J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 15 avril 2018

Lettre N° 9 - Dans l'ombre du silence...

Mon Amour,

Hier, avant de nous séparer nous nous sommes promis de nous écrire. Tu m’as dit « Il y a trop de lumière, il nous faut de l’ombre. Sans ombre il n’y a pas d’amour possible. » Je n’ai pas répondu. J’ai laissé en suspens ta voix qui se mêlait au bruit des vagues.
Hier, lorsque je suis passé te prendre, tu as ouvert la porte, j’ai reconnu Chopin. Tu m’as dit sans autre bonjour : « Oui, c’est Chopin le nocturne numéro vingt. Écoute bien, à chaque mesure on a la sensation que les notes vont défaillir, qu’elles vont s’effondrer, que quelque chose va se briser… ce n’est pas des défaillances, ce sont des passages, des sortes de portes invisibles qu’il faut traverser pour passer du jour à la nuit. L’amour, c’est ça, ce trébuchement qui n’est pas un trébuchement.». Tu as refermé la porte. Dans l’escalier nous parvenait encore la musique de Chopin.
Ce  matin, sous ma porte, ta lettre y était glissée. J’ai pensé à ton visage, hier, aux reflets de lumière qui l’éclairaient, à la densité du silence. J’ai pensé à tes paroles dites face à la mer dans un presque murmure : « Il nous faut inventer un autre langage, définir d’autres espaces. Aimer, c’est subversif, il nous faut un code… »
Je lis ta lettre debout face à la fenêtre dont les volets sont presque clos pour garder un peu de fraîcheur et d’ombre. Je lis ta lettre et j’entends Chopin. Toi aussi tu as su trouver des passages, des portes à travers les méandres du langage.
Tes mots ressemblent à ton visage, au grain de ta peau, j’en suis terriblement ému.

C’est à mon tour d’écrire. Ce soir j’irai déposer cette lettre sous ta porte. Demain nous nous verrons. Demain, je le sais, nous nous dirons rien des mots échangés, les paroles d’ombre doivent rester dans l’ombre.
Je t’envoie ce dialogue qui n’est pas un dialogue, ces deux-là, je ne sais pas s’ils nous ressemblent.
Parfois, j’ai le sentiment que mon écriture est trop bavarde.
Je me lance…..

LUI

« Avec cette lenteur. Je vais bâtir un navire. Puisque la lenteur est le chant de l’amour. Puisque la lenteur pèse de la toute présence, du temps, du tremblement. Avec lenteur, puisque la lenteur arrache leurs sanglots aux heures, puis la vérité aux gestes. Je ferai un navire, pour ce voyage entre nos ombres et nos frémissements, pour ce voyage de peau, pour ce voyage vers l’île perdue de nos corps. Car nous prendrons le large, puisque le large c’est nous. Que c’est désormais notre seul territoire. Notre seule destination. L’achèvement de nos horizons.
Je vais t’offrir le plus beau des cadeaux, la plus belle des fleurs, la source la plus miraculeuse. Ainsi tu toucheras la vie au plus près du sang, nous découvrirons ce qu’est l’amour quand il devient tes lèvres, quand il devient ta main sur ma main, tes doigts mêlés dans les miens, tes yeux sur mes yeux, nos larmes dans nos larmes. Car toi seule sauras ce qu’est l’orage en plein soleil, le désir quand il devient ruisseau, fleuve, océan.

Alors nous écrirons la loi des amoureux, qui dit que les fleuves naissent de l’océan qui les recueille. Baiser après baisers, nous écrirons l’histoire des voyages, des départs, des immensités. Car c’est la loi des étoiles. La seule qui nous oblige.

Je t’offre ce corps pour que tu m’apprennes comment la douleur d’un espoir se transforme en extase, comment le don succède à la perte. Car toi seule sais, que la vraie puissance n’est pas le pouvoir, que la fragilité de nos cœurs vaut mieux que tous les serments.

Aujourd’hui je ne prendrai pas ton corps puisque je t’offre le mien, puisque nous sommes au large de nous-mêmes, si loin de tout. Il te faudra seulement être le vent pour m’accueillir, être lumière pour me brûler, être musique pour le don des murmures, être coquillage pour recevoir mes larmes.
Aujourd’hui, avec cette lenteur, tu m’apprendras que le poids n’est pas lourdeur, que la grâce se tient dans le souffle.
Alors ma belle amoureuse je te ferai l’offrande de mes cris quand ils sortent de ma chair, de mes gémissements quand ils sont miséricorde. Tu seras la vague, serais le sable, tu seras la vague, j’en serais l’écume. Viens envoûter nos jouissances, viens prolonger nos ventres, viens nourrir notre ivresse, viens t'effondrer dans mon âme.
Avec cette lenteur.
Avec cette lenteur, je vais bâtir un navire. Et tu seras voyage. Avec lenteur, puisque la lenteur est désormais notre unique royaume. »

 

                                                   ==================

                                                  LE SILENCE qui les sépare…

                                                  ==================

ELLE

« Je veux sentir tes doigts sur chaque partie de mon corps, avec lenteur, comme un navire qui fend l’océan pour le recomposer indéfiniment.
Je veux que tu en découvres toutes les formes, toutes les couleurs, tous les velours, toutes les soies.
Je veux que tu ailles dans tous mes mystères, que tu fouilles tous mes secrets, toutes mes ombres.
Je veux que tu l’ouvres, que tu épanouisses ses fleurs une à une.
Je veux sentir l’éclat de ton souffle à l’intérieur de mes chairs, tes baisers humides brûler mes tremblements.
Je veux sentir tes frottements jusqu’au cœur de mes os.
Je veux te voir vibrer dans mes moiteurs secrètes, te perdre dans mes broussailles obscures.
Je veux te donner ma source, mes liqueurs odorantes.
Je veux te donner mes plus beaux orages, et t’emporter dans un tourbillon d’ivresse.
Oui, je veux te donner mes résistances, mes peurs vaincues. Que tu sois ma plus belle défaite, que tu déploies mes abandons, que tu sacres mes renoncements.
Je veux ta tourmente pour me sentir mourir et renaître dix fois. Cent fois. Mille fois.
Je veux crier ton nom pour oublier le mien, être indécente et dévastée.
Je veux que tu me perdes pour me redécouvrir à chaque instant.
Oui, je veux être ta morte et ta vivante à la fois.
Je veux sentir en moi la vigueur de ta chair, la chaleur de ton fleuve, la puissance de ton feu.
Je veux sentir ta violence déchirer mon désir, jusqu’à la douleur, jusqu’au supplice, même jusqu’à la tendresse, pour me noyer enfin dans le ravissement. Bien après le vertige, jusqu’à l’éblouissement.
Je veux que tu épuises toutes mes forces, tous mes cris, tous mes blasphèmes. Prends mon corps, prends mon âme, prends ma vie, prends ce que tu veux, vole-moi !
Aime-moi ! »

Voilà mon amour, nous dessinons un peu plus chaque jour, des mondes. Traverser la lumière est une épreuve pour les amants. Traverser le langage en est une autre plus douloureuse encore.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]


dimanche 8 avril 2018

Lettre N° 26 - Les inconnus...

Mon Amour,

Notre amour échappe à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairent. Il nous faut cette ignorance de nous-mêmes. Comme si les mots pouvaient chasser ou effacer la présence. Il faut n'en rien dire. Délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour se préserver de l'incommensurable banalité.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je te voyais traverser une pièce et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux espaces, que de te voir, toi, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Troublante.

Parfois nos visages se rapprochent. Nous fermons les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois tu passes ta main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Éteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux pourrait nous annuler, nous effacer, nous anéantir.
Nous restons dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vague en vague, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.
Tu brodes des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Alors nous sommes dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavoué. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Œdipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanité ancienne et éternelle.

