J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 18 février 2018

Lettre N° 112 - Chandelle...

Mon amour,

Cette chandelle révèle la profondeur de ma nuit. Je sais que quelque chose se consume au-delà de la cire. Forcément je le sais. J’ai allumé cette petite bougie. Pour t’attendre. Les flammes font voyager nos âmes dans ces petites sorcelleries dérisoires.  Alors je t’attends dans la flamme d’une bougie taciturne. Je ne t’attends pas pour te faire venir, je ne t’attends pas parce que tu pourrais revenir, je t’attends pour t’attendre seulement. T’attendre jusqu’à la fin.

Si l’attente est notre destin, alors t’attendre suffit à effacer mes peurs. J’ai allumé une petite bougie, maintenant la nuit est venue, ainsi que cette solitude saturnienne. Je n’ai pas d’impatience, puisque je t’attends. Comme lorsqu’on regarde la mer, les vagues, l’horizon vide. On est là, assis sur un rocher, on attend. L’attente est un océan silencieux avec son flux, son reflux, ce balancement des sensations, l’empreinte du temps toujours renouvelée. L’étonnement et le saisissement. Bruissement lent des eaux, long mouvement vers les temps à venir, des temps différents. 
Mon océan est éclairé par cette seule bougie. Je t’attends. Sans impatience.
Puisque tu ne viendras pas.
Avec le flottement de la flamme sur la paroi des heures.
Je peux bien t’appeler puisque tu ne viendras pas. Je peux bien t’espérer puisque cela suffit au salut des marées, des vents, des tempêtes. Je peux bien allumer des chandelles pour faire trembler ton visage, pour dessiner tes yeux puisque nos souffles ne se rapprocheront plus.

Le temps des chandelles est un temps infini. C’est un temps sans réponse, c’est pour cela qu’il sert aux prières, aux solitudes. Aux écritures. Aux morts.
La chandelle accentue la nuit, la rend plus nette, plus pesante, plus définitive. Elle fixe les rivages d’une nuit sans aube. C’est un éternel crépuscule. L’amour brûle, s’épuise dans sa lumière fragile. J’ai allumé cette petite bougie pour rétrécir le monde, pour enlever les distances, pour défaire le chagrin.
Qu’importe.
Je sais bien que ces misérables cérémonies ne changeront pas l’écrasement. Je sais bien tout cela. Sans doute rendent-elles plus facile ou plus simple la traversée des illusions.
Mais peut-être que cette bougie recèle encore dans son feu intime quelques mystères, quelques secrets. Puisqu’il n’y a pas d’espoir. Que c’est mieux peut-être, mieux ainsi.
Ce soir cette bougie est une île dans ma nuit d’océan. Elle est ton île, elle ma tempête. Elle marque un lieu qui n’existe pas, un lieu de chair absente, sa lumière c’est ton sang manquant, ton sang tremblant. Ici, ce soir, c’est nulle part, et partout ta présence.

Le temps des chandelles est un temps d’innocence, d’aveu désarmé. C’est le silence qui brûle, l’amour qui s’égare.
La lumière silencieuse de ces flammes consolées, presque soulagées, presque assouvies, accentue la nuit. Désormais le silence peut bien s’aggraver, même la menace se préciser.
Où es-tu ma beauté pâle ? Ta douceur se consume, elle n’en finit pas de s’enrouler à la flamme captive.

La bougie éclaire toujours la face du naufragé, elle brûle toujours ses rêves. La vie s’épuise, ombre après ombre. Sans impatience.
Il y a des soirs, des nuits, où l’on allume une bougie non pour veiller l’absente, non pour la faire revenir, mais pour l’embraser, donner des couleurs à la tristesse, étouffer le cri.
Je t’attends, toi qui ne viendras pas.
Plus la nuit s’avance, plus l’attente se déploie, plus l’amour se simplifie.
Le feu rassemble les amants séparés, il purifie leurs regards, il invente les caresses en dessinant les peaux.
Apprivoiser l’obscur c’est ce qu’il nous reste après les chuchotements, c’est prolonger les caresses. Comme si la flamme et la nuit nous préservaient d’un dernier sanglot, ou d’une ultime suffocation.
Où es-tu ? Dans cette pâle saison, ou dans ce feu qui meurt… ?

Franck.

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dimanche 11 février 2018

Lettre N° 56 - Dérision...

Mon amour,

Je jour chasse le jour. Le texte chasse le texte. Dérision de la banalité. Ossuaire des mots. Catacombe de nos voix. Lente dissolution de l’insaisissable.
J’envie la puissance entêtée de l’arbre, qui s’additionne de jour en jour, qui jamais ne se renie. Toujours plus de bois. Même exténué, il produit une mince pellicule de vie chaque jour. Lent, généreux. Du bois sur du bois. Avec ou sans soleil il invente l’arbre de demain. Il croit assez dans sa fibre pour la dépasser chaque jour. Lent, généreux. Même désespéré, il pousse chaque jour la vie un peu plus hors de lui.
Chaque jour le texte efface le texte. Ce sentiment de néant, de disparition. Chaque jour c’est un deuil.
Je t’allonge sur la ligne horizontale de la phrase. Sur le grand lit blanc de la page tu sommeilles. Inquiète.
Entre mes lignes tu deviens intraduisible. Femme nacrée méditative, craintive, à la nudité irradiante et solennelle. J’ai des fissures dans ma chair. La corrosion, la rouille altère mon âme, alourdit mes élans, ronge ma parole, la rend impossible et vaine. 
Je voudrais ne plus t’écrire…

Franck.

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dimanche 4 février 2018

Lettre N° 44 - Hors saison...

Mon amour,

Nous vivons hors saison. Attachés à rien. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de la mort. Seulement quelques mots nous retiennent de la chute. Nous ne sommes pas du temps des chronologies. Nous sommes hors saison. Celle des amoureux. Celle des fous.
Tous les jours j’invente un peu plus ta peau. J’agrandis l’océan.
Porter ton absence c’est comme porter une étoile. C’est l’assurance d’un ciel, d’une immortalité.
Il y a des liens qui ne se définissent pas. Les nommer les affaiblirait.
Se taire. Entrelacer nos silences. Apprendre un peu plus de ce temps déconstruit. Nous vivons hors saison. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de l’amour.
Il y a une ligne invisible qui nous relie. C’est un mystère qui ne nous appartient pas. Tout juste pouvons-nous le servir, en baissant la lumière de nos chambres d’écriture.
Car ta pudeur éclaire mon désir. Ta bienveillance déploie une aile blanche au-dessus de mes ombres errantes.
Chaque lettre de toi, précise un peu plus mon chemin. Il y a comme un itinéraire dans la tendresse. Une rose des vents dans ton souffle. La géographie de l’amour est un labyrinthe. Avancer c’est toujours se perdre. Comme marcher sur des bouquets de cendres, traverser les champs Phlégréens.
Tu sais, t’écrire n’est pas écrire, c’est cueillir des lucioles, ou s’allonger dans le foin encore chaud des moissons, c’est s’asseoir dans le jardin de la langue, attendre la fin des temps.
Car t’attendre n’est pas attendre, c’est brûler chaque jour un peu plus, comme ce clou planté dans le temps où j’accrocherais l’éternité.
Car désormais nous vivons hors saison. Nous n’avons plus besoin de mémoire. Je suis sans souvenir puisque je tremble de ta seule présence.
Tu as su défaire un à un les murs de mes prisons, avec si peu de choses, seulement un battement de paupière, un effleurement de tarlatane. Dans chacun de tes mots, je sens peser sur ma peau des caresses inconnues. Dans mes veines résonne le pas d’une armée en marche.
Nous habitons la même partie du ciel, mélangeant nos gravités, épuisant nos soupirs. Seuls les murmures nous guident.
L’amour et la mort sont les deux extrémités du silence. Nous, nous avançons sur le fil des jours.
Nous sommes hors saison. Car cet exil nous sauve. Cette perte nous bénit.
Tu le sais nous avons été choisi. Ni par les dieux, ni par les diables. Noces de la terre et du ciel, notre maison est la ligne d’horizon. L’océan est le chemin qui nous y mène. Les anneaux de Saturne scellent nos fiançailles.
Nous sommes hors saison. Nous sommes du temps des fous, des enfants. Des sacres.

Franck.

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dimanche 28 janvier 2018

Tu es une île...

