J'irai marcher par-delà les nuages

mercredi 26 avril 2017

- 23 - Trois grains...

L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable. L’enjeu demeure là. Insupportable et jubilatoire. Écrire définit une liberté que nos gestes répudient. Écrire dépasse notre liberté. C’est ce qui vient après. Écrire advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours. On a connu l’esclave, l’homme libérable, l’homme libéré, l’homme libre, seulement bien après, le poète. Le poète nait des mirages du désert. Il nait dans le tremblement de la lumière. D’un étourdissement. Il nait dans ces océans bleus qui surgissent au-delà des sables. Il nait de cette marche insensée vers ce froissement de l’horizon. Il nait d’une folie.
L’œuvre reste dans un temps qui nous est étranger, d’un regard effaré par l’incessante perte. L’œuvre est toujours dans le deuil d’elle-même, elle se déploie sur un linceul.
Les lectures sont de grandes funérailles.
L’incessante perte. Écrire, c’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. L’oiseau s’envole à chaque fois. Ce que l’on a voulu saisir s’envole à chaque fois, il reste à peine la trace du geste dans l’air, la trace de ce désir fulgurant, insensé. L’éclat du poème. La perte. Toujours la perte. Un élan qui efface un mystère, qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain réveillait l’éternité.
Le poème est toujours en retard du prochain. L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable.
Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » Le monde des savants est un monde simple. Il est fait de réponses apparemment justes à des questions apparemment importantes. Contrairement au monde des poètes qui lui est fait de réponses apparemment fausses à des questions apparemment sans importance. Le savant ne saura jamais que dans le poème si rien n’est juste tout y est vrai. Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » La vraie question aurait pu être : « Que perds-tu à écrire des poèmes ? »
Que perds-tu à provoquer les gargouilles de la mémoire ? Que perds-tu dans ce cortège de phrases nuptiales ? Que perds-tu dans cette langue constellée de féroces désinvoltures, dans ces soubresauts démesurés, dans ces dévotions infidèles ? Que perds-tu dans ce vagabondage de crucifié, qui longe les lisières craquelées de l’innommé ? Que perds-tu à cette plainte sourde et furieuse ? Que perds-tu à vider ces grandes charrettes d’envoutements ? Que perds-tu dans ces conjurations fracassées, brisées, fendues, dévorées de boues vaincues ? Que perds-tu dans ces fabuleuses absolutions aux coroles béantes et poussiéreuses ? Que perds-tu dans ces danses qui s’abiment dans la soie, à l’ombre des profondeurs béantes ? Que perds-tu… ? Que perds-tu, nom de Dieu ?
Je voudrais tout perdre, même encore plus. Je voudrais tout perdre, qu’il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part absente. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme.

Franck.

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dimanche 23 avril 2017

- 22 - Dire toujours la fin...

Écrire, revient toujours à dire la fin du monde. C’est mettre le passé comme horizon, mettre la mort à sa table avec la disparition dans chaque temps du souffle. Écrire, c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, des brumes, du vent, du froid, puis aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.

Franck.

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vendredi 21 avril 2017

- 21 - La vie tremblante...

Écrire, c’est passer du côté de la nuit. Chaque mot est un lambeau d’ombre, un épuisement, un reste, le balbutiement du néant. Aucun soleil ne se lève aux aurores d’écriture. Rien. Il n’y a que la nuit, celle qui annonce une nuit plus grande encore, celle de nos tombeaux, de nos morts quand le noir s’effondre sur le noir, quand la fin est là, dressée dans le miroir des yeux comme cette ombre plus sombre encore, qui veille sur nous, son aile noire posée sur nos yeux et ses griffes accrochées à nos entrailles.
L’écriture nait d’un singulier mariage, celui de la nuit et du silence.
Écrire nait d’un terrible paradoxe, la mort la plus sauvage au cœur de la vie la plus tremblante.

Franck.

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jeudi 20 avril 2017

- 20 - Le perdu de la chair...

« Toute l’expérience poétique tend à restituer au corps l’actualité de la naissance, l’instant toujours imminent, toujours prêt à renaitre où le monde extérieur ne faisait pas échec à l’unité congénitale de l’extérieur et de l’intérieur. Ce but physique éclaire toute la poésie. Toute son action est subordonnée à une expérience physique qui ne tient pas compte de la mort, ou qui prétend en épuiser le contenu comme si nous buvions à petits coups notre verre de ténèbres. »
Joë Bousquet : Papillon de neige

Il y a cette expérience du corps, de la séparation. Au départ, existe cette déchirure. Nous naissons d’un arrachement, d’un débordement de sang. Nous étions sans voix, sans la nécessité de la langue. Nous venons d’un premier hurlement. Nous étions chaleur, nous chutons dans le froid. Nos chairs se souviennent. Toute l’écriture tient dans ce souvenir. Dans cette chute. Écrire est cette tentative impossible de dire l’indicible, le temps d’avant la langue. La voix qui parle en moi, c’est ma chair qui résiste, ce sont mes os qui se remémorent.
La poésie n’est pas une langue, elle est seulement le souvenir d’un silence perdu ou plus précisément d’un mutisme perdu. Écrire, c’est résister au temps, c’est tracer une ligne qui relie des mondes irréparablement déchirés. Écrire est une naissance à l’envers. Pas un retour en arrière, mais plutôt un retournement de la chair. C’est installer un silence dans le bruit de la langue, le primordial silence.
La poésie dit toujours la même chose, la défaite des mots, avec la gloire des ténèbres. Elle cherche la sidération, le silence d’avant la suffocation, d’avant les poumons.
La mémoire ce n’est pas le passé, c’est le chemin sur lequel je vais. Elle n’est pas pour autant le futur, elle est seulement la respiration de la chair. Écrire condense les temps dans le souffle.
Le silence a deux faces : la première est l’extase, la deuxième est l’épouvante. Écrire tente d’effacer ce qui sépare ces deux silences, ces infinis qui nous mutilent en même temps qu’ils nous délivrent.
Écrire, c’est le perdu, c’est ce qui manquera toujours à la chair, mais qui la rend supportable, c’est ce qui l’épuise sans cesse, c’est le froid que je sens au cœur du feu qui brule.
On commence toujours par la mort, écrire nous y ramène irrémédiablement.
Le corps est saturé de mort, elle s’écoule en nous, c’est la seule eau qui nous désaltère vraiment.

