J'irai marcher par-delà les nuages

dimanche 27 novembre 2022

Déjà il manque...

 

 

« Un petit manège tourne, allumé dans la nuit comme un chagrin merveilleux. »

 

Christian BOBIN (Le muguet rouge)

Écrire ne dévoile pas le secret. Écrire le désigne.
Parfois, il l’efface.

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jeudi 17 novembre 2022

L'ininspiration...

 

Ce n'est pas l'inspiration qui vient à nous manquer. Elle ne compte pour rien. Ce n'est pas l'inspiration, mais la volonté acharnée de vivre. Un vouloir. Un noir vouloir à vivre encore. Mourir un peu plus loin, un peu plus tard. On écrit toujours dans un après, non par inspiration, mais dans l'extension d'un temps inhabitable. Écrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l'octave supérieure de l'abime. Là où le révolu reste encore à vivre. L'accroissement d'un désastre. L'inévitable développement du fini.
Le texte s'obscurcit, non pas lorsque les mots viennent à manquer, mais par renoncement lâche à mon sang. Par concession à l'oubli, à l'ennui. Par ma chair qui capitule, par ma voix qui s'accable. Avec la mort au bout. Lorsque je ne consens pas à bruler assez vite, assez fort. À aimer sans douleur.
C'est le vouloir-vivre qui fait écrire. Le vouloir-vivre nous met immanquablement en face du pire de nous-mêmes.
C'est ce pire qui nous fait reculer.
Les mots se refusent à la mort qui en nous s'avance. À la mort avec laquelle on pourrait pactiser. Le texte s'effondre toujours sous le poids de notre indignité. Les mots ne se rendent pas, ils ne capitulent pas. Ils s'éloignent de nous en nous écorchant pour ne pas avoir été dits. La mort ne les capture jamais vivants. Ils sont libres. La prison est pour nous.
Au moment d'écrire, nous sommes un nœud de relations, un nœud de forces dont les plus importantes tentent de nous broyer. La dignité de l'écriture réside dans cette lutte étrange, presque invisible entre nos désirs contradictoires et le brasier du sang. C'est de ce frottement que nait le texte. De cet écrasement vaincu.
Écrire touche aux confins de l'univers, pour essayer de les dépasser, c'est le geste des dieux qui tracent un grand cercle de feu dans lequel ils jettent les galaxies dans un grand éclat de rire.
Alors, ce n'est pas l'inspiration qui vient à manquer. C'est notre bras qui tremble. C'est la vie qui reflue en nous. Un continent qui recule, qui s'efface. Une mer vaincue qui ne survit plus aux marées d'équinoxe. Le soleil peut alors se lever sur la vacuité de nos jours.

Franck.

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lundi 7 novembre 2022

L'entretemps...

 

Chaque texte nous laisse dans le passage. Un éternel passage. Sans rive. Être là. C'est tout. Toujours partir, et ne jamais arriver. Là. Dans le courant d'air de la vie. Les volets battent, les portes claquent, mais le texte nous laisse là. Entre. Pantelant dans le passage. Lourd. Sans aisance. Estropié du désir.
Les textes sont des orphelins. L'espace d'un instant, on a cru pouvoir leur offrir une famille... Puis ils nous quittent, alors on reste dans le passage. C'est désormais nous l'orphelin à secourir. Le texte nous a seulement accueillis un court instant dans sa famille de mots, sa famille turbulente, bruyante. Après, cette famille nous quitte.
Alors l'on reste là, dans le passage encombré de désordre, de silence.
On sait que l'on ne sera d'aucune famille, d'aucune fratrie.
On appartient déjà à la ruine, au désastre.
Le texte ne ment pas, il nous promet la solitude, il nous la donne. Comme une fleur rouge sang. Il l'incruste même. Il la grave, de peur que l'on oublie que c'est nous qui l'avons sollicité. Elle devient notre nom.
Alors, nous restons dans le passage. Entre les portes du désir. Coupé des horizons. Immobile entre deux mouvements, entre deux élans. C'est ainsi depuis la nuit des temps. Car la nuit des temps demeure le lieu du poème. Toujours. La nuit. Après le passage. L'entredeux.
L'attente.
L'inquiétude.
On ne ressort pas complètement indemne des mots. Avec cette double sensation. D'accroissement et de perte. La douceur, la violence. Comme dans le vertige. L'aggravation d'une pesanteur.
Pendant le texte, les atomes de la vie sont portés à incandescence comme dans l'amour quand les corps s'effleurent d'insouciance, d'oubli, ou quand ils se cognent l'un à l'autre dans l'abandon ou l'ivresse. Comme dans l'amour où brusquement on sait qu'il n'est plus question de douleur, mais de débordement où l'extase décide de ne plus descendre, mais au contraire de monter.
Le mascaret ride le fleuve comme un frisson de jouissance. Le texte nous a défaits du temps. Jeté hors des doutes, il nous a pris la main, le cœur, pour nous faire traverser l'infini à la perpendiculaire de nos passions, dans la diagonale de nos souvenirs. Le texte réinvente la géométrie de l'espace, du corps, et de son poids de chair tremblante. Dans les angles se trouvent l'ombre, le souffle. Les parallèles se rejoignent sur les lèvres des rêves. Les ellipses nous réchauffent de leurs foyers majestueux.
C'est un temps simplifié où les équations retrouvent leurs inconnues. Car les ondes ne vibrent plus. Elles ne font que chanceler, que frémir, elles n'oscillent plus. Elles ne font que se balancer comme les roseaux dans la brise d'été.
Le mascaret redresse le fleuve de sa langueur chagrine.
Juste après le texte, la droite se raidit, l'infini se relativise, les parallèles s'assagissent, se mettent à bonne distance l'une de l'autre, comme des inconnues qui se toiseraient de haut. Les perpendiculaires s'ennuient à nouveau, et l'ombre quitte les angles morts de la vie pour se répandre en obscurs savoirs.
Après le texte, c'est le temps des redites, des pensées sur la pensée, des constructions fragiles. Après le texte, c'est le temps des insectes. Temps mesuré, sans ambition, sans imagination, qui ne sait que finir.
L'entretemps des textes, avec le fleuve vautré dans sa lassitude féroce, gourmande. Ce sont des temps somnambules, nos actes ressemblent à des actes, mais ils n'en ont plus la vérité, comme si le rêve était clivé, ou troué par la lame du soleil. Ou de l'insomnie.
On reste dans le passage, dans les couloirs du jour avec des portes à l'infini, des portes closes. Et le fleuve qui coule dans son infinie indifférence hautaine. Notre maladresse importune les silences, car ici, dans le passage, ils ont changé de nature, d'humeur. Ils nous regardent, ils nous désignent. Certains nous accusent.
Après le passage. Un autre mascaret. Après... Un autre... Une autre encre...
La hache du texte coupe un peu plus mes amarres.
Je suis en partance pour l'exil.
Un jour, il n'y aura plus de retour possible.
Un jour, cela sera la disgrâce...