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

Il y a sur la géométrie de ta peau des angles inconnus, des perspectives lointaines qui crissent sous ma main, de ces coins d'ombres où je me perds, de ces sources d'eau brûlantes qui attisent ma soif, ma faim, ma peur même. Il y a des parallèles folles, des ellipses féroces. Il y a sur ta peau toute une géométrie de l'espace, avec des chiffres que mes doigts devinent, pénètrent, décryptent. Toute l'apesanteur, tous les centres de gravité qui se concentrent dans l'atome du souffle. Il y a ce vertige des nombres vers l'infini du désir ; plus ou moins l'infini, selon le sens de nos nuits, selon la pente de nos caresses. Il y a ce désordre des chairs, ces frottements lents et profonds à la tangente d'un soleil de nuit brûlant nos ventres affamés. Il y a nos disparitions, nos abstractions pour lesquelles nous mélangeons le chiffre de la bête avec le nombre d'or. Il y a tes soupirs cosinus sur ton cri vertical...  ma main sur ta peau,  mes lèvres sur ta peau,  mes rêves sous ta peau. Et tes larmes, aussi. Arithmétique des jours où nous nous tenons à l'écart-type de nos tentations, où nous faisons nos contes d'apocalypse, additionnant la chair à la chair, multipliant les frémissements.
Le temps, avec toi, est une arithmétique insatiable.
Temps qui s'avance sur l'hyperbole de tes hanches.
Temps exponentiel.
Asymptote souveraine qui guide nos heures vers le chant.
Mathématique du silence.
Algèbre universelle des équations à deux inconnus.

Tu le sais, nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants s'échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours d'une nuit d'hiver, dans le dénuement d'une saison morte. De nuit. Toujours de nuit. Car nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. L'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révèle pour nous détruire en même temps. La première nuit. Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous-mêmes. Ainsi, remonter le fleuve de nos générations.

Nos corps démentent nos silences. Nos corps dénient nos souffrances.
Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Épuiser la langueur, fille de nos peurs.
Recommencer à s’aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Mais l'amour se dérobe à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Tremblants.
L’algèbre universelle de l’infini, à l’infini des inconnus.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 31 mars 2018

Lettre N° 28 - Ta parole....

Mon amour,

Ta parole est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.
Ta réalité me vient du mouvement de la mer. Par l’oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve.

Mon amour, tu le sais, la parole amoureuse est une parole folle, elle se dit avec les yeux ou avec l'horizon. Elle est folle parce qu'elle raconte la nuit, même en plein jour. Surtout en plein jour. Elle est folle parce qu'elle est pauvre, qu'elle n’est faite que de quelques mots, toujours les mêmes, comme les prières. Faite d'un nom, d'un seul nom, comme un seul clou.
Et qu'elle sort froissée par le silence qui la recouvrait, pour qu'elle se déploie, comme un pétale dans l'aurore, comme le pas maladroit de l'enfant qui commence à marcher.
Et qu'il faut pour la dire un ciel entier dans la bouche.

Ta parole amoureuse est ce lent redressement du murmure qui cherche son souffle dans un désastre de lumières, d'ombres. En se dépliant dans ta voix incendiée, elle semble te déshabiller, et tu es là, au bord de l’impudique, offerte, souveraine. Ta parole amoureuse n'est pas seulement belle, puisqu'elle a quitté la terre, et qu'elle est insensée, comme inaudible. Qu'elle est sans intelligence puis que c'est la seule parole vraie, jamais dite. Qu'elle est sang, feu, dévastation, anéantissement.
Elle n'est pas faite de mots, mais seulement de ton visage, de ta chair brûlée, de ta chair sauvage et désespérée.

Ta parole amoureuse est faite de l'échange des lumières, au crépuscule et à l'aube, car il n'y a pas de temps pour la dire, pas de lieu pour l'entendre, à par les angles. Nos angles. Car elle n'est faite que d'abandon, de nos éternités tissées d'infini. Elle est ta peau qui soude nos lèvres. Elle est ma source au milieu des sables, car elle naît au plus profond de nos solitudes claires. Elle ne sait que glisser sur la neige sans laisser de trace. Elle ne sait qu'effleurer l'océan. Enlacer les nuages.

Ta parole amoureuse ne s'écrit pas, elle est la page blanche, la main qui la caresse, la peur qui l'interroge et ta larme qui m'inonde. Elle s'invente puis meurt dans l'instant où tu la dis ; à sa place il ne reste que le printemps.
Elle est houle insaisissable, où l'espoir à la désespérance se mêle. Lent mouvement du temps sur du sang. Lent tremblement de nos chairs.

Ta parole amoureuse est une parole vaincue, jubilant de sa propre défaite, précipitant même cette défaite. C'est une parole qui naît hors de toi, pour venir mourir sur nos lèvres dans l'éclat d'un silence offert.
Elle contient le monde depuis son origine, elle en sait la fin. C'est pour cela qu'elle est d'abord renoncement, puis consentement.
C'est une parole qui n'a pas de force, seulement de la puissance, assez pour couper le réel en son point le plus dur. Hors nous, personne ne la connaît, elle ne s'apprend pas, mais nous la savons, puisqu'elle tient à elle seule les fils de nos vies.

Ta parole amoureuse s'avance à rebours, car elle tourne le dos à tout ce que l'on a vécu, elle revient vers notre enfance la plus pure, la plus désolée, elle va pieds nus dans la langue comme une gitane ébouriffée. Parole dégagée de la parole. Murmure délacé du murmure. C'est une parole effondrée, car il lui a fallu traverser les peaux mortes, les chairs molles, les os cassants et le mur des silences qui la protège de l'indécence,  de l'impudeur. Elle se consume dans le baiser qui la souffle, puis renaît de son propre désarroi.
Ta parole ne sait que fleurir, la nuit, au bout des doigts et sur mes paupières closes.
C'est une parole qui s'est quittée, pour se donner.
Une parole d'au-delà.
Une parole débordée.
Sans mémoire.
Sans lendemain.
Brisée seulement d'éternité.

Ta parole. C’est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.

Ta réalité me vient du mouvement de la mer. De cet oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve. Source généreuse d’une attente toujours fraîche, d’une attente juvénile, d’une attente entachée d’aucune défaite. Le vieux temps n’ayant pas de prise sur le renouveau ininterrompu du don.
Ce qui espère en nous, c’est l’ombre d’une présence. Les êtres nous arrivent par leur absence, par ce temps de silence qui précède ce frottement des heures du manque.

Je suis l’évadé d’un temps clôt, comme ces îles échappées du temps clôt de l’océan. L’ivresse d’un détachement sans mesure.
Le chant de nos aveux ne dévoilent jamais nos paroles, il dérobe seulement à la nuit la force des aurores. 

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 20:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 25 mars 2018

Lettre N° 33 - Intime...

 

Mon Amour,

Il y a des lieux, des géographies. Des destinations. Plus tard, bien plus tard, il a des achèvements.
La pensée, le rêve, se nourrissent d’espace large, d’illimité, de démesuré. Mais l’intime s’édifie dans le grave. Dans les lieux clos du grave. Les îles. Les oasis. Les feux de bois. Les éclairages tremblants. Les chandelles vacillantes.
Lieux du grave, de l’intime. Du début, et de la fin.
L’espace intime fait un trou dans le réel. Comme si la continuité du temps s’effaçait soudain. Un trou. Une crevasse. Une blessure délicieuse. Un chavirement.
L’intime. Ce n’est pas le rapprochement de deux êtres. L’intime c’est bien la disparition de deux astres dans un trou du temps et de l’espace. L’intime. Le réel se détache, s’arrache.