Franck.

 

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mardi 18 avril 2017

- 19 - Le fil...

Écrire tend à dire le silence, car lui seul empoigne l’éternité. Ce que l’on cherche dans écrire, c’est habiter un silence sans fin.
Les mots dits ne valent que par ce silence qui les appelle, par ce silence qui les recueille. C’est à ce seul prix qu’au cœur du présent jaillit l’instant éternel.
Il existe un fil, chacune de ses extrémités porte un nom, l’une s’appelle solitude, l’autre se nomme amour. C’est le même fil, celui qui nous sert à tisser la trame des jours.
Il y a quatre mots qui tiennent la vérité du monde. Ils sont reliés deux à deux : la solitude et l’amour, puis le silence et l’éternité. Seul écrire consent à chacun. Seul écrire les maintient brulants.
Écrire sur écrire, c’est aimer en dépit, ou en surcroit, mais c’est aimer encore, c’est aimer toujours…
Le désespoir n’est pas dépourvu de joie…
La solitude n’est pas dépourvue de dévouement…

Franck.

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lundi 17 avril 2017

- 18 - La phrase...

Le mystère ne vient pas de la phrase, mais plutôt de ce qui l’entoure. Sa genèse, le silence qui l’a amené aux portes du dire, sa mort souvent. La phrase ne dit pas la victoire sur ce qui veut l’empêcher d’advenir, elle dit toutes les défaites de ce qui ne sera jamais dit, de ce qui s’est effacé sur le bout de la langue. Elle nous saisit surtout dans ce qu’elle tait.
Si elle n’est pas chargée de silence, de gravité obscure, elle se défait à la première lecture. Nous ne lisons jamais que l’écume d’un silence.
Certains livres sont trop bruyants pour que l’on entende ce qui git dans la nuit de leurs phrases.
C’est la lenteur qui nous tient éveillés. C’est elle qui nous maintient dans l’attente. C’est elle qui charge nos mots d’un étrange pouvoir, celui de dire l’impossible dire. Chaque phrase est une folie arrachée à la nuit, un coquelicot volé dans un champ de luzerne.
Le sens est un surcroit qui ne vient jamais des mots de la phrase, il vient d’ailleurs : d’un son, d’une lumière, d’une effraction, d’un manque, d’un souffle qui s’affaiblit.
Elle ne survit, cette phrase, que par ce qu’elle se sait en sursis. Elle est le reste d’un combat où les ombres s’affrontent entre la peur et l’oubli.

Franck.

 

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samedi 15 avril 2017

- 17 - L'os...

Car il est une saison au-delà de laquelle il faut débarrasser la langue des tourments qui l’encombrent, des émotions qui la masquent. Il est un lieu de l’écriture situé plus profond que les chairs : là se tient l’os. Écrire commence à cet endroit. Écrire commence avec la seule confrontation qui vaille, celle des formes obscures, sans nom, avec la langue secrète et mystérieuse de l’os.
Écrire, sans autre projet que d’oser le frottement des ombres, des mots, et de tenter dans la phrase qui se déploie de retrouver les mouvements des siècles, ceux de la mer, du vent, l’inexprimable voix.
Écrire, c’est retrouver une langue qui nous précède.
Dans la désynchronisation du temps, de la langue, dans l’écart, surgit l’écriture, faite d’urgence, et de la folie du vivre.

Franck.

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vendredi 14 avril 2017

- 16 - Deux silences...

Il y a deux silences qui accompagnent l’écriture : le taire et le vide. Les deux parfois se confondent. Deux univers du manque s’affrontent en nous. Dans le premier,  nous nous absentons de la langue, dans le second, c’est la langue qui s’absente de nous, l’un résiste, l’autre s’effondre, l’un nous vient d’une fatigue, l’autre d’une innocence perdue…
L’écriture ne vient que par des trous de silence. Dans ces espaces désertés se dessinent les contours du sens. Le réel est l’envers de ces trous. L’autre rive du ruisseau. Écrire est une traversée.
Nous restons une énigme moins pour les autres que pour nous-mêmes.
L’écriture est la langue de cette énigme. Une clé semble possible. Écrire est cette quête.

Franck.

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dimanche 9 avril 2017

- 15 - Ce qui n'a pas de nom n'existe pas....

Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Vivre, c’est nommer. Tout le reste est voué à une longue dérive dans les limbes.
Aimer, c’est nommer. C’est désigner le nom de l’amour.
L’inspiration fait rentrer l’air dans les poumons. Il y a l’échange, la purification des sangs. L’air traverse la gorge. Puis il est pris dans la bouche. Les cordes vocales vibrent. Le nom de l’amour est prononcé. Une fois prononcé, ce nom est inscrit. D’abord dans les chairs. Puis dans le corps. Jusqu’à la peau des os.
Écrire, c’est nommer. C’est nommer passionnément, jusqu’à ce que la langue vienne à manquer. Passer du cri au chant. De la peur à la joie.
Je ne peux atteindre le silence qu’après avoir nommé. Juste avant, c’est la nuit de la nuit. Le chaos. Écrire, c’est vouloir quitter la nuit pour rejoindre le silence. Entre les deux, il y a le nom de l’amour.
Nous sommes tous dans ce voyage. De la nuit chaotique à la nuit silencieuse. Entre les deux, il y a le nom de l’amour. Il faut sortir de la nuit pour pouvoir y revenir.
Nommer, c’est transformer le néant en infini. La frontière du mot créé agrandit l’univers. Dire le nom de l’amour, c’est agrandir l’amour. La pauvreté du mot ouvre sur la richesse de la langue.
Ce qui n’est pas nommé n’est pas vivant. Ce qui brule en nous, c’est le nom prononcé bordé par de vivants silences.
Taire n’est pas le silence. C’est le contraire de l’amour. Ne pas savoir nommer n’est pas l’ignorance, c’est la peur du vivre. Ne pas vouloir nommer, c’est détruire le nom de l’amour.
Écrire, c’est rentrer dans la lumière du nom de l’amour.
Écrire, c’est le surgissement du mot. Aimer, c’est le surgissement du nom. Nommer est dans ce surgissement. C’est faire naitre ce que le silence pourra emporter. Le silence ne vaut que par le mot qu’il contient.
Le poète écrit avec une encre mystérieuse qui s’efface à peine écrite. Les mots s’en vont dans la nuit peupler l’âme des siècles.
Les amants ne connaissent qu’un nom qu’ils prononcent interminablement dans la nuit des corps et de la chair. Le seul nom de l’autre, dit comme une litanie. Ce seul nom qui contient tous les mots de la langue. Cette langue dite avec cette encre singulière, qui s’efface à peine écrite.
Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Aimer, c’est dire le nom de l’autre. C’est faire un écrin de silence pour contenir l’univers. Le silence d’avant qui est néant, le silence d’après qui est lumière. Deux silences tissés dans la langue.
Écrire est l’histoire de ce chemin qui part d’un silence, et qui va vers un silence.
Un seul silence fait boiter la langue.
Un seul silence fait pleurer la chair.
Deux silences, le premier qui bénit l’autre.
Il nous faudra nommer toutes les étoiles du ciel dans un seul poème pour apaiser la nuit et retourner au silence.

Franck

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vendredi 7 avril 2017

- 14 - Sans peur, sans mémoire...

Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, on s’y trouve comme dans une maison ouverte au vent. Rien n’est là, puisque tout peut y être. Le vent balaye nos temps morts.
Je me souviens du désert. Des premières douleurs dans les premiers regards. Je me souviens de ces longs jours des premières luttes, de ces solitudes encombrées. Du frottement.
Le désert nous éprouve. Plus on le croit beau, plus on s’en éloigne. La beauté est le premier leurre. J’étais loin des solitudes sans peur, sans mémoire. J’étais loin. Mais je ne le savais pas.
Je me souviens du désert, de mes temps discordants, de cette terrible solitude du début.
Pesante incompréhension. Impossible ajustement. La solitude nous réclame en entier, elle ne supporte pas les demi-mesures, les infidélités, les approximations de l’âme. Les pensées du début écorchaient le silence du désert. On le sentait à cette stridence, à cette hésitation dans la marche, au bruissement sourd de l’intérieur.
La beauté nous égare. L’immense nous fascine.
Peu à peu, les sables sont entrés en moi. Bien des pas, bien des nuits plus tard. Bien des vies plus tard. J’avais un désert comme trésor, mais je ne le savais pas. Il m’a fallu user mes peurs, épuiser ma mémoire. Il m’a fallu aller sans but, et me perdre si souvent.
Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, il suffit d’ouvrir sa maison au vent…La première matière de l’écriture.

Franck.

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jeudi 6 avril 2017

- 13 - Inutile...

Que signifie ce temps de l’assèchement des eaux ?
Qu’est-ce qui nous déserte ?
Que nous dit la voix qui se tait en nous ?
Avons-nous si peu d’amour en nous ?
La grâce est ce poids qui nous fait descendre en nous, cela nous allège du monde.
La pesanteur est cette illusion d’être au monde, ce sentiment fluide de collaboration universelle au principe de réalité, de faire de l’ensemble. Être ensemble. Le grégaire rassure, il nous fait monter à la surface de nous-mêmes. La surface, le lieu des reflets. Des mirages.
Je cherche un temps creux. Un temps vide jusqu’à l’ennui. Sentir le poids de l’abandon et de l’exil
Attendre, et savoir que rien ne viendra. Rien, ni personne. Mais attendre. Sentir cette tension accablée en moi. Être défait de tout. Attendre l’attente. Dans la vitre du temps, je vois mon reflet qui s’efface. Tout est silence, sans douleur. Sans tristesse. Sans joie. Mais tout est silence. Sans horizon. Un silence abattu, exténué, dépouillé de lui-même.
Il y a des silences, pleins, gorgés, généreux, des silences glorieux, qui vibrent dans le soleil. Des silences qui font tinter les heures, battre le sang. Il y a ces temps de retrait qui étincèlent parce qu’ils portent une lueur invincible. Il y a cette absence royale, presque orgueilleuse qui dresse en nous un océan sauvage, envoutant, indomptable.
Puis ces silences déshabillés, nus, trop nus, aveuglants, suffocants. Des silences qui s’infiltrent jusqu’à l’assourdissement, acouphène de l’âme, bruissement singulier qui nous fige dans une sorte de sidération. On les sent inutiles. On se sent inutile. Cest pour cela que parfois on écrit.

