J'irai marcher par-delà les nuages

mercredi 16 août 2017

- 105 - Le mot...

Le mot est sorti du texte. En sortant, il a brisé la phrase et en a recouvert les lambeaux. Il a tout recouvert. Le mot. J’ai laissé le livre. Il n’y avait plus que le mot. Mille fois connu, là, il était nu, chargé d’une nouvelle évidence. Avec un gout de poison. J’ai laissé le livre. J’ai oublié le livre. J’avais le mot coincé dans l’œil. Une écharde. L’écharde. Celle plantée dans la chair du cerveau. À l’endroit de l’hémorragie. Le mot. De l’œil à la mémoire. Droit. Rigide. Tranchant même dans sa mollesse. Tranchant à cause de son insignifiance. J’ai dû prendre le mot, l’arracher, le serrer, je crois que je l’ai gardé longtemps dans mon poing fermé. Je crois que je l’ai mis dans ma bouche, aussi. Je crois que je l’ai mâché. J’ai sucé chacune de ses syllabes. Je crois que j’ai fait passer ma voix dessus. Oui ! J’ai entendu ma voix dire le mot. Plusieurs fois. Je savais que c’était lui que je cherchais. Banal. Trop banal. Trop simple. Comme l’évidence nouvelle. Comme la révélation. À force de raboter au même endroit, quelque chose ressort. Quelque chose que tu ne sais pas, mais que, pourtant, tu sais. Alors, le mot sort du texte, tu le reçois comme si tu le découvrais. Dans l’œil, après, tu le poses sur ta voix pour vraiment savoir si c’est lui. Tu l’as toujours connu. Il est d’une banalité effrayante. Tu l’as déjà prononcé mille fois. Là, dans l’œil du texte, il ressort, et tu sais que c’est lui. C’est lui qui t’a trouvé. Tu avais beau te cacher. Le mot te trouve. Un jour.
Maintenant, il est là, avec moi, devant moi, dedans aussi. Il est là, et il occupe tout l’espace. Il est là comme un ciel de ténèbres, avec un horizon sanglant. À la fois vulgaire, médiocre pourtant tellement lumineux, si net, si limpide, si exact. Comme une croix dressée. Tu la connais cette croix. Les quatre horizons du malheur. Le mot est inscrit en haut, trônant comme une chape envahissante, lourde. Le mot est là, il occupe tout l’espace avec ses bras de pieuvres hideuses. Il tient la mémoire, tous les fils de la mémoire, avec tous les autres mots, comme l’eau d’un marais, une eau puante, invisible. Mais puante. L’eau filandreuse d’un marais. À force d’user la langue, il ne reste plus rien, sinon l’inusable. L’inattaquable. Comme vissé dans l’os. Mot citadelle, avec ses douves, ses créneaux. Mot déluge qui répand ses eaux insidieuses, comme un barrage qui cède brusquement. Le mot est rentré dans l’œil comme une catastrophe. Un accident de lecture. Il est là, dans sa résonance, dans toute sa vibration. Avec l’écho qui ricoche dans tout le corps, et maintenant qui fait trembler la chair. Je sais qu’il a coloré toute mon enfance, je sais qu’il a été de chacune de mes aubes, je sais que j’ai reçu à chaque crépuscule son baiser de glace. Maintenant, en le disant, en le répétant lentement, en murmurant chaque lettre, tout remonte, tout revient, les champs de neige, les landes, les déserts, les solitudes, le gris, le rouge, l’épaisseur des jours d’enfance, le tranchant des heures perdues. Cela arrive en vagues successives, noires, comme une marée de désespoir. Le mot est là, disant toute cette vie, toutes les peurs, toutes les fuites. Les naufrages. Il est sorti du texte comme un orage soudain, d’une brutalité incontrôlable. Sauvage. Écrasant tout. Condensant l’espace. Réduisant la respiration à une suffocation, imprégnant la mémoire d’une moiteur insupportable. Poissant chaque souvenir. Mot canevas, mot trame, mot tressé dans ma fibre. Depuis toujours, j’ai dû broder entre ses fils. Aujourd’hui, le grand drap est prêt. Le grand suaire noir. Le linceul des jours et des espoirs. Le lit du mot est prêt, bordé de silences. Pour les noces du passé, pour la dévoration de l’avenir. Il est promesse. Il est le danger mille fois annoncé. Il ouvre sur les terreurs. Il est la voix du futur qui gueule sa haine au présent avec son arrivée prochaine. Il est l’annonce. Il est l’avertissement du destin. Il est tout ce qu’il m’a laissé, lui le père, en héritage. Il est sa trace dans mon sang. Il est son gout de cendre dans ma bouche. Lui, le père, m’a laissé ce mot, le silence de ce mot, le trou dans la langue que fait ce mot, quand il s’approche trop près du cœur. Il est sa métamorphose, il est sa résurrection du mal, il est la prière qu’il me souffle, il est sa voix. C’est le mot de ses yeux, de sa bouche crispée, sa seule prédiction.
Le mot s’appelle menace. Menace, c’est le mot. J’ai lu menace, brusquement j’ai fermé le livre. Parce que c’est ce mot qui dit au plus près le début et la fin. Parce que c’est lui qui dit au plus juste cet abime qui me brasse. Menace.
Comme si chacun de mes gestes était sous sa protection, comme si chacun de mes rêves lui était destiné. Menace. Je pensais être dans l’urgence, je n’étais que sous la menace. L’urgence promet la guérison, le sauvetage, puis l’on se précipite vers le futur pour se sauver d’un présent. Mais « menace », c’est autre chose. C’est n’attendre rien, sinon le pire. La menace emprisonne l’avenir, tous les temps, leur dicte leur soumission, invente les découragements, les abattements, les déceptions. Menace, c’est inventer le pays des accablements, des lassitudes, des torpeurs.
Maintenant, je sais. Je sais le nom de cette ombre qui m’accompagne. Je sais qui murmure à mon oreille. Je sais qui habite avec moi, qui ricane auprès de moi.
Menace, menace… Même mort, ses menaces rampent encore, comme des ordonnances imprescriptibles.
Le mot s’appelle menace.
Mon père s’appelle menace. Même mort il s’appelle menace, puisque demain…

Franck.

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lundi 14 août 2017

- 104 - Musique et voix...