Franck.

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dimanche 30 octobre 2022

L'espace inconnu...

 

Car le texte doit révéler l'inconnu. Non pas l'inconnu du savoir, mais le toujours innommé qui git en nous : le fou, le saint, le lumineux. L'inaccessible présence qui nous brasse. Écrire, c'est se défaire de nous. L'entêtement du geste. L'acharnement d'une répétition qui nous efface peu à peu. Labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l'absent de l'écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Se situer juste à cet endroit de l'âme où le retour du même n'est pas exactement le même. Comme si l'écho nous revenait prononcé par une autre bouche. Décalage. Contretemps. Contrepied. Esquive des présences qui toujours se dérobent, toujours surgissent. Là. Dans ce champ des défaites. Où les ruines ne sont plus le résultat de la décomposition du nouveau, mais où les ruines seraient toujours l'expression la plus nouvelle du futur.
La voix se superpose, puis efface le sens des mots. Ce qu'il y a de vacarme en eux. Les mots qui perdent leurs sens sont des mots aggravés. Des étoiles.
L'écriture avance vers les confins, vers les lieux du décollement du sens. Imprenable. Même par la main qui la produit. Surtout par cette main. Un cheminement, paume ouverte. Prête aux stigmates. Comme le signe d'un accomplissement. Lequel ?
L'accomplissement de la nuit. Même de jour, c'est la nuit que nous accomplissons en nous. Pour maintenir l'étrange. Décoller la lumière du réel. Être au repos du réel. Enfin accueillir ce qui vient. Ce qui vient. Œdipe. L'ermite. Anéantir toute explication. Engloutir toute signification. La grande nuit de la toute présence, celle qui nous rend à nous-mêmes et au monde. À la nudité. À la pauvreté. Passer du tremblement à la tremblance. Passer du feu à la flamme. L'œuvre.
Traverser.
Jusqu'à l'intense immobilité d'un silence. Le texte est habité d'une puissance vivante qui m'écrase chaque fois un peu plus.
Entre l'amour et le désir, il y a un espace.
Entre l'écriture et le texte, il y a un espace, le même.
La nuit. L'imprononçable nuit. Le lieu des grands gisants.
Entre mes lèvres et Tes lèvres. La nuit.
La nuit que je traverse à chaque mot, pour Te rejoindre, enjambant les gisants et les siècles.
Retraçant infatigablement le chemin qu'il Te faudra consacrer.

Franck.

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dimanche 23 octobre 2022

Couture...

 

Un temps qui n'a pas de rive, qui s'effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l'écriture ? Dans quel présent suis-je ? Là, maintenant. À découdre les ourlets de l'univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l'on pouvait être prisonnier d'un bourrelet, ou d'un revers, d'un faux pli.
Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L'aiguille des mots pique les bords du trou, pique à l'endroit du débordement. De l'écoulement. L'aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré.
Alors, on retient les bords de l'univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Alors, on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Cela fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer.
Souvent, elles se déchirent les chairs.
Souvent, le texte se coupe.
Souvent, c'est une catastrophe.
Souvent, on se dit que c'est une tâche impossible.
Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l'oubli.
Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l'univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Encore piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair.
Pourquoi cette joie étrange à chaque piqure des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infinie ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi... ?

Franck.

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lundi 17 octobre 2022

Les oies sauvages...

 

Les oies sauvages emportent dans leur vol vigoureux les restes des saisons, avec les chants, les promesses. Leurs cris déchirent les restes des amours. Les oies sauvages vont vers le nord, la fin des terres, la fin des temps. Vol des défaites, des après. Vol d'ombres dans un ciel indifférent. Les oies sauvages creusent nos désirs, dépouillent nos dernières espérances.
Ce qui fascine dans le vol désespéré des oies sauvages, c'est cette énergie, cet entêtement. Cette folie. Ces cris sans visages.
Rapides et immobiles, comme les grands voyageurs, les oies sauvages, qui partent vers le nord, ne touchent plus terre, elles appartiennent au ciel.
Irréparablement.
Elles disparaissent peu à peu, effaçant leurs traces avec leurs cris, dans l'infini qui les dévore.

Franck.

 

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dimanche 9 octobre 2022

Les quatre matières...

 

Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre éléments. La matière. Pas le sujet. La matière. Le texte n'est en rien sorti de la pensée. Pour se poser, le texte a besoin de s'alourdir, de traverser la matière, la consistance d'une matière. L'imaginaire a besoin de s'incarner d'abord dans un élément, que cela soit l'eau, le feu, la terre ou l'air. L'imaginaire sort en droite ligne du cerveau reptilien. De cette adhérence fondamentale au monde qui nous entoure. Nous étions pierre, terre, sable, puis nous les avons quittés. Nous étions sources, ruisseaux, fleuves, océans, puis nous les avons quittés. Nous étions feu, incendie, soleil, puis nous les avons quittés. Nous étions brises, ouragans, tempêtes, souffles fragiles, puis nous les avons quittés. Nous avons quitté nos lieux, mais quelque chose en nous se souvient.
Le texte est cette tentative de retrouver ce temps d'avant la parole. Temps nu, pauvre, temps miraculeux. Cela n'a rien à voir avec le chant béat des romantiques pour la nature. Car ici, il est question de substance, de matière, de l'essence même des mots du texte. Des quatre horizons, de cet effort de vie qui nous pousse à les déborder tous les quatre à la fois. Car le texte est d'abord un écartèlement. Du bas au plus élevé, du plus étroit au plus démesuré, du plus fugitif à l'éternel. Le texte est une traversée du temps et de l'espace, une traversée de la terre, de l'eau, de l'air, du feu. La remontée des peurs vers le désir. Voyage orphique. Chaque texte tient dans sa gueule les fils de la métamorphose. Écartèlement bien avant que la croix fût inventée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre matières. Les quatre lieux. Nos premières maisons. Nos quatre dimensions. La parole se creuse et se nourrit de matière, c'est pour cela qu'elle se sait, qu'elle se veut éternelle. La recherche d'une consistance, la seule façon d'obtenir une résonance. Un écho. La réponse du même sans fin.
La terre pousse en nous ses chaines montagneuses, même si nous ne sommes rien de plus qu'un peu de sable mélangé à de la poussière... Même...
Quand s'écoule dans le vent des siècles notre poignée de terre noire, flamboient toujours quelques grains d'or pur dans un pli de l'univers.
Le texte est une armée en marche sur la page blanche. Perdre ou gagner n'a pas de sens puisqu'il faut livrer bataille. Qu'importe puisqu'à la fin du jour, j'aurais cessé de vivre. Puisque le texte se défera, puisque la nuit couvrira les restes de mes rêves. Qu'importe puisque je sourirai, que le papillon perdu se posera sur mes lèvres. Qu'importe puisque demain il faudra recommencer.
L'eau du texte s'infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse et obscure. L'eau lourde du texte cherche son issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s'épuise dans le flot. Alors le flot lent cherche la nuit, le flot lent traque les ombres. Le flot lent engloutit des cités entières. C'est le flot du texte, fait de chaos, de débordement, de son invincible poussée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte puisque la moindre goutte d'eau, la moindre trace de rosée enferment en son centre les cieux, même les confins des cieux, puisque le moindre grain de sable appelle tous les déserts, ceux de Mars, ceux de Vénus, puisque la plus fragile des étincelles éclaire les nuits de l'univers, puisque le plus délicat des vents d'été pourrait nous laver de tous nos péchés...
Car il faut savoir que j'ai vu sur la lisière de mon sommeil un grand cygne écarlate. Un grand cygne s'avançant en silence. Un incendie sur les eaux. Un grand cygne écarlate comme si l'eau lentement s'embrasait.
L'embrasement et l'étreinte.

