mais l'excès de déséquilibre. Tant de déséquilibre, que l'on croit la voir danser, avec son ombrelle rouge au bout des doigts. Un pas de danse au dessus d'un cœur béant. Il faut bien submerger la chair pour inventer d’autres chairs.
C'est bien lorsque le contenu épuise le contenant que l'écriture apparaît. Il en va de même lorsque le contenant outrepasse le contenu, où, à force de formes, des sens nouveaux et inconnus apparaissent. Dans un cas comme dans l'autre c'est l'excroissance qui signe. Il en va de même pour le silence. La trace effacée de nos vanités.
Il va de même pour l'amour. Que serait un amour sans les débordements du printemps, sans ce temps devancé, inondé,
sans les murmures qui appellent le cri ?
Et la solitude à profusion, comme une richesse inépuisable.
Le texte tient par l'expansion des mots qui le traversent. Par l'hémorragie qui en résulte.
Et même la pénurie doit être excessive. Même le manque. Surtout le manque. Le manque en abondance.
Franck.
samedi 3 mai 2008
L'ininspiration.....
Et ce n'est pas l'inspiration qui vient à nous manquer. Elle ne compte pour rien. Ce n'est pas l'inspiration, mais la volonté acharnée de vivre. Un vouloir. Un noir vouloir de vivre encore. Mourir un peu plus loin, un peu plus tard. On écrit toujours dans un après, non par inspiration, mais dans l’extension d’un temps inhabitable. Ecrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l’octave supérieur de l’abîme. Là où le révolu reste encore à vivre. L’accroissement d’un désastre. L’inévitable développement du fini.
Le texte s'obscurcit, non pas lorsque les mots viennent à manquer, mais par renoncement lâche à mon sang. Par concession à l’oubli et à l’ennui. Par ma chair qui capitule, par ma voix qui s’accable. Avec la mort au bout. Lorsque je ne consens pas à brûler assez vite, assez fort. A aimer sans douleur.
C'est le vouloir vivre qui fait écrire. Et le vouloir vivre nous met immanquablement en face du pire de nous-même.
C'est ce pire qui nous fait reculer.
Les mots se refusent à la mort qui en nous s'avance. A la mort avec laquelle on pourrait pactiser. Le texte s'effondre toujours sous le poids de notre indignité. Les mots ne se rendent pas, ils ne capitulent pas, ils s'éloignent de nous en nous écorchant de ne pas avoir été dit. La mort ne les capture jamais vivants. Ils sont libres. La prison est pour nous.
Au moment d'écrire nous sommes un nœud de relations, un nœud de forces dont les plus importantes tentent de nous broyer. La dignité de l'écriture réside dans cette lutte étrange, presque invisible entre nos désirs contradictoires et le brasier du sang. C'est de ce frottement que naît le texte. De cet écrasement vaincu.
Ecrire touche aux confins de l'univers, pour essayer de les dépasser, c'est le geste des dieux, qui tracent un grand cercle de feu dans lequel ils jettent les galaxies dans un grand éclat de rire.
Alors, ce n'est pas l'inspiration qui vient à manquer. C'est notre bras qui tremble. C'est la vie qui reflue en nous. Un continent qui recule, qui s'efface. Une mer vaincue qui ne survit plus aux marées d’équinoxes. Et le soleil peut alors se lever sur la vacuité de nos jours.
Franck.
jeudi 1 mai 2008
Couture......
Un temps qui n'a pas de rive et qui s’effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l'écriture ? Dans quel présent je suis ? Là, maintenant. A découdre les ourlets de l'univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l'on pouvait être prisonnier d'un bourrelet, ou d'un revers, d’un faux pli.
Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L'aiguille des mots pique les bords du trou. Pique à l'endroit du débordement. De l'écoulement. L'aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré.
Alors on retient les bords de l'univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Et on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Et ça fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer.
Souvent elles se déchirent les chairs.
Souvent le texte se coupe.
Souvent c'est une catastrophe.
Souvent on se dit que c'est une tâche impossible.
Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l'oubli.
Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l'univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Et piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair.
Et pourquoi cette joie étrange à chaque piqûre des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infini ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi... ?