Parce qu’il faut bien y revenir.
Au départ, on est dans la distance. Écrasé par cette distance. Elle nous a d’abord pénétré. Après, elle nous écrase. On n’est rien. On le sait. Nos doigts hésitent sur le clavier. L’image de la page sur l’écran est un horizon impossible. Rien n’est là. Ou plutôt tout est là, rien ne vit. Rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence. Parfois, on voudrait que cela dure une éternité. La distance, ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Même l’écrasement. Plus rien. N’être plus rien, sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, car l’on sait qu’il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. À cet instant de l’écriture, on sait qu’il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte suivie de cet écrasement. De cette déchirure entre l’air que l’on respire, le poumon qui hésite dans son mouvement d’aspiration, d’élargissement. Ils naissent aussi de cette peur, de cette tension qui vrille jusqu’à l’insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n’aurais pas déjà perdu ?
Au départ, écrire, c’est errer dans cet espace de silence, dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre d’une défaite. Puisqu’écrire est une défaite. Majestueuse défaite. Somptueuse. Mais défaite, aussi. Puisque c’est la continuation, la sanctification de l’inachevable, puisque c’est la prolongation du manque, jusqu’à sa magnificence, dans la profusion du vide, jusqu’à son débordement. Ruissèlement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine, pourtant indispensable.
Alors, il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, puis consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours. Encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espérée, cent fois recommencée.
Au départ, on est dans ce désert de nous. La parole a reflué en ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C’est le temps de l’appel. De la peur. De l’espoir.
Au départ, ce n’est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente. Profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de nos hostilités, de nos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant, elle est là, fragile, invincible.
Une et innombrable.
Vivante.
Enfin…
Au départ, à l’intérieur, respire comme une note de musique infime, dérisoire, qui vient de nulle part, qui insiste, qui tient bon, qui se survit à elle-même, qui vient absolument. Elle est dans le corps. Cela prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C’est une note, une simple modulation à l’intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Cela ressemble au basson et au violoncelle. Une rumeur lente à l’intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine. Un vertige au ralenti. Un basculement.
Ce sont les premiers mots. Qui cherchent l’accord. La confluence. Pour bien comprendre, il faut imaginer la vague qui hésite. Écrire tient tout dans cet hésitement de la vague, dans ce déploiement qui s’oppose à l’évidence du mouvement. La déchirure.
Au début, c’est le temps des gammes, la main des mots oscille entre incertitude et irrésolution sur le clavier de la parole. C’est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. Des creux, des cris. J’entends la musique à l’intérieur alors je cherche la voix qui pourrait la dire. Je ne sais d’où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l’enfant qui refuse, le désir qui s’embarque. Il faut comprendre, j’ai d’abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l’arrière de ma vie. Alors la voix. La voix, cette nuit qui monte dans le texte, les aurores qui gisent dans la vapeur des ombres. La voix cette imminence toujours reportée. Chaque mot est un son avant d’être un sens. Chaque mot est d’abord symphonie, couleur, cascade. Chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix, sera nourri du sang de la voix, car chaque mot contient le suivant. D’ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis, je relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C’est mon souffle qui fait foi. C’est la véhémence et l’exaltation des résonances qui font foi.
Peu à peu, je me rends compte que ce n’est plus le désert du début, peu à peu, c’est un concert à l’intérieur, un concert qui vient de nulle part, qui ne cesse de grossir. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. À l’envahissement du vide succède l’envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s’invente. Je suis là, sans y être vraiment, au centre d’une dévastation comme traversé. Fendu. Fracassé. Alors c’est le temps océan.
C’est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l’épuisement, dans l’aveuglement, l’enivrement, la frénésie. Tenir les mots, comme on tient le cap, comme des notes que l’on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches, doubles-croches, et ponctuant ici d’un soupir, là d’un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique, qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l’entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note. L’épuiser dans son corps.
Il y a des jours où la mélodie à l’intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique. Avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent. C’est une musique de steppe. C’est une musique de Cosaques tristes, de Tartares qui galopent sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jours, je voudrais mourir à cheval dans un galop d’enfer, certains jours mes mots sont chevaux, crinière au vent, mes mots sont le vent, mes mots sont claquements de sabots. Je frappe le clavier avec acharnement parce que les mots sont des essoufflements, que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin. Sans fin.
Certains jours, ma musique sort de l’ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours, l’inquiétante langueur des heures pesantes, maussades, le son du basson rase les murs de mon absence et de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l’ombre, dans le tremblement, peu à peu, c’est l’orgue, l’orgue d’ombre avec ses accords lourds d’ombres, qui essayent de s’arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là, je suis dans les pierres grises, froides, chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. La parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors, je tape, je cogne. Chaque mot est mâché, remâché, déchiré, ânonnement lancinant d’une prière qui n’arrive pas à se dire, à s’élancer, à trouer l’espace du verbe. Chaque mot écrit dégage alors un vide encore plus effrayant qu’il faut combler dans un autre saut vers l’inconnu. Alors, je casse les phrases comme on casse des rochers. C’est éreintant. L’ombre monte comme une marée désastreuse. Une marée d’hiver. Sans pitié. C’est cela le bonheur.
Tenir le texte, c’est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Défait, mais pas détruit. Parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c’est reposer ses doigts sur le clavier, puis refaire des gammes comme aux temps anciens, c’est souffrir des articulations nouées et de la raideur des souvenirs.
Un jour, quelqu’un m’a dit, si tu veux écrire, il faut que tu manges. Prends un solide petit déjeuner, parce qu’écrire, c’est beaucoup d’énergie. J’aime cette approche qui fait de l’écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Écrire, c’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement : on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d’élan.
Il n’y a pas de muses là-dedans,  il n’y a pas d’exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu’il faudra retourner, la longueur des jours qu’il faudra supporter.
Tenir le texte, c’est tenir la distance, l’infinie distance, la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Écrire, c’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C’est appeler la rêverie, n’en recevoir que la poussière, surtout ne pas s’en contenter. C’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable. C’est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l’éternité. C’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.
Parce qu’écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Ils nous mettent en sursis, en espérance. Puisqu’écrire, c’est rejoindre, rejoindre l’inconnu qui nous appelle. Puisque c’est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisqu’écrire, aimer, c’est le même chemin. Puisque celui qui écrit, quelle que soit sa situation, est en état d’amour. Même s’il ne le sait pas. Écrire, c’est aimer, c’est témoigner de notre solitude, puis l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse. Oui ! Écrire, c’est le sacre du manque, du mouvement qui exige que l’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir.
Au départ, c’est une musique. Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle me traverse, alors j’essaye d’y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, j’essaye simplement de lui faire assez de place, je consens simplement à ce qu’elle me dévaste, et je pétris.
Chaque texte est une mélodie et l’impossible tentative de la dire.
C’est le temps de la fin. À l’intérieur, le son se fait plus doux, plus calme. C’est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C’est le temps de la fin, de l’effondrement, de la défaite et de la joie. C’est le temps de l’amour, du manque lumineux. C’est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil. Immense comme un grand champ de neige.
C’est le temps du silence grave, presque solennel. Le temps de la paix.
On peut éteindre l’écran, on peut partir, on peut mourir, puisque plus rien n’a d’importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse ruine… N’être qu’un errant dépourvu de lui-même.
Le texte peut se défaire. D’ailleurs, il est déjà défait…
L’effacement, absolument.