Franck.

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Le temps, les silences, les solitudes.

Le temps, les silences, les solitudes.

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dimanche 2 avril 2017

- 12 - La nuit du ventre....

Le jour replie sa lumière, tire le grand voile clair avec lenteur, faste, avec le geste large et ample du crépuscule. Le jour se retire emportant dans sa ruine les lambeaux, les hardes usées par le soleil, les images fatiguées, les paysages exténués, toutes ces couleurs éreintées, ces nuances élimées par tant de regards frivoles, irréfléchis. Sans compter la pauvreté de nos regards, l’insignifiance de nos croyances incertaines portées sur les lieux, le monde, les âmes. Capitulation du jour, abandon des vérités éphémères. Déroute de nos fraternités provisoires. Avec nos amours qui s’effilochent, nos amours trop lourdes, impossibles à endurer, impossible à hisser, oriflammes froissées, chiffons délaissés.
La nuit.
J’ai une nuit sur le bord des paupières, et jusqu’au fond de l’œil. Une nuit entre mes mots. Au creux de ma parole. Une nuit ouverte comme une déchirure florissante. J’ai une nuit plantée dans le ventre, une nuit de viscères. Une nuit intestinale. Une nuit archaïque, séculaire. Une nuit d’avant les temps, d’avant les saisons. D’avant le jour. Nuit ouverte et sans fin. Noire. Encore noire. Toujours noire. Flots noirs de ténèbres. Hémorragie d’ombres inquiétantes. Car c’est la nuit que les choses viennent, c’est la nuit que les choses naissent.
La nuit. Sans partage. Vaste lande de solitude et de dénuement. Nuit du ventre. Car nous venons de là. Du ventre et de la nuit. D’un ventre opaque, abondant et d’une nuit interminable. Nuit sans regard. Nuit du chaos décisif. Abyssal. Liquide de nuit. Flottement aveugle de nos peurs. Je suis de cette première nuit qui ne porte pas de nom, de celle qui ne se dit pas, de celle qui s’invente elle-même, de celle qui se prolonge de sa propre épaisseur. Je suis de cette nuit qui s’arrache au néant, de celle d’avant la mort, de celle d’après la mort. Temps cloaque. Temps du bercement. Temps sans mémoire, sans lendemain. Temps élémentaire, informe, brutal. Sans issue. Temps plat de mes premières noyades, de ce premier naufrage. Inondation des gestes, de la respiration dans cette mer saturée de nuit, dans ce débordement d’exigences sans forme, sans mot. Rien. Rien que cette nuit, et ce premier désir confus. Rien, que cette surenchère, que cette excroissance, que cette tumeur d’envie cellulaire. Je suis un débordement de chair, de néant, d’ombres flottantes, une simple exagération de la nuit, une outrance des ténèbres. Je suis la démesure de ce rien, qui s’épuise à s’ennuyer, à vouloir malgré tout. Vouloir comme une fatalité. Un vouloir sans grandeur. Illimité. Monstrueux.
Nuit.
Je suis d’une nuit sans possible. Une nuit bordée d’aucun crépuscule, d’aucune aube. Une nuit sans étoiles. Une nuit effarée. Affolée. Une nuit d’épouvante. De linceul. Une nuit sans rivage, sans continent. Une nuit faite de nuit. Sans autre recours qu’elle-même. Enfantement de nuit. Ombre sur ombre. Agonie sur agonie. Océan sur océan. Pierre sans visage. Pierre tremblante. Pierre recouverte de la peau d’un seul rêve. L’unique soie d’un rêve sans sommeil. Unique viatique pour passer de la nuit à la nuit. Toujours de la nuit à la nuit. L’unique muqueuse d’un rêve interminable. Membrane inquiète du désir.
L’écriture vient de cette nuit, de cette membrane, de cette inquiétude. Écriture du ventre. Écriture intestinale. Écriture ouverte, béante. Écriture qui n’a pas d’autre issue qu’elle-même. Écriture de viscères et d’ombres. Écriture du premier mouvement, qui s’exagère pour se survivre. Car juste après le chaos, se présente le premier mouvement, le premier mot, le seul, celui qui nous nomme, celui qui nous sacre, celui que l’on ne sait pas dire, celui que l’on cherchera tout au long du jour, celui qui s’effacera de nos encres. Mot trou. Mot néant. Mot nuit. Mot d’avant le silence. Mot creusé, excavé, évidé de son sens. Mot océan, au destin des marées infatigables. L’écriture vient de l’impossibilité de dire ce mot, de l’inventer même. Il est pourtant là, gisant dans le sang des veines, à l’affut de nos renoncements et de nos abandons. L’écriture est ce retour incessant au ventre, ce retour à cette première nuit sans forme. À cette première solitude débordante, comme un engloutissement. Alors c’est un désastre. C’est une exaltation. C’est le seul chemin. De nuit. Toujours de nuit. Puisque c’est là que tout s’élabore. Puisque c’est là que tout macère. Nuit, avec son suintement d’aurore. Nuit où les mots se vidangent, du cœur au sang, puis du sang aux premières lueurs du jour. Là où le rien s’effondre un peu plus pour laisser la place à la plus fragile des paroles, la plus faible, la plus vulnérable, celle née de sa propre impuissance à se dire, de cette douleur qui accompagne les résurrections, de ces chagrins accablants, de ces souvenirs poisseux.
Écriture du néant posée sur la nuit, avec juste la peau d’un rêve autour des mots. Juste une membrane frissonnante dans la chair de la langue, juste ce désir comme la première étoile dans le tout premier ciel.