Franck
dimanche 27 avril 2008
Du dessaisissement.......
Car l'écriture ne nous appartient pas. Posée ici, elle est vouée à l'errance. C'est une mendiante vêtue de sa seule pauvreté. Elle est bien moins qu'un enfant qui vous quitte. Elle a nul lieu, nulle direction. Elle est à peine un bouchon dans l'océan. Posée ici, elle appartient au hasard. Elle ne reviendra jamais frapper à votre porte. Elle est vouée à l'errance à la recherche d'autres solitudes, jusqu'à la cendre de la cendre.
Le destin du texte c'est la perte, c'est la désolation, c'est la mendicité. Le texte voyage entre deux absences. Un peu comme l'amour. Il erre entre deux solitudes. Un peu comme l'amour. Et le voile qui le couvre, c'est la mort qui rôde. Comme un feu qui s'étouffe par manque de souffle. Par négligence. Par abandon. Le texte posé ici, est le nom même de l'errance, de la perte, du manque sacré. De l'attente souveraine.
Le texte posé ici est un désert qui ressuscite à chaque caravane qui le traverse. Il est passage, franchissement.
Ecoulement sans fin de la fin.
Une fois posé ici, le texte n'a plus de forme, ou alors il les a toutes, il est prêt à suivre n'importe qui, n'importe quelle insuffisance, n'importe quelle bouche. Il a la forme d'un autre, d'un inconnu, d'une absente. Et à chaque rencontre il offre sa gorge, son ventre pour se faire pénétrer d'une solitude nouvelle.
Le texte posé ici se joue des présences. Il vient de l'ombre. Il y retournera. Il tient la mort par les deux bouts. Et pourtant il n'est rien, sinon la forme la plus achevée du vide. Et sa puissance est celle d'un fil de soie tendu entre deux planètes. Et c'est un vagabond entre eux exils. Et il mendie la solitude et le manque, puisque c'est sa seule nourriture. Puisqu'il vient de là, puisqu'il y retournera. De l'eau sur de l'eau. Du temps sur du temps. La désappartenance. Le dessaisissement.
Aux noces du texte il n'y a pas d'invité, ce sont des noces furtives, puisqu'elles sont dérobées au hasard, à la fatalité. Noces de l'absence et du silence. Fêtes de nos désespoirs où l'on consume les chairs brûlées de l'amour, et les visages perdus. Oui, tous ces visages égarés. Nos temps d'affaissement. Le temps du texte arrache les mauvaises herbes de nos vies, pour en faire des bûchers, et souffler sur nos cendres. Nos cendres à venir.
Le texte posé ici, dans son indécence, mêle nos morts successives et nos résurrections. Les miennes, à toute les autres. Frères de mort et de résurrection avec ce texte aux paumes ouverte.
Le texte naît du silence et du malentendu qui l'accompagne. Et c'est de ce clivage, de cette séparation invincible qu'il naît. C'est de cette rupture de silence, de cet échange de silence qu'il naît. Et du malentendu qui l'accompagne. Et c'est pour cela que la voix chancelle un peu. L'oreille de l'œil est sourde au monde, elle ne sait que vibrer, frissonner de sa désappartenance. De son dessaisissement. De sa disgrâce.
Et la voix tremble, comme si toute lumière ne pouvait surgir que de ce malentendu consenti. Que de ce secret tacite, scellé au cœur de la nuit.
Chacun a dans les mains du coeur un morceau du symbole. L'écriveur, et le lecteur. Et si le hasard leur fait rapprocher les deux morceaux qui pèsent sur leur vie, quelque soit la coïncidence, ou quelque soit l'ajustement, il reste toujours une difformité inconciliable. Et c'est là, là dans cet espace impossible à combler, que réside la lumière. Le miracle.
Le texte vit de cette apparente similitude, et il brille de l'impossible. Il brille d'un trou, d'un trou d'inconcilance par où s'échappent la vie et l'espérance dans cette hémorragie de silence.
Franck
samedi 26 avril 2008
Un peu de poussière.....
Il arrive à l'alpiniste d'atteindre le sommet. Dans l'écriture, parfois on fini, jamais on n'atteint.