Franck.

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samedi 12 août 2017

- 103 - Submerger l'accablement...

La juste mesure du contenu et du contenant. Du geste qui porte le texte à nos lèvres. Est-ce cela écrire ?
La mesure m’ennuie. Ma déraison n’est rien à côté de la folie qui pétrit mes mains, mes épaules, mes poumons, l’argile de tout mon corps.
Il n’y aurait pas de règle, pas de loi. Simplement la voix pleine au ventre des mots. Il n’y aurait rien de conforme dans l’écriture, car les mesures s’excèderaient elles-mêmes, se déborderaient sans cesse. L’écriture serait l’art du déséquilibre, du trébuchement, du sursaut qui suivrait pour éviter la chute.
Ou seulement le long soupir qui l’accompagnerait dans la chute.
L’ivresse ruisselante du désespoir. Cette mélancolie de l’avenir
C’est l’art des bâtisseurs de ponts. Relier des rives, des constellations. Tout ce qui nous habite, tout ce qui est éparpillé dans les oraisons de nos nuits. Tous nos continents démembrés.
Nous avons de drôles de cieux à l’envers du crâne, de singuliers fleuves circulent dans nos chairs. L’arche des mots repose sur un souffle. Les pierres de la voute s’adossent les unes aux autres sans rien pour les maintenir, que de vagues rêveries, puis les souvenirs se mêlent à l’oubli, font office de ciment. Chaque mot du texte pousse vers le suivant pour vaincre l’apesanteur, pour éviter la chute. Mais cette poussée est parfois accablée. « Fragile et robuste ». Comme l’arbre qui tient dans sa poussée, la terre et le ciel. L’écriture est un arbre de porcelaine aux feuilles de cristal. Fragile et robuste. Un grand monument de temps sculpté dans la lumière. Dérisoire, invincible. Affligé, souverain.
Le vent se perd dans son propre reflet.
Le vent se perd dans les roses pantelantes de nos jardins dévastés
La juste démesure du contenu et du contenant. Les écritures qui portent, qui trouent, sont celles qui sont déportées, déviées par une réfraction de la lumière. Celles qui dérivent. Les écritures à souffle sont celles qui sont essoufflées, consumées. Je sais des écritures désaccordées qui rendraient Mozart jaloux. Le débordement. Le déluge. La cendre. Voilà. Seul l’excès convient à la voix. Il faut bien que l’eau déborde pour faire naitre les sources. Il faut bien de la démesure pour pénétrer la pierre. Il faut bien un excès de joie ou de tristesse ou de silence, pour que la vie se survive. Il faut bien submerger la chair.
Un océan au bout de la jetée.
Un baiser au bout du silence.
Une opulence pour l’après.
Pour la fin.
La funambule avance dans la fragilité de son pas. Ce qui la fait avancer, ce n’est pas son équilibre, mais l’excès de déséquilibre. Tant de déséquilibre, que l’on croit la voir danser, avec son ombrelle rouge au bout des doigts. Un pas de danse au-dessus d’un cœur béant. Il faut bien submerger la chair pour inventer d’autres chairs.
C’est bien lorsque le contenu épuise le contenant que l’écriture apparait. Il en va de même lorsque le contenant outrepasse le contenu, où, à force de formes, des sens nouveaux et inconnus, apparaissent. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’excroissance qui signe. Il en va de même pour le silence. La trace effacée de nos vanités.
Il va de même pour l’amour. Que serait un amour sans les débordements du printemps, sans ce temps devancé, inondé, sans les murmures qui appellent le cri ?
La solitude à profusion, comme une richesse inépuisable.
Le texte tient par l’expansion des mots qui le traversent. Par l’hémorragie qui en résulte.
Même la pénurie doit être excessive. Même le manque. Surtout le manque. Le manque en abondance.

Franck.

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vendredi 11 août 2017

- 102 - Primitif...

Cette part de sauvagerie nous effraie au premier abord. Tout dans notre quotidien nous en éloigne, ou feint de nous en éloigner. On ne sait pas d’où elle vient cette sauvagerie. Cet abime brutal en nous. Quelque chose qui vient de la horde, des forêts inviolables, de la faim, du froid, d’un corps aux muscles épais. Au premier abord, on ne peut pas croire à ce torrent fou, à cette chose hors du langage, à ce surgissement fauve, inquiétant.
L’inconnu indomptable jaillissant dans la brulure de l’écriture.
J’ai senti dans l’écriture cette sauvagerie originelle, cette douloureuse véhémence qui court le long des nerfs, qui s’enroule aux os, qui perce les chairs. Toutes ces choses du désir d’avant le désir. Un intense vouloir sans forme, sans objet. L’état rudimentaire du vivant.
Écrire traverse ces contrées archaïques, ces pays sans mot, sans question, sans réponse. Uniquement une sorte de stridence ancestrale qui revient du fond des temps. C’est cette première chose disgraciée qui dénude, qui appelle.
C’est le premier désert à traverser.
Car il faut bien dire que tout viendra de ces lieux défigurés.
Car écrire ne vient pas du haut. Écrire vient du bas, de l’encore plus bas. De la croute vitrifiée de l’en deçà du temps, de cette terre noire qui passe dans nos veines et qui racle.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir. Après, le savoir de l’écrit nous échappe, nous abandonne. C’est porter la vie plus loin. Sans rien connaitre de ce loin. De ce plus.
Longtemps après l’écrit apparaissent parfois quelques étoiles.

Franck.

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jeudi 10 août 2017

- 101 - Secret...

Écrire ne dévoile pas le secret. Écrire le désigne.
Parfois, il l’efface.

Franck.

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mercredi 9 août 2017

- 100 - L'instant...

Habiter l’instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l’instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif, éternel dans son essence. C’est le lieu de l’écriture. Introuvable, pourtant possible, incertain pourtant inévitable. L’instant, c’est la condensation du vide et de l’attente. Il n’est rien, pourtant il révèle tout. Il nous traverse, écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d’un oiseau.
Habiter l’instant, cette éclaboussure de conscience et de vie dépouillée, écrire…
Habiter l’instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C’est notre puits d’immortalité. Là où l’écriture demeure, où l’amour fleurit… Un temps sans épaisseur, qui dure…
Qui dure… Qui dure…

Franck.

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mardi 8 août 2017

- 99 - La langue de l'errance...