Ce dimanche-là, tu le portais en toi, et tu me l’as offert. L’intime. Simplement. Car je sais que je l’avais toujours désiré ainsi. Homme en guerre, tu me tendais la paix. Je la voulais  tant cette paix. Face à face, dans un autre monde.
L’intime est une disparition.
Alors tu m’as guidé dans ce lieu de la terre, unique, terrible, et béni. Liturgique. Un vortex de l’âme. La disparation des écorces. Le lieu du sang aux tempes. Du battement lent du cœur. De la respiration commune. Il existe d’étranges magies. De fabuleuses géographies.
Nos visages se sont penchés. Nos visages ont dessiné un pays, nos voix en furent la première tribu. Tu fabriquais du secret, juste pour me le dévoiler. Tu inventais du mystère, juste pour le bonheur de me le révéler. Comme si l’aveu était la chose la plus douce.
L’intime est le lieu des enfants et des mourants, c’est pour cela que les amoureux s’y glissent avec tant de jubilation. Ils en ont la clé. Ils en ont l’instinct. Lieu des débuts, et lieu des fins. L’intime est une île dans une mer intérieure. Un silence au centre de l’océan. Une folie convoitée.
Comme si l’espace s’agrandissait de notre seule disparition, de notre abandon, de cette divagation somptueuse.
L’intime se pose sur l’ombre de la voix pour parler une langue inconnue. Ainsi les mots de l’intime n’ont pas de sens, ils n’ont qu’une lumière fragile à transmettre. Le murmure balbutie d’étranges litanies. Alors ta voix se faufile dans les couloirs sombres du temps.
L’intime ce n’est pas le contact. Ce n’est pas la peau sur la peau. L’intime c’est un vide magnifique qui absorbe en un instant toutes nos défaites. C’est la distance la plus petite dans l’étendue la plus vaste. Un infini décomposé sur la bouche du temps.
L’intime c’est nos deux corps l’un vers l’autre, avec cette chaleur d’été au cœur du printemps. Cette vie qui suinte à la suture du jour, avec tes lèvres posées sur la couture de nos heures partagées.
Et cette trace rouge et bleue et blanche…
Ce tremblement de nos chairs…

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 18 mars 2018

Lettre N° 25 - Nous n'aimons pas les prières...

Mon Amour,

Souvent nous nous le répétons, par malice, par défi, nous n’aimons pas les prières. Pourtant nous prions. Et cela réveille la colère des dieux. Parce que celui qui écrit prie. À genoux dans sa voix, joignant les mains de la parole. À genoux dans sa voix, dans l’ombre glacée du monde. Écrire c’est une prière qui n’a pas d’adresse, pas de lieux où arriver. La perte est son horizon, la défaite sa résurrection.
Tu le sais, écrire est un danger pour nous. Avons-nous vraiment le choix ?
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions. Blottis dans le manque, passant d’un silence à l’autre, d’une absence à l’autre. C’est le chant inaudible du temps qui agonise dans la lumière. Nos prières d’écriture ne vont pas aux dieux. Elles vont comme l’eau. De débordement en débordement. Elles vont comme l’eau qui s’offre aux créatures. Du lait aux vivants. Le lait du vivant.
Elles vont comme l’eau, d’effacement en effacement. Inventant l’abondance de cette faillite perpétuelle. La voix de nos prières est une voix égarée, qui ne sait pas son chemin, qui s’éparpille dans les couloirs des jours, qui prolonge l’attente d’une attente toujours neuve.
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions puisque c’est la forme dévastée de l’amour, sa face bouleversée qui attend un baiser. Une miséricorde.

Nous nous blessons souvent, toi et moi, sur les bords tranchants du poème, à ravauder les déchirures du ciel, à tenter de réconcilier les deux infinis, mais qu’importe. Puisque nos prières d’écriture servent de festins de lumière aux étoiles. Puisque chaque jour la mer invente de grands à-plats blancs d’écume, les grands à-plats blancs des pages à venir.

Alors qu’importe si mes prières païennes épuisent mon sang, je passe d’une ombre à l’autre, d’un silence à l’autre, comme un soleil à l’aplomb du désir, oscillant d’un mouvement lent, majestueux, entre l’extase, la désespérance, entre ton visage et les miroirs en deuil.
Qu’importe mon amour, je suis à genoux dans ma voix, dans la crypte de ta passion. Je suis semailles dans le creux de ta chair, illuminé par ton seul regard. Simplement brûlé par l’attente. Simplement bénit par ton souffle.
Récompensé et maudit. Radieux et misérable. Crucifié entre ma pesanteur et ta grâce.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:31 - Commentaires [2] - Permalien [#]


dimanche 11 mars 2018

Lettre N° 10 - Rien ne s'écrit...

Mon Amour,

On invente des mots pour les mettre à la place des gestes qui manquent à notre vie, tu le sais. Écrire c’est déjà avoir échoué, tu le sais aussi. Quelque chose est advenu.
L’îlien, au départ, croit que le monde a la forme unique de son île. Puis le premier bateau arrive. C’est un désastre de joie, de désespoir à la fois. Quelque chose est advenu. Au départ, l’îlien ne manque de rien, il a tout, il est maître du monde. Alors le premier bateau arrive, alors soudain il est dépossédé de tout.
Écrire c’est faire arriver des bateaux sur nos rivages. Les mots viennent pour nous déposséder. Les mots ne disent jamais les histoires, ou si peu. Ils parlent du pays à venir qui n’existe plus.
Écrire c’est rendre le geste impossible.
Tout s’écrit, mais jamais rien n’est signifié.
On écrit pour ce baiser qui ne touchera jamais mes lèvres.
Les moissons ne lèvent pas sur les champs d’écriture. Elles sont dans un désavenir, comme les âmes errantes des limbes. Ni l’enfer, ni le paradis. Et l’enfer, et le paradis.
Écrire est le trait le plus triste de notre nature, la marque de notre bannissement. Quelque chose est advenu. Le bateau des mots, nous fait île, et brusquement l’exil ressort de notre mémoire. Alors l’horizon change, chavire, et sombre.
La lune joue sur ses grandes octaves de mystère.
Je sais bien que mon exaltation n’a que le sens de mon inachèvement, que ma véhémence signe l’inextricable de mon chemin.
Tout s’écrit, mais rien n’est vraiment dit, pourtant nous continuons à écrire, toi comme moi, pour opposer à la folie quelques parcelles chimériques.
La vérité gît aux cœurs des illusions. Comme l’île au milieu des océans. Et qu’un bateau délivre et désespère à la fois.
Moins je te parle, plus je te dis, car c’est ainsi que font les étoiles, qui jouent au silence et à la nuit. Tout s’écrit, la nuit, l’amour. Tout s’écrit, mais tes yeux, ta bouche, ta voix, ta nuit qui peut les dire ?
Tout ce que j’écrirai viendra à la place d’un baiser impossible.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 22:51 - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 4 mars 2018

Lettre N° 126 - Pluies d'été...

Mon amour, (puis-je encore te nommer ainsi)

Toujours cette sensation de mains vides. Je regarde. Il me semble que tu t’éloignes. C’est inexorable. Une membrane fine nous sépare. Infranchissable. Comme un miroir. Que faut-il que je fasse ? Que faut-il que je dise ? La mer se retire, je vois à la place une plage de cendres. Mes mains vides sont en deuil de ta peau, elles sont creuses comme le malheur. Le malheur est toujours creux. La forme d’un cœur arraché.
Il me semble que tu t’éloignes, c’est comme une croix de cristal encastrée dans le corps. Un reflet douloureux, qui attire une lumière trop forte, me laissant désemparé. Le miroir dédouble nos chemins de verre, rendant l’étreinte désormais impossible. Tu es si loin.
Toutes ces pluies d’été, qui tombent sur notre lit défait, abandonné, délaissé. Il me semble que tu t’éloignes, pas à pas, sans un cri, sans éclat, simplement la lente obscurité des caresses qui se retirent du regard. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus vers la soif, l’eau est délivrée du désir, alors elle s’effondre, avec juste un frisson de fièvre. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus aux lèvres. L’eau se dénoue, se délie, se détache d’elle-même, de la terre qui la porte, du ciel qui la colore, de la gorge qui l’espère. Toutes ces pluies d’été, toute cette eau morte entre nous, cette eau déchue, dépossédée.