Poussière et souffle. Rien de plus. Rien de moins. Le pitoyable uni à l'invisible du mouvement. Du négligé sur du négligeable. Du rien sur du rien. Evanescence. Insaisissable élan de l'écriture. Des mots qui s'effritent. Poussière de poussière. Inconstance fragile de toutes nos pensées. Moins que du sable, avec ce souffle qui donne l'illusion de la vie. Fécondation poussive des lèvres de l'écriture, glissement de nos expirations autour de nos restes. De la poussière plein la bouche. De la poussière qui tapisse nos poumons. Nos souvenirs. Nos actes. Nos amours passagères. De la poussière au goût de cendres.
Poussière. Pénurie de matière, de solidité. Insuffisance. Grains légers des mots qui s'envolent et qui se perdent sur les chemins de la langue. Errance, vagabondage de nos mots qui s'égaillent, que l'on aperçoit dans les rayons de lumière dans l'agitation d'une danse fébrile. Eperdue. Profusion de manque suspendu, qui recherche les recoins de l'âme, pour s'entasser dans les déserts de l'existence. Les royaumes de la poussière sont les greniers, les lieux oubliés, en dehors des passages et des vacarmes. Quand elle se rassemble c'est pour quelques poèmes, quand elle se regroupe c'est pour quelques pages, le temps d'une aurore, puis les mots se désagrègent, sans bruit, sans trace. Les mots traversent la terre sans la toucher, simplement en l'effleurant. Caresse triste d'une parole recherchant sa propre densité, son propre poids, son escale, son havre. Un sourire consentant. La paume d'une main ouverte. Poussière. Nuage d'une matière qui n'est rien. Rien. Un simple passage dans l'air du temps. Une promesse à peine audible. Elle contient toute les formes et n'en possède aucune. Elle ne fait que visiter le jour, sans s'accrocher aux heures. Elle recherche son souffle, celui qui l'emportera plus loin. Ailleurs. Et les mots se dérobent sous leurs propres pas.
Et la poussière se mêle au souffle. Du négligé sur du négligeable. Il y a dans les noces du souffle et de la poussière, quelque chose qui tient du mystère. Le souffle vient apaiser le vulnérable en nous, le douloureux, comme cette mère qui souffle sur la plaie de son enfant pour en effacer le feu, mais le souffle dans son infini métamorphose encourage aussi la flamme de l'âtre pour lui donner la force et le désir de brûler un peu plus, de chauffer un peu mieux, de survivre plus intensément dans une chaleur renouvelée. Le souffle ponctue la fin de nos peurs en appelant des brindilles de paix. Souffle, voix silencieuse de nos mots. L'armature évanescente de notre parole. Il n'est rien, mais il tient tout, comme le vitrail tient la cathédrale. Il se saisit, en la brassant, de la poussière de nos textes, rafraîchissant la langue, inventant des volutes invisibles. Il est la direction de notre errance, le sens de notre persévérance. C'est la source des quatre coins de l'horizon. Il lave, il purifie chacun de nos souvenirs. Il est la première musique, il sera la dernière. Il est le seul langage amoureux, celui d'avant les mots, celui d'avant les mensonges, il est le voile qui habille nos désirs. Il n'est rien, invisible, et pourtant il nous rend à la lumière.
Le souffle se dévoile à nous lorsqu'il passe sur la poussière. Car c'est lui qui révèle le poème. Il en est le sang fugitif.
Il arrive à l'alpiniste d'atteindre le sommet, dans l'écriture, parfois on fini, jamais on n'atteint. Au bout des mots il reste toujours un morceau de rocher inviolé, impraticable. Dans l'écriture le sommet est toujours plus loin, toujours plus haut, toujours ailleurs, c'est la voie mystérieuse de l'écriture, sans doute sa voie divine. On est à un souffle du but.
Car le sommet s'invente au fur et mesure de l'écriture, toujours avec un souffle d'avance, toujours avec un printemps d'avance. Et peut-être que la littérature réside en cela, dans ce souffle qui maquera toujours à notre dernier souffle. Et on s'épuisera jusqu'à l'asphyxie, jusqu'à l'extinction des mots, jusqu'à écroulement de la parole. Jusqu’aux cendres.