« Qu’ai-je quitté ? Qu’ai-je retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’ai retrouvé ? Qu’ai-je quitté que je n’ai pas retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’aurais voulu ne pas retrouver ? Qu’ai-je retrouvé, que je n’avais pas quitté ?
Ce que l’on croit quitter ne nous quitte pas. On ne quitte pas : on s’éloigne. »
Louis Calaferte : Rosa Mystica.

L’errance est une langue. On sait en dire les mots, mais le sens nous en reste caché. Alors, on se met en route pour découvrir leurs significations. On ne quitte pas, on ne fait que marcher, on ne part pas, on ne fait que consentir à l’exil, à la solitude, à l’abandon.
On ne connait jamais le sens de nos actes. Ils nous apparaissent souvent comme ceux d’un fou. Rien ne les tient entre eux que le fil ténu de l’exil, que cet inachevé qui nous ronge, que cet inachevable qui nous terrifie. Alors, on écrit pour dire cette folie, que l’errance n’est pas le résultat de la seule ignorance, que l’on a pitié de nous-mêmes seulement par lâcheté, parfois par miséricorde.
Si l’on tend l’oreille, si on la colle au plus près de notre langue, alors on peut entendre, tapis au fond des chairs, un enfant perdu. C’est le chant de la langue, le lieu de notre exil…
Alors, on va vers cet enfant, on écrit pour qu’il vive… Encore un peu.

Franck.

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dimanche 6 août 2017

- 98 - L'effacement...

Il faudrait imaginer l’écriture qui s’effacerait juste après avoir été écrite, de même que la lecture du livre emporterait les mots au fil des yeux, et blanchirait les pages. À la fin, tout serait blanc, comme un paysage de neige. Comme en hiver lorsque tout est blanc.
Ce qui tient ne tient que dans l’instant. Tout s’efface. C’est pour cela que nous recommençons.
Ainsi, les traces de nos pas qui s’effaceraient au fur et à mesure, comme une apparition, comme une disparition, comme une naissance toujours renouvelée, comme une mort toujours imminente. C’est pour cela que nous continuons.
Nous venons de cet effacement.
L’écriture est un lieu impossible, sans cesse contredit.
Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu’aucune aurore ne couronnera.
Il existe un hiver qu’aucun printemps ne délivrera.
Ainsi, nous allons… Ainsi, nous devons aller… avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés…
De l’hiver à l’hiver, du noir, au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence…
Aller, aller sans cesse…
Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés…

Franck.

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samedi 5 août 2017

- 97 - L'affut...

« Je me méfierais toujours de quelqu’un qui dit “nous” quand il jouit.
Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d’ombreux et d’invisible, sans mémoire de l’animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n’y a pas de joie. »
Les Ombres errantes : Pascal Quignard (Grasset)
Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d’où surgit l’écriture. Être là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l’affut, dans l’attente, embusqué dans la langue.
Il y a une folie à vouloir saisir l’instant fou où par un excès d’être, une surabondance, on disparait dans une sorte d’oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire.
Être à l’affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l’endroit même de l’obscure, là où la nuit se confond avec le sang, la chair, les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement.
La langue se meurt. Elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l’endroit le plus confus du dire et de l’écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim.
Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons.
Écrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus. C’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affut. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ?
Je reste là, immobile, dans l’attente absolue de l’engloutissement. Écrire seulement, l’écriture en train de naitre, surprendre la trace du silence qui jaillit, la blessure qui le suit.
Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l’imminence, l’imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l’un contre l’autre, pour se sentir délivrés, de la langue, de la peur, de la fin, de l’éternelle fin…
Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable tremble, toujours vacillante, l’éclat d’une joie indemne, d’une joie encore intacte… L’indicible printemps…

Franck

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vendredi 4 août 2017

- 96 - Cartographier....

Texte après texte, je tente de cartographier un pays inconnu, inconnaissable sans doute. J’en sais la vacuité, mais j’en ressens l’impérieuse nécessité. Cartographier, c’est dessiner des lieux. Des lieux exacts, des lieux réels. Tracer des séparations là où il n’y avait que du blanc, que des terra incognita. Délimiter. Tracer des routes, des chemins, des possibles. Nommer, surtout. Donner des noms. Un lieu qui n’a pas de nom n’existe pas, ou bien il n’est qu’un rêve. Nommer, c’est faire sortir du néant. Sur la carte, on place des signes, des symboles que l’on arrache au néant. Dans un coin de la carte, on fabrique un petit rectangle, on l’appelle « légende ». Tout tient dans ce mot : légende. On ne peut pas lire une carte sans la légende. Cartographier, c’est écrire une légende. Traduire l’impénétrable. Dire du sens, créer un lien, donner une forme au rêve. C’est inscrire le temps dans l’espace. Raconter.
Texte après texte, je tente de cartographier un pays de légende. Je dessine les plaines, les mers, les déserts, les fleuves, les iles. Je trace avec précaution les frontières, les passages. J’indique les puits, les labyrinthes de la langue. J’inscris l’illimité dans l’infime du signe.
Au départ, il a fallu arpenter la mémoire, puis aller au-delà de la mémoire, placer des jalons sur les lieux archaïques, sur les restes, les ruines, il a fallu marcher, errer dans ses joies, ses douleurs, recueillir un à un les mots de la légende comme autant de trésors cachés.
Arpenter s’exécute avec une chaine d’arpenteur. Là, c’est le mot chaine qui est important : la chaine, c’est ce qui tient deux choses solidement, les rendant inséparables, le réel et l’irréel, l’espace et le temps, la vie et la mort.
Lorsque l’on arpente, on est toujours dans un au-delà, on est toujours dans le lieu d’après, alourdi de tous les lieux déjà traversés. Car il faudra enfanter le langage oublié de la légende. Comme si les mots étaient des enfants perdus. La chaine est là qui tient la parole, l’empêche de s’effondrer.
Arpenter, c’est charger un navire, tracer un horizon, c’est dessiner les lignes du temps, là où elles s’égarent dans les méandres des souvenirs, c’est espérer ne plus s’oublier dans les angles du renoncement, de la fatigue. Arpenter, c’est écrire un lieu où la nuit aurait déserté les jours, mais dont l’ombre serait encore là, toujours menaçante, fascinante, comme l’ultime tentation.
Après, demeure la carte. Où l’on reporte chaque mot, chaque signe. On écrit la légende.
Dans chaque carte, se trouve l’appel d’une autre carte à venir, chaque légende appelle une autre légende, le connu appelle toujours la menace d’un inconnu. C’est souvent cette menace qui nous sauve. Puisque les cartes sont sans fin. Les cartes nous disent toujours celles qui manquent.
Les légendes ne disent pas tout.
Les terra incognita sont des terres voilées. Sous le blanc, demeure la nuit. Cartographier, c’est entrer peu à peu dans la nuit. C’est la faire entrer dans la légende. Dévoiler une nuit, c’est en dire une autre plus profonde encore.
La nuit est immobile, c’est ce qui permet au rêve de se déployer, le songe est le seul mouvement qui s’oppose à la fatalité des jours. Ce qui nous relie à la carte, c’est le rêve.
Le voyageur n’utilise jamais de cartes. Les cartes sont des rouleaux de papier donnés à une humanité lointaine, indifférente. Parfois inquiète. Les cartes sont toujours inutiles, vaines, pourtant nécessaires.
Les légendes sont entre la vie et la mort. Elles sont à la frontière. Elles ont déjà le langage de la mort. C’est cela qui nous attire dans les contes. Comme si, entre le déjà mort et l’encore vivant, il n’y avait que l’épaisseur d’une ombre, que là se tiendrait la légende, dans cette langue qui va vers la nuit et qui peut-être, s’y trouverait déjà.
Cartographier, c’est refaire un voyage silencieusement, en accepter la métamorphose. Les signes que l’on inscrit sont toujours illisibles. C’est pourquoi on les raconte sans cesse, comme les légendes. Comme si rien n’avait vraiment existé. Comme si le sens n’avait pas d’importance. Comme si rien n’avait vraiment d’importance. Hormis la patience à transcrire le long silence languissant qui accompagne les légendes.