L’aube, mon amour. Te souviens-tu de l’aube ? De ces essaims de lumières, de ta chevelure noire, de ta hanche charitable, de tes seins vertueux, de tes reins secourables. L’aube, mon amour, elle se vide, elle est désormais un temps privé d’élan, privé d’ardeur, privé de feu. Il me semble que tu t’éloignes, que c’est une lente agonie. Au bout de la jetée il y a l’océan, derrière l’océan il y a ton île, j’ai beau lancer mes mots, ils flottent à peine, coulent, là, à portée de voix, comme de vieilles écorces gorgées d’eau salée et de misère. J’ai cette sensation de naufrage, d’engourdissement. Toutes ces pluies d’été qui tombent pour signifier la fin. Je voudrais encore serrer ta main, cette main de caresse ; cette main, désormais, d’au revoir. Je voudrais encore frôler ta poitrine, cette poitrine éblouie, cette poitrine de vertiges, aujourd’hui cette poitrine de cris. Je voudrais encore baiser tes lèvres, pour le souffle, pour respirer, pour vivre un peu plus loin, mais tu es si loin. L’océan nous sépare, l’horizon nous transperce.

Je voudrais encore t’écrire, mais les mots se dérobent sous ma langue. Ils sont sans indulgence. Ils martèlent ton absence. Comme cette marée qui reflue, ces eaux qui abandonnent le rivage. Toutes ces pluies d’été, ce froid. Ma parole se trouble, ma cadence s’assèche, tout blanchit. L’architecture du texte semble engloutie, comme ces empires antiques. Ta jeunesse a vaincu. L’incandescence de tes yeux a brûlé ma voix. Je ne suis plus qu’un fantôme qui erre de profil, couvert d’un voile mortuaire, dans la clameur des souvenirs. Mon amour, ta jeunesse a vaincu mon vieux sang. Ce sang qui sèche, qui s’écroûte sur les murailles de cette mémoire oblique.
C’était écrit, mon amour, c’était le destin de nos âmes religieuses que d’aller s’égarer, se détruire. Bien sûr, il y a eu toutes ces pluies d’été, tout ce froid imprévu, ces distances invincibles. Mais ta jeunesse a pris mon dernier mot, ta jeunesse a vaincu, mon amour. Ce n’est pas triste, car le sang qui s’écaille, dessine les continents de demain. Ton temps d’impatience a vaincu mon temps d’attente. Les étincelles de ton silence ont décimé la horde de mes mots. Je conserve près de moi, comme un dernier trophée, quelques vestiges de larmes.
Un vent squelettique se lève pour dissiper les dernières ombres, avec toutes ces pluies d’été.
Ta jeunesse savait, bien avant nos ruines, que les aurores sont précaires, et les crépuscules définitifs.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 16:43 - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 25 février 2018

Lettre N° 123 - Le baiser abandonné...

Mon amour,

Mes plus belles caresses sont celles qui sont encore dans mes doigts, comme une peau de cendres. Mon plus tendre baiser est encore sur ma lèvre. Il est ma ponctuation. Je respire dans ce souffle qui me reste, celui que tu m’as laissé, comme s’il était le dernier. Le seul.

Comme ces grandes baleines échouées dont l’évent se contracte sur un vide noir et froid. Tellement froid. Tu vois, je suis comme ces grands mammifères échoués qui se sont trompés de continent, qui se sont trompés de dérive, de saisons, qui se sont trompés de visages, d’avenir. Toujours. Les histoires de baleines sont des histoires de harpons. Tu le sais bien, leurs chants sont des plaintes.  Et leurs nageoires ne les font pas voler.

Je suis dans ton silence, comme échoué. Le silence qui n’est qu’une absence n’est pas un silence. Il est un surcroît, ou une négligence. L’insouciance n’est pas un pays. Tout juste un rocher sur lequel on s’arrache le ventre. Pour s’échouer. Je respire dans ce souffle qui me reste, dans ce baiser déserté, abandonné.

Au bout des quais s’enlisent les souvenirs,  se noient les chagrins. Et sur les bancs de sable mugissent les baleines. Au bout des quais les paroles sont vaines. Les résonnances, les correspondances, les vibrations ne sont que les pieds de nez du destin. Des hasards malheureux qui nous font trébucher.

Mon plus tendre baiser est encore sur ma lèvre.
Et m’étouffe.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 18 février 2018

Lettre N° 112 - Chandelle...

Mon amour,

Cette chandelle révèle la profondeur de ma nuit. Je sais que quelque chose se consume au-delà de la cire. Forcément je le sais. J’ai allumé cette petite bougie. Pour t’attendre. Les flammes font voyager nos âmes dans ces petites sorcelleries dérisoires.  Alors je t’attends dans la flamme d’une bougie taciturne. Je ne t’attends pas pour te faire venir, je ne t’attends pas parce que tu pourrais revenir, je t’attends pour t’attendre seulement. T’attendre jusqu’à la fin.

Si l’attente est notre destin, alors t’attendre suffit à effacer mes peurs. J’ai allumé une petite bougie, maintenant la nuit est venue, ainsi que cette solitude saturnienne. Je n’ai pas d’impatience, puisque je t’attends. Comme lorsqu’on regarde la mer, les vagues, l’horizon vide. On est là, assis sur un rocher, on attend. L’attente est un océan silencieux avec son flux, son reflux, ce balancement des sensations, l’empreinte du temps toujours renouvelée. L’étonnement et le saisissement. Bruissement lent des eaux, long mouvement vers les temps à venir, des temps différents. 
Mon océan est éclairé par cette seule bougie. Je t’attends. Sans impatience.
Puisque tu ne viendras pas.
Avec le flottement de la flamme sur la paroi des heures.
Je peux bien t’appeler puisque tu ne viendras pas. Je peux bien t’espérer puisque cela suffit au salut des marées, des vents, des tempêtes. Je peux bien allumer des chandelles pour faire trembler ton visage, pour dessiner tes yeux puisque nos souffles ne se rapprocheront plus.

Le temps des chandelles est un temps infini. C’est un temps sans réponse, c’est pour cela qu’il sert aux prières, aux solitudes. Aux écritures. Aux morts.
La chandelle accentue la nuit, la rend plus nette, plus pesante, plus définitive. Elle fixe les rivages d’une nuit sans aube. C’est un éternel crépuscule. L’amour brûle, s’épuise dans sa lumière fragile. J’ai allumé cette petite bougie pour rétrécir le monde, pour enlever les distances, pour défaire le chagrin.
Qu’importe.
Je sais bien que ces misérables cérémonies ne changeront pas l’écrasement. Je sais bien tout cela. Sans doute rendent-elles plus facile ou plus simple la traversée des illusions.
Mais peut-être que cette bougie recèle encore dans son feu intime quelques mystères, quelques secrets. Puisqu’il n’y a pas d’espoir. Que c’est mieux peut-être, mieux ainsi.
Ce soir cette bougie est une île dans ma nuit d’océan. Elle est ton île, elle ma tempête. Elle marque un lieu qui n’existe pas, un lieu de chair absente, sa lumière c’est ton sang manquant, ton sang tremblant. Ici, ce soir, c’est nulle part, et partout ta présence.

Le temps des chandelles est un temps d’innocence, d’aveu désarmé. C’est le silence qui brûle, l’amour qui s’égare.
La lumière silencieuse de ces flammes consolées, presque soulagées, presque assouvies, accentue la nuit. Désormais le silence peut bien s’aggraver, même la menace se préciser.
Où es-tu ma beauté pâle ? Ta douceur se consume, elle n’en finit pas de s’enrouler à la flamme captive.

La bougie éclaire toujours la face du naufragé, elle brûle toujours ses rêves. La vie s’épuise, ombre après ombre. Sans impatience.
Il y a des soirs, des nuits, où l’on allume une bougie non pour veiller l’absente, non pour la faire revenir, mais pour l’embraser, donner des couleurs à la tristesse, étouffer le cri.
Je t’attends, toi qui ne viendras pas.
Plus la nuit s’avance, plus l’attente se déploie, plus l’amour se simplifie.
Le feu rassemble les amants séparés, il purifie leurs regards, il invente les caresses en dessinant les peaux.
Apprivoiser l’obscur c’est ce qu’il nous reste après les chuchotements, c’est prolonger les caresses. Comme si la flamme et la nuit nous préservaient d’un dernier sanglot, ou d’une ultime suffocation.
Où es-tu ? Dans cette pâle saison, ou dans ce feu qui meurt… ?