Tu es d’une île, tu en as la discrétion, la mesure,  la retenue. Tu es d’une île, tu en as la distance. L’inquiétude borde tes rives. Tu es d’une île sauvage, dénudée, et tu as le goût du sel, du large, du bleu, et ta voix se mêle au souffle des marées. Tu es d’une île, de ces îles détachées des mondes, de ces îles en partance. Morceaux de terres qui ont rêvé plus loin que les terres. Morceaux de terres sentinelles, à l’avant des continents, vigies surveillant l’éternité.  Terres battues, sculptées par le désir, par la soif, par la faim. Terres pétries par l’âpreté des tempêtes, aux rochers de souviennent des naufragés.
Ton chant les appelle, tes mains les retiennent. Tu es d’une île, d’un vaste vaisseau de pierres, immobile, fier. Tu es d’une terre crucifiée par les vents, par l’absence. Lorsque tu soupires c’est l’océan qui s’effraie, lorsque tu souris c’est l’océan qui recule. 

Les îles sont orphelines, elles n’ont pas de parents, pas de passé, elles n’ont qu’un seul regard pour désigner le ciel, l’horizon, le temps qui les use, l’amour qui les ronge, la miséricorde qui les porte. Les îles sont orphelines, alors elles rêvent de multitudes, de tropiques. Les îles ne se plaignent jamais, ne maudissent jamais, elles savent la vacuité, et la vanité des hommes. Elles préfèrent le silence, avec l’infini qui les borde. Les îles sont des astres d’océan, elles brillent dans les cieux des flots. Et elles se taisent, sachant le poids du néant, et ce que valent l’abandon, l’ennui, l’attente. L’oubli. Au cœur des îles gisent des passions inachevables, des amours inachevés, des histoires de départs, de retours, des voyages aux longs cours, des renoncements.
Chaque île écrit sa complainte sur la peau des vagues qui l’effleurent ou les écrasent, chaque île écrit son chant sur la peau des vagues qui la creuse.

Tu es une île qui écrit ses distances au sommet des vagues qui te brassent, à chaque poème tu agrandis l’espace des sables, car chaque mot est un roc lancé dans la mer, un pont pour le large, une nouvelle rive. Chaque mot est une terre de plus gagnée sur la tristesse, sur la mélancolie. Chaque page est un port, une escale. Une promesse.
Ton écriture est précise, incisive comme les côtes de ton île, comme s’il fallait ciseler les néants qui t’assaillent. Déchiqueter le vide, le polir, jusqu’à faire rougir ta parole douce et tendre, ta parole qui naît de l’urgence d’un désastre imminent.
Écriture de nuit sans lune, parole aiguisée, coupante, pour effilocher les brumes qui pourraient t’envahir. Tu incises le gras de la langue pour y loger un silence, pour contenir l’espace d’un chant l’hémorragie de vie qui s’écoule de tes rêves, de tes mains ouvertes, de ton âme abondante. Tu écris avec l’éclat de tes yeux. Tu cueilles les mots un par un, comme des coquillages, que tu portes à ton oreille pour entendre leurs légendes, tu les portes à tes lèvres pour les bénir, et tu les poses là, dans le blanc de la page avec la rigueur, la justesse de l’orfèvre qui sertit de précieuses pierres. Tu passes du silence pour aller au silence. Écriture de dépossession. Cérémonial du dénudement, de l’indulgence. Liturgie des murmures, des aveux. On peut entendre ton souffle bien après la fin des mots. Comme ces vents marins qui persistent bien après la tempête. Ta parole dessille les mystères échoués, que les marées déposent sur tes plages. Car tu sais par cœur qu’écrire, c’est marcher sur les eaux. C’est danser sur les vagues pour éviter la noyade.
Ton écriture est une île qui s’offre au soleil, au vol des oiseaux, pour nous sauver des naufrages qui nous guettent.

Tu es ce morceau de terre imprenable dans mon océan qui dérive. Un phare qui signale les hauts fonds. Un chant pour traverser mes enfers. Une grâce dans l’épaisseur du temps.
Tu es une île toujours en avance sur la terre, comme la proue d’un désir lumineux. Qui tend ses bras pour étreindre l’horizon et le firmament qui s’y noie.

Franck.

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dimanche 21 janvier 2018

Solitude saharienne...

La solitude saharienne est singulière. Surtout au lever du jour. Le soleil monte et semble dire : tu devras la gagner cette journée, tu devras en sortir vainqueur ou accepter ta défaite. Les aurores sahariennes sont courtes. Le soleil est là, dans sa simple évidence. Rien n'arrête ses rayons. La nuit s'efface comme si un dieu muni d'un chiffon nettoyait le ciel et la craie du matin. Un autre jour est là.

J'ai toujours ressenti à cet instant des matins sahariens, une chute, presque un accablement. Comme si la lumière avait un poids, comme si l'on trébuchait dedans. Comme une fatalité. La solitude est totale. Belle, mais totale. Elle vous désigne. Et le soleil semble l’éclairer plus directement encore. Une solitude sans ombre. Crue. Nette. Incisive.

Le Sahara n'est pas fait que de dunes exotiques, dans sa grande partie, il est plat. Sans rien pour accrocher le regard. Plat, vide. Immensément vide et plat. Avec des petits cailloux poser ici ou là, jamais très gros. Un infini immuable qui nous entoure. Le même après le même. Le même aplatit sur du même. C'est un lieu sans lieu. Le regard se perd sur l'horizon, fait un tour et vous revient dans l'œil. À l'intérieur de l’œil, jusqu’au fond de la tête. Dans toutes les fibres.

Le matin, au lever du jour, dans les solitudes sahariennes, c'est là qu'il faut croire, car tout ce que l'on verra au cours de la journée est là, quels que soient vos pas, quelle que soit la direction. Tout est là, comme après une catastrophe. Ce n'est pas un début. Là, dans ce plat infini, cela nous semble toujours une fin. Ou plus exactement un reste.

Le matin au lever du jour on peut ressentir un accablement ou un découragement. Au sol, il n'y a pas de chemin, pas de talus, même nos pas ont du mal à froisser le sable. On est sans trace. On vient de nulle part. On ne va nulle part. On ne sait qu'être là, comme un surplus, ou une méprise, ou un égarement. On ne peut que se rassembler encore plus fort pour offrir le moins possible de prise au destin, aux menaces, aux heures qui, s’annoncent. Et rien ne nous sépare vraiment de ses petites pierres. Rien. Aucune raison ne tient ici, aucune intelligence, la plus subtile qui soit, ne résiste ici. La pensée s'effrite, s'émiette comme ce sable, là, sous nos pas. Hors tout.

Le matin, au lever du jour, dans le Sahara africain, c'est un nouveau naufrage qu'il faudra vivre, sans noyade, sans vent, sans tempête. Mais un naufrage, avec cette peur d'étouffement par ce vide. Voilà étouffer de vide. Trop de rien. Saturation de néant. De silence. Car les paroles sont inutiles ici, puisque tout a été dit, et que se taire s'est encore pouvoir résister. Un peu. Hors tout. Hors de toute signification. La banalité des mots est indécente, déplacée, seul l'instinct, seul l'instinct et la prière peuvent regarder le soleil qui monte toujours plus haut. Car il y a, dans chaque lever du jour, dans le Sahara plat et vide, comme une impression de sacrifice, et le goût du sang colle au palais. Le matin, dans le Sahara africain on est à l'aube du monde, sans famille, sans parent, sans ami. Ici, il n'y a pas de possibilité de racines qui plongeraient vers des mémoires profitables, il n'y a pas de ramures qui monterait au ciel, dans l'espoir de nous sauver, puisqu'ici le ciel n'existe plus, ou si peu, et qu'on ne redoute même plus l'enfer puisqu'on y est, noyé dans ce débordement, dans cet excès d'abandon, de distance, de manque, d'infinité. Rien, aucune image, aucun poème, aucune musique n'est secourable, rien n'interrompt ce trait strident qui perce les chairs, que rien ne protège, ni la lucidité, ni le rêve, rien, hormis l'hébétude et l'entêtement, à part peut-être le goût de se survivre. Même aimer n'a plus de sens. Car ici, aimer, n'en a jamais eu. Aimer qui ? Aimer quoi ?
Car les chagrins sont morts au lever du jour, et les tumultes de l’âme se calcinent, se sclérosent, et tout s'assèche, se parchemine. Au-delà de la mélancolie, au-delà des larmes et de la pitié, il y cette étendue plate que nul vent ne traverse, qu'aucun son ne fait vibrer, seul le battement du cœur, seul le gonflement des poumons, vous signale ce qui vous reste de vie. Et même cela c'est encore de l'orgueil. Car aimer, ici, n'a plus de sens, et l'élan du sang se resserre jusqu'à n'être qu'un point perdu dans les veines, l'infime reste du passée ou de l'espérance.