Franck.

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dimanche 2 octobre 2022

Arbre...

 

Il y a ce rêve : sans doute, veut-il me parler. Me signifier.
Dans ce rêve, il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d'une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l'horizon.
Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C'est un rêve d'arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L'arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l'arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l'étirement engourdi de sa fibre.
Hors de sa forêt, l'arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte, résolue, tricotant de l'éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année, et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C'est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.
Je ne sais dire de quel arbre il s'agit. Est-ce un chêne, un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d'épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croutes de sève coagulée. Dans le silence de la plaine, l'arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s'offre, et s'épuise, ce bois qui s'appuie sur ses effondrements, qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C'est un rêve d'arbre. C'est donc un rêve de solitude. De patience.
Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part, puis cet arbre dressé dans son silence. Cette impression de silence dans le rêve. Ce silence, là, maintenant à l'heure de l'écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Avec seulement le vent dans la ramure. Seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, cette tension sans fin. Un épanchement.
Il y a l'arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l'arbre. Peut-être dans l'arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l'arbre pris dans mon écorce, et le tourment de mes branches. Comme l'arbre dans son travail d'arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S'étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d'une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd, douloureux d'aller prendre le silence de la terre, puis à force d'épuisement, à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur, constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l'on oublie. De siècle en siècle. L'arbre solitaire est comme la nuit, il n'a pas de lieu, seulement l'éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, la foudre. La foudre.
À chaque strie, un chapelet tremblant.
À chaque strie, l'incision des jours.
À chaque strie, l'arbre dans sa croissance s'éloigne de lui, il fabrique l'ombre qui l'emportera.
Chaque feuille est comme le déploiement d'un mot.
Chaque feuille récite la vie de l'arbre depuis son début, depuis le premier humus, chaque feuille dans son brouhaha de verdure prépare le long silence de l'hiver.
Chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l'écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.
Il y a ce rêve. Sans doute, veut-il me parler. Me signifier.
Il y a l'arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l'arbre. Un rêve de la permanence, du précaire, de l'éternité dans l'éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Chaque mot serré dans l'écorce craquelée, venu d'une sève lente. Si lente. Macération lente d'amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses, le sexe, les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s'ancrent les cieux.
Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l'amour qui se dit. Quelque chose du vertical, du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L'arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C'est un prophète qui scrute le silence pour s'en faire de l'écorce.
Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l'éternel, et il invoque ce qui viendra bien après l'éternel.
Dans le rêve, il y a l'arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce
Chaque arbre dans son murissement d'écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c'est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps.
De la terre, aux constellations.
Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s'y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l'infini.
Lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l'échange des sangs, c'est la vie incorruptible que nous cherchons, c'est l'évidence d'une révélation. C'est l'instant brutal multiplié jusqu'à la fin des temps.
Les arbres ne meurent pas, c'est ce qu'ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache.
Les arbres sont faits d'attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux.
Écrire, c'est faire de l'arbre. C'est murir sous l'écorce de la parole, la saison à venir. C'est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c'est faire de l'arbre, c'est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c'est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu'aux feuilles, jusqu'aux fleurs, c'est tendre ses fruits en offrande.

Franck.

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jeudi 8 septembre 2022

Un peu de poussière...

 