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:50 - Commentaires [4] - Permalien [#]

dimanche 11 février 2018

Lettre N° 56 - Dérision...

Mon amour,

Je jour chasse le jour. Le texte chasse le texte. Dérision de la banalité. Ossuaire des mots. Catacombe de nos voix. Lente dissolution de l’insaisissable.
J’envie la puissance entêtée de l’arbre, qui s’additionne de jour en jour, qui jamais ne se renie. Toujours plus de bois. Même exténué, il produit une mince pellicule de vie chaque jour. Lent, généreux. Du bois sur du bois. Avec ou sans soleil il invente l’arbre de demain. Il croit assez dans sa fibre pour la dépasser chaque jour. Lent, généreux. Même désespéré, il pousse chaque jour la vie un peu plus hors de lui.
Chaque jour le texte efface le texte. Ce sentiment de néant, de disparition. Chaque jour c’est un deuil.
Je t’allonge sur la ligne horizontale de la phrase. Sur le grand lit blanc de la page tu sommeilles. Inquiète.
Entre mes lignes tu deviens intraduisible. Femme nacrée méditative, craintive, à la nudité irradiante et solennelle. J’ai des fissures dans ma chair. La corrosion, la rouille altère mon âme, alourdit mes élans, ronge ma parole, la rend impossible et vaine. 
Je voudrais ne plus t’écrire…

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:57 - Commentaires [4] - Permalien [#]

dimanche 4 février 2018

Lettre N° 44 - Hors saison...

Mon amour,

Nous vivons hors saison. Attachés à rien. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de la mort. Seulement quelques mots nous retiennent de la chute. Nous ne sommes pas du temps des chronologies. Nous sommes hors saison. Celle des amoureux. Celle des fous.
Tous les jours j’invente un peu plus ta peau. J’agrandis l’océan.
Porter ton absence c’est comme porter une étoile. C’est l’assurance d’un ciel, d’une immortalité.
Il y a des liens qui ne se définissent pas. Les nommer les affaiblirait.
Se taire. Entrelacer nos silences. Apprendre un peu plus de ce temps déconstruit. Nous vivons hors saison. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de l’amour.
Il y a une ligne invisible qui nous relie. C’est un mystère qui ne nous appartient pas. Tout juste pouvons-nous le servir, en baissant la lumière de nos chambres d’écriture.
Car ta pudeur éclaire mon désir. Ta bienveillance déploie une aile blanche au-dessus de mes ombres errantes.
Chaque lettre de toi, précise un peu plus mon chemin. Il y a comme un itinéraire dans la tendresse. Une rose des vents dans ton souffle. La géographie de l’amour est un labyrinthe. Avancer c’est toujours se perdre. Comme marcher sur des bouquets de cendres, traverser les champs Phlégréens.
Tu sais, t’écrire n’est pas écrire, c’est cueillir des lucioles, ou s’allonger dans le foin encore chaud des moissons, c’est s’asseoir dans le jardin de la langue, attendre la fin des temps.
Car t’attendre n’est pas attendre, c’est brûler chaque jour un peu plus, comme ce clou planté dans le temps où j’accrocherais l’éternité.
Car désormais nous vivons hors saison. Nous n’avons plus besoin de mémoire. Je suis sans souvenir puisque je tremble de ta seule présence.
Tu as su défaire un à un les murs de mes prisons, avec si peu de choses, seulement un battement de paupière, un effleurement de tarlatane. Dans chacun de tes mots, je sens peser sur ma peau des caresses inconnues. Dans mes veines résonne le pas d’une armée en marche.
Nous habitons la même partie du ciel, mélangeant nos gravités, épuisant nos soupirs. Seuls les murmures nous guident.
L’amour et la mort sont les deux extrémités du silence. Nous, nous avançons sur le fil des jours.
Nous sommes hors saison. Car cet exil nous sauve. Cette perte nous bénit.
Tu le sais nous avons été choisi. Ni par les dieux, ni par les diables. Noces de la terre et du ciel, notre maison est la ligne d’horizon. L’océan est le chemin qui nous y mène. Les anneaux de Saturne scellent nos fiançailles.
Nous sommes hors saison. Nous sommes du temps des fous, des enfants. Des sacres.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 10:43 - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 28 janvier 2018

Tu es une île...

Tu es d’une île, tu en as la discrétion, la mesure,  la retenue. Tu es d’une île, tu en as la distance. L’inquiétude borde tes rives. Tu es d’une île sauvage, dénudée, et tu as le goût du sel, du large, du bleu, et ta voix se mêle au souffle des marées. Tu es d’une île, de ces îles détachées des mondes, de ces îles en partance. Morceaux de terres qui ont rêvé plus loin que les terres. Morceaux de terres sentinelles, à l’avant des continents, vigies surveillant l’éternité.  Terres battues, sculptées par le désir, par la soif, par la faim. Terres pétries par l’âpreté des tempêtes, aux rochers de souviennent des naufragés.
Ton chant les appelle, tes mains les retiennent. Tu es d’une île, d’un vaste vaisseau de pierres, immobile, fier. Tu es d’une terre crucifiée par les vents, par l’absence. Lorsque tu soupires c’est l’océan qui s’effraie, lorsque tu souris c’est l’océan qui recule. 

Les îles sont orphelines, elles n’ont pas de parents, pas de passé, elles n’ont qu’un seul regard pour désigner le ciel, l’horizon, le temps qui les use, l’amour qui les ronge, la miséricorde qui les porte. Les îles sont orphelines, alors elles rêvent de multitudes, de tropiques. Les îles ne se plaignent jamais, ne maudissent jamais, elles savent la vacuité, et la vanité des hommes. Elles préfèrent le silence, avec l’infini qui les borde. Les îles sont des astres d’océan, elles brillent dans les cieux des flots. Et elles se taisent, sachant le poids du néant, et ce que valent l’abandon, l’ennui, l’attente. L’oubli. Au cœur des îles gisent des passions inachevables, des amours inachevés, des histoires de départs, de retours, des voyages aux longs cours, des renoncements.
Chaque île écrit sa complainte sur la peau des vagues qui l’effleurent ou les écrasent, chaque île écrit son chant sur la peau des vagues qui la creuse.

Tu es une île qui écrit ses distances au sommet des vagues qui te brassent, à chaque poème tu agrandis l’espace des sables, car chaque mot est un roc lancé dans la mer, un pont pour le large, une nouvelle rive. Chaque mot est une terre de plus gagnée sur la tristesse, sur la mélancolie. Chaque page est un port, une escale. Une promesse.
Ton écriture est précise, incisive comme les côtes de ton île, comme s’il fallait ciseler les néants qui t’assaillent. Déchiqueter le vide, le polir, jusqu’à faire rougir ta parole douce et tendre, ta parole qui naît de l’urgence d’un désastre imminent.
Écriture de nuit sans lune, parole aiguisée, coupante, pour effilocher les brumes qui pourraient t’envahir. Tu incises le gras de la langue pour y loger un silence, pour contenir l’espace d’un chant l’hémorragie de vie qui s’écoule de tes rêves, de tes mains ouvertes, de ton âme abondante. Tu écris avec l’éclat de tes yeux. Tu cueilles les mots un par un, comme des coquillages, que tu portes à ton oreille pour entendre leurs légendes, tu les portes à tes lèvres pour les bénir, et tu les poses là, dans le blanc de la page avec la rigueur, la justesse de l’orfèvre qui sertit de précieuses pierres. Tu passes du silence pour aller au silence. Écriture de dépossession. Cérémonial du dénudement, de l’indulgence. Liturgie des murmures, des aveux. On peut entendre ton souffle bien après la fin des mots. Comme ces vents marins qui persistent bien après la tempête. Ta parole dessille les mystères échoués, que les marées déposent sur tes plages. Car tu sais par cœur qu’écrire, c’est marcher sur les eaux. C’est danser sur les vagues pour éviter la noyade.
Ton écriture est une île qui s’offre au soleil, au vol des oiseaux, pour nous sauver des naufrages qui nous guettent.