Franck.

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- 11 - Trébuchement...

Trébuchement. Avec le sursaut pour éviter la chute. Rien du poème n’est prémédité. Quelle que soit la constance mise à la table d’écriture, quelle que soit la patience, le travail. Rien du poème n’est prémédité. Il y a toujours un trébuchement, un sursaut, une contorsion de la parole pour éviter la mort. Encore un peu. Juste un peu. La métaphore ouvre sa corole pour récupérer dans sa vasque les mots dans leurs déroutes. On se croirait sauvé. Pourtant, on se trompe. Mais c’est la seule chose que l’on sait faire. Le poème nait d’un échec.
Au commencement était la perte. Après ce fut le manque. L’attente. Écrire, c’était tenter d’échapper à la perte, au manque, à l’attente, y échapper tout en y revenant toujours. L’écriture reste mon seul présent encombré. La possibilité d’une présence à soi-même. Un évènement imprévisible. Advenir, là, dans cet instant, qui ne vient jamais.

Franck.

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samedi 1 avril 2017

- 10 - L'Orage....

Entre l’éclair et le tonnerre git un espace de temps. Quelque chose est suspendu. L’attente urgente. L’imminence. La menace. La fatalité.
L’image éclate à la vue. Le temps se tord, le vacarme arrive, comme s’il arrivait d’une autre dimension.
D’abord, le bruit du ciel est sourd, lent, invisible, le roulement est lointain. L’oreille s’alerte, l’œil ne voit rien. Le corps se met à l’affut. Après, l’orage est là, et les choses s’inversent. D’abord, la vue, après le craquement. Les sens se perdent dans cette désynchronisation.
Entre les deux phénomènes, l’un auditif, l’autre spéculaire, quelque chose se passe en nous. Quelque chose nous rassemble, nous retient, nous brule. Au bout du compte, nous augmente. La conscience s’aiguise. Nous savons, en même temps nous ne savons pas. L’immédiateté fait défaut, il subsiste un écart, alors cela nous plonge dans la stupeur. Ce temps d’écart n’est pas un temps vide. C’est un temps d’extrême agitation, parfois de peur, pas toujours. L’univers fait un pas de côté. Il nous requiert, et pourtant, dans cet écart même, nous ne sommes pas là. Nous nous absentons.
C’est le temps de l’écriture. Le juste avant, le juste après, l’entrebâillement du temps. Le passage entre deux dangers, entre deux catastrophes. Il n’y a pas de nom pour ce passage. Pas de nom pour cet espace de temps. Le monde défusionne. Il se sépare. Ce trou dans la langue, ce manque à dire permet à l’écriture de passer. C’est le temps du surgissement. Le coin dans le bois qu’il déchire.
L’écriture nous vient de cette désynchronisation des sens, du défaut de la langue pour nommer ce temps singulier. Quelque chose est à dire. Nous ne savons pas quel mot convient, alors on tente de les dire tous. Il y a un espace pour réordonner l’univers : c’est ce temps chaotique, silencieux, stupéfiant, toujours entre deux désastres.

Franck

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mercredi 29 mars 2017

- 9 - Où...

« Où vas-tu ? »
« Droit devant, je vais droit devant. »
« Devant n’est qu’une illusion. Devant n’existe pas. Il n’y a que l’ailleurs qui existe. L’ailleurs, c’est l’exil. Une géographie déboussolée. C’est le lieu de l’écriture. Un lieu démembré. Traversé d’un temps à rebours. Incertain. L’ailleurs se définit par sa résistance à l’ici. Par le départ, par la débâcle qui s’ensuit. Il faut se presser de se mettre en route, sinon on ne part jamais. Devant n’existe pas. Nulle part est ton pays.
Si tu écris, tu n’auras ni lieu, ni maison, ni saison. Si tu as cette honnêteté folle d’écrire avec les yeux désorbités de l’enfance. »
« Où vas-tu ? »
« Je vais m’allonger un instant sur ma tombe. »
« Prends garde aux théologies du bonheur. Va ailleurs. Seul. L’ailleurs est toujours le lieu de la séparation, de l’abandon. Bienheureuse déréliction.
Pleurer dans l’océan est la seule distraction sensuelle, comme écrire avec la semence des saints.
Regarde derrière toi. L’origine est un abime. Plus loin, se trouve une passerelle. Elle s’appelle l’extase. Non ! Elle s’appelle l’écriture. Ou la mort, c’est pareil… »

Franck

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dimanche 26 mars 2017

- 8 - L'étreinte...