La solitude saharienne est bien singulière, comme une guerre sans ennemi. Ni le cri ne peut la dire, ni la larme ne saurait où couler tant l'étendue effare l'œil. Et l'ocre sale du sable tapisse la vue, et l'âme est lisse comme l'indifférence. Être le grain, être poussière, être la pierre, ou le ciel, n'être rien, infiniment rien, sans peur, sans désir, n'être que le pur mouvement qui doit se survivre. Et pas une parcelle de soi ne retient l'ombre. Que de la lumière, que de la lumière brûlante, pas un seul contre-jour, pas un seul flottement de l'air, seul l'éclat brutal et sauvage du jour qui s'affirme contre votre souffle, contre votre vie.

Il y a dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain, comme défi, et comme un déni. Ici, dans ce temps de l'aurore, aucune forme de peut naître, aucune danse ne peut s'exercer, aucun chant ne peut monter, seuls l'instinct et la prière contestent l'inévitable. Seul le murmure contredit le silence, seul l'acquiescement rassemble assez de force pour conserver le vertical besoin d'exister.

Et renouveler le pacte tacite du sixième jour. Il y a, dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain un enjeu qui concerne la grâce, l'extraordinaire puissance de la grâce, celle qui épuise tout, qui précipite tout, la chair, le sang, et qui terrasse et ruine tout orgueil et toute vanité. Ici, et seulement ici, chaque être est au-delà du péché.
Les solitudes sahariennes sont bien singulières, car ce qui sauvera le jour sera le crépuscule, et ce qui le sacrera, sera la nuit. Si la constance et l'obstination vous soutiennent jusqu'au bout du soleil, jusqu'au bout de l'immensité plate et vide, alors le crépuscule vous guidera vers la nuit. Car ici, c'est la nuit qui délivre, qui défend, et souvent qui guérit. Car c'est la nuit, et la nuit seulement, une fois que le jour est vaincu, que l'œil et l'âme peuvent enfin se reposer du vide et du néant. La nuit du désert, est une nuit vivante, elle est, et seulement ici, à taille humaine, à la taille des rêves et de nos certitudes. La nuit dans le Sahara africain, il y a comme une bataille gagnée, et le sang peut battre à nouveau.
Dans les nuits du désert il n'y a pas de fantôme, pas de spectre pour nous hanter, les étoiles sont là et chacune est un mot qui n'a pas été dit, est chacune est une femme aimée, et chacune bat à nouveau la mesure du temps, et chacune est prière exhaussée, promesse à venir. La nuit, dans la lente respiration du ciel, le regard enfin borné par la multitude innombrable des étoiles tremblantes, on peut enfin pleurer et vivre, et tout redevient possible.
La nuit sera là, ardente, presque blanche, elle sera belle et franche et charitable comme une miséricorde. Ce sera enfin le temps de la parole et du chant, fragile et invincible...
La solitude saharienne est singulière, si proche de la grâce, de ses blessures, de son éclat...

Franck

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dimanche 14 janvier 2018

Ce soir à la chandelle...

Dans la flamme de la chandelle, l’immédiat semble disparaître, la vie peut prendre son temps, comme si cette lumière ombreuse nous délivrait des heures, en nous rendant un espace enfin habitable. La flamme porte une densité nouvelle qui nous oblige à plus de pesanteur, et notre être, tant épris de cohérence, se sent assez fort pour dépasser ce qui le contredit. Le présent s’alourdit de durée. Ses bords s’épaississent, se rassemblent, se condensent, et nos terreurs s’adoucissent. Quelque chose d’intense s’élève en nous, comme si la flamme soutenait une respiration renouvelée.

Les âmes de la chandelle sont des âmes errantes, elles ont perdu leurs corps et cherchent un point d'appui pour porter leur voyage, comme des navires qui recherchent l'escale. Parce que plus qu'une flamme elle est lieu, parce que plus qu’un lieu, elle est un refuge, parce que plus qu'un refuge, elle est un royaume. Est-ce un temps réel ? Ou le simple raccourci de nos destins inquiétés ?

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Il y a dans cette flamme courageuse quelque chose qui s’éprouve. De l'infime qui s’efforce. Tout ce qu'il y a de pauvre sur terre se rassemble et se reconnaît dans cet étirement du feu, dans cette hésitation verticale.
La chandelle dit l'infinie solitude et le dénuement, elle dit aussi la foi comme si celle-ci avait besoin de deux ailes pour s'envoler. Le simple et le pauvre marchent de concert, ainsi la chandelle qui offre ses ombres pour taire l'insupportable, et sa lumière pour clamer l'irréductible. La flamme des chandelles nous défait de nos rages, elle accompagne nos rémissions, et parfois elle sacre nos résurrections. Elle est une amie silencieuse qui nous apprend le silence, une amie généreuse qui écoute en dansant, une amie qui console parce qu'elle ne juge point. Un soleil à notre dimension, bleu, jaune, orange, rouge, blanc. Soleil du pauvre et du seul. Elle berce, elle réchauffe, parfois elle chante, elle enveloppe d'une soie étrange notre rêverie.
Il y a dans cette flamme quelque chose qui rassemble nos morceaux éparpillés, qui maintient l'unité de notre désir, qui contient notre abandon. Il y a là, un espace de temps et de lumière qui nous protège de nous-mêmes, de nos affaissements, de nos écroulements. La vie suffisante. La vie tolérable. Tolérante. Et les ombres enfin deviennent conciliantes.
Il y a dans cette chandelle quelque chose de grave, d'infiniment sérieux et grave, une gravité dépossédée de sa lourdeur. Rouge. Étrange silence que celui de cette flamme solitaire. Étrange lumière vacillante, qui appelle en nous la mesure et la lenteur. Étrange puissance que cette fragilité tremblante. Le temps de la flamme pauvre est toujours le temps des aveux, et le temps des chandelles est un temps de soupirs, de respiration profonde, comme s'il s'agissait de faire remonter nos douleurs sur la mèche du cœur et de les consumer. Temps sombre et clair à la fois, temps de puissance désarmée, temps qui fabrique du temps. Comme si le temps du feu était un temps gagné, arraché au néant. Comme si ce feu, précisément, ne pouvait plus être brûlure, comme si sa vocation ultime était la caresse et le murmure. Au coin des chandelles les larmes peuvent être douces, et les chagrins pardonnables.
Il y a du sang dans cette lumière c'est pourquoi on la sait vivante, il y a des chairs dans ses ombres c'est pourquoi on la sait aimante. Il y a des lèvres et peaux à aimer dans ce feu isolé, dans ce singulier instant chancelant, comme si l'émotion trouvait enfin une issue, un devenir qui la dépasse et la bénit. Temps concentré, temps rassemblé. Lumière pour les corps nus et les effleurements, lumière des baisers indécents, couleur rouge comme les chairs qui s'offrent ou comme les laves volcaniques. Au creux des bougies qui éclairent, l'ivresse disparaît et la folie s'efface, car c'est un temps des premières ou dernières vérités, et peut-être l’au-delà des vérités ; car si les évidences simples ont besoin du soleil pour se dire, les vérités essentielles ne se libèrent que dans cette presque lumière et ces presque ombres.

Quelque chose habite cette clarté tremblante, quelque chose soupire dans sa danse, est-ce une plainte ? Est-ce un gémissement ? Est-ce que mon âme cri ce soir à la bougie ? Ou n'est-ce qu'un songe, ce songe lancinant qui plie mes veines et ma chair, un songe toujours cassant ?

Quelqu'un habite ici, au cœur de cette flamme, quelqu'un qui me désigne et m’appelle, l’enfant innocent oublié par le temps qui passe, et qui résiste encore dans les décombres de ma mémoire

Il y a dans ces petites flammes le chant d'une présence. Du vivant qui exige, des visages qui implorent, il y a des mains qui se joignent, comme si l'humanité avait besoin d'opposer aux enfers ce simple feu humain.

La lueur des chandelles, comme celle des cierges éclaire en nous ces endroits oubliés, ceux que nous avons délaissés, cette part de nous-mêmes qu'on ne visite plus, nos jachères, nos ronciers, elle préside à l'office de nos noces intimes comme un fuseau ardent qui déroule le rêve et tisse entre nos larmes un voile charitable, et console, et soulage, et apaise, et apaise, et apaise...Ce soir, j'ai vu dans cette flamme un doigt incandescent qui me montrait les cieux....