Tu es ce morceau de terre imprenable dans mon océan qui dérive. Un phare qui signale les hauts fonds. Un chant pour traverser mes enfers. Une grâce dans l’épaisseur du temps.
Tu es une île toujours en avance sur la terre, comme la proue d’un désir lumineux. Qui tend ses bras pour étreindre l’horizon et le firmament qui s’y noie.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:40 - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 21 janvier 2018

Solitude saharienne...

La solitude saharienne est singulière. Surtout au lever du jour. Le soleil monte et semble dire : tu devras la gagner cette journée, tu devras en sortir vainqueur ou accepter ta défaite. Les aurores sahariennes sont courtes. Le soleil est là, dans sa simple évidence. Rien n'arrête ses rayons. La nuit s'efface comme si un dieu muni d'un chiffon nettoyait le ciel et la craie du matin. Un autre jour est là.

J'ai toujours ressenti à cet instant des matins sahariens, une chute, presque un accablement. Comme si la lumière avait un poids, comme si l'on trébuchait dedans. Comme une fatalité. La solitude est totale. Belle, mais totale. Elle vous désigne. Et le soleil semble l’éclairer plus directement encore. Une solitude sans ombre. Crue. Nette. Incisive.

Le Sahara n'est pas fait que de dunes exotiques, dans sa grande partie, il est plat. Sans rien pour accrocher le regard. Plat, vide. Immensément vide et plat. Avec des petits cailloux poser ici ou là, jamais très gros. Un infini immuable qui nous entoure. Le même après le même. Le même aplatit sur du même. C'est un lieu sans lieu. Le regard se perd sur l'horizon, fait un tour et vous revient dans l'œil. À l'intérieur de l’œil, jusqu’au fond de la tête. Dans toutes les fibres.

Le matin, au lever du jour, dans les solitudes sahariennes, c'est là qu'il faut croire, car tout ce que l'on verra au cours de la journée est là, quels que soient vos pas, quelle que soit la direction. Tout est là, comme après une catastrophe. Ce n'est pas un début. Là, dans ce plat infini, cela nous semble toujours une fin. Ou plus exactement un reste.

Le matin au lever du jour on peut ressentir un accablement ou un découragement. Au sol, il n'y a pas de chemin, pas de talus, même nos pas ont du mal à froisser le sable. On est sans trace. On vient de nulle part. On ne va nulle part. On ne sait qu'être là, comme un surplus, ou une méprise, ou un égarement. On ne peut que se rassembler encore plus fort pour offrir le moins possible de prise au destin, aux menaces, aux heures qui, s’annoncent. Et rien ne nous sépare vraiment de ses petites pierres. Rien. Aucune raison ne tient ici, aucune intelligence, la plus subtile qui soit, ne résiste ici. La pensée s'effrite, s'émiette comme ce sable, là, sous nos pas. Hors tout.

Le matin, au lever du jour, dans le Sahara africain, c'est un nouveau naufrage qu'il faudra vivre, sans noyade, sans vent, sans tempête. Mais un naufrage, avec cette peur d'étouffement par ce vide. Voilà étouffer de vide. Trop de rien. Saturation de néant. De silence. Car les paroles sont inutiles ici, puisque tout a été dit, et que se taire s'est encore pouvoir résister. Un peu. Hors tout. Hors de toute signification. La banalité des mots est indécente, déplacée, seul l'instinct, seul l'instinct et la prière peuvent regarder le soleil qui monte toujours plus haut. Car il y a, dans chaque lever du jour, dans le Sahara plat et vide, comme une impression de sacrifice, et le goût du sang colle au palais. Le matin, dans le Sahara africain on est à l'aube du monde, sans famille, sans parent, sans ami. Ici, il n'y a pas de possibilité de racines qui plongeraient vers des mémoires profitables, il n'y a pas de ramures qui monterait au ciel, dans l'espoir de nous sauver, puisqu'ici le ciel n'existe plus, ou si peu, et qu'on ne redoute même plus l'enfer puisqu'on y est, noyé dans ce débordement, dans cet excès d'abandon, de distance, de manque, d'infinité. Rien, aucune image, aucun poème, aucune musique n'est secourable, rien n'interrompt ce trait strident qui perce les chairs, que rien ne protège, ni la lucidité, ni le rêve, rien, hormis l'hébétude et l'entêtement, à part peut-être le goût de se survivre. Même aimer n'a plus de sens. Car ici, aimer, n'en a jamais eu. Aimer qui ? Aimer quoi ?
Car les chagrins sont morts au lever du jour, et les tumultes de l’âme se calcinent, se sclérosent, et tout s'assèche, se parchemine. Au-delà de la mélancolie, au-delà des larmes et de la pitié, il y cette étendue plate que nul vent ne traverse, qu'aucun son ne fait vibrer, seul le battement du cœur, seul le gonflement des poumons, vous signale ce qui vous reste de vie. Et même cela c'est encore de l'orgueil. Car aimer, ici, n'a plus de sens, et l'élan du sang se resserre jusqu'à n'être qu'un point perdu dans les veines, l'infime reste du passée ou de l'espérance.

La solitude saharienne est bien singulière, comme une guerre sans ennemi. Ni le cri ne peut la dire, ni la larme ne saurait où couler tant l'étendue effare l'œil. Et l'ocre sale du sable tapisse la vue, et l'âme est lisse comme l'indifférence. Être le grain, être poussière, être la pierre, ou le ciel, n'être rien, infiniment rien, sans peur, sans désir, n'être que le pur mouvement qui doit se survivre. Et pas une parcelle de soi ne retient l'ombre. Que de la lumière, que de la lumière brûlante, pas un seul contre-jour, pas un seul flottement de l'air, seul l'éclat brutal et sauvage du jour qui s'affirme contre votre souffle, contre votre vie.

Il y a dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain, comme défi, et comme un déni. Ici, dans ce temps de l'aurore, aucune forme de peut naître, aucune danse ne peut s'exercer, aucun chant ne peut monter, seuls l'instinct et la prière contestent l'inévitable. Seul le murmure contredit le silence, seul l'acquiescement rassemble assez de force pour conserver le vertical besoin d'exister.

Et renouveler le pacte tacite du sixième jour. Il y a, dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain un enjeu qui concerne la grâce, l'extraordinaire puissance de la grâce, celle qui épuise tout, qui précipite tout, la chair, le sang, et qui terrasse et ruine tout orgueil et toute vanité. Ici, et seulement ici, chaque être est au-delà du péché.
Les solitudes sahariennes sont bien singulières, car ce qui sauvera le jour sera le crépuscule, et ce qui le sacrera, sera la nuit. Si la constance et l'obstination vous soutiennent jusqu'au bout du soleil, jusqu'au bout de l'immensité plate et vide, alors le crépuscule vous guidera vers la nuit. Car ici, c'est la nuit qui délivre, qui défend, et souvent qui guérit. Car c'est la nuit, et la nuit seulement, une fois que le jour est vaincu, que l'œil et l'âme peuvent enfin se reposer du vide et du néant. La nuit du désert, est une nuit vivante, elle est, et seulement ici, à taille humaine, à la taille des rêves et de nos certitudes. La nuit dans le Sahara africain, il y a comme une bataille gagnée, et le sang peut battre à nouveau.
Dans les nuits du désert il n'y a pas de fantôme, pas de spectre pour nous hanter, les étoiles sont là et chacune est un mot qui n'a pas été dit, est chacune est une femme aimée, et chacune bat à nouveau la mesure du temps, et chacune est prière exhaussée, promesse à venir. La nuit, dans la lente respiration du ciel, le regard enfin borné par la multitude innombrable des étoiles tremblantes, on peut enfin pleurer et vivre, et tout redevient possible.
La nuit sera là, ardente, presque blanche, elle sera belle et franche et charitable comme une miséricorde. Ce sera enfin le temps de la parole et du chant, fragile et invincible...
La solitude saharienne est singulière, si proche de la grâce, de ses blessures, de son éclat...