L’excitation est trompeuse. Cet afflux avant d’écrire nous éloigne d’écrire. Cet enfièvrement qui exalte la parole. Cette maladie de l’avant d’écrire.
Il faut savoir accueillir le bon temps. Le temps pauvre. L’intention de l’avant compte pour rien. Le texte tient du seul instant qui meurt et qui voudrait survivre dans un après jamais atteint. Combien de textes s’effondrent parce qu’ils sont trop chargés d’intention ? Combien de textes s’épuisent de trop de vouloir, de l’excès de présence ? D’un trépignement de la parole ?
Écrire c’est l’intention sans intention. La volonté sans volonté. C’est un désir avant que le désir s’incarne. Écrire nous vient de l’après, de ce retournement des chairs, d’un futur qui n’a pas de nom, que seul le texte désigne. D’un possible.
Arriver les mains vides dans une sorte d’agonie vigilante. Attendre. Arriver au pied d’une éclipse et encore attendre. C’est une ignorance solennelle qui nous fait longer les flancs de l’abime. Toujours attendre.
Écrire, c’est aller vers l’étreinte, c’est recomposer les corps de l’étreinte. Derrière chaque attente, il y a une étreinte, l’étreinte est un au-delà de deux corps. C’est recomposer le corps des dieux.
Écrire, c’est l’étreinte des cieux.
Assez de vie dans la mort qui vient.
Assez d’amour dans la vie qui reste.
Assez de joie dans la peur qui s’efface.

Franck.

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mercredi 22 mars 2017

- 7 - Oublier....

C’est souvent le même rituel. J’allume l’écran puis je rentre dans la salle d’attente du texte. La salle d’attente du texte est un lieu, et un temps. Le lieu du temps. Un univers. Une vie. On est là et l’on sait que personne ne viendra vous chercher. Personne d’autre que vous n’attend. Vous êtes seul, vous attendez. Il n’y a pas d’impatience. Simplement l’attente. Le flottement du désir. C’est une urgence douce. Une urgence qui n’appelle aucun soin, aucun recours. C’est un temps paradoxal dans un lieu de conscience paradoxal. Tout y est plus vrai, sans pourtant y être tout à fait réel. Comme le danger. Ce sentiment, cette sensation d’être en danger. Pourtant, là, rien ne me menace, mon corps ne risque rien hormis un tremblement de terre peu probable. De l’extérieur, je dois donner l’image d’un homme paisible, concentré, ou perdu dans ses rêveries. Mais je sens un danger. Un danger qui ne menacerait pas ma vie réelle, mais quelque chose d’encore plus important que ma vie réelle. Je n’arrive pas définir ce que c’est. Personne ne peut définir ce que c’est. C’est la chose la plus importante et personne ne peut dire cette chose. Elle est là, on est construit autour, on ne sait rien d’elle. Alors, on écrit en décrivant de grands cercles de parole. Pour ne pas tomber. Tomber dans cette chose que l’on ne sait nommer, qui pourtant est nous.
Je ne sens ce danger que lorsque je suis dans la salle d’attente du texte. Comme si le texte nous inquiétait dans son approche lente et diffuse. Comme si le texte sortait de la chose inconnue de nous. L’inquiétude. Le danger. Quelque chose qui pourrait nous réduire à rien. Nous renvoyer à une sorte de néant. Des limbes.
Le texte s’avance, il nous sait mieux que nous-mêmes. Il rentrera par la porte la plus faible. Au départ, il rôde au loin. On ne l’entend pas, on ne voit rien, à part quelques ombres furtives. Il n’a pas de forme. Il cherche. Il cherche l’endroit de mélancolie, l’endroit de tristesse en nous.
Il y en a toujours. La chair est nostalgique par nature. Alors, il rôde, nous affame. Comme une ombre qui traverserait nos temps, nos passés, nos futurs. Car le texte connait notre destinée, c’est pour cela qu’il « est » le texte. Ce texte, surtout pas un autre. Ces mots seuls, surtout pas d’autres mots. Il sait l’impossible lien qui tisse nos heures, il en connait la couleur, la substance, la destinée. Le texte tient dans sa main l’origine et la fin, il nous les tend sans que l’on sache les reconnaitre, comme dans un jeu de courte paille, où l’on ne gagne jamais.
Les règles du jeu changent en permanence. Nous ne savons rien. Le texte, lui, sait. Il a traversé plusieurs vies, plusieurs siècles, il cherche en nous le plus faible, le plus désespéré.
On est dans la salle d’attente du texte, peu à peu  il se rapproche. On le sait à ce brassage des chairs molles de notre pensée. Car au départ le texte n’est pas construit de mots, du moins on ne les voit pas. On ne discerne rien, hormis une rumeur de marée, hormis une présence qui nous afflige et nous met en joie en même temps. On reconnait sa présence à ce mélange, à cette confusion, comme un horizon qui s’inquièterait, comme le bruit d’une bataille, un galop lourd au-dessus des nuages.
Alors les choses se précisent. Les premiers mots nous guident vers d’autres endroits. Ils tombent, là, avec leur consistance indécente, une nudité presque obscène. Toujours, au début, il existe ce sentiment d’une réalité inacceptable des mots. Toujours. Un couloir. Un couloir sombre. Un couloir sans fin. Un couloir qui traverse notre vie. Le texte choisit toujours les lieux étranges de notre vie. Les chemins cabossés, les landes sauvages, ou les couloirs sombres. Les lieux de passage déserts, nos lieux d’errances. Nos lieux inhabitables. Nos lieux d’inquiétudes. À l’intérieur, notre géographie est tourmentée. Paysage lunaire. Paysage de fantômes. Alors, commence la longue traversée. Mot après mot. C’est comme s’il y avait un trou d’où les mots s’échappaient, un à un. Il faut simplement maintenir les bords de la plaie ouverte. Car c’est une plaie. Enfin, cela y ressemble. Souvent, on dit que c’est une douleur, mais ce n’est pas exactement cela. C’est une difficulté. C’est se sentir dans une terrible fragilité. Il faut rester ouvert. Maintenir l’être à vif, à vif de sa vie comme si les mots étaient attirés par le sang, par la chair à nu.
Après  la salle d’attente du texte,  le temps se déploie, avec une sorte de majesté lente, de gravité exigeante. C’est le temps du long couloir. C’est une énigme, comme si le texte proposait chaque fois des mystères, des secrets. Comme si le texte était fait de dévoilements incomplets. Comme s’il chuchotait et que l’on n’entende qu’une partie de ce qu’il nous souffle. Des morceaux, des bribes. Comme si l’on ne pouvait pas tout recevoir, comme si l’on était toujours en deçà de son vouloir, de son appétit. Il y a là quelque chose d’écrasant. D’éreintant. Parfois, pas toujours, j’ai des larmes qui montent aux yeux. Mais ce n’est pas de la tristesse. C’est l’eau du texte. Son fleuve. Elles viennent. C’est tout.
On ne voudrait pas se trouver là et pourtant, c’est bien la seule nécessité qui s’impose, être là. À cet instant précis de notre vie, être là et nulle part ailleurs. Être présent à cette bataille. Assister à cette défaite, ce démembrement.
Le texte s’agrippe aux parois intérieures du corps. Plus il avance, plus son poids s’alourdit. Le geste racle un peu plus, avec le temps. Les mots résistent à se donner. À pénétrer la densité de la chair.
Le temps du couloir demeure un temps déraciné. Il ne compte pour rien dans nos âges. C’est un temps dérobé aux dieux. Nous sommes sans patrie, la seule qui vaut, la seule qui compte, c’est nos temps d’exil. Lorsque nous sommes assez loin de nous pour accueillir la solitude que le texte exige.
Puis vient le temps où le texte se défait de lui-même, où la bataille a été livrée. Puis vient le temps de la paix, où le monde revient dans nos veines, où le soleil reprend sa couleur. Tout s’efface peu à peu, comme si rien n’avait existé. Pauvre et glorieux ! Le texte se retire. Devant moi les restes d’une mélancolie somptueuse, d’une tristesse décomposée. Devant moi, l’éclatement des saisons et l’univers que, l’espace d’une seconde,  j’ai tenu serré contre ma poitrine. Le souvenir de quelques larmes.