Franck

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samedi 6 janvier 2018

Le cœur des saisons...

La pluie est venue. La saison regagne sa maison. Tu étais partie sur d'autres chemins. Tu retournais chez toi. Saison prodigue. Qui revient. En lambeaux de pluie. Il fait juste un peu froid, il fait juste un peu triste. L'escapade se replie dans la marge. Un peu comme les histoires d'amour qui sautent par-dessus les temps, qui trébuchent sur un reste d'hiver. L'été ne fait plus fondre mes glaces. Il est des temps où le soleil n'entame plus les grands champs de neige. L'après se confond avec l'avant. Il n'y a pas de présent, ou si peu, le temps reste immobile. Cassant. La saison fixe de l'hiver. Mes grands champs de neige avec cet horizon de glace.

Je suis né en été, avec un cœur de neige. Je suis né au milieu des terres avec des yeux d'océan. Je n'ai pas de lieu, pas de temps. Une simple dérive. Une flamme sans son cierge, une prière sans son dieu. La pluie est venue, et la saison a regagné sa maison.

Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de porter un soleil dans chacun de tes gestes. De porter droit la lumière. Sans effort. De la tendre, de l'offrir. Les fleurs du printemps sont belles, mais elles attendent. Les fruits de l'été se donnent. Tu étais un été. Je n'étais qu'un hiver.
Tu étais un été. Contre temps des saisons.
Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de t'affranchir de l'ombre, d'éclairer chaque mot d'une lueur étrange et singulière. D'alléger chaque regard d'un silence généreux. L'hiver a ses secrets, l'automne ses mystères, le printemps ses merveilles, et l'été ses miracles. Tu étais un été, net, avec ta présence évidente et sereine.

Qu'est-ce que la bonté ? Ce n'est pas de partir du plus fort pour aller au plus faible, pas plus que de partir du plus faible pour aller au plus fort. La bonté, c'est partir du plus faible pour aller au plus faible, puis déployer une joie sans limites. C'est de consentir assez, pour n'être lésé de rien. La bonté c'est une simple brise sur les épis de blé. L'été. Dans le silence fixe d'une attente dénudée. Quand le vol de l'oiseau nous étonne par la prière qu'il murmure en nous. Tu étais un été. Simple. Bon. Tenant dans tes mains un cœur battant. Articulant chaque couleur d'une douceur invincible. Tu étais un été au cœur du printemps...

Et la pluie est venue...

Franck.

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mardi 2 janvier 2018

J'ai vu...

J'ai vu tant et tant...
J'ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j'ai vu des chagrins d'enfants inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros, sur des corps si maigres, aux yeux si effarés, si désemparés. J'ai vu les chagrins ordinaires, qu'on ne console pas, ou jamais assez. J'ai vu la violence des mots, des gestes et des intentions s'abattre sur des vies innocentes. J'ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J'ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j'en ai vu, elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J'ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder et noyer des existences fragiles et aimantes. J'ai vu blanchir les heures dans l'œil noir de la mort, dans ce regard perdu de ma mère, dans la froide violence de mon père. J'ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme ça, un long épuisement sans fin. J'ai vu les espérances gonfler comme d'énormes ballons et crever d'un seul coup, par ignorance ou bêtise. Bêtise souvent. J'ai vu la lâcheté ramper, et les lâches gueuler avec les loups, et les loups flatter les lâches, et les lâches aimer les loups. J’ai vu des grandeurs indignes et des fragilités lumineuses. J’ai traversé plus qu’à mon compte ces nuits de l’âme, profondes, opaques, terrifiantes. J'ai vu l'amour blessé, bafoué, abandonné et encore espérant, et l'amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J'ai vu les jours sans fin et les nuits sans retour. Et la peur aussi, celle qui fait trembler et celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours et le sang. J'ai vu l'humiliation s'écrouler devant le dédain... J'ai vu tout ce que les hommes voient, ni plus, ni moins, ni mieux, j'ai lu beaucoup, souvent mal, j'ai cru aussi que quelques poèmes pouvaient sauver le monde, j'ai appris les étoiles espérant mieux le comprendre, j'ai même traversé les déserts, les plus grands, les plus chauds, pour affermir mon âme, j'ai prié des dieux insensibles ou inconnus et me suis abrité sous la lumière des vitraux. J'ai cru aux idées, j'ai même aimé ma solitude, j'ai plusieurs fois recommencé ma vie, j'ai voulu être tout et de mon temps, et n’être rien, et n’être rien. J’ai parfois gagné, souvent perdu, toujours remis ma mise.

Dix fois j'ai refait mon bilan, dix fois ça n'a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahin-caha... ni sage, ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l'air quelques poèmes ou quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n'attendre rien et espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur et faire comme s'il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau et de chairs et de baisers délicats, et de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, et de silences heureux, de promesses brûlantes, et de sources bleues, et des rêves d'anges....
Assez pauvre ou assez sot pour me sentir indemne de rien, affecté de tout.

Franck.

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samedi 30 décembre 2017

La chair et le corps...

L’âme n’est qu’une chair défaite. L’écriture n’est qu’une chair défaite. L’amour est le brasier dans lequel se consume cette défaite. Là se tient toute l’équation. Une équation où tous les termes sont inconnus. Une équation qui ne sera jamais résolue. Le corps est le lieu muet et constant de nos énigmes.
L’écriture épuise le corps.
L’amour épuise le corps.
L’âme est un corps déjà mort déjà ressuscité.
Nos pensées ne dépassent jamais les contours de notre corps.
Nos rêveries ne sont que de la chair en déroute.

Franck.

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vendredi 29 décembre 2017

Avant la chair...

Dans l’amour, il y a un temps avant les corps, avant la chair, il y a une aurore pâle qui monte.
Dans l’amour, avant la chair il y a cette tremblance de la lumière, cette torsion du temps.
Dans l’amour, avant les corps, avant la chair, cela commence par un élargissement ; la ville, les arbres, les montagnes, la mer, l’espace. Cela commence aussi, par une urgence, une attente lente. Sourde. Au départ il n’y a rien qui ne trace cette attente, ni forme, ni visage. Simplement l’attente.
Une ignorance qui ne sait pas qu’elle s’ignore.
C’est la première forme du manque.
L’attente est l’ombre qui nous devance sans cesse ; le manque, le soleil qui la projette devant nos pas.
Dans l’amour, avant les corps, il y a le manque des corps. Avant la chair, il y a le manque de la chair.
Le manque est une contrée déserte, effondrée. Elle est inhabitable, pourtant chaque heure elle grandit un peu plus en nous. Dans l’amour, elle est notre unique chemin. Chemin de croix, au bout duquel la chair sacrée s’incarne.
Le manque est une promesse jamais tenue. Nous y croyons pourtant, puisque ne pas y croire serait mourir. Car l’espace s’agrandit sans cesse, reculant la frontière du désir, embrasant chaque parcelle de temps. Dans le manque la chair échappe à la chair. Elle s’efface devant le désir. On ne pourrait dire si cet effacement nous sauve ou nous tue.
L’attente se nourrit de l’attente, du manque fleuri du manque.
Nous venons d’un paradis, depuis ce jour le manque est notre seule canne blanche.

Franck.

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mardi 26 décembre 2017

Juste un peu...

Tu  ressembles à tes mots.
Juste un peu absente,
juste un peu distante...

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Et ton visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l'enfant debout dans les ruissellements d'un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.
Si tu étais parfum tu serais mélodie d'un rose léger relevé d'une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d’affaibli, mais de persistant, une note qui se soutient dans la dissonance pour parfaire l'harmonie, ainsi rendre hommage par avance à la nuit.
Au coin de ton sourire s'est logée une douce tristesse.
Visage de neige sur le rouge du cœur.
Un ange est posé sur ton épaule. Il te protège des vacarmes, t'aide à effleurer la lumière, te donne sans doute cette gravité, uniquement pour te vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.
Tu viens de si loin, du pays des landes, du pays des pluies, des brumes, tu viens d'un temps oublié. Tu es d'ailleurs, toujours au-delà d'un voile comme si tu te tenais derrière une fenêtre qu'un déluge éclabousse, pour me dissimuler tes larmes.
Tu es toujours penchée sur un travail minutieux, brodant quelques étoiles sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise, perdue dans les aurores incertaines d'une interminable prière.
Tu es enveloppée de ton seul silence dans l'ombre rougissante de la flamme entêtée de cette bougie solitaire ; grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.
Droite. Droite, sans être raide, tu traverses l'espace pour l'orner, simplement l'orner ; une flûte qui jouerait entre les cordes d'une harpe, une brise dans les fougères d'un sous-bois, légère comme le pourpre de l'âme enroulé à la blancheur des nuages.
Et les miroirs à ton passage se taisent, respectueux. Ils frissonnent de cette coulée d'ombre claire qui les traverse.
Visage de neige sur le sang noir des souvenirs.