Franck.

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jeudi 3 août 2017

- 95 - Danse...

Avant la parole, il y a la danse. Au bout de l’écriture, il y a la danse. De la danse, à la danse. Entre les deux, la chute dans le verbe. Écrire, c’est épuiser l’immobilité. Lentement. Après l’épuisement, le corps peut se mettre en mouvement. La langue du corps tente un au-delà des mots, ceux-ci ont toujours raté leur cible. Au bout du silence, il y a la danse. La vie renait d’un mouvement inapproprié, mais vital, qui poursuit une parole mourante qui s’efforce dans le silence. La danse parle lorsqu’il n’y a plus de mot. Elle est la dérision de la langue. Sa survie. Sa trace. Sa trace intraduisible.
Avant l’amour, il y a la danse. Après l’amour, il y a l’écriture, avec son écroulement. L’immobilité de la langue, le rêve, son mouvement impossible. Après l’écriture…

Franck.

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mardi 1 août 2017

- 94 - L'innocence...

L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement.
Je suis sans savoir. Le geste se déploie, je ne sais rien de lui, je me suis défait des raisons, des causes, des paroles ou des pensées inutiles. Je me dénoue de moi, de mes histoires, de mes intrigues, de mes doutes, de mes certitudes. J’avance dans un geste dépouillé, nu, incompréhensible. Seulement la phrase, les mots, les sons, la cadence, le surgissement, toute cette folie de l’écriture.
Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille.
L’innocence est peut-être cette marche infinie vers un lieu jamais atteint, un long chemin de purification, chaotique, dangereux, une longue mise à nu jamais achevée, une tentation plus qu’une tentative.
Nous n’écrivons que pour cela, pour cette folie qui nous fait croire que dans l’oubli de soi, dans la déraison, dans cette soif de l’impossible, dans le renoncement, une once de pureté nous serait rendue, qu’une once d’innocence pourrait être cueillie, nous ne sommes jamais assez fous pour être vraiment innocents.
L’innocence n’est pas un pays perdu. C’est un pays oublié, en contrepoint du réel.
Écrire en est la trace, l’empreinte, ou le point de fuite.
L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement. Sans doute, la raison pour laquelle écrire s’obstine pour en revivre le souvenir. Un souvenir absent ; son absence même, donnant au geste d’écrire son sens de pureté déchue.
Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille.

Franck.

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dimanche 30 juillet 2017

- 93 - La chair du manque...

Contrairement aux fervents les amants n’écrivent pas. Lorsque la chair est là, l’écriture s’efface. La voix se tait, comme absorbée. La chair fascine la chair, la tension du manque s’effondre, les mots s’absentent de la langue pour laisser place aux gestes archaïques, au mutisme. Les amants s’abritent sous de longs silences, se cachent dans de profondes nuits.
Les fervents, eux, inventent des langues, des murmures, des prières, le mot fait chair dans le corps pauvre et nu. Ils peuplent les cloitres, les déserts, pour écrire une langue éternelle. Ils sont passés de « Elle me manque » à « cela manque ». Quelque chose manque et manquera toujours. Alors, ils écrivent, non pour combler le manque, mais pour l’agrandir. Alors écrire devient la chair tremblante de leurs corps délabrés.

Franck.

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Creusements...

Creusements...

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vendredi 28 juillet 2017

- 92 - L'Impossible patience amoureuse...

Pour écrire, il faut d’abord entendre une musique. Ce n’est pas vraiment « entendre » et ce n’est pas vraiment « une musique ». C’est une tonalité à l’intérieur. Notre ligne mélodique. C’est sans doute pour cela que nous écrivons toujours la même histoire. Parce que c’est la même musique. Toujours. Les mots sont différents, les situations varient, mais au bout du compte c’est la même histoire. Des étoiles différentes, pourtant c’est le même ciel. Les jours sont méconnaissables, mais c’est le même sang qui les traverse. Avant d’écrire, on est dans la dissonance, on demeure au seuil d’une aube de givre ; après, longtemps après, on ressent une sorte de résonance harmonieuse, quelque chose s’est ordonné. Entre temps, il faut traverser un orage. Ici, il faut ciseler, sculpter, raboter, enlever toutes les excroissances de chair, supprimer le trop-plein de vie. Là, au contraire, on colmate les trous de la langue en ajoutant des mots lumières, des mots cristal pour raviver chaque couleur. Ici, c’est un silence qu’il faut, et là, plutôt un soupir. Trouver le mot inévitable, irréprochable, l’accorder à l’émotion souveraine jusqu’à en être saisi. Ensuite, il faut mâcher la langue avec patience pour en ressentir tout le gout, y déceler les « trop » ou les « trop peu ». C’est en disant à haute voix que ces choses-là s’entendent, les mots dits doivent résonner avec la ligne mélodique de l’âme.
Il y a des jours où c’est un orchestre symphonique, des jours où c’est une simple flute, il y a des jours où c’est un piano virtuose, et d’autres jours où c’est un accordéon éventré. Peu importe : c’est toujours la même musique. Souvent, l’on se trompe, on espère expier au pied d’une rime définitive, ou bien on confond un silence avec l’absence vaine. Souvent, on est de trop dans ses propres mots. Il faudrait les quitter, les abandonner, faire un grand feu. D’autres jours, c’est un espoir rouge qui tisse le fil fragile d’une rêverie miraculeuse. On ne le sait pas assez, il existe en nous des sources magiques à l’eau blanchie par les prières, des sources bordées de fleurs d’oubli, de fleurs savantes. Boire cette eau, c’est blanchir sa voix avec les mots qui la transpercent, c’est marcher au milieu des champs déchirés par une foudre féroce.
Quand tout est fini, quand la parole écrite sonne ou tinte, c’est alors qu’il faut s’y remettre, tout bruler avec ce qui nous reste d’amour en accordant les deux rives du temps, défaire la nuit étoile par étoile, cueillir les seins de la sainte, ou boire aux lèvres de la morte. En fait, on ne trouve jamais : on ne fait que reconnaitre. Un peu comme Toi quand tu es passé devant mes yeux de cendres, je ne T’avais pas trouvé, mais seulement reconnu. Écrire, c’est un peu comme l’impossible patience amoureuse. Un feu sous l’orage.