L’écriture n’est pas une occupation, elle ne peut réconforter de l’ennui, puisqu’elle est la forme ultime de l’ennui. Elle ne peut consoler de nos échecs, puisqu’elle les sacre tous, jusqu’au dernier. L’écriture ne nous lave de rien, ne nous rend ni pires ni meilleurs. Elle n’est qu’une affirmation portée à ébullition, qu’un fer rougit fiché dans le cœur. Un surcroit de désir éparpillé sur les chemins de croix de nos vies. Un écho. Un tintement de l’âme. Une trace. Elle est le miroir de nos défaites, l’horizon crevé de nos rêves. Un espace creusé qui appelle la vie à l’état brut. La vie sans formes. La palpitation originelle. La pulsation. Elle est notre nuit religieuse. Elle n’est que ce cri que nous retenons. Ce long hurlement dans les étoiles.
Au bout du texte, on ne sait rien de plus sur nos peurs, sur les dangers qui nous guettent. Au bout du texte, tout reste à refaire. Au bout du texte, rien n’a vraiment changé. Pourtant… On est toujours une énigme pour nous, et pourtant… et pourtant…
Je vais éteindre l’écran. Je vais oublier la salle d’attente du texte, je vais oublier le couloir, ses ombres, je vais oublier… Je vais oublier… Mon dieu, faites que j’oublie tout, pour qu’à chaque fois mon désir soit plus neuf, soit plus pur ! Oublier…
On est riche d’un épuisement et d’un oubli. On est riche d’un cri silencieux, d’un feu qui brule le sang, d’une solitude qui ne craint plus son ombre.
Je vais aller marcher dans la ville. Juste marcher. Puis oublier… et attendre l’aube…

Franck.

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dimanche 19 mars 2017

- 6 - Aurore....