A mordre la poussière.
A agrandir l’univers en aggravant la voix.
Et il ne restera que quelques poussières d’or entre la joie et la désespérance.
Et l’oubli dans l’ignorance de l’oubli.
Ecrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier, qu’oublier c’est oublier la fin. Et ce qui sauve le dernier souffle c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier.
Parfois dans écrire on fini. Jamais on n’atteint.
Franck.
« L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant. » ( La Genèse
dimanche 20 avril 2008
Instants impossibles.....
Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l'endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d'oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s'accrochent encore à la terre mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Le chant des instants qui s'épuisent.
Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Et ça ne dure pas longtemps. Peut-être un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n'y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d'autre saisons, d'autres
épis, mais là, juste après, c'est une tristesse.
Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu'elle se soit apaisée, juste entre elle et le silence qui la suit, il y a comme un abîme, comme une chose qu'on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Ca ne dure pas, pourtant l'âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s'arrêter là. La musique persiste encore, elle n'est plus que son rêve et tout la fuit désormais. C'est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C'est un moment instable qui s'absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.
Il y a un moment, où l'enfant, dans l’exaltation du jeu, se suspend. Il s'arrête. Ca ne dure pas longtemps. Et son visage se voile, c'est comme si une aile passait sur ses yeux. Il est saisi. Et brusquement il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu'il pourrait disparaître brusquement, s'effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C'est comme un hoquet du temps. Comme s'il venait d'avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu'il devait décider. Et qu'un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c'est insupportable.
Comme cette femme qui se replie après l'amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l'offrande avait épuisée plus que l'offrande, comme si l'amour avait épuisé plus que l'amour. Juste là, à ce moment précis d'après l'amour, ça ne dure pas longtemps. Et c'est une tristesse qui n'a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d'un oiseau, le corps et toute la vie déjà vécue. Ca ne dure pas. Mais c'est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c'est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s'insère, comme un grand soupir. Et cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.
Comme à cet instant du miroir où l'on ne se reconnaît pas, où nos traits se sont défaits. Ca ne dure pas, mais juste assez, pour qu'on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d'une vie, toute la vanité des désirs. Pour qu'on ait le temps de savoir l'impossibilité du bonheur et la dérision de vouloir y croire encore. Et encore. Et encore.
Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l'histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condense toute une tragédie.
Et c'est là, juste dans ces instants, juste dans l'endroits impossible des heures que l'écriture suinte. Juste là. Et c'est une tragédie. Ca pourrait être un bonheur. Mais c'est une tragédie. Et ça suite. Et c’est cela la disgrâce. Des cendres qui ont perdue le goût du feu.
Il y a des moments, je vous l'assure, je voudrais être en enfer. Ca ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l'attendre. C'est comme une rétraction. Un chant qui s'épuise.
Franck
samedi 19 avril 2008
Quelques pétales rouges sur un drap de neige
Quand j'y repense la première image qui monte c'est la petite chambre mal éclairée. Une lumière pâle, un peu jaune, parce que les volets sont fermés. Sur le lit il y a un grand drap blanc qui descend jusqu'au sol. On dirait un navire. Dans mon souvenir, ce lit est immense et la chambre minuscule. Dehors c'est l'hiver. Un hiver froid. Il gèle. Il ne neige pas encore. Il gèle.
Dans la chambre aussi il fait froid. On a coupé le chauffage. Je suis assis au pied du lit sur une chaise. Quand je rentre dans la chambre je m'assois. Toujours sur la même chaise. Je n'y reste jamais très longtemps. Parce qu'il fait froid dans cette chambre. Je suis assis et je regarde droit devant moi le lit-navire-blanc. Je n'ai plus que ça à faire, me rassembler dans un regard perdu. Etre là, à la charnière de la désolation.
Quand je rentre dans la chambre je m'assois et je pose ma main sur le drap blanc. En fait, je ne pose que le bout des doigts. Le silence est rigide, fragile comme une pellicule de givre posée sur l'océan. Tout est silence maintenant. Et je sais que tout sera silence jusqu'à la fin des temps. Sur le lit sont posés des pétales de roses. Je revois très bien cette couleur de sang noir, des roses jetées sur le blanc du drap.