Franck.

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jeudi 27 juillet 2017

- 91 - La folle voix...

« Écrire, ce n’est pas parler ». Pourtant… Écrire porte la voix. Quelle voix ? Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Écrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu’un parle en nous bien au-delà des sons émis. C’est un interminable monologue. La litanie infinissable. « Écrire, ce n’est pas parler » : c’est dire. Dire la voix en nous. Révéler sa présence. Dévoiler.
Il y a entre la chair et l’os un être qui rode, un être de gravité. À la démarche incertaine, ombrageuse. Il y a derrière notre face de jour, un spectre qui claque des dents. Qui rit parfois. Qui pleure souvent. Qui parle dans un monologue inaudible, interminable. Ainsi, l’écriture nous dit sa présence. Dans le creux des silences. Car l’écriture porte la voix de l’ombre. Entre le mouvement des phrases. « Écrire, ce n’est pas parler ». Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Car parler, c’est contredire la voix de l’ombre. Parler, c’est faire taire la voix de l’ombre. Le réel, le vrai, toujours cette dualité. Cette déchirure. Avec notre vagabondage entre parler et dire. Entre le réel et le vrai sans jamais être ni vraiment dans l’un ou dans l’autre. À cause d’un univers en expansion. Avec les trous noirs.
L’écriture a été inventée comme une arche qui tente de rejoindre les rives du fleuve impraticable. Fleuve. Flots des jours, notre pitoyable insignifiance. « Écrire, ce n’est pas parler », car parler, c’est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c’est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. C’est le bruit de nos pas, et leurs traces qui s’effacent. Une impatience exacerbée. Ce ciel qui s’assombrit.
Écrire, c’est dire, mais dire n’est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l’os. Dire, c’est signifier. Signifier, c’est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L’écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.
Ô, mon dieu, mes ombres saignent, ma voix a tant de mal à traverser mon sang. Ma voix, la folle qui tient ma maison, celle qui connait mes histoires, mes attentes, mes ivresses sauvages, celle qui s’est nourrie au lait de ma solitude, celle qui a creusé mon ventre pour enfanter mes monstres ou mes diamants. Ma folle voix, avec ses vocalises muettes, ses murmures provocants, celle qui me souffle d’incompréhensibles songes, avec sa façon bien à elle de vriller ma mémoire, de raidir ma main qui écrit. Ma folle voix, qui a besoin de tant de vide. « Écrire, ce n’est pas parler », ma voix le sait. Elle, qui pèse sur mes mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant mes yeux, tissant de terribles linceuls avec les fils coupés de mes souvenirs, de mes amours. De mes amours. De mes amours.
Ma folle voix qui a besoin de tant de vide, de tant de landes, de tant d’exils. Ma folle voix qui appelle tous les incendies, qui me voudrait roi ou mendiant. Elle s’écorche dans ma parole, me le rend bien, au centuple. De son silence épais, elle me retire du monde des vivants. Car il lui faut tout, mon espace, mon temps, mes yeux, mes lendemains, mes toujours. Elle me vide.
Alors, je suis vidé. Vidé des jours et des visages. Vidé de mes histoires. Vidé des peaux que j’ai caressés, des sourires que j’ai tentés. Vidé comme une grande cathédrale de malheur, vidé de mes compassions, de mes murailles de Chine, de mes cascades nordiques, vidé comme un puits de désert.
Alors, je suis vidé. Vidé de mes rencontres, des baisers que l’on offrait au détour de l’aurore. Car il lui faut tout, les ventres que l’on a aimés, la sueur des corps. Même les gestes oubliés, la main que l’on n’a pas tendue. Tout ! Même mes crépuscules, et mes prières. Tout ! Même mes océans. Surtout mes océans. Et mes cris d’orgueil ou d’effroi.
« Écrire, ce n’est pas parler ». Pourtant… Écrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Écrire, c’est l’antimatière de la parole. Un trou noir de l’espace des mots. Le trou noir de l’attente, des tempêtes de l’attente, et du soleil de l’attente. Léger comme une grâce…
« Écrire, ce n’est pas parler » : c’est chanter juste avant la mort.
Léger.
Léger.
Chanter, juste avant la mort.

Franck.

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mercredi 26 juillet 2017

- 90 - Fugue en sol mineur...

Je pense que cela ressemble au travail du musicien. De l’interprète. Du pianiste. Rejouer la phrase sans cesse. Est-ce les doigts qui touchent le clavier ? Est-ce autre chose ? Est-ce l’oreille qui entend ?
Composer. C’est comme une partition. Note à note. Mot à mot. Le piano avec l’orchestre derrière. Les mots sont des notes, ils se tiennent dans la phrase bien au-delà du sens, qui est peu de chose. Chaque mot résonne, vibre, palpite. Entre eux, ils sonnent.
Peu à peu, le texte se découvre, et avec ce déploiement, le sens. Souvent, il a plusieurs sens. Plusieurs mélodies, comme des contrechants. Des contres rythmes. On note les mots sur la partition du texte, ils nous viennent de la musique. Ici, on les sépare, là on les relie. Ici, c’est le sens, là le son ou la couleur, on les ajoute, on les retranche, on les marie.
On cherche. On tend l’oreille.
Adoucir la phrase, ou l’aiguiser, ou la rendre rugueuse, âpre, coupante. On cherche. On ne sait jamais ce que l’on cherche. Sauf lorsque l’on trouve. On baratte dans la rivière de la langue, on la fait tourner dans le soleil à la recherche d’un éclat. Ce n’est pas de l’or que l’on cherche, mais un point clair en nous, le point frémissant. Comme si ce frémissement était la seule mesure, la seule cadence. La seule clé accrochée sur la portée. La juste résonance.
Interpréter la musique en nous, comme si cette musique n’était pas de nous, comme si elle venait d’ailleurs, d’un autre continent, d’une autre galaxie. On cherche. On cherche l’accord pur, toujours déçu de notre lourdeur, de nos pensées trop lentes.
La phrase reste souvent en suspension, dans l’hésitation, dans l’appel. Comme si elle était arrivée au bout des terres connues. Elle reste là, incomplète, pitoyable, inachevée. Alors, on y met notre souffle, notre respiration, on la pousse pour l’aider, pour qu’elle tente d’atteindre la rive du mot suivant. On lance dans cette poussée notre corps entier, nos muscles, nos os, nos nerfs, avec cette tension de toutes les fibres, de toutes les cellules. On y met notre patience, notre attente, pour désensabler cette phrase prise dans les ornières d’une parole exsangue.
On cherche, cela ressemble au travail du musicien qui essaye les notes sur son clavier. Ce n’est pas le beau qu’il cherche. Il cherche la vérité de la note. L’exacte évidence. La certitude. Celle qui s’emboitera à sa juste place dans le mur du son, le mur de la musique. L’édifice de ses jours. La certitude, même l’espace d’un souffle, même l’espace d’un mot. La certitude d’un seul mot. Le mot qui manque à sa vie, là, dans l’instant où il manque à la phrase.
Le temps du manque, des fragiles certitudes. Toujours à recomposer. Comme si les mots se déliaient de leur pacte au fur et à mesure. Comme si chaque conquête annonçait la défaite.
Le texte s’avance en nous, avec cette lenteur pesante.
Il s’avance, il dévore notre vie.