Parfois on croit te voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l'été, tu sembles alors dans une sorte d'attente lointaine, comme si l'instant qui devait suivre allait  t’annoncer la promesse de l’amour éternel à cueillir. On ne pourrait t'approcher sans risquer de briser l'infini de ton rêve sans risquer de dissiper le charme d'un mystère.

Tu es là, simplement, âme discrète, qui bât des ailes pour frôler la vie.
Visage de neige, caresse du temps sur l'onde mélancolique des eaux.

Sur tes lèvres la brise a déposé les lettres du mot amour, que tu sembles épeler en un lent murmure silencieux.
Juste un peu absente.
Juste un peu distante.

Franck.

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Retour manquant...

La fin ne dit jamais la fin.
La fin serait ce retour manquant.
Il nous manquera toujours ce récit, celui du retour manquant.
Le livre est sans doute cette tentative, écrire le récit qui manquera à jamais à notre vie.
Le début ne dit jamais le début.
Les récits du début sont troués.
Il manque toujours une histoire à notre histoire.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:52 - Commentaires [6] - Permalien [#]

vendredi 22 décembre 2017

Questions...

Ne pas répondre aux questions. Jamais tu ne réponds aux questions. Comme si toute réponse fut inutile. Comme si l’ombre était ton royaume. Comme si répondre dévoilait plus que la réponse, comme si toute réponse fut indécente.

L’écrire est la seule question qui n’interroge pas. C’est la seule question qui est sa propre réponse. Ce qui nous lie, toi et moi, c’est l’énigme, notre seule façon d’échapper au mensonge. Maintenir l’énigme. Avec la béance qu’elle engendre. L’errance qu’elle nous propose comme chemin. Errer c’est être perdu, et pourtant se retrouver à chaque instant. Puis se perdre à nouveau l’instant d’après. C’est le sans fin. La question sans réponse maintient la perte. Elle en est la marque.

L’amour, mon amour, est une question qui n’a pas réponse.
L’écriture vient à la place de toutes les réponses manquantes. L’inscription du vide.
L’essentiel est toujours sans réponse.
L’écriture s’efface dans son déploiement. Elle tient juste dans son élan. Et s’efface. Depuis la nuit des temps, écrire maintient ce saut inachevable.

Jamais tu ne réponds aux questions. Tu maintiens la tension au-dessus d’un espace impossible. Car le mystère ne se confond pas avec le secret qui n’est rien, sinon l’attache puérile à un mensonge. Une volonté négative. Le mystère est d’une autre nature. Tu habites un mystère. Tout chez toi attire le silence, tout m’y conduit.
Que fait une mémoire sans souvenir ? Elle se met à écrire. L’inverse est vrai aussi : que font les souvenirs sans mémoire ? Ils se mettent à écrire.

Il faut savoir que toute beauté est d’abord une souffrance, c’est comme l’océan, avec le ciel qui suture l’horizon. Sa beauté efface toute parole. S’oppose à tout achèvement.

J’écris au présent, c’est ma seule façon de garantir un futur. Le passé est le mensonge du texte. Et ta présence est ma seule vérité.

Ne pas répondre aux questions, c’est accroître l’inattendu, le brusque, le foudroyant. C’est faire résonner les confins de l’univers. C’est agrandir. C’est inventer une espérance.
Tu ne réponds jamais aux questions. Tu dis que les questions sont toujours inaudibles. Comme si elles traînent dans leur sillage toujours un peu de mort.

Franck.

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dimanche 17 décembre 2017

La tentation de Saint Antoine...

J'ai marché en marge de ma vie. De longues années. Sans doute même de longs siècles. Pour m'arrêter un jour au bord de votre visage
Et j'ai voulu m'asseoir
Et ne plus bouger
Jamais
Simplement vous regarder
Toujours

Au creux d'une défaillance de lumière, j'ai vu au fond de vos prunelles les grandes étendues de poussières blanches du royaume de Saba
Aux confins de tous les déserts
Là où les prières deviennent de simples souffles, des chants d'azur éparpillés
Souvenez-vous, en ces temps-là, vous étiez reine
Reine gracieuse à la pâleur singulière
Reine du pays du vent
Vous trôniez au centre d'un temple de sable, d'étincelles d'éternité
Souveraine majestueuse d'une citadelle de lumière et de tourbillonnement
Princesse immaculée miraculée des limbes juste assez boiteuse pour ne point offenser Dieu
Votre présence effleurante flottait légèrement comme un lambeau de rêve
Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs
Oui, vous étiez reine vos gestes le dessinaient
Déesse, vos yeux le révélaient
Et votre voix chantait le chuchotis des amants éternels...

En ces temps là, ermite désolé, je vous ai vu venir, vous sortiez de la nuit emmitouflée d'ombres claires, drapée d'un grand voile constellé
En ces temps là mes os grinçaient de peur
Je passais de dune en dune, de jour en jour, de blessure en blessure, conquérant d'un vide toujours à venir dans la seule espérance d'une stridence inattendue
Le cœur vert
Je passais les bras ouverts au grand vent chaud étreignant des mirages si lointains
Entre mes doigts coulaient déjà ces cendres de temps
J'étais une étoile noire tombée dans de trop grands hasards
De sombres hasards
Un baiser m'eut sauvé
Pas même un baiser
Rien
Pas même une enfance
Seulement des restes d'amours effilochés
En ces temps-là, votre silhouette délicate est passée sur mon cœur
À glacé mon sang
Votre parfum disait l'infini de l'espoir.
Alors au fond de l'horizon le soleil tout à coup bascula dans son lointain sépulcre
Souvenez-vous

J'ai vu votre beauté, légère comme un ciel d'été, glisser avec douceur vers le seuil inconsolé de ma retraite obscure, votre lumière bleue avait la transparence envoûtante de ces jeunes mamans penchées sur un sommeil d'enfance, dans vos yeux scintillait cet espace d'éternité qui appelle la joie pure d'une prière lancée au firmament.
Votre présence fut comme un souffle de mésange, un frôlement rayonnant, une pluie étincelante semée sur mon océan de langueur
Une fleur mystérieuse plantée au jardin de mes absences.

Nous sommes entrés sans prononcer un mot dans la chambre nuptiale de la nuit
laissant grand ouvert les cristallines portes de l'infini pour laisser passer la clarté nuageuse des songes et la fourmillante folie des séraphins éthérés.
Et j'ai bu votre bouche fondante comme l'hostie sacrée et me suis enivré d'une sève à la saveur irréprochable
Dans ces heures rougies au feu des extases éruptives, blanchies aux soupirs de vos invitations, ma mort fut percée d'une flèche de lumière argentée.
Sur votre épaule nue, un ange a déposé ses ailes de silence et sur vos seins opalins j'ai pu laisser couler mes larmes quand votre ventre orageux traversait mon âme transfigurée d'éclairs rougeoyants.
Vos entrailles de chairs pourpres brûlaient mes oraisons laborieuses dans une fulgurance invincible, vertigineuse. Je me noyais sous l'arche inespérée de vos émois, balayé par des rafales de joie.

Et j'ai vu mes mains de prières sur votre corps de louanges.

Et j'ai vu votre ventre lieu infini de la mort exacte.
Et j'ai eu soif de vos eaux généreuses, ce rien à l'âme qui bouleverse toutes les certitudes : marée sauvage, sans retour, sans rémission, effroyablement délicieuse
Et j'ai ouvert les mains pour recueillir jusqu'à l'ultime goutte de vos bruissements et je n'ai pu saisir que l'or de vos silences.
Nous avons partagé la nuit et ses gerbes étoilées recouvertes d'un seul manteau de paix jusqu'à ce que l'aube de sable pousse un large soupir incandescent.
Une rose des sables, rouge.
Dans l'athanor creusé par nos corps, là où votre peau s'est irisée de désir vertical a germé une rose des sables, rouge.
Il ne me restait qu'à attendre l'achèvement des temps en recueillant l'écumeuse blancheur des jours indifférents et de regagner à pas lent mon impatience souveraine à nouveau consentie. Érosion lancinante sous l'œil noueux du souvenir
Frontière sablonneuse inviolable de l'exil.