Il arrive à l'alpiniste d'atteindre le sommet. Dans l'écriture, parfois on finit, jamais on n'atteint.
Poussière et souffle. Rien de plus. Rien de moins. Le pitoyable unit à l'invisible du mouvement. Du négligé sur du négligeable. Du rien sur du rien. Évanescence. Insaisissable élan de l'écriture. Des mots qui s'effritent. Poussière de poussière. Inconstance fragile de toutes nos pensées. Moins que du sable, avec ce souffle qui donne l'illusion de la vie. Fécondation poussive des lèvres de l'écriture, glissement de nos expirations autour de nos restes. De la poussière plein la bouche. De la poussière qui tapisse nos poumons. Nos souvenirs. Nos actes. Nos amours passagères. De la poussière au gout de cendres.
Poussière. Pénurie de matière, de solidité. Insuffisance. Grains légers des mots qui s'envolent et qui se perdent sur les chemins de la langue. Errance, vagabondage de nos mots qui s'égaillent, que l'on aperçoit dans les rayons de lumière dans l'agitation d'une danse fébrile. Éperdue. Profusion de manque suspendu, qui recherche les recoins de l'âme, pour s'entasser dans les déserts de l'existence. Les royaumes de la poussière sont les greniers, les lieux oubliés, en dehors des passages, des vacarmes. Quand cette poussière se rassemble, c'est pour quelques poèmes, quand elle se regroupe, c'est pour quelques pages, le temps d'une aurore, puis les mots se désagrègent, sans bruit, sans trace. Les mots traversent la terre sans la toucher, simplement en l'effleurant. Caresse triste d'une parole recherchant sa propre densité, son propre poids, son escale, son havre. Un sourire consentant. La paume d'une main ouverte. Poussière. Nuage d'une matière qui n'est rien. Rien. Un simple passage dans l'air du temps. Une promesse à peine audible. Elle contient toutes les formes, n'en possède aucune. Elle ne fait que visiter le jour, sans s'accrocher aux heures. Elle recherche son souffle, celui qui l'emportera plus loin. Ailleurs. Alors les mots se dérobent sous leurs propres pas.
Mais la poussière se mêle au souffle. Du négligé sur du négligeable. Il y a dans les noces du souffle et de la poussière, quelque chose qui tient du mystère. Le souffle vient apaiser le vulnérable en nous, le douloureux, comme cette mère qui souffle sur la plaie de son enfant pour en effacer le feu, mais le souffle dans son infinie métamorphose encourage aussi la flamme de l'âtre pour lui donner la force, le désir de bruler un peu plus, de chauffer un peu mieux, de survivre plus intensément dans une chaleur renouvelée. Le souffle ponctue la fin de nos peurs en appelant des brindilles de paix. Souffle, voix silencieuse de nos mots. L'armature évanescente de notre parole. Il n'est rien, mais il tient tout, comme le vitrail tient la cathédrale. Il se saisit, en la brassant, de la poussière de nos textes, rafraichissant la langue, inventant des volutes invisibles. Il est la direction de notre errance, le sens de notre persévérance. C'est la source des quatre coins de l'horizon. Il lave, il purifie chacun de nos souvenirs. Il est la première musique, il sera la dernière. Il est le seul langage amoureux, celui d'avant les mots, celui d'avant les mensonges, il est le voile qui habille nos désirs. Il n'est rien, invisible, cependant il nous rend à la lumière.
Le souffle se dévoile à nous lorsqu'il passe sur la poussière. Car c'est lui qui révèle le poème. Il en est le sang fugitif.
Il arrive à l'alpiniste d'atteindre le sommet. Dans l'écriture, parfois on finit, jamais on n'atteint. Au bout des mots, il reste toujours un morceau de rocher inviolé, impraticable. Dans l'écriture le sommet est toujours plus loin, toujours plus haut, toujours ailleurs, c'est la voie mystérieuse de l'écriture, sans doute, sa voie divine. On est à un souffle du but.
Car le sommet s'invente au fur et à mesure de l'écriture, toujours avec un souffle d'avance, toujours avec un printemps d'avance. Peut-être que la littérature réside en cela, dans ce souffle qui maquera toujours à notre dernier souffle. Alors l'on s'épuisera jusqu'à l'asphyxie, jusqu'à l'extinction des mots, jusqu'à l'écroulement de la parole. Jusqu'aux cendres.
À mordre la poussière.
À agrandir l'univers en aggravant la voix.
Il ne restera que quelques poussières d'or entre la joie et la désespérance.
L'oubli dans l'ignorance de l'oubli.
Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu'oublier, c'est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c'est qu'il ne sait pas qu'il est le dernier.
Parfois, dans écrire, on finit. Jamais on n'atteint.
« L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant. » (La Genèse)

Franck.

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dimanche 14 août 2022

Le sillon...

 

Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s'épuisant.
Toujours, ce qui fascine, c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement.
Écrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens. Le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Car la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.
Le gout du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croute de la terre pour en faire apparaitre la mie. Chaque sillon est l'histoire d'une vie. Chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts.
Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure, de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa sollicitude, puisqu'il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coups, sans arrogance.
Car le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte, et pain. La forme du champ appelle la veillée, les ombres, le silence du repas partagé. Car le pain a la couleur de la terre, et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Elle porte une croissance qui la dépasse, qui l'anoblit.
Le champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Mémoire de la terre dans les feux de l'été. Le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.
Les champs de blé nous émeuvent parce que l'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retourné cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons.
Ce qui nous plait dans le balancement des épis, c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ, c'est le souvenir de cette terre nue, noire, cette terre hachurée, éraflée, blessée. Ce qui nous saisit dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots, le silence du laboureur attelé. Des contretemps, dans le temps des saisons. Ce gout de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.
L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.
Tous les jours, recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C'est pour cela qu'écrire n'est pas une activité heureuse, puisque c'est un ouvrage sublime.
Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s'épuisant.
Le navire désempare les ports à chaque coup de vent. Il invente la mer, c'est le sens du voyage. Un autre temps. Les chronologies sont désarticulées. Le texte avance dans le temps de la mer, dans son oscillation, ses remous. Car s'il rêve d'un port, ce n'est qu'un rêve, qu'un prétexte. Sa volonté de navire est de bourlinguer sans fin. Les navires n'appartiennent pas à la terre. Plutôt ils n'appartiennent pas à « une » terre. Car ils les condensent toutes. Ils sont les plaines, les montagnes, les fleuves, ils sont toute l'histoire de l'humanité, jetés dans un seul mouvement en avant, dans un unique élan ininterrompu. Un navire, c'est une galaxie qui dérive, qui avance. Ainsi, le texte qui progresse sur un océan d'ombre.
Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Entre les deux : l'océan. L'océan et le chant des baleines.
Avec l'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.

Franck.

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dimanche 7 août 2022

Avant le labour...

 

Au pied de l'écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Avant, survient ce temps d'arrêt. Le monde est contenu dans ce temps d'arrêt. Le laboureur regarde l'étendue devant lui, il la sent déjà dans ses mains, dans ses épaules. Déjà, il est chair de terre. Là, dans l'avant. Il n'a déjà plus famille, plus d'âge, plus de nom. Là, le laboureur ne sait plus rien de sa vie. Il respire profondément, déjà il cherche les sillons dans son sang, il appelle l'effort, la douleur, il appelle ses muscles. Alors, il regarde l'horizon puis il respire profondément au pied du champ, au pied de sa peine, au pied de sa misère et de sa gloire.
Alors les senteurs remontent de la terre en attente, des odeurs de siècles, de vie, de mort.
Le laboureur au pied de son champ est seul. Toujours. Car c'est l'œuvre répétée de sa vie. Il est seul, sans personne, sans dieux. Il est simplement avec sa désespérance mêlée de singulière impatience. Il est seul, traversé par les violences, les révoltes, traversé par un océan instable, immense, et pourtant incertain. Il respire profondément. C'est l'instant de la terre. Maintenant, les prières sont épuisées.
Dans l'avant, la terre est sans miséricorde. Elle est encore sans promesse, elle est là dans une absolue présente. Elle attend. Elle attend les larmes, la sueur, elle attend un sang qui la sacre, elle attend le geste assez droit, assez pur pour se mettre à trembler. C'est le temps de l'avant. Le temps arrêté de l'avant. Un temps sans partage. Mais un temps découpé par le couteau d'une solitude étincelante et verticale. Le temps de l'avant est un temps sidéré. Un temps sauvage, qui précède le cri, qui précède la rage.
À chaque respiration, le champ grandit. Alors, le laboureur respire de plus en plus profondément pour que le champ qui grandit sans cesse puisse envahir sa poitrine. Y faire pénétrer chaque sillon à venir, chaque pierre à briser.
Vaincre le champ, ou périr sous la terre.
Déjà, il ne peut échapper à son champ. Déjà, il n'y a plus de retour. Si le laboureur se saisit d'un peu de terre pour la porter à ses lèvres, c'est plus pour l'embrasser que pour l'éprouver, s'il pleure, c'est plus par débordement que par chagrin. Car le laboureur ne connait du désir que le frottement âpre et rugueux du manque. Il ne connait du destin que l'horizon de son champ.
Au pied de l'écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Debout, droit sur sa terre comme le capitaine qui sait la tempête, avec sa cruauté inhumaine. Debout, droit, pesant déjà d'un surcroit de chair, d'os, d'un surcroit de vie. Lourd comme un titan et pourtant fragile comme un cristal.
Alors, arrive ce temps de l'avant, ce temps débarrassé de toute intention, ce temps pur de l'amour.
Alors le premier mot rentre dans la terre, ainsi que le premier pas de danse.
Le premier mot perce de la terre, avec le gout d'un sang nouveau.
Le champ n'est plus un champ, il est supplique.
La terre n'est plus la terre : elle est voyage.
Les heures brillent désormais comme des constellations.