Il y a une densité particulière, une pigmentation singulière de l’air à l’approche de l’écriture, celle qui préside aux aurores qui se lèvent sur les grands lacs. L’eau lisse et sombre, encore inquiétante avec ses nappes de brume qui sortent des profondeurs. Cela tient au silence. Ce silence du matin naissant qui n’a pas le même timbre que le silence nocturne. Ce silence du matin, désencombré des présences et des spectres. Silence plat. Lisse. Sans image. Dévoilé. Nu.
Il y a un temps dans les aurores où la nature attend. Elle attend le signal de quelques dieux. Les oiseaux sont posés sur la bouche du vent, ils attendent, ils écoutent la lumière déchirer les ombres, ils observent les fantômes se dissoudre dans la rosée, les diables se cacher dans les buissons, les fées s’évaporer. Cela ne dure pas. La naissance de l’aurore est toujours triste, toujours mélancolique. On sent bien que c’est un effort que de se dégager des mots de la nuit. Accoucher d’un silence neuf demeure une épreuve. Certains jours d’ailleurs elle n’y parvient pas, alors même en plein jour, c’est la nuit qui triomphe. Des jours qui ne sont pas des jours, des jours effondrés, épuisés. Des jours qui empoisonnent le sang de l’écriture. Rien n’est acquis, pas même la lumière.
Il y a une densité particulière, une pigmentation singulière de l’air à l’approche de l’écriture, celle qui préside aux aurores qui se lèvent sur les grands lacs. Où la solitude change de destinée. La solitude du matin naissant qui n’a pas la même épaisseur que la solitude nocturne. Elle se déploie, se défroisse, ce qu’elle perd en poids, elle le gagne en étendue, comme une main qui défait son poing, comme une main dénudée que l’on pourrait croire accueillante. Cela ne dure pas, car elle vous entre dans le corps comme une vague scélérate qui envahit la peau comme une chair de poule. Cette fraicheur innocente du matin, c’est la solitude qui déplie ses bras pour l’accolade, pour le baiser du jour. La solitude nocturne vous déborde de toutes parts, son poids est immense, et parce qu’il est si immense vous n’y croyez pas vraiment. C’est une extravagance, une exagération, certaines nuits, vous la considérez comme une amie. Mais cet écrasement reste une complaisance, un attristement indulgent sur vous-même.
La solitude du jour, vous l’enfilez comme gant. Elle vous tient chaque parcelle de vie. Elle est à votre mesure : elle est faite pour vous. C’est pour cela que vous avez cette sensation de froid au point du jour, comme à l’approche de la mort. D’ailleurs, la mort ne s’y trompe pas : elle aime hanter ces endroits du jour où l’ombre arrive ou bien s’en va, où l’ombre joue avec nos nerfs. Elle cueille les âmes au crépuscule, ou à l’aube, dans ces temps raccommodés, ourlés de surjets fragiles, faussement hésitante. L’aurore constitue bien ce temps où les amants se délient, où les serments se payent, où les dieux font notre addition. Chaque matin, la solitude du jour vous laisse les poches vides, l’œil effaré. Les dieux ne font pas crédit : vous payez d’avance. Le soleil est à ce prix, le prix de la lucidité, comme dirait le poète

Chaque fois que l’on marche vers l’écriture, c’est comme aller au-devant d’une aurore, c’est aller vers l’absolu du silence, vers l’absolu de la solitude. C’est aller vers un sacre.
On le sent à cette densité si particulière de l’air à l’approche des mots, à ce désordre dans les saisons du sang, à la brusque gravité des heures, à cette simplification des couleurs comme lorsque le jour se lève près des grands lacs aux eaux lisses et noires, aux eaux cousues de brumes.

Franck

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samedi 18 mars 2017

- 5 - Lenteur...

On s’assoit pour retrouver la lenteur des temps. Alors, on respire. On puise au plus profond de l’intérieur du corps. Comme vers un continent neuf qui sortirait des eaux brumeuses. La lenteur appelle l’immobile.
Car seul l’immobile nous rendra la mesure des actes, et tracera les contours de leur gravité. On ne sait les choses importantes que dans ce mouvement de ralentissement. On ne connait les choses essentielles que dans l’immobilisation. La stase.
Le sens ne se révèle que dans l’atrophie du geste, dans l’engourdissement de la course. Dans l’agonie lente de l’impulsion. Alors, on s’assoit, pour mourir un peu plus fort. Un peu plus surement. Un peu plus loin. Avec la lumière qui se dégage de la disparition des fièvres, des grouillements, des effervescences. On ne connait le voyage qu’aux escales, on ne sait dire le désert qu’à l’ombre des oasis.
On s’assoit. On flotte. Lenteur épaisse des heures qui s’écoulent en raclant la blancheur des os. Curetage patient de nos insomnies, de nos attentes, de nos désolements. Ce vertige. La peur qui s’insinue. Temps étrange et singulier de la lenteur, comme si brusquement il devenait important de prendre avec précaution la vie, avec la mort qu’elle traine dans son ombre, et le souffle. Retenue du mouvement. Comme l’on va pieds nus sur les rochers tranchants. Parcimonie, pour échapper à l’écrasement. Puis défroisser le temps qui reste, à cause du temps perdu. Défroisser les souvenirs à cause des oublis. Lisser avec obstination la page écrite de trop de mots, de trop d’espoir, de trop de désirs inassouvis, de trop de manques. Ainsi, chaque instant, un crépuscule.
Il y a dans la lenteur du temps cette chose impalpable qui va vers la transparence. Vers l’éclat. L’étincèlement. Le reste improbable de l’usure. Il y a dans la lenteur un accroissement d’amour. Comme le murmure accroit la puissance de la parole. Il y a dans ce ralentissement une dilatation de l’âme. À cause du poids, de cette distance qui n’en finit plus pour atteindre l’immobilité fulgurante. L’irradiation.
Il y a dans la lenteur un accroissement d’amour, comme cette caravane qui progresse dans les sables. Plus le but approche, plus le pas ralentit. Lent cheminement de l’écorce qui rêve en secret au caillou.
On s’assoit. On laisse monter en soi l’océan vide des regards et des gestes. On élargit les bords du manque. On entre dans son corps, car il est temps d’habiter sa chair et d’ouvrir les bras à l’éternité. On s’assoit, on se laisse traverser par l’éclair d’une solitude grave, brillante. On s’assoit dans cette dévastation du temps inerte. On longe le gouffre de nos peurs. On parcourt encore une fois nos sentiers d’errances. Le souffle se ralentit. Tout est là, puisque rien ne tremble. Tout est là, puisque les premiers mots affleurent.

Franck

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