Au départ il n'y a rien
À la fin il n'y a rien
Entre les deux la mer
L'abîme

Oh, mon Dieu je suis là et je cherche à comprendre
Oh, mon Dieu la nuit n'est plus la nuit
Elle était une source.....elle devint l'océan
Elle était une étoile ....elle devint l'univers
Oh, mon âme brûle et je suis si pauvre seigneur
Je n'ai plus d'espérance mon seul désir est de prier sans fin au cœur de la nuit du monde.
La prière s'enroule au feu de nos secrets, seul l'écho de cette nuit du monde la porte, légère, douce, tendre, on croirait la voir s'élever sur les ailes d'un ange... Et jusqu'au royaume des cieux... »

Franck.

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dimanche 10 décembre 2017

Ton innocence flotte auréolée d’un tremblement limpide...

Je suis une eau errante dessourcée. Je n’en finis pas de couler hors de toute direction, de tout sens. Je cherche un lieu, une âme, un lien, un parfum, une voix. Il n’y a pas d’issue à l’errance, c’est d’ailleurs comme cela que nous la reconnaissons. Pas d’issue.
Il me faut dénuder le temps.
Il gît nu, désormais, dans son impudique pureté, étendu dans le lit de la langue, j’ai posé mon cœur sur l’oreiller des mots, pour recouvrir mon corps d’un linceul transparent…
Temps nu…
Qui plante sa lame tranchante dans le gras de ma vie jusqu’à en toucher l’os…
Temps nu d’attente verticale, crépusculaire, parenthèse frémissante aux paupières du rêve.
Faux blanche dans un champ d’asphodèles…
Temps nu du silence…. Écoulement bourdonnant de substances misérables dans la veine des heures.

Je te parle du plus profond de ce grattement d’os. De ce temps arrêté.
J’essaye de rejoindre avec quelques mots murmurés, et l’écriture la plus virginale, avec ce si pauvre, ta rive farouche couleur d’ambre…
Car tu le sais, le monde s’enchante de la parcimonie, de la rareté, cela l’allège du trop-plein, de l’excès, de la tonitruance. Le monde a aussi besoin de ce " si-peu ". Comme ces prières qui montent des cloîtres : silencieuses, invisibles, cris inaudibles à force de s’opposer au mal, au vide, au néant, à nos insuffisances…tous ces riens, ces " si-peu " jetés dans l’espace !
Le monde s’enchante d’une seule présence invisible, d’un seul geste, d’un seul baiser, du seul mot prononcé dans le dénuement et dans l’absence de toute réponse.

Mais mon amour tu vas l’amble, battement désaccordé au creux d’un monde désarticulé.
Brûlure sacrée des instants rares
Orchidée cueillie sur les lèvres du jour
Je t’ai vu dans mon rêve allongé, les yeux fermés
Ni vivante
Ni morte
Plus que vivante
Plus que morte
Plus vraie qu’un soleil
Sur l’oreiller fragile des mots, j’ai rapproché ma bouche pour souffler sur ta gorge une caresse rouge.
Sous l’arche de ton sommeil vacillant, ma voix devint rumeur innombrable…
Murmure ruisselant…
…. Ton innocence flotte auréolée d’un tremblement limpide.
Ta chevelure noire déverse des champs de comètes frémissantes.
Ta bouche savoureuse s’arrondit dans la chair sanguine des oranges.
Tes yeux consolés chancellent comme des guirlandes de chandelles.
Tes mains délicates en éventails balaient les poussières désargentées de la nuit comme l’aile du papillon effleure le cœur des roses.
Et ton sourire amande a la chaleur des étreintes.
Et ta voix captivante connaît le luxe, l’harmonie des plus grands paradis.
Et ton front réfléchit la lumière et la grâce des lys.
Et ta peau séraphine se perle de rosée.
Et ton corps élégant traverse enfin l’aurore……
Traverse enfin mon rêve.

Franck.

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samedi 2 décembre 2017

Le film...

Tenir l’instant. Le maintenir. Ne plus le lâcher. À l’intérieur c’est un film. Ça y ressemble. Il surgit dans le désordre des séquences. Il s’accroche. Je m’accroche. Je ne l’appelle pas. Il est là. Je le laisse prendre la place. À l’intérieur. Avec les images. Ça ressemble à un film. C’est un film très court. Quelques séquences. C’est l’histoire d’une rencontre. La caméra est dans mon œil. Quand il surgit, ça va très vite. Une fraction de seconde. Mais je tiens l’instant. J’ai la sensation que tout est en morceau. Une décomposition d’images. Comme si de l’eau passait dans la mémoire. L’eau du temps. Alors il faut tenir l’instant. L’étirer. L’agrandir.
Ce n’est pas un grand film. Ce n’est pas un film d’auteur. C’est un petit court métrage dans le désordre des séquences. Il y a simplement un peu d’eau qui coule sur les images. C’est l’histoire d’une rencontre. Cela ne dure pas. C’est normal. Les rencontres ne durent pas. Après ce n’est plus des rencontres. Là, c’est uniquement une rencontre. Après le film s’arrête. Il repasse dans les boucles du temps, de la mémoire. Sans cesse il repasse. Il veut trouver sa place dans le labyrinthe, dans ce fatras que sont mes jours. Alors il repasse.
Il faut que je tienne l’instant. Assez longtemps. Parfois on oublie. L’eau envahit tout. Les formes, les contours disparaissent. On passe sa vie à oublier. Là, je veux que ça reste. Quand le film se présente, je ne le chasse pas. Je le laisse. Dans ma tête, c’est un film silencieux. Pas muet. Silencieux. Les deux personnages parlent, mais on ne les entend pas. Moi, j’entends. Le son est dans un autre lieu de ma mémoire. L’image et le son ne sont pas synchronisés. Dans ma mémoire ce sont déjà des extraits. Il y a des images qui ont déjà disparu.
C’est un dimanche. Cela n’a pas d’importance dans le film, mais c’est un dimanche. Le matin, ça, c’est important, à cause de la lumière. Il fait beau, mais il y a un léger voile dans le ciel. Une luminosité franche de matin avec juste un voile léger. C’est un quartier de Paris. La rencontre se passe à Paris, cela aurait pu être ailleurs, mais c’est à Paris. Ils ont rendez-vous. Des milliers de gens font la même chose, à Paris ou ailleurs. C’est banal. Les gens se donnent des rendez-vous et s’attendent. Au départ ils veulent se rencontrer. Après ils ne veulent plus, mais c’est trop tard. Ça s’est imprimé sur la pellicule. C’est inscrit dans l’histoire des étoiles. Tout est inscrit, avec les gestes, avec la lumière qui les portait. Ce ne sont pas des films d’auteur. Cela forme simplement la texture des ténèbres dans la profondeur des cieux. Ils ont rendez-vous dans un bistrot. Le bistrot a un nom amusant : "chez Gudule"….Le nom du bistrot n’a pas d’importance dans l’histoire qui se déroule. Mais c’est le nom du bistrot, alors il faut le dire.
Le film commence toujours de la même façon. Elle, elle est assise à la terrasse du café. Il n’y a qu’elle. C’est le matin dans Paris. Elle est assise. Elle attend, lui.
J’ai la caméra dans l’œil. La caméra, d’abord elle cherche. Puis l’œil s’aperçoit qu’il n’y a qu’elle. Ils se sont trouvés. Il n’y a pas de musique sur les images de la mémoire, ce n’est pas comme dans les vrais films. Là, c’est silencieux. Il n’y a pas de ralenti non plus.
À partir d’ici, le champ de vision de la caméra se rétrécit. Il n’y a plus que le visage d’elle. Autour c’est flou. Dans la mémoire de l’œil, le visage d’elle est très proche. Plus proche que dans réalité d’une rencontre. Parfois, l’œil dérive à droite ou à gauche. Je me souviens. Je ne peux pas la regarder trop longtemps en face. C’est presque douloureux.
Alors il parle. Leur conversation va droit à l’essentiel des choses de leur vie. C’est une conversation naturelle. Sauf, que rien n’est naturel. C’est comme dans la tragédie grecque.
Les histoires s’emboîtent comme des poupées russes, de la plus simple à la plus cruelle. Ce qui caractérise les histoires, c’est qu’elles ont une fin. C’est que la fin est inscrite dans le début, en filigrane. Dans le film, si l’on regarde bien, tout est inscrit dès le premier instant. La couleur du matin. Le voile dans ciel. Peut-être le nom du bistrot. Gudule. C’est une dérision. Le destin des humains est dérisoire. On sait. Tout le monde le sait. On fait comme si on l’oubliait. Puis il y a quelques signes qui nous arrivent. Gudule, c’est un signe, ce n’est pas un nom, ce n’est pas un lieu ni un temps. C’est un signe.
Il ne veut pas la regarder tout le temps de la séquence. La beauté d’elle, est troublante. À chaque fois qu’il la regarde dans les yeux, il a la sensation de manquer d’air. Il reprend son souffle. Ça ne se voit pas sur l’écran. À chaque fois que la scène passe, je ressens la même pointe. Comme si un scalpel passait à l’intérieur de ma poitrine. Un effleurement glacé.
Dans le film de ma mémoire, il est très proche d’elle. C’est un effet du temps. Dans le film de ma mémoire, les images sont des morceaux d’images, seulement des morceaux. Un peu comme un kaléidoscope. Les yeux. Le point d’éclat vif au centre. La bouche. La peau du visage. Le nez. Chaque partie se sur-imprime sur les autres. Il faut faire un effort pour retrouver le visage dans la nudité du premier instant. De l’eau passe dans ma mémoire poreuse.
Je me concentre. Ses yeux. Sa bouche. Ses lèvres. Son sourire.

