samedi 19 août 2006
....de chair et de chant.....
J’ai récupéré quelques livres. Deux cartons. Il m’a fallut fouiller dans la grange. Deux petits cartons seulement. Ma maison est empilée dans une grange au loin. Là je n’ai rien. Un lit, un bureau. Et maintenant quelques uns de mes livres. « Tu devrais prendre des objets, ta télé… ». J’ai souri. Quels objets ? Ils me sont devenus indifférents. Dérision que ce reste de meubles et de cartons empilés dans une grange. Raccourcis d’un naufrage. Non rien. Deux cartons de livres. Je n’ai pas vraiment choisi.
Un jour je sortirai tout dans le grand champ pour mettre le feu à ces lambeaux de vie. Pour qu’il ne reste rien.
Et puis mes échanges avec « S » me ramènent à Joë Bousquet. Le hasard fait qu’Il se trouvait dans un des deux cartons. Je relis. J’avais oublié presque tout. Mais pas sa rage, pas son exigence, pas la pureté du trait, pas son tranchant. Une parole aiguisée comme un poignard. Cette lutte avec le silence. Contour des chairs, contour du corps. Une poésie sur le fil tendu entre l’immobile et le silence. Faire éclater chaque heure. Extirper le pas du vide, le remettre dans l’abondance de la voix
« Si tu vis à la façon dont vole
Un oiseau,
Tu fais le monde nu
Jusqu’à l’œillet des yeux. » (J. Bousquet)
C’est Fleur qui me l’a fait connaître. « Traduit du silence ». Fleur j’en ai parlé ici. Fleur cherchait dans le théâtre son corps de paroles, sa chair mue par la chair. Elle lisait Bousquet et jouait du violon. Fleur avait la peau blanche et les rêves écarlates.
C’est étrange comme la chair dans l’écriture fait peur. Comme si on la trouvait de trop, presque indécente.
La matière du mot c’est la chair.
La parole invente d’abord un corps à la mesure du désir.
Le Verbe chair, c’est quand même la pierre angulaire de la création. Un sacre dans la nuit. Le souffle, sur, dans, à travers la matière.
Si le verbe ne fait pas trembler la chair, alors….
Bousquet prends des notes. Noter, c’est marcher comme le chasseur à l’affût. C’est lui la proie. Il se traque. Il se débusque. S’empêche la fuite….
« Dire à Nelli (son ami confident) qu’on ne fait pas un livre avec des idées ; même si l’on admet comme lui que toute idée pose un rapport nouveau.
Sentir les événement, les écrire : ensuite entrer dans le texte, le dépasser sans le voir ; et fort de ses certitudes, agir, opérer l’acte le plus simple avec ces boulets aux pieds.
Après avoir vécu sur cet écrit pouvoir le relire sans s’arrêter à rien et n’en percevant que le chant.
Exemple de Nelli : Chopin… » (J. Bousquet)
Que le chant… D’abord la voix. Le texte doit tenir dans sa voix. Tenir en entier. L’œil seul est muet et il n’entend rien au chant. Beethoven est sourd, mais il continue de jouer. L’œil n’est pas suffisant il a besoin de ses doigts pour entendre.
Le chant relie la chair au verbe
Que le chant… L’exhalaison de la matière du mot. Le dépassement du mot dans sa traversée. Chopin jusqu’à la dissonance. Aller jusqu’au bout de l’audible, juste avant que l’harmonie se casse. Il y a cet instant juste avant la brisure. Dans Chopin, il y a toujours un point d’effondrement, une note par où passe la lumière.
C’est l’accident dans la parole qui la révèle.
L’impacte.
Le trou juste avant le mot. Juste après.
Décider d’écrire dans les trous, dans les manques. Se donner une chance de mourir. Là.
Inventer de l’éternité pas parce que c’est beau. Parce qu’il le faut.
L’arbre ne fait pas du beau, il fait de l’arbre. Il fait de la puissance d’arbre. Il est constant dans son désir d’arbre. Il est constant dans sa chair d’arbre.
Il s’efforce. Autour du nœud. Autour de la folie qui durcie sa mémoire. Il invente ses branches dans les saisons à venir. Autour du nœud ligneux. Et il appelle le vent et la tempête. Et il appelle ce qui peut le briser. Ce qui doit le briser. L’arbre écrit.
On le sait à cause du chant.
Et de ses renaissances perpétuelles.
Et la bûche dans le feu dit son poème, raconte sa légende. Les amoureux qui s’y chauffent le savent. Ils entendent, ils écoutent la voix de l’arbre, la chair de l’arbre. Et le feu est l’âme de l’arbre. Et quand le bois craque c’est un silence qui se contracte, c’est le chant de la puissance de l’arbre. C’est la chaleur des étés, c’est les neiges d’hiver, c’est le vol des oiseaux. Et jusqu’aux cendres.