Franck.

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dimanche 31 juillet 2022

La voix...

 

Il y a une voix qui vit dans l'écriture. On reconnait l'écriture à cette voix singulière, étrange qui l'abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette voix. Elle n'a rien à voir avec l'oralité. C'est une voix. Elle semble sortir d'un feu obscur, d'un feu sans âge. Écrire, c'est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d'un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C'est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit... Alors, le poème peut naitre...
Au moment de l'écrire, c'est elle que l'on appelle dans le dédale des souvenirs, des mots, des sonorités. Elle habite en nous, comme la trace d'un passé lointain, comme le témoignage d'une humanité révolue, ou d'une autre à venir... La voix en nous qui se fraye un souffle dans le chant du texte, nous inscrit dans l'ordre des générations. C'est l'humanité entière condensée dans un murmure immémorial.
Toutes les scansions, les ruptures, les silences, tout ce qui ponctue, tout ce qui construit le rythme, la couleur, n'est que la danse rituelle pour inviter la voix... Dans l'écriture, existe le partage d'un feu, d'une peur et d'un chant pour apaiser la peur... Dans écrire, résiste une offrande...
Avant le livre, avant l'écriture, d'où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c'est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières...
La voix qui parle en nous ne nous appartient pas, elle nous traverse, nous devons la faire passer, la transmettre, comme un feu sacré...
Elle ne dit rien, elle ne dit que la mémoire des siècles...
Elle ne dit rien, elle ne dit que mon dénuement et mon déchirement...

Franck.

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dimanche 24 juillet 2022

Ecrire...(toujours)...

 

Les textes en italique sont de Pascal Dusapin, extraits de sa leçon inaugurale donnée au Collège de France, intitulée : Composer. Musique, paradoxe, flux. Éditions Fayard.
« La musique luit et se dissipe, telle une illusion. Secrètement, elle résonne. Mais son écho vient toujours trop tard. La musique, c'est le deuil incessant de l'instant.
Roland Barthes disait : "la musique, c'est ce qui ne revient jamais"... Nous pourrions ajouter : c'est toujours avant. En somme, c'est toujours déjà fini. Écouter la musique, c'est comme une menace. La menace que cela est "encore déjà fini". Alors, on s'obstine. On écoute à nouveau. Puis, cela n'est encore plus là. Moins qu'avant. Mais cela recommence. Avant la musique, il y a le silence. Juste après, ce n'est plus qu'un souvenir. Un "souvenir du silence" d'avant. »

Il y a dans l'écriture ce deuil incessant de l'instant. Le temps en nous se brasse. En nous, il y a de la mort qui parle lorsque l'écriture est là, mais pas seulement : il y a le balancement lent entre l'inachevé et l'inachevable, puis l'urgence à reprendre sans cesse. Un feu meurt qu'un sang singulier entretient. Il y a de la lutte dans cet échange des sangs et des temps. Le mot ne tient que par celui qui n'est pas encore là. Le vide nous menace, la défaite, la perte incommensurable. Écrire, lire, nous jette dans le même désarroi. Le lecteur lit en lui son propre poème, il fouille en l'autre qui écrit, ce qui n'est que de lui. L'émotion du lire nait de la coïncidence. Dans le silence, de lire quelque chose se condense, se précipite. Le reste d'un futur déjà trop vieux, ou d'un passé toujours à revivre. La fin du poème nous laisse toujours brulants, dévastés, elle laisse la trace en nous de ce qui manque... Le temps et l'amour... Les amoureux ne lisent pas.

Le poème nous traverse, laisse en nous une trace invisible, inaudible, indicible, mais on sait qu'elle est là vivante et mortelle à la fois.
« Composer, c'est inventer des impulsions et des flux. C'est comme l'eau d'une rivière. Cela vient de plus haut, cela passe, l'on sait où cela va, mais ce n'est pas cela qui nous préoccupe. La vraie question, c'est comment faire pour composer ce qui traverse ? Composer, c'est inventer des chemins de traverse, des éloignements, des distances. C'est comme fuir et s'enfuir toujours. »
Écrire, c'est être traversé par une question, toujours la même. Qui ne se dévoile jamais de la même façon, sauf dans cette sorte de dérobement, cette esquive qui nous fait chanceler. Écrire, c'est être traversé par une stridence, une urgence sans objet, puisque le sens d'écrire est toujours en deçà de l'écriture. En deçà, ou à côté, un « ce n'est pas cela » qui se défait en nous. Écrire, c'est déjà échouer, mais cet échec est la seule force à opposer à la peur et au néant. Écrire, c'est s'approcher, sans jamais atteindre. C'est savoir que rien ne sera jamais atteint, mais s'approcher sans cesse. Alors, on recommence. Toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus seul. Le silence est le métronome des mots. Il bat en nous. Écrire, c'est traverser un silence pour aller sur l'autre bord, l'autre rive. Mais les bords et les rives n'existent pas. On le sait. Mais écrire, c'est se défaire de ce savoir. C'est ne plus rien savoir. C'est aller...
« Mais composer, c'est long. Et lent. Très lent. Très, très long et lent... Cela n'avance jamais. C'est parce que l'on ne sait pas ce que cela va devenir. La question paradoxale, cela n'est pas d'achever, mais comment ne pas finir ? Composer, c'est ne jamais finir. Cela prendrait beaucoup trop de temps de finir, c'est-à-dire tout notre temps. Et pour autant, nous n'aurions jamais fini.
Car pour composer, il est préférable d'attendre. Longtemps. C'est dans ce temps long, presque perdu (et qui se perd dans les détails de l'écriture) que se joue l'attente. Attendre, c'est trouver. Pour trouver, il faut perdre du temps. Cette perte est l'attente. »