Franck

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mardi 25 juillet 2017

- 89 - Ecrire...(toujours)...

Les textes en italique sont de Pascal Dusapin, extraits de sa leçon inaugurale donnée au Collège de France, intitulée : Composer. Musique, paradoxe, flux. Éditions Fayard.
« La musique luit et se dissipe, telle une illusion. Secrètement, elle résonne. Mais son écho vient toujours trop tard. La musique, c’est le deuil incessant de l’instant.
Roland Barthes disait : “la musique, c’est ce qui ne revient jamais”… Nous pourrions ajouter : c’est toujours avant. En somme, c’est toujours déjà fini. Écouter la musique, c’est comme une menace. La menace que cela est “encore déjà fini”. Alors, on s’obstine. On écoute à nouveau. Puis, cela n’est encore plus là. Moins qu’avant. Mais cela recommence. Avant la musique, il y a le silence. Juste après, ce n’est plus qu’un souvenir. Un “souvenir du silence” d’avant. »
Il y a dans l’écriture ce deuil incessant de l’instant. Le temps en nous se brasse. En nous, il y a de la mort qui parle lorsque l’écriture est là, mais pas seulement : il y a le balancement lent entre l’inachevé et l’inachevable, puis l’urgence à reprendre sans cesse. Un feu meurt qu’un sang singulier entretient. Il y a de la lutte dans cet échange des sangs et des temps. Le mot ne tient que par celui qui n’est pas encore là. Le vide nous menace, la défaite, la perte incommensurable. Écrire, lire, nous jette dans le même désarroi. Le lecteur lit en lui son propre poème, il fouille en l’autre qui écrit, ce qui n’est que de lui. L’émotion du lire nait de la coïncidence. Dans le silence, de lire quelque chose se condense, se précipite. Le reste d’un futur déjà trop vieux, ou d’un passé toujours à revivre. La fin du poème nous laisse toujours brulants, dévastés, elle laisse la trace en nous de ce qui manque… Le temps et l’amour… Les amoureux ne lisent pas.
Le poème nous traverse, laisse en nous une trace invisible, inaudible, indicible, mais on sait qu’elle est là vivante et mortelle à la fois.
« Composer, c’est inventer des impulsions et des flux. C’est comme l’eau d’une rivière. Cela vient de plus haut, cela passe, l’on sait où cela va, mais ce n’est pas cela qui nous préoccupe. La vraie question, c’est comment faire pour composer ce qui traverse ? Composer, c’est inventer des chemins de traverse, des éloignements, des distances. C’est comme fuir et s’enfuir toujours. »
Écrire, c’est être traversé par une question, toujours la même. Qui ne se dévoile jamais de la même façon, sauf dans cette sorte de dérobement, cette esquive qui nous fait chanceler. Écrire, c’est être traversé par une stridence, une urgence sans objet, puisque le sens d’écrire est toujours en deçà de l’écriture. En deçà, ou à côté, un « ce n’est pas cela » qui se défait en nous. Écrire, c’est déjà échouer, mais cet échec est la seule force à opposer à la peur et au néant. Écrire, c’est s’approcher, sans jamais atteindre. C’est savoir que rien ne sera jamais atteint, mais s’approcher sans cesse. Alors, on recommence. Toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus seul. Le silence est le métronome des mots. Il bat en nous. Écrire, c’est traverser un silence pour aller sur l’autre bord, l’autre rive. Mais les bords et les rives n’existent pas. On le sait. Mais écrire, c’est se défaire de ce savoir. C’est ne plus rien savoir. C’est aller…
« Mais composer, c’est long. Et lent. Très lent. Très, très long et lent… Cela n’avance jamais. C’est parce que l’on ne sait pas ce que cela va devenir. La question paradoxale, cela n’est pas d’achever, mais comment ne pas finir ? Composer, c’est ne jamais finir. Cela prendrait beaucoup trop de temps de finir, c’est-à-dire tout notre temps. Et pour autant, nous n’aurions jamais fini.
Car pour composer, il est préférable d’attendre. Longtemps. C’est dans ce temps long, presque perdu (et qui se perd dans les détails de l’écriture) que se joue l’attente. Attendre, c’est trouver. Pour trouver, il faut perdre du temps. Cette perte est l’attente. »
Écrire travaille cette longueur, dans cette usure du temps, dans l’épuisement qui y préside, dans cet écroulement qui suit. Écrire, cela prend le temps, tout le temps. La chair, toute la chair. Cela surgit de ce point de néant qui git en nous. C’est le retour à la voix de l’enfance, la voix dépourvue de mot, qui n’est que murmure. Ce qui prend du temps, c’est de défaire l’homme, le déshabiller de la vie qui l’écrase… Écrire, c’est puiser dans l’ennui, le meilleur de nous-mêmes. Que reste-t-il quand tout est dépecé, raclé ? Que reste-t-il de l’inutile, du vain de nos jours ? Que peut-on écrire lorsque tout a été dit ? Mal dit. Mais dit quand même. Écrire, c’est le souvenir de la terre une fois les amarres jetées. C’est la fin, après la fin. Oui ! C’est trouver un chemin possible.
« Composer, c’est ne jamais commencer, ni recommencer, ni finir. Composer, c’est continuer. »
Écrire, c’est labourer les champs du souvenir, pas pour dire le passé, mais se croire encore vivant.
C’est aussi consentir à l’inachevable. C’est poser là une lumière sur la margelle du vide, une étoile au bord du néant. Écrire, dit bien cet ourlet de tristesse cousu avec un fil d’or pur.
On est perdu, mais du perdu jaillit le feu qui coure sur l’océan, alors la houle nous emporte en même temps qu’elle nous ramène au ventre de nos mères.