Un jour, en dérivant dans une lecture fastidieuse quelques mots m'ont sauté au ventre, c'est Perceval. A la fin du livre il vient de blesser une oie avec sa flèche. L'oie blessée s'est enfuie. Dans le livre il fait froid aussi, et la neige habite toutes les lignes, toute la parole, l'écriture brusquement blanchie à son tour. C'est Perceval qui tombe en suspend devant trois goutes de sang sur le blanc de la neige. Et brusquement le livre se paralyse. Perceval est dans l'égarement de sa raison, dans l'effarement de ces trois taches de sang, et tout s'arrête, il n'y a plus d'aventures, plus de Graal, plus rien que ces trois goûtes de sang dans le blanc de la neige. Perceval oublie tout, il est dans une fascination absolue, le monde est effacé, et toute son âme lui revient en mémoire ; cette belle jeune fille, et cette mère qui tremble d'avoir enfanté un garçon si turbulent. Il ne bouge plus. Il n'entend plus. Il est dans la traversée de sa chair. Ce retrait est sans doute le premier acte de la tragédie. Plusieurs auteurs ont évoqué cette scène de Perceval. Sans doute à cause de l’abîme qu’elle dévoile et creuse en nous.
L'image fusionne les univers, et condense les temps. C'est un précipité. D'où cette sensation d'aspiration lorsqu'on la lit. Aspiration et carambolage. L'image c'est un accident de la langue, une catastrophe miraculeuse. Un vertige. Elle est au cœur du mystère. Puisque c'est une folie. Puisque c'est une révolte contre la raison, contre la tyrannie. Elle unit et sépare en même temps. Elle concentre et divise, rapproche et éloigne. Un feu. L'image coupe, déchire, perce, traverse, claque comme l'éclair, enfante. Elle invente un monde nouveau. Elle est promesse et refus, et abandon.
Pourtant elle est si vulnérable, si fragile, elle ne tient que sur le fil coupant du texte, elle ne tient que par le balancier des mots. Elle ne tient à rien, en fait. Elle est en suspension dans un monde parallèle, hors de toute dimension, une femme nue couverte de voiles transparents. Hors de tout, vagabonde qui a quitté sa maison. Sans feu ni lieu. Ingénue, inconvenante, elle est devant nos yeux, invisible et présente, comme le parfum de l'amoureuse apporté par le vent. Elle surprend toujours, elle maraude, entre par effraction dans l'œil des mots effarés, elle ne laisse aucune trace, pas d'empreinte, pourtant le coup de hache est là, et bien là. Car l'image a erré, longtemps traînée, longtemps braconnée avant de lâcher son coup, avant d'ouvrir le texte en deux, en mille éclats. Elle rôdait dans nos veines, cachée dans l'ombre opaque de la langue. Et elle traverse en diagonale nos sens éteints. C'est l'humeur du sang. Et vouloir la saisir, la comprendre, la tenir est aussi vain que de vouloir retenir dans ses bras une femme tzigane. L'image est une eau débordante et folle.
Ce qui la fait naître c'est un désarroi. L'impossibilité de signifier. C'est d'abord un échec. Les mots s'écrasent les uns sur les autres. Ils s'empilent, comme des pierres inertes, et mornes, et mortes, sur le mur plat et triste du texte. Le rêve s'enlise. La main se crispe et tremble.
Dans la chambre il faisait froid et il y avait tous ces pétales rouges sur le drap blanc. Et la vie dans mes veines s'est rétrécie. Tout semblait s'être figé en cristaux transparents, coupants, prêts à se briser, même ma mémoire s'est durcie. Même le temps s'est durci.
Il fait encore si froid ce matin quand j'y repense.