Franck
Commentaires
les mots ont besoin de la chair
comme l'émotion a ses besoins
dans l'incarnation
c'est le sion, le mont qui figure le Verbe, le coeur du temps en séquences, qui repose en cycle le conte et le pousse au mythe, aux besoins du désirs la chair, aux volontés de l'amour la chair, aux délires de la passion ou de la colère la chair encore, il n'est pas de pur esprit qui pourrait être Verbe, car sans vivre la chair il ne pleut plus sur soi mais seulement en soi.
Bouquet, Quignard et Morgiève, et voilà tout est Vertig quand les petits traités se retrouvent coincés entre le cahier noir et la connaissance du soir ...
N'y a t-il donc que l'amour ou l'écriture pour entendre la chair du monde....?
Parfois, souvent, je suis tentée de le croire.
"Aimer la vie en elle, non en moi, lui donner une voix au lieu de parler d'elle; atteindre à ce lyrisme d'avant l'erreur qui n'a que faire de la vérité." Encore, toujours Bousquet, qu'avec vous, je retrouve, plus fort encore que je ne l'avais rencontré.
Merci Pant, pour ce beau commentaire... Car cela pourrait être un vrai paradoxe, ce besoin qu'à la chair d'appeller le verbe, et le verbe de mobiliser la chair. Il y a là, comme le début d'une mystique. Le dépassement de l'un et l'autre part l'un et l'autre...
Mais la chair, à déjà reçu son sacre depuis le temps qu'on l'appelait viande... Quant au Verbe, il a bien fallut le crucifier...
Au départ on ne pense pas que l'expérience de l'écriture est aussi une aventure du corps... c'est sans doute la plus forte révélation que j'ai reçu.
L'écriture fait frontière. Il y a un en-deçà et un au-delà.J'aime employer le mot suture....
A bientôt Pant, merci de ton passage....
J'ai la même tentation "S". L'écriture et l'amour procède du même pas. Sur le même chemin.
J'ai cette sensation d'évidence, quand je suis à ma table d'écriture, que celui qui écrit est l'amoureux en moi. Même si le sujet est lourd, et loin de l'imaginaire affectif. J'aurais envie de dire "surtout".
Comment dire.... Il y a dans l'amour, comme dans l'écriture, ce mouvement qui se détache du réel que pour mieux faire retour vers lui. Pour lui donner sa densité. Avec peut-être l'intention de le dépasser. Que le réel soit encore plus réel. Que la fatalité soit encore plus fatale...
En fait Bousquet résume tout cela d'un trait de flêche : " On écrit les voix et non pas les sons."
"Car cela pourrait être un vrai paradoxe, ce besoin qu'à la chair d'appeller le verbe, et le verbe de mobiliser la chair. Il y a là, comme le début d'une mystique. Le dépassement de l'un et l'autre part l'un et l'autre...
Au départ on ne pense pas que l'expérience de l'écriture est aussi une aventure du corps... c'est sans doute la plus forte révélation que j'ai reçu.
L'écriture fait frontière. Il y a un en-deçà et un au-delà.J'aime employer le mot suture...."
Ah! Merci Franck. Pour l'explication de texte, j'avoue que mon maigre quotient intellectuel ne m'avait pas permis de comprendre a et b. :)
Tu crois que l'écriture fait vraiment frontière, ne serait-elle pas plutôt un point/trait d'union? Une suture c'est à cela que cela sert non? joindre les deux parties de la blessure, de la béance.
Enfin, je sais avoir une vision simple des choses mais l'écriture pour moi, rassemble, elle ne sépare pas. Bien au contraire.
Une aventure du corps...dans quel sens?
Bises
Content d’avoir pu t’éclairer Chris ;-)
Je trouve que l’idée de frontière est intéressante.
La frontière c’est aussi ce qui relie. C’est un lieu de passage, d’échange. Mais peut-être de changement aussi. Changement de nature, de langue. C’est aussi un enjeu. Elle introduit l’idée d’intégrité de totalité. De plus elle peut se définir pas l’intérieur ou par l’extérieur, selon de quel coté on la regarde. Tout en l’homme est frontière. C’est une zone avant la ligne et une zone après la ligne. La frontière est un lieu de fantasme aussi. Lieu des projections, des envies, des désirs. La frontière n’arrête pas. Elle fonde par définition l’existence de l’autre dans une interactivité, où tout peut intervenir, l’équilibre, la force, le pouvoir.
Je crois que l’idée de frontière est riche, elle nous permet de poursuivre notre réflexion…
Quand au corps, tout dans l’écriture m’y ramène. D’abord le mien, dans l’épuisement de l’effort d’écrire, dans la réelle crispation des muscles. Mais aussi dans cette sensation très charnelle de l’écriture, sensation qui dépasse très largement la seule expérience spirituelle. Lorsque j’écris, je ne mobilise pas mes neurones (souvent je dis que mon écriture n’est pas intelligente), je mobile la totalité de mon être. Toute ma présence. Et là, dans cette présence je suis forcé de découvrir, de redécouvrir un corps physique qui s’impose. L’écriture m’aide à redéfinir les contours réels de mon enveloppe charnelle. C’est dans ce sens qu’elle travaille (l’écriture) la matière.