Écrire travaille cette longueur, dans cette usure du temps, dans l'épuisement qui y préside, dans cet écroulement qui suit. Écrire, cela prend le temps, tout le temps. La chair, toute la chair. Cela surgit de ce point de néant qui git en nous. C'est le retour à la voix de l'enfance, la voix dépourvue de mot, qui n'est que murmure. Ce qui prend du temps, c'est de défaire l'homme, le déshabiller de la vie qui l'écrase... Écrire, c'est puiser dans l'ennui, le meilleur de nous-mêmes. Que reste-t-il quand tout est dépecé, raclé ? Que reste-t-il de l'inutile, du vain de nos jours ? Que peut-on écrire lorsque tout a été dit ? Mal dit. Mais dit quand même. Écrire, c'est le souvenir de la terre une fois les amarres jetées. C'est la fin, après la fin. Oui ! C'est trouver un chemin possible.
« Composer, c'est ne jamais commencer, ni recommencer, ni finir. Composer, c'est continuer. »
Écrire, c'est labourer les champs du souvenir, pas pour dire le passé, mais se croire encore vivant.
C'est aussi consentir à l'inachevable. C'est poser là une lumière sur la margelle du vide, une étoile au bord du néant. Écrire, dit bien cet ourlet de tristesse cousu avec un fil d'or pur.
On est perdu, mais du perdu jaillit le feu qui court sur l'océan, alors la houle nous emporte en même temps qu'elle nous ramène au ventre de nos mères.

Franck.

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dimanche 17 juillet 2022

Fugue en sol mineur...

 

Je pense que cela ressemble au travail du musicien. De l'interprète. Du pianiste. Rejouer la phrase sans cesse. Est-ce les doigts qui touchent le clavier ? Est-ce autre chose ? Est-ce l'oreille qui entend ?
Composer. C'est comme une partition. Note à note. Mot à mot. Le piano avec l'orchestre derrière. Les mots sont des notes, ils se tiennent dans la phrase bien au-delà du sens, qui est peu de chose. Chaque mot résonne, vibre, palpite. Entre eux, ils sonnent.
Peu à peu, le texte se découvre, et avec ce déploiement, le sens. Souvent, il a plusieurs sens. Plusieurs mélodies, comme des contrechants. Des contres rythmes. On note les mots sur la partition du texte, ils nous viennent de la musique. Ici, on les sépare, là on les relie. Ici, c'est le sens, là le son ou la couleur, on les ajoute, on les retranche, on les marie.
On cherche. On tend l'oreille.
Adoucir la phrase, ou l'aiguiser, ou la rendre rugueuse, âpre, coupante. On cherche. On ne sait jamais ce que l'on cherche. Sauf lorsque l'on trouve. On baratte dans la rivière de la langue, on la fait tourner dans le soleil à la recherche d'un éclat. Ce n'est pas de l'or que l'on cherche, mais un point clair en nous, le point frémissant. Comme si ce frémissement était la seule mesure, la seule cadence. La seule clé accrochée sur la portée. La juste résonance.
Interpréter la musique en nous, comme si cette musique n'était pas de nous, comme si elle venait d'ailleurs, d'un autre continent, d'une autre galaxie. On cherche. On cherche l'accord pur, toujours déçu de notre lourdeur, de nos pensées trop lentes.
La phrase reste souvent en suspension, dans l'hésitation, dans l'appel. Comme si elle était arrivée au bout des terres connues. Elle reste là, incomplète, pitoyable, inachevée. Alors, on y met notre souffle, notre respiration, on la pousse pour l'aider, pour qu'elle tente d'atteindre la rive du mot suivant. On lance dans cette poussée notre corps entier, nos muscles, nos os, nos nerfs, avec cette tension de toutes les fibres, de toutes les cellules. On y met notre patience, notre attente, pour désensabler cette phrase prise dans les ornières d'une parole exsangue.
On cherche, cela ressemble au travail du musicien qui essaye les notes sur son clavier. Ce n'est pas le beau qu'il cherche. Il cherche la vérité de la note. L'exacte évidence. La certitude. Celle qui s'emboitera à sa juste place dans le mur du son, le mur de la musique. L'édifice de ses jours. La certitude, même l'espace d'un souffle, même l'espace d'un mot. La certitude d'un seul mot. Le mot qui manque à sa vie, là, dans l'instant où il manque à la phrase.
Le temps du manque, des fragiles certitudes. Toujours à recomposer. Comme si les mots se déliaient de leur pacte au fur et à mesure. Comme si chaque conquête annonçait la défaite.
Le texte s'avance en nous, avec cette lenteur pesante.
Il s'avance, il dévore notre vie.

Franck

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dimanche 10 juillet 2022

La folle voix...

 