Le drap ne faisait aucun pli, chaque pliure a été cent fois repassée. Elle, elle est là, au milieu des roses. Allongée au milieu des roses. Prise dans le froid des heures. Elle ne parle plus. Quand on est allongé au milieu des roses on ne parle plus jamais. C'est une chose qu'il faut savoir. Le drap la couvrait jusqu'à la taille, ses jambes cachées, ne faisaient qu'une tout petite vague d'écume blanche. Parce qu'il faut comprendre qu'elle était devenue si petite. Si petite. Elle ne pesait plus rien. Sa vie touchait l'os. Son nez paraissait immense. A l'instant je viens d'aller regarder une des rares photographies d'elle, je la connais par cœur cette photo. Elle avait dix-huit ans. Une photo en noir et blanc dans un cadre doré accroché dans le salon. Sur la photo son nez est parfait, comme le reste. Elle avait une beauté évidente, fraîche, avec quelques ombres de gravité, un peu d'inquiétude dans le regard. A dix-huit ans c'est normal, l'inquiétude donne du mystère.
Mais là, dans son visage d'os, je ne pouvais plus rien lire. Les lèvres n'étaient pas jointes, de la chaise j'apercevais le reflet blanc d'une dent. La veille les hommes noirs s'étaient enfermés avec elle pour les derniers maquillages, les derniers habillages. J'avais encore dans ma poche les petits poèmes que je lui avais lus. Je m’étais assis sur le lit en désordre dans la chaleur de la chambre, dans la lumière de ses yeux, mon cœur battait, on parlait tout bas, on était juste dans le souffle de nos mots. Je lui ai lu cinq misérables poèmes. J'ai bien vu ses larmes à la fin. Il ne lui restait plus rien, et en plus elle me donnait ses larmes. Nous étions tous les deux, elle a passé sa main dans mes cheveux et son geste s'est terminé en une caresse sur la joue. Après un long silence elle a seulement dit : " Pardonne-moi ". Pourquoi, pardonne-moi ? Pardon de quoi ? Je n'ai rien pu répondre. Pourquoi pardon, maman ? Tu n'as rien à te faire pardonner. Tu meurs, ce n'est pas de ta faute. Nous nous sommes regardés un long moment. Notre dernier tête à tête.
Maintenant il fait froid dans cette chambre, assis je serre les papiers de poésie, et mes yeux se perdent dans cette vison de ce corps au milieu d'un cercle de pétales rouge. Quand les hommes noirs sont sortis, quand j'ai pu la revoir, je me suis approché du lit, je me suis penché et j'ai baisé son front. J'ai sursauté. Le froid sur mes lèvres. On sait bien que les corps qui meurent sont froids, on le sait. Et pourtant c'est un savoir impossible. Je suis allé m'asseoir.
Deux jours. Deux jours, et je n'ai pas pleuré. Pourquoi ? Pourquoi n'ai-je pas pleuré. Je ne le sais toujours pas. Perceval, durant un instant est arraché de sa vie, arraché de son corps, il ne sent plus rien, ni le froid, ni les hommes qui s'agitent autour de lui. Rien. Je suis dans un silence hagard, pétrifié. Et le temps dure comme l’hiver. Ca fait trente ans, et je suis toujours dans un silence hagard. Je n'ai pas pleuré, est-ce que tu comprends maman ? Je n'ai pas pleuré, est-ce que tu me pardonnes ?
Elle est partie la petite fille
Dans un ciel boursouflé de tendres blancheurs
Elle est partie là où les mots éclatent en grelots
Elle est partie sans rien dire à personne
En chantant sur des airs symphoniques
Douce et folle musique
Qui s'étale en éternité
Dans cet espace de fluidité
Où chaque particule se tait
La petite fille est partie
Sur son nuage de folie
Emportant avec elle
Dans ses bras enserré
Un bouquet de violettes
Un bouquet de bleuets
Bleu et rouge
Comme un couchant d'hiver
Comme un pays perdu
Ou comme un enfant triste.
Et les mots défont la mémoire.
Alors l'image naît du mouvement, du geste, de l'élan, c'est un pas de danse qui échappe au danseur, c'est un temps de plus dans la valse, un pas décalé, invisible et lumineux. Le clair dans l'obscur. Une vision brutale et douce comme la mort. Une île dans l'immensité. A elle seule elle veut sauver le texte qui sombre. Et la main qui fait naufrage.