Franck

Posté par Franck Nicolas à 17:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 14 janvier 2018

Ce soir à la chandelle...

Dans la flamme de la chandelle, l’immédiat semble disparaître, la vie peut prendre son temps, comme si cette lumière ombreuse nous délivrait des heures, en nous rendant un espace enfin habitable. La flamme porte une densité nouvelle qui nous oblige à plus de pesanteur, et notre être, tant épris de cohérence, se sent assez fort pour dépasser ce qui le contredit. Le présent s’alourdit de durée. Ses bords s’épaississent, se rassemblent, se condensent, et nos terreurs s’adoucissent. Quelque chose d’intense s’élève en nous, comme si la flamme soutenait une respiration renouvelée.

Les âmes de la chandelle sont des âmes errantes, elles ont perdu leurs corps et cherchent un point d'appui pour porter leur voyage, comme des navires qui recherchent l'escale. Parce que plus qu'une flamme elle est lieu, parce que plus qu’un lieu, elle est un refuge, parce que plus qu'un refuge, elle est un royaume. Est-ce un temps réel ? Ou le simple raccourci de nos destins inquiétés ?

candle-2631921_960_720

Il y a dans cette flamme courageuse quelque chose qui s’éprouve. De l'infime qui s’efforce. Tout ce qu'il y a de pauvre sur terre se rassemble et se reconnaît dans cet étirement du feu, dans cette hésitation verticale.
La chandelle dit l'infinie solitude et le dénuement, elle dit aussi la foi comme si celle-ci avait besoin de deux ailes pour s'envoler. Le simple et le pauvre marchent de concert, ainsi la chandelle qui offre ses ombres pour taire l'insupportable, et sa lumière pour clamer l'irréductible. La flamme des chandelles nous défait de nos rages, elle accompagne nos rémissions, et parfois elle sacre nos résurrections. Elle est une amie silencieuse qui nous apprend le silence, une amie généreuse qui écoute en dansant, une amie qui console parce qu'elle ne juge point. Un soleil à notre dimension, bleu, jaune, orange, rouge, blanc. Soleil du pauvre et du seul. Elle berce, elle réchauffe, parfois elle chante, elle enveloppe d'une soie étrange notre rêverie.
Il y a dans cette flamme quelque chose qui rassemble nos morceaux éparpillés, qui maintient l'unité de notre désir, qui contient notre abandon. Il y a là, un espace de temps et de lumière qui nous protège de nous-mêmes, de nos affaissements, de nos écroulements. La vie suffisante. La vie tolérable. Tolérante. Et les ombres enfin deviennent conciliantes.
Il y a dans cette chandelle quelque chose de grave, d'infiniment sérieux et grave, une gravité dépossédée de sa lourdeur. Rouge. Étrange silence que celui de cette flamme solitaire. Étrange lumière vacillante, qui appelle en nous la mesure et la lenteur. Étrange puissance que cette fragilité tremblante. Le temps de la flamme pauvre est toujours le temps des aveux, et le temps des chandelles est un temps de soupirs, de respiration profonde, comme s'il s'agissait de faire remonter nos douleurs sur la mèche du cœur et de les consumer. Temps sombre et clair à la fois, temps de puissance désarmée, temps qui fabrique du temps. Comme si le temps du feu était un temps gagné, arraché au néant. Comme si ce feu, précisément, ne pouvait plus être brûlure, comme si sa vocation ultime était la caresse et le murmure. Au coin des chandelles les larmes peuvent être douces, et les chagrins pardonnables.
Il y a du sang dans cette lumière c'est pourquoi on la sait vivante, il y a des chairs dans ses ombres c'est pourquoi on la sait aimante. Il y a des lèvres et peaux à aimer dans ce feu isolé, dans ce singulier instant chancelant, comme si l'émotion trouvait enfin une issue, un devenir qui la dépasse et la bénit. Temps concentré, temps rassemblé. Lumière pour les corps nus et les effleurements, lumière des baisers indécents, couleur rouge comme les chairs qui s'offrent ou comme les laves volcaniques. Au creux des bougies qui éclairent, l'ivresse disparaît et la folie s'efface, car c'est un temps des premières ou dernières vérités, et peut-être l’au-delà des vérités ; car si les évidences simples ont besoin du soleil pour se dire, les vérités essentielles ne se libèrent que dans cette presque lumière et ces presque ombres.

Quelque chose habite cette clarté tremblante, quelque chose soupire dans sa danse, est-ce une plainte ? Est-ce un gémissement ? Est-ce que mon âme cri ce soir à la bougie ? Ou n'est-ce qu'un songe, ce songe lancinant qui plie mes veines et ma chair, un songe toujours cassant ?

Quelqu'un habite ici, au cœur de cette flamme, quelqu'un qui me désigne et m’appelle, l’enfant innocent oublié par le temps qui passe, et qui résiste encore dans les décombres de ma mémoire

Il y a dans ces petites flammes le chant d'une présence. Du vivant qui exige, des visages qui implorent, il y a des mains qui se joignent, comme si l'humanité avait besoin d'opposer aux enfers ce simple feu humain.

La lueur des chandelles, comme celle des cierges éclaire en nous ces endroits oubliés, ceux que nous avons délaissés, cette part de nous-mêmes qu'on ne visite plus, nos jachères, nos ronciers, elle préside à l'office de nos noces intimes comme un fuseau ardent qui déroule le rêve et tisse entre nos larmes un voile charitable, et console, et soulage, et apaise, et apaise, et apaise...Ce soir, j'ai vu dans cette flamme un doigt incandescent qui me montrait les cieux....

Franck

Posté par Franck Nicolas à 11:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 6 janvier 2018

Le cœur des saisons...

La pluie est venue. La saison regagne sa maison. Tu étais partie sur d'autres chemins. Tu retournais chez toi. Saison prodigue. Qui revient. En lambeaux de pluie. Il fait juste un peu froid, il fait juste un peu triste. L'escapade se replie dans la marge. Un peu comme les histoires d'amour qui sautent par-dessus les temps, qui trébuchent sur un reste d'hiver. L'été ne fait plus fondre mes glaces. Il est des temps où le soleil n'entame plus les grands champs de neige. L'après se confond avec l'avant. Il n'y a pas de présent, ou si peu, le temps reste immobile. Cassant. La saison fixe de l'hiver. Mes grands champs de neige avec cet horizon de glace.

Je suis né en été, avec un cœur de neige. Je suis né au milieu des terres avec des yeux d'océan. Je n'ai pas de lieu, pas de temps. Une simple dérive. Une flamme sans son cierge, une prière sans son dieu. La pluie est venue, et la saison a regagné sa maison.

Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de porter un soleil dans chacun de tes gestes. De porter droit la lumière. Sans effort. De la tendre, de l'offrir. Les fleurs du printemps sont belles, mais elles attendent. Les fruits de l'été se donnent. Tu étais un été. Je n'étais qu'un hiver.
Tu étais un été. Contre temps des saisons.
Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de t'affranchir de l'ombre, d'éclairer chaque mot d'une lueur étrange et singulière. D'alléger chaque regard d'un silence généreux. L'hiver a ses secrets, l'automne ses mystères, le printemps ses merveilles, et l'été ses miracles. Tu étais un été, net, avec ta présence évidente et sereine.

Qu'est-ce que la bonté ? Ce n'est pas de partir du plus fort pour aller au plus faible, pas plus que de partir du plus faible pour aller au plus fort. La bonté, c'est partir du plus faible pour aller au plus faible, puis déployer une joie sans limites. C'est de consentir assez, pour n'être lésé de rien. La bonté c'est une simple brise sur les épis de blé. L'été. Dans le silence fixe d'une attente dénudée. Quand le vol de l'oiseau nous étonne par la prière qu'il murmure en nous. Tu étais un été. Simple. Bon. Tenant dans tes mains un cœur battant. Articulant chaque couleur d'une douceur invincible. Tu étais un été au cœur du printemps...