« Écrire, ce n'est pas parler ». Pourtant... Écrire porte la voix. Quelle voix ? Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Écrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu'un parle en nous bien au-delà des sons émis. C'est un interminable monologue. La litanie infinissable. « Écrire, ce n'est pas parler » : c'est dire. Dire la voix en nous. Révéler sa présence. Dévoiler.
Il y a entre la chair et l'os un être qui rode, un être de gravité. À la démarche incertaine, ombrageuse. Il y a derrière notre face de jour, un spectre qui claque des dents. Qui rit parfois. Qui pleure souvent. Qui parle dans un monologue inaudible, interminable. Ainsi, l'écriture nous dit sa présence. Dans le creux des silences. Car l'écriture porte la voix de l'ombre. Entre le mouvement des phrases. « Écrire, ce n'est pas parler ». Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Car parler, c'est contredire la voix de l'ombre. Parler, c'est faire taire la voix de l'ombre. Le réel, le vrai, toujours cette dualité. Cette déchirure. Avec notre vagabondage entre parler et dire. Entre le réel et le vrai sans jamais être ni vraiment dans l'un ou dans l'autre. À cause d'un univers en expansion. Avec les trous noirs.
L'écriture a été inventée comme une arche qui tente de rejoindre les rives du fleuve impraticable. Fleuve. Flots des jours, notre pitoyable insignifiance. « Écrire, ce n'est pas parler », car parler, c'est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c'est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. C'est le bruit de nos pas, et leurs traces qui s'effacent. Une impatience exacerbée. Ce ciel qui s'assombrit.
Écrire, c'est dire, mais dire n'est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l'os. Dire, c'est signifier. Signifier, c'est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L'écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.
Ô, mon dieu, mes ombres saignent, ma voix a tant de mal à traverser mon sang. Ma voix, la folle qui tient ma maison, celle qui connait mes histoires, mes attentes, mes ivresses sauvages, celle qui s'est nourrie au lait de ma solitude, celle qui a creusé mon ventre pour enfanter mes monstres ou mes diamants. Ma folle voix, avec ses vocalises muettes, ses murmures provocants, celle qui me souffle d'incompréhensibles songes, avec sa façon bien à elle de vriller ma mémoire, de raidir ma main qui écrit. Ma folle voix, qui a besoin de tant de vide. « Écrire, ce n'est pas parler », ma voix le sait. Elle, qui pèse sur mes mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant mes yeux, tissant de terribles linceuls avec les fils coupés de mes souvenirs, de mes amours. De mes amours. De mes amours.
Ma folle voix qui a besoin de tant de vide, de tant de landes, de tant d'exils. Ma folle voix qui appelle tous les incendies, qui me voudrait roi ou mendiant. Elle s'écorche dans ma parole, me le rend bien, au centuple. De son silence épais, elle me retire du monde des vivants. Car il lui faut tout, mon espace, mon temps, mes yeux, mes lendemains, mes toujours. Elle me vide.
Alors, je suis vidé. Vidé des jours et des visages. Vidé de mes histoires. Vidé des peaux que j'ai caressés, des sourires que j'ai tentés. Vidé comme une grande cathédrale de malheur, vidé de mes compassions, de mes murailles de Chine, de mes cascades nordiques, vidé comme un puits de désert.
Alors, je suis vidé. Vidé de mes rencontres, des baisers que l'on offrait au détour de l'aurore. Car il lui faut tout, les ventres que l'on a aimés, la sueur des corps. Même les gestes oubliés, la main que l'on n'a pas tendue. Tout ! Même mes crépuscules, et mes prières. Tout ! Même mes océans. Surtout mes océans. Et mes cris d'orgueil ou d'effroi.
« Écrire, ce n'est pas parler ». Pourtant... Écrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Écrire, c'est l'antimatière de la parole. Un trou noir de l'espace des mots. Le trou noir de l'attente, des tempêtes de l'attente, et du soleil de l'attente. Léger comme une grâce...
« Écrire, ce n'est pas parler » : c'est chanter juste avant la mort.
Léger.
Léger.
Chanter, juste avant la mort.

Franck.

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dimanche 3 juillet 2022

L'Impossible patience...

 

Pour écrire, il faut d'abord entendre une musique. Ce n'est pas vraiment « entendre » et ce n'est pas vraiment « une musique ». C'est une tonalité à l'intérieur. Notre ligne mélodique. C'est sans doute pour cela que nous écrivons toujours la même histoire. Parce que c'est la même musique. Toujours. Les mots sont différents, les situations varient, mais au bout du compte c'est la même histoire. Des étoiles différentes, pourtant c'est le même ciel. Les jours sont méconnaissables, mais c'est le même sang qui les traverse. Avant d'écrire, on est dans la dissonance, on demeure au seuil d'une aube de givre ; après, longtemps après, on ressent une sorte de résonance harmonieuse, quelque chose s'est ordonné. Entre temps, il faut traverser un orage. Ici, il faut ciseler, sculpter, raboter, enlever toutes les excroissances de chair, supprimer le trop-plein de vie. Là, au contraire, on colmate les trous de la langue en ajoutant des mots lumières, des mots cristal pour raviver chaque couleur. Ici, c'est un silence qu'il faut, et là, plutôt un soupir. Trouver le mot inévitable, irréprochable, l'accorder à l'émotion souveraine jusqu'à en être saisi. Ensuite, il faut mâcher la langue avec patience pour en ressentir tout le gout, y déceler les « trop » ou les « trop peu ». C'est en disant à haute voix que ces choses-là s'entendent, les mots dits doivent résonner avec la ligne mélodique de l'âme.
Il y a des jours où c'est un orchestre symphonique, des jours où c'est une simple flute, il y a des jours où c'est un piano virtuose, et d'autres jours où c'est un accordéon éventré. Peu importe : c'est toujours la même musique. Souvent, l'on se trompe, on espère expier au pied d'une rime définitive, ou bien on confond un silence avec l'absence vaine. Souvent, on est de trop dans ses propres mots. Il faudrait les quitter, les abandonner, faire un grand feu. D'autres jours, c'est un espoir rouge qui tisse le fil fragile d'une rêverie miraculeuse. On ne le sait pas assez, il existe en nous des sources magiques à l'eau blanchie par les prières, des sources bordées de fleurs d'oubli, de fleurs savantes. Boire cette eau, c'est blanchir sa voix avec les mots qui la transpercent, c'est marcher au milieu des champs déchirés par une foudre féroce.
Quand tout est fini, quand la parole écrite sonne ou tinte, c'est alors qu'il faut s'y remettre, tout bruler avec ce qui nous reste d'amour en accordant les deux rives du temps, défaire la nuit étoile par étoile, cueillir les seins de la sainte, ou boire aux lèvres de la morte. En fait, on ne trouve jamais : on ne fait que reconnaitre. Un peu comme Toi quand tu es passé devant mes yeux de cendres, je ne T'avais pas trouvé, mais seulement reconnu. Écrire, c'est un peu comme l'impossible patience amoureuse. Un feu sous l'orage.

Franck.

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dimanche 26 juin 2022

L'innocence...

 

L'innocence ne cesse de nous rappeler son effacement.
Je suis sans savoir. Le geste se déploie, je ne sais rien de lui, je me suis défait des raisons, des causes, des paroles ou des pensées inutiles. Je me dénoue de moi, de mes histoires, de mes intrigues, de mes doutes, de mes certitudes. J'avance dans un geste dépouillé, nu, incompréhensible. Seulement la phrase, les mots, les sons, la cadence, le surgissement, toute cette folie de l'écriture.
Il y a dans toute innocence la puissance d'un diable qui veille.
L'innocence est peut-être cette marche infinie vers un lieu jamais atteint, un long chemin de purification, chaotique, dangereux, une longue mise à nu jamais achevée, une tentation plus qu'une tentative.
Nous n'écrivons que pour cela, pour cette folie qui nous fait croire que dans l'oubli de soi, dans la déraison, dans cette soif de l'impossible, dans le renoncement, une once de pureté nous serait rendue, qu'une once d'innocence pourrait être cueillie, nous ne sommes jamais assez fous pour être vraiment innocents.
L'innocence n'est pas un pays perdu. C'est un pays oublié, en contrepoint du réel.
Écrire en est la trace, l'empreinte, ou le point de fuite.
L'innocence ne cesse de nous rappeler son effacement. Sans doute, la raison pour laquelle écrire s'obstine pour en revivre le souvenir. Un souvenir absent ; son absence même, donnant au geste d'écrire son sens de pureté déchue.
Il y a dans toute innocence la puissance d'un diable qui veille.