L'image naît du geste. Elle est conséquence et prémonition. Comme la vague qui n'est rien, mais qui est aussi, la mer. Et qui déploie un mouvement qui la dépasse. Car la vague, même la plus insignifiante, sait l'océan dans son entier. Et c'est cette insignifiance suprême qui nous fascine. Et c'est ce savoir fatal qui nous trouble.
L'image est d'un autre temps que le texte, d'une autre dimension. Et dans sa trajectoire enveloppante elle cherche un Autre, un pays, un rivage. Elle est de la saison suivante. En coupant le texte dans le gras, dans l'immobile, elle cherche une autre continuité qui devance, outrepasse, submerge, le texte qui croit l'accueillir. Car l'image connaît les lieux, parce qu'elle les visite la nuit, durant notre absence. Elle porte déjà le texte bien avant sa présence, elle sait des espaces interdits que l'écriture ne connaît pas. Elle est ignorante des lois. Et ne vaut que par l'élan silencieux qu'elle dépose entre les mots, et à la suture qu'elle laisse sur l'iris.
Alors l'écriture peut continuer à déployer sa lente spirale. Car l'écriture se refuse à commencer. Ecrire c'est continuer. Une façon de tendre vers l'infini. Ecrire c'est continuer, c'est partir et s'éloigner du centre ignoré. Et l'image danse et plie nos paroles, même s'il y a du meurtre en elle, même si elle sauve et tue le texte, même si elle l'affirme et le dénie dans le même souffle.
Elle reste le regard de l'éphémère sur la face de l'éternité.
L'œil qui la fixe, et qui la fait brûler.
Maintenant il fait froid dans cette chambre, assis je serre les papiers de poésie, et mes yeux se perdent dans la vison de ce corps au milieu d'un cercle de pétales rouge. Je me suis approché du lit, je me suis penché et j'ai baisé son front. Et le froid sur mes lèvres a réveillé la mort en moi. On sait bien que les corps qui meurent sont froids, on le sait. Et pourtant c'est un savoir impossible. Je suis allé m'asseoir. J’ai regardé en silence ce navire blanc bordé de pétales. J’ai regardé mon naufrage. L’attente, de ce qui venait d’advenir.
Et parfois écrire.
Franck 
dimanche 13 avril 2008
Les sillons.....
Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.
Et toujours ce qui fascine c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement.
Ecrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens, le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Et ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, et à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Et la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.
Le goût du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croûte de la terre pour en faire apparaître la mie. Et chaque sillon est l'histoire d'une vie. Et chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts.
Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure et de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa sollicitude, car il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coup, sans arrogance.
Car le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte et pain. Et la forme du champ appelle la veillée, et les ombres, et le silence du repas partagé. Et le pain a la couleur de la terre. Et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Et elle porte une croissance qui la dépasse et qui l'anoblit.
Le champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Mémoire de la terre dans les feux de l’été. Et le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, et par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.
Et les champs de blé nous émeuvent parce qu'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retournée cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons.
Ce qui nous plait dans le balancement des épis c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ c'est le souvenir de cette terre nue et noire, cette terre hachurée, éraflée, blessée. Ce qui nous saisi dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots, le silence du laboureur attelé. Des contre temps, dans le temps des saisons. Ce goût de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.
L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.
Et tous les jours recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire, n’est pas une activité heureuse, c’est une ouvrage sublime.
Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.
Le navire désempare les ports à chaque coup de vent. Il invente la mer, et c'est le sens du voyage. Un autre temps. Les chronologies sont désarticulées. Le texte avance dans le temps de la mer et dans son oscillation, ses remous. Et s'il rêve d'un port, ce n'est qu'un rêve, qu'un prétexte. Sa volonté de navire est de bourlinguer sans fin. Les navires
n'appartiennent pas à la terre. Plutôt ils n'appartiennent pas à « une » terre. Car ils les condensent toutes. Ils sont les plaines, les montagnes, les fleuves, ils sont toute l'histoire de l'humanité, jetés dans un seul mouvement en avant, dans un unique élan ininterrompu. Un navire c'est une galaxie qui dérive et avance. Ainsi le texte qui progresse sur un océan d'ombre.
Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Entre les deux : l'océan. L'océan et le chant des baleines.
Et l'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.
Franck.