Franck.

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lundi 24 juillet 2017

- 88 - La voix...

Il y a une voix qui vit dans l’écriture. On reconnait l’écriture à cette voix singulière, étrange qui l’abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette voix. Elle n’a rien à voir avec l’oralité. C’est une voix. Elle semble sortir d’un feu obscur, d’un feu sans âge. Écrire, c’est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d’un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C’est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit… Alors, le poème peut naitre…
Au moment de l’écrire, c’est elle que l’on appelle dans le dédale des souvenirs, des mots, des sonorités. Elle habite en nous, comme la trace d’un passé lointain, comme le témoignage d’une humanité révolue, ou d’une autre à venir… La voix en nous qui se fraye un souffle dans le chant du texte, nous inscrit dans l’ordre des générations. C’est l’humanité entière condensée dans un murmure immémorial.
Toutes les scansions, les ruptures, les silences, tout ce qui ponctue, tout ce qui construit le rythme, la couleur, n’est que la danse rituelle pour inviter la voix… Dans l’écriture, existe le partage d’un feu, d’une peur et d’un chant pour apaiser la peur… Dans écrire, résiste une offrande…
Avant le livre, avant l’écriture, d’où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c’est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières…
La voix qui parle en nous ne nous appartient pas, elle nous traverse, nous devons la faire passer, la transmettre, comme un feu sacré…
Elle ne dit rien, elle ne dit que la mémoire des siècles…
Elle ne dit rien, elle ne dit que mon dénuement et mon déchirement…

Franck.

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dimanche 23 juillet 2017

- 87 - L'oratorio de la fin...

(1er mouvement)
(Altos, haut bois, bassons, cors, quelques autres instruments. Mouvement lento, forte. Étirer les notes jusqu’à ce qu’elles cassent. Toutes. Les bémols sont proscrits, même s’ils sont écrits, ne pas les jouer. Le chœur restera silencieux. Le piano ne jouera que sur les touches noires).

Quelque chose se souvient. Quelque chose se souvient de la première nuit du monde. Épaisse, souveraine. La première nuit du monde. Une plénitude dans l’épaisseur. Grande nuit des dieux. Sans temps. Sans paroles. Toute en prière. Première nuit du monde, où l’homme parlait seulement aux dieux. Où les dieux répondaient à l’homme. C’était un dialogue silencieux. C’était la première nuit du monde. Chaque destin s’accomplissait, car il n’y avait pas d’évènement, pas de quotidien, seulement des jours et encore des jours, seulement des miracles ou des tragédies. Seulement de la rocaille, du vent.
Le laboureur levait sa face aux cieux, sa face de sillons lourds, sa face de glaise ravinée. Puis le laboureur baissait les yeux. Il s’attelait. A creuser sa vie. C’était la nuit du monde, la première, la seule, la grande. Un temps sans écriture. Seulement des signes, des marques, des traces, des stigmates. Puis des incantations sous les étoiles. C’était le temps de l’ordre, de l’éternelle présence. Les ombres avaient plus de vie que la chair. Temps fixe. Brulant sous le soleil et le regard accablé des dieux. C’était un temps sans écriture. Le temps des pierres, sans futur, sans passé, sans issue. Un temps habité, sans espace. Des matins, des soirs, avec la tragédie du vent entre les deux.

(2e mouvement)
(Harpe, violoncelle, violons, picolo, viole de gambe, timbales, triangle ou carré, guimbarde, mirliton. Je tiens particulièrement au mirliton. Le chœur restera toujours silencieux. Le piano ne jouera que sur les touches blanches… Pour changer.)

Puis le jour est venu. Avec le jour, l’aube des temps. Alors la lumière a pâli les créations divines. Avec le jour, l’écriture. Avec le jour, la mémoire. Avec le jour : la peur. La peur du retour. La peur de la fin. Avec le jour, la fin des prières. Avec le jour, l’absence. Avec le jour, le silence changea de couleur et de destin. Le jour est venu et avec lui, l’aube des temps. Enfin l’écriture, avec les voix de l’écriture, les solitudes de l’écriture. Ses mémoires. Toutes les mémoires.
L’écriture porte en elle la tentation du retour, c’est pour cela qu’elle s’écrit à rebours du temps qui la dit.
Retour sur l’inaccompli.
Sur l’inaccompli des temps à venir. Sur l’inaccompli éternel. L’impossible accomplissement. L’impossible sacre.
La défaite.

(3e mouvement)
(Tout l’orchestre. Respecter les silences, tous les silences, les soupirs, tous les soupirs. Les violons devront insister sur la couleur bleue, les cuivres se chargeront du rouge. Le chœur continuera à être silencieux, il est la voix silencieuse et, la première nuit du monde. Le chef s’inspirera du printemps, surtout du vol des oiseaux pour guider l’orchestre.)

L’écriture passe son temps à se suspendre, comme si dans ses stases successives se trouvait sa vérité ultime. La Vérité. L’écriture cherche son silence, dans l’au-delà des mots ou dans leuraccablement . L’accomplissement du dire dans le vide. Le vide d’après.
L’écriture est solaire, elle se souvient de la nuit, c’est ce qui en fait l’éternel chemin de croix, car l’écriture, c’est la mémoire du désastre. Car l’écriture est solaire. C’est pourquoi elle a affaire aux ombres, aux empreintes qui s’effacent, aux rêves qui rattrapent nos gestes, à ce qui respire encore dans les coins les plus perdus de nos vies.
Comme si le geste de l’écriture avait besoin de s’arrêter pour s’accomplir. L’ultime appel à la vie. Avec le geste qui se resserre. Comme la matière dans l’atome. Resserrement de l’espace de l’écriture pour lui donner la puissance du cri. Le cri. Le mot dénué de parole. Le dire pur. Le tintement de la vie dans la chair.
La révélation.
Rimbaud cesse d’écrire. Cesse-t-il d’être poète ? Ou bien commence-t-il à le devenir ? Ou bien l’a-t-il toujours été ?
Qu’importe, c’est toujours l’accomplissement dans l’inaccompli.
L’inachevable.
Le précaire comme horizon infini.
La peau vulnérable du poème se raidit jusqu’à la cassure, jusqu’à la faille de lumière brutale.
Écrire, c’est autre chose qu’écrire. C’est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu.
Le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d’ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit.
Retour à la nuit lumineuse.

(Sur la scène, il ne reste que le chœur. Alors, on entendra un chant noirci, en contrechant, une mélodie jaune, un peu comme les champs de blé au début de l’été. Longue ascension de notes tenues jusqu’à la blessure.)

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]