Voilà, le sourire. Il faut garder le sourire. C’est par le sourire que tient le film. La porte d’entrée du visage c’est son sourire à elle. La séquence où ils sont assis tous les deux à la terrasse de chez Gudule se brouille. Elle n’est pas dans l’ordre. La mémoire a déjà fait des coupes.
Plus le film repasse, plus les nœuds se nouent. C’est le sens de la fatalité que de nouer les nœuds. Il faut garder ces instants. Il faut les garder. Déjà je sens l’effacement.
Tes traits sont moins précis. J’insiste, c’est le sens de ma folie. Revenir sur l’inutile. Tenir le vain, l’accessoire. Tenir tous ces fils qui pendent. Il ne faut pas être négligent avec ses souvenirs. Il faut les dire, leur trouver des mots, leur tisser un  destin.
Toujours cette même sensation quand ton visage apparaît, cette sensation de bouleversement, comme si les images passaient d’abord dans le sang, comme si elles infusaient les chairs.
C’était un dimanche, tu es arrivée comme une plume, comme une grâce. Tu as choisi cet instant si particulier pour apparaître, l’instant où la lumière se gorge de silence. L’instant où les dieux sont occupés à autre chose, où ils détournent le regard, où ils laissent faire.
Tu es arrivée avec cette légèreté de brise printanière. Tu as posé tes doigts avec douceur sur la porte de tendresse et tu es entrée. Légère. Depuis, ma maison est dans tous ses états. Tu as simplement soufflé, et j’ai senti ta présence. Une présence considérable.
Depuis, j’ai dans la tête ce film qui passe et repasse sans arrêt. Pour ne pas oublier. Pour mourir un peu moins vite.
C’était un dimanche. Tu es arrivée comme l’écume d’une vague, un rire d’océan, comme une ivresse, une folie. Tu es arrivée comme la chaleur qui précède les feux. Tu es arrivée juste après l’aube dans l’ascension verticale du soleil, avec juste un voile, juste tes yeux, et le fracas d’un sourire. Certains êtres nous manquent bien avant que nous les connaissions, bien avant que nous les ayons rencontrés. Quand ils sont là, ce manque nous sacre.
Alors je suis de ton absence. Tu es ma procession, ma croissance, mon témoignage. Tu enfantes mes heures,  je nais dans ton regard, j’augmente par ta seule lumière. Je suis ton pèlerin. Pauvre et silencieux.
……..
Les saisons cachent leurs misères et raccommodent leurs troublantes humeurs par un long fil de tristesse.

Franck.

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samedi 25 novembre 2017

Tu comprends...

Je me suis saisi d’un essaim de lueurs cristallines, pour éclairer la page blanche. Je cherche à nouveau l’ultime perfection de la cadence. Écrire c’est envoyer une barque sur l’océan, sans aviron, sans boussole. C’est remonter à l’origine de ses craintes. C’est vivre à titre posthume. C’est risquer la genèse dans la fin de toute chose. Un coup de hache sur la voûte des cieux.

Je serai le dernier capitaine du dernier vaisseau. Je faucherai à grands coups de tristesse, les vagues et l’écume. Je moissonnerai l’océan de ses tempêtes, le viderai de ses humeurs marines. J’ai dans la voix des tonnerres oubliés, des orages solitaires, des moussons indécises, des tornades enchevêtrées. J’ai trop de guerres perdues pour fêter l’espérance. Trop de morts dans les yeux, trop de sang dans mon sang. J’ai trop d’attente dans mes heures, trop de cendres sur mes mots.

Je serai le dernier capitaine du dernier vaisseau. Les chemins vont tous en enfer. Et les poètes se maudissent eux-mêmes, bien avant tous les autres. Ils meurent bien avant leur mort. C’est ce qui les fait écrire. Les noces de l’innocence, de l’ivresse comme une apocalypse du silence.

À force d’épuisement j’ai des colères à détruire. À force d’abandon j’ai des blasphèmes dans les veines. Je voudrais pouvoir arracher les mots comme on arrache de mauvaises herbes. Dans mon jeu j’ai des solitudes d’avance, comme des atouts que l’on garde avant d’achever la partie. J’ai des folies aussi, des jurons, des profanations.

J’écrirai le poème qui n’a jamais été écrit. Pour toi, oui pour toi seule. Tu comprends. Il faut que tu comprennes. Il y aura dans ma voix tous les mots de langue. J’appellerai dans mes vers les éléments, les infinis, les océans, les prières connues ne seront bonnes qu’à griller avec leurs dieux, avec leurs apôtres. Je t’écrirai le poème qui débordera toutes les formes, tous les sons, toutes les images. Il sera profusion et désert, il condensera toutes mes larmes, tous mes chagrins. Un et innombrable. Constellation. Fleuve.
Je cueillerai tous les jardins de la terre, par pur excès, par simple folie.
Car tu comprends, il faudra commencer par tout épuiser, par tout dessécher, par tout vider. Il faudra commencer par tout consumer.

Car je ne désire qu’une chose, n’être plus rien que ce souffle tendu vers tes lèvres. Que cette caresse que ta peau prolonge. Qu’un ventre que ton ventre complète.
Je brûlerai comme de l’encens sacré pour effleurer ton corps, pour être dans ton corps, pour être le parfum de ta chair.
Avec les fils d’or et d’argent de mes mots, j’attacherai ensemble l’aube avec le crépuscule, pour que l’on soit à jamais dans le même temps. Inséparables. Invincibles. À la verticale du soleil.
Le poème effacera les saisons, adoucira les rides.
Tu comprends chaque mot prononcé sera un univers incalculable. Je les choisirai dans l’urgence, le vertige, dans la volupté, dans l’écrasement. Ils seront cataractes. Talismans. Tu comprends, chaque mot portera en lui une lumière d’étoile, il aura traversé le silence des cieux, il aura affronté, les dieux, les diables. Chaque mot que tu liras, de ce poème impossible, mon amour, tu ne pourras plus le prononcer, il s’effacera à jamais de ta langue, à jamais il s’inscrira dans ta chair. Tu comprends, mon amour, les mots gorgés de sang sont imprononçables.
Comme la mort.
Comme l’amour.

Franck.

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dimanche 19 novembre 2017

Soirée...

Nos promenades silencieuses, t’en souviens-tu ?
Et ces soirées de murmures consumées dans la pénombre ?
Chacun à sa table d’écriture, le poème de l’un s’enroulant au poème de l’autre.
Nous n’avions qu’une parole pour deux, cela nous suffisait. Le même souffle, le même geste.
Dehors, il neigeait. L’hiver devenait fraternel, la nuit était lente.
Nous frôlions avec précaution l’écorce frissonnante du temps, avec cette audace séculaire
des ignorants, au rythme des flammes et des craquements du bois.
Dans l’obscurité la vie guettait, avec ses achèvements, nous allions d’un feu encore innocent
vers une aube déjà coupable.

Franck.

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samedi 18 novembre 2017

La source...