Franck.

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dimanche 19 juin 2022

Danse...

 

Avant la parole, il y a la danse. Au bout de l'écriture, il y a la danse. De la danse, à la danse. Entre les deux, la chute dans le verbe. Écrire, c'est épuiser l'immobilité. Lentement. Après l'épuisement, le corps peut se mettre en mouvement. La langue du corps tente un au-delà des mots, ceux-ci ont toujours raté leur cible. Au bout du silence, il y a la danse. La vie renait d'un mouvement inapproprié, mais vital, qui poursuit une parole mourante qui s'efforce dans le silence. La danse parle lorsqu'il n'y a plus de mot. Elle est la dérision de la langue. Sa survie. Sa trace. Sa trace intraduisible.
Avant l'amour, il y a la danse. Après l'amour, il y a l'écriture, avec son écroulement. L'immobilité de la langue, le rêve, son mouvement impossible. Après l'écriture...

Franck.

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dimanche 12 juin 2022

Cartographier...

 

Texte après texte, je tente de cartographier un pays inconnu, inconnaissable sans doute. J'en sais la vacuité, mais j'en ressens l'impérieuse nécessité. Cartographier, c'est dessiner des lieux. Des lieux exacts, des lieux réels. Tracer des séparations là où il n'y avait que du blanc, que des terra incognita. Délimiter. Tracer des routes, des chemins, des possibles. Nommer, surtout. Donner des noms. Un lieu qui n'a pas de nom n'existe pas, ou bien il n'est qu'un rêve. Nommer, c'est faire sortir du néant. Sur la carte, on place des signes, des symboles que l'on arrache au néant. Dans un coin de la carte, on fabrique un petit rectangle, on l'appelle « légende ». Tout tient dans ce mot : légende. On ne peut pas lire une carte sans la légende. Cartographier, c'est écrire une légende. Traduire l'impénétrable. Dire du sens, créer un lien, donner une forme au rêve. C'est inscrire le temps dans l'espace. Raconter.
Texte après texte, je tente de cartographier un pays de légende. Je dessine les plaines, les mers, les déserts, les fleuves, les iles. Je trace avec précaution les frontières, les passages. J'indique les puits, les labyrinthes de la langue. J'inscris l'illimité dans l'infime du signe.
Au départ, il a fallu arpenter la mémoire, puis aller au-delà de la mémoire, placer des jalons sur les lieux archaïques, sur les restes, les ruines, il a fallu marcher, errer dans ses joies, ses douleurs, recueillir un à un les mots de la légende comme autant de trésors cachés.
Arpenter s'exécute avec une chaine d'arpenteur. Là, c'est le mot chaine qui est important : la chaine, c'est ce qui tient deux choses solidement, les rendant inséparables, le réel et l'irréel, l'espace et le temps, la vie et la mort.
Lorsque l'on arpente, on est toujours dans un au-delà, on est toujours dans le lieu d'après, alourdi de tous les lieux déjà traversés. Car il faudra enfanter le langage oublié de la légende. Comme si les mots étaient des enfants perdus. La chaine est là qui tient la parole, l'empêche de s'effondrer.
Arpenter, c'est charger un navire, tracer un horizon, c'est dessiner les lignes du temps, là où elles s'égarent dans les méandres des souvenirs, c'est espérer ne plus s'oublier dans les angles du renoncement, de la fatigue. Arpenter, c'est écrire un lieu où la nuit aurait déserté les jours, mais dont l'ombre serait encore là, toujours menaçante, fascinante, comme l'ultime tentation.
Après, demeure la carte. Où l'on reporte chaque mot, chaque signe. On écrit la légende.
Dans chaque carte, se trouve l'appel d'une autre carte à venir, chaque légende appelle une autre légende, le connu appelle toujours la menace d'un inconnu. C'est souvent cette menace qui nous sauve. Puisque les cartes sont sans fin. Les cartes nous disent toujours celles qui manquent.
Les légendes ne disent pas tout.
Les terra incognita sont des terres voilées. Sous le blanc, demeure la nuit. Cartographier, c'est entrer peu à peu dans la nuit. C'est la faire entrer dans la légende. Dévoiler une nuit, c'est en dire une autre plus profonde encore.
La nuit est immobile, c'est ce qui permet au rêve de se déployer, le songe est le seul mouvement qui s'oppose à la fatalité des jours. Ce qui nous relie à la carte, c'est le rêve.
Le voyageur n'utilise jamais de cartes. Les cartes sont des rouleaux de papier donnés à une humanité lointaine, indifférente. Parfois inquiète. Les cartes sont toujours inutiles, vaines, pourtant nécessaires.
Les légendes sont entre la vie et la mort. Elles sont à la frontière. Elles ont déjà le langage de la mort. C'est cela qui nous attire dans les contes. Comme si, entre le déjà mort et l'encore vivant, il n'y avait que l'épaisseur d'une ombre, que là se tiendrait la légende, dans cette langue qui va vers la nuit et qui peut-être, s'y trouverait déjà.
Cartographier, c'est refaire un voyage silencieusement, en accepter la métamorphose. Les signes que l'on inscrit sont toujours illisibles. C'est pourquoi on les raconte sans cesse, comme les légendes. Comme si rien n'avait vraiment existé. Comme si le sens n'avait pas d'importance. Comme si rien n'avait vraiment d'importance. Hormis la patience à transcrire le long silence languissant qui accompagne les légendes.

Franck.

 

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dimanche 5 juin 2022

L'affût...

 

« Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d'ombreux et d'invisible, sans mémoire de l'animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n'y a pas de joie. »
Les Ombres errantes : Pascal Quignard (Grasset)

Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d'où surgit l'écriture. Être là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l'affut, dans l'attente, embusqué dans la langue.
Il y a une folie à vouloir saisir l'instant fou où par un excès d'être, une surabondance, on disparait dans une sorte d'oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire.
Être à l'affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l'endroit même de l'obscure, là où la nuit se confond avec le sang, la chair, les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement.
La langue se meurt. Elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l'endroit le plus confus du dire et de l'écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim.
Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons.
Écrire est une nostalgie d'un monde qui n'existe plus. C'est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l'affut. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l'instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ?
Je reste là, immobile, dans l'attente absolue de l'engloutissement. Écrire seulement, l'écriture en train de naitre, surprendre la trace du silence qui jaillit, la blessure qui le suit.
Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l'imminence, l'imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l'un contre l'autre, pour se sentir délivrés, de la langue, de la peur, de la fin, de l'éternelle fin...
Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable tremble, toujours vacillante, l'éclat d'une joie indemne, d'une joie encore intacte... L'indicible printemps...

Franck

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