Et la pluie est venue...

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 18:35 - Commentaires [2] - Permalien [#]

mardi 2 janvier 2018

J'ai vu...

J'ai vu tant et tant...
J'ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j'ai vu des chagrins d'enfants inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros, sur des corps si maigres, aux yeux si effarés, si désemparés. J'ai vu les chagrins ordinaires, qu'on ne console pas, ou jamais assez. J'ai vu la violence des mots, des gestes et des intentions s'abattre sur des vies innocentes. J'ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J'ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j'en ai vu, elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J'ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder et noyer des existences fragiles et aimantes. J'ai vu blanchir les heures dans l'œil noir de la mort, dans ce regard perdu de ma mère, dans la froide violence de mon père. J'ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme ça, un long épuisement sans fin. J'ai vu les espérances gonfler comme d'énormes ballons et crever d'un seul coup, par ignorance ou bêtise. Bêtise souvent. J'ai vu la lâcheté ramper, et les lâches gueuler avec les loups, et les loups flatter les lâches, et les lâches aimer les loups. J’ai vu des grandeurs indignes et des fragilités lumineuses. J’ai traversé plus qu’à mon compte ces nuits de l’âme, profondes, opaques, terrifiantes. J'ai vu l'amour blessé, bafoué, abandonné et encore espérant, et l'amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J'ai vu les jours sans fin et les nuits sans retour. Et la peur aussi, celle qui fait trembler et celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours et le sang. J'ai vu l'humiliation s'écrouler devant le dédain... J'ai vu tout ce que les hommes voient, ni plus, ni moins, ni mieux, j'ai lu beaucoup, souvent mal, j'ai cru aussi que quelques poèmes pouvaient sauver le monde, j'ai appris les étoiles espérant mieux le comprendre, j'ai même traversé les déserts, les plus grands, les plus chauds, pour affermir mon âme, j'ai prié des dieux insensibles ou inconnus et me suis abrité sous la lumière des vitraux. J'ai cru aux idées, j'ai même aimé ma solitude, j'ai plusieurs fois recommencé ma vie, j'ai voulu être tout et de mon temps, et n’être rien, et n’être rien. J’ai parfois gagné, souvent perdu, toujours remis ma mise.

Dix fois j'ai refait mon bilan, dix fois ça n'a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahin-caha... ni sage, ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l'air quelques poèmes ou quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n'attendre rien et espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur et faire comme s'il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau et de chairs et de baisers délicats, et de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, et de silences heureux, de promesses brûlantes, et de sources bleues, et des rêves d'anges....
Assez pauvre ou assez sot pour me sentir indemne de rien, affecté de tout.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 18:23 - Commentaires [5] - Permalien [#]

samedi 30 décembre 2017

La chair et le corps...

L’âme n’est qu’une chair défaite. L’écriture n’est qu’une chair défaite. L’amour est le brasier dans lequel se consume cette défaite. Là se tient toute l’équation. Une équation où tous les termes sont inconnus. Une équation qui ne sera jamais résolue. Le corps est le lieu muet et constant de nos énigmes.
L’écriture épuise le corps.
L’amour épuise le corps.
L’âme est un corps déjà mort déjà ressuscité.
Nos pensées ne dépassent jamais les contours de notre corps.
Nos rêveries ne sont que de la chair en déroute.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 19:30 - Commentaires [2] - Permalien [#]

vendredi 29 décembre 2017

Avant la chair...

Dans l’amour, il y a un temps avant les corps, avant la chair, il y a une aurore pâle qui monte.
Dans l’amour, avant la chair il y a cette tremblance de la lumière, cette torsion du temps.
Dans l’amour, avant les corps, avant la chair, cela commence par un élargissement ; la ville, les arbres, les montagnes, la mer, l’espace. Cela commence aussi, par une urgence, une attente lente. Sourde. Au départ il n’y a rien qui ne trace cette attente, ni forme, ni visage. Simplement l’attente.
Une ignorance qui ne sait pas qu’elle s’ignore.
C’est la première forme du manque.
L’attente est l’ombre qui nous devance sans cesse ; le manque, le soleil qui la projette devant nos pas.
Dans l’amour, avant les corps, il y a le manque des corps. Avant la chair, il y a le manque de la chair.
Le manque est une contrée déserte, effondrée. Elle est inhabitable, pourtant chaque heure elle grandit un peu plus en nous. Dans l’amour, elle est notre unique chemin. Chemin de croix, au bout duquel la chair sacrée s’incarne.
Le manque est une promesse jamais tenue. Nous y croyons pourtant, puisque ne pas y croire serait mourir. Car l’espace s’agrandit sans cesse, reculant la frontière du désir, embrasant chaque parcelle de temps. Dans le manque la chair échappe à la chair. Elle s’efface devant le désir. On ne pourrait dire si cet effacement nous sauve ou nous tue.
L’attente se nourrit de l’attente, du manque fleuri du manque.
Nous venons d’un paradis, depuis ce jour le manque est notre seule canne blanche.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 12:26 - Commentaires [2] - Permalien [#]

mardi 26 décembre 2017

Juste un peu...

Tu  ressembles à tes mots.
Juste un peu absente,
juste un peu distante...

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Et ton visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l'enfant debout dans les ruissellements d'un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.
Si tu étais parfum tu serais mélodie d'un rose léger relevé d'une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d’affaibli, mais de persistant, une note qui se soutient dans la dissonance pour parfaire l'harmonie, ainsi rendre hommage par avance à la nuit.
Au coin de ton sourire s'est logée une douce tristesse.
Visage de neige sur le rouge du cœur.
Un ange est posé sur ton épaule. Il te protège des vacarmes, t'aide à effleurer la lumière, te donne sans doute cette gravité, uniquement pour te vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.
Tu viens de si loin, du pays des landes, du pays des pluies, des brumes, tu viens d'un temps oublié. Tu es d'ailleurs, toujours au-delà d'un voile comme si tu te tenais derrière une fenêtre qu'un déluge éclabousse, pour me dissimuler tes larmes.
Tu es toujours penchée sur un travail minutieux, brodant quelques étoiles sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise, perdue dans les aurores incertaines d'une interminable prière.
Tu es enveloppée de ton seul silence dans l'ombre rougissante de la flamme entêtée de cette bougie solitaire ; grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.
Droite. Droite, sans être raide, tu traverses l'espace pour l'orner, simplement l'orner ; une flûte qui jouerait entre les cordes d'une harpe, une brise dans les fougères d'un sous-bois, légère comme le pourpre de l'âme enroulé à la blancheur des nuages.
Et les miroirs à ton passage se taisent, respectueux. Ils frissonnent de cette coulée d'ombre claire qui les traverse.
Visage de neige sur le sang noir des souvenirs.

Parfois on croit te voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l'été, tu sembles alors dans une sorte d'attente lointaine, comme si l'instant qui devait suivre allait  t’annoncer la promesse de l’amour éternel à cueillir. On ne pourrait t'approcher sans risquer de briser l'infini de ton rêve sans risquer de dissiper le charme d'un mystère.

Tu es là, simplement, âme discrète, qui bât des ailes pour frôler la vie.
Visage de neige, caresse du temps sur l'onde mélancolique des eaux.

Sur tes lèvres la brise a déposé les lettres du mot amour, que tu sembles épeler en un lent murmure silencieux.
Juste un peu absente.
Juste un peu distante.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 18:09 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Retour manquant...

La fin ne dit jamais la fin.
La fin serait ce retour manquant.
Il nous manquera toujours ce récit, celui du retour manquant.
Le livre est sans doute cette tentative, écrire le récit qui manquera à jamais à notre vie.
Le début ne dit jamais le début.
Les récits du début sont troués.
Il manque toujours une histoire à notre histoire.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 11:52 - Commentaires [6] - Permalien [#]