Veiller au surgissement. Ainsi la source. Toujours naissante. Renouvelant l’acte en permanence. Ce qui en moi surgira ne sera entaché de rien. Du vierge. De l’enfant étonné.
Au début de l’écriture, on est si loin de la source. Les seuls fils qui sont là, à notre disposition, ce sont les souvenirs, la mémoire. Alors on affronte ces gros paquets d’eau chargée de temps, bouleversée de nos écumes. Écrire c’est d’abord se débarrasser de l’eau vieille. Le premier temps de l’écrit, c’est assurer son pas dans le courant contraire de l’eau. À rebours. Puis remonter. À contre temps de la pente, recevoir de face le flot de nos jours perdu. L’innombrable vacuité en tourbillon, en cascade, en remous.
Il y a quelque chose à épuiser en nous. On ne sait pas ce que c’est, au début. On est simplement dans un continuel ressac. L’écriture est le déploiement d’un geste qui s’écrase. Toujours. Le double mouvement d’un enroulement et d’un empêchement. L’écriture est à la jointure de cet empêchement. C’est cela qui épuise, la résistance au flot. Le pas alourdi, imprécis.
C’est alors que l’on sait qu’écrire c’est avant écrire que cela commence. Écrire appartient à la source. Comme l’amour, comme toutes les choses essentielles. Elles viennent du surgissement. Elles sont avant la mémoire. Elles sont sans souvenirs. Toujours naissantes. Comme l’amorce d’une éternité. La source c’est l’œil. L’œil du vivant, qui contient toutes les cibles, tous les océans. Déployant dans le même temps, son intention et sa fin.

Je t’ai aimé bien avant de t’aimer, comme une source éternellement naissante dans le flot insipide de mes jours. Je t’ai seulement reconnu dans l’élan, dans cette suspension qui s’en est suivie.
Le geste qui se renouvelle sans cesse égal, nous paraît immobile. Il y a dans l’amour cette suspension, cette fixité. Un perpétuel élan, que le temps n’accroche pas. Les horloges délaissent les amoureux, les oublient. Ils sont dans une faille du temps. D’où la stupeur qui nous frappe lorsque nous en rencontrons.
L’amour, l’enfance, l’écriture n’appartiennent pas au temps, ils sont des lieux. Pas des paysages. Des lieux. Comme les constellations, les océans, les sources, les landes. Des lieux, avec des lumières qui les traversent, des mouvements qui les animent, des fixités qui les sacrent, des mystères qui les agrandissent. Des lieux sans frontière, des lieux qui se débordent eux-mêmes, qui s’inventent au fur et à mesure des éclairs, des désirs, des embrasements, des grâces. Tomber amoureux, c’est tomber dans un de ces lieux. Comme retomber dans l’enfance, ou entrer dans l’écriture.
Dès que le temps s’insinue dans ces lieux, s’en est fini. De l’amour, de l’enfance, de l’écriture.

Il faut veiller au surgissement.
Remonter assez haut vers la source.
Dépasser le désert d’épuisement. Là, où il n’y a plus de passé.
Et la voix de l’écriture est la dernière habitante d’une étoile en feu.
Je te le répète, je t’ai aimé bien avant toi, bien avant moi, bien avant mes folies ouvragées, bien avant mes dérives broussaillantes et sauvages. J’ai l’âge de ton île. Je viens des pôles sanglotants. Je suis passé par les ivresses des bateaux naufrageant. J’ai connu les décombres des éclipses, les aubes rugueuses. J’ai connu le givre du matin se transformant en cendres. Tu sais la mort est une statue de pierre qui nous regarde en clignant des yeux. Je n’ai cessé de blanchir mes mots, d’en extraire les moindres lambeaux, afin d’accroître ton nom en moi, d’en faire des semailles crissantes à la lisière de mes désespoirs. Ton nom, comme cette lumière qui coule d’un vitrail ébloui. Ton nom que je prononce en embrassant l’ombre à l’extrémité d’un silence vulnérable et vibrant. Sais-tu que je suis dans un étrange crépuscule, comme un peuple de sable sorti du froissement des limbes. J’ai dans mon crâne des cathédrales d’argile et d’encens, des étreintes singulières aux ailes de papillons, dans ma langue rôde l’écume, les tourbillons d’une source d’eau douce au creux de l’océan.
Lorsque je dis ton nom, je surgis à moi-même plus vrai que le soleil.
Un puits miraculeux au bout de ma marche.
Toujours naissant. Renouvelant mon acte en permanence. Alors ce qui en moi surgit, n’est entaché de rien. Du vierge. De l’enfant étonné. De l’enfant retrouvé. De l’enfant reconquis.

Franck.

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dimanche 12 novembre 2017

Petite soeur...

Il y a bien une peur dans le désir qui se déploie. Les temps qui adviennent sont des temps terrifiants. L’amoureuse regarde l’amoureux. Leur présence est accrue du désir. De l’imminence. Ils sont menacés par la joie. Ils le savent. La jouissance signe la fin d’un monde.
Ce qui menace le feu, ce sont les cendres. Le rêveur devant la flamme les voit déjà, c’est pour cela que sa mélancolie s’accroche si bien à l’âtre. À cause des cendres. L’amoureuse regarde l’amoureux. Elle a dans sa chair un feu. Mais elle sait les cendres. Au moment des corps, les amoureux sont graves. Les gestes s’alourdissent, ils sont pris dans une sorte de pesanteur, d’épuisement. La jouissance ouvre la porte des enfers. Les amoureux le savent. C’est une traversée. Comme Orphée.

Les dieux immortels ne connaissent pas l’amour. Malgré leurs accouplements, jamais ils n’aiment. L’amoureuse regarde l’amoureux, ils savent brusquement qu’ils devront aller plus loin que leur désir de chair, ils devront aller jusqu’à la cendre, de l’autre côté de la frontière. Ils savent qu’il faudra tout effacer. Qu’il faudra tout oublier.

Les amoureux évitent les miroirs de peur que ceux-ci ne gardent le souvenir de leurs gestes. Qu’ils impriment le masque mortuaire de leur jouissance. Les amoureux sont sans image, puisqu’ils sont sans parole. Les amoureux sont sans mémoire, puisqu’ils sont sans langage. Puisqu’ils sont sans miroir. Les amoureux lorsqu’ils se regardent ne se voient pas. Ils se touchent. Se voir les détruirait. Alors ils se regardent et ne se voient pas. Ce regard sans vision les envoûte. Il est débarrassé du deuil encore quelques instants. On avait prévenu Orphée. « Ne te retourne pas !»
Dès que le regard se met à voir, c’est le néant qui surgit.

Mon amour, nos ombres sentinelles nous parlent à mi-voix. Nos ombres sentinelles se sont détachées de nous, pour vivre des frôlements que nous ignorons. Tu sais mon amour, nos ombres ont leurs exubérances, leurs sacrements. Leurs pénitences, aussi.
Nos ombres sentinelles sont des ombres courageuses, sans orgueil, qui savent se relever après le trébuchement, qui savent se réchauffer après le tremblement. Nos ombres sont muettes, sans ornement, débarrassées de nos pudeurs frivoles. Elles vont sans nous. Défaites de nos corps, de nos peurs, de nos hésitations. Elles vont l’amble, nos ombres, profitant de nos rêves, elles ne craignent ni le feu, ni la nuit, ni nos deuils, elles vont comme des eaux tranquilles.
Nos ombres, loin de nous, s’entrelacent, s’unissent, elles n’ont que faire de nos apitoiements. Elles se bercent du roulement de la nuit, elles n’ont pas de saisons, elles n’ont pas de maison, elles vont légères, sans corps pour les retenir, sans chaîne pour les accabler, sans jugement pour les opprimer. Elles vont, elles vont, passant d’un silence à l’autre, choisissant nos absences pour se rejoindre, nos tristesses pour nous abandonner.
Petite sœur, petite sœur des murmures, approche-toi, l’automne arrive avec ses détresses, ses renoncements. Petite sœur du silence, petite sœur de l’amour, je pose sur tes paupières toutes mes Afriques, tous mes déserts. Je pose sur tes lèvres tous mes fleuves languissants, je pose dans le creux de ta main toutes mes ivresses, et sur ton ventre toutes mes nuits perdues.
Petite sœur, il est temps, approche-toi. Nos ombres nous attendent, elles réclament nos corps pour blanchir les linceuls de nos fiançailles.
Petite sœur de lumière, le vent se lève, l’encre brûle nos derniers mots.
Il y a bien une peur dans l’incandescence du désir qui se déploie. Les temps qui adviennent sont des temps terrifiés.
Et l’amoureuse regarde l’amoureux. Et l’amoureux regarde l’amoureuse.
Petite sœur prends ma main, et allons !

Franck.

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