Le signifiant du mot en débordant largement le signifié me donne la possibilité d’étendre non seulement mon existence mentale, mais réellement ma matière charnelle. Ce surcroit de signifiant est une chance, même si on le considère un mal. C’est une vraie chance d’un surplus de vie. De vraie vie. Complète. Corps et âme.
Quand durant des années, sur le divan, je prononce des signifiants, quand cette prononciation, au bout des heures et des ans, sauve ma vie. Simplement par le pouvoir sur le corps, la matière, la chair. Alors je dis que oui, le mot quand il part du bon endroit, qu’il passe par le bon souffle peut modifier, transformer la matière. La vraie matière. Pas une matière poétisée. Le sang, les os. Ecrire, pour moi procède du même élan.
Je ne prétends rien d’une façon générale. J’essaye de parler pour moi. De dire une vérité qui, dans l’instant où je la dis, ne vaut que pour moi. Je n’établis pas une théorie péremptoire, j’exerce simplement ma langue, ma parole à travers mon corps. C’est ça que je fais. Le reste m’importe peu. C’est mon chemin… bien d’autre sont possibles et peut-être même souhaitable.
Et pour aller plus loin, quand je dis « expérience du corps » cela peut aller jusqu’à la jouissance. La jouissance de soi. D’être, même un court instant, dans la joie d’être soi, entier, complet, en paix. Et ça, ce n’est pas l’esprit seul qui peut le donner. C’est précisément, cet « esprit là », dans ce « corps là ».
On croit souvent que le poète procède par inflation, (et dieu sais qu’on me l’a reproché), alors qu’il tente seulement d’étirer, d’agrandir le réel. Et un réel qui ne vaut pas que pour lui, qui vaut pour tous.
Nous vivons tous dans un réel agrandit par Rimbaud (et par d’autres). Mais quand il écrivait, il était seul. Avec lui, avec son écriture, ses limites, ses désirs, ses fantasmes, et ce truc si particulier, cette volonté d’atteindre le plus juste, le plus vrai du réel, en étant au plus près de sa propre vérité, de sa propre authenticité, de son geste juste, et pur. Tout le reste n’est que du bavardage. Car le reste ne lui appartenait pas… Le reste c’est la possibilité qu’un autre, qu’un lecteur, dans sa propre solitude, dans son propre silence, dans son propre dénuement, accueil cette parole et la sente passer en lui comme une flamme, parce qu’elle semble dire une vérité qui va bien au-delà d’un jeu de l’esprit, mais qui engage aussi son être de vérité, tout comme l’auteur.
Mais tout cela n’est pas jeu de l’esprit, tout cela est engagement. Engagement total, définitif. Risqué.
Combien de fois nous posons-nous la question, « pour quel texte que j’ai écrit j’engagerais ma vie… ? »
Si ce que tu écris ne vaut pas que tu meurs, cela vaut-il l’encre utilisée pour le dire ?
Si lorsque tu écris tu ne sens pas l’urgence, la tension, le risque pour ta vie, de quel poids sont faits tes mots ?
Non, je ne prétends rien, j’essaye de faire honnêtement, quelque chose que je « dois » faire. Ce que je fais n’est pas une activité de salon. Dix fois je l’ai dis ici. Ce que je fais ? Je labours. C’est pour cela que parfois je suis épuise, découragé. Je suis attelé et arcbouté, et je tire. Et ça résiste. Tout résiste. Et pour l’instant je tire. Non, je ne dis pas que tout le monde doit faire ainsi. Je dis que moi, je fais ça. Et je dois m’en convaincre tout les jours. Tous les jours recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire, pour moi, n’est pas une activité heureuse, c’est une tache sublime.
(pas le temps de relire, excuse les fautes de frappes en tous genres)
Bises Chris,
et merci de m’avoir offert ce moment d’écriture, ce moment de parole…
Je me suis laissé emporter. Ca fait du bien….
Franck
C'est moi qui te remercie de m'éclairer. En fait je n'avais que peu compris ton texte, mais là tu me parles. Je comprends. Merci.
Je me retrouve dans ce que vous dites Franck, de la "tache sublime". Souvent j'ai constaté de part et d'autre l'argument de cette libération par l'écriture... cette respiration salvatrice...
Et je m'y sentais étrangère.
Comme vous le dites, c'est surprenant, mais on arrive à un point de nous où il ne s'agit plus d'un vouloir mais bien d'un devoir. Un devoir qui contient toute la liberté du monde, certes. Mais un devoir tout de même.
Qui vous pèse sur la poitrine.
Quant à cette extension de la vie.... oui, c'est tout à fait cela. Rimbaud a agrandit notre réel. Nous ne lui devons rien de moins. Je trouve ces mots là tellement justes. Si dignes de l'héritage qui me constitue et me dépasse tant, que mes mots s'y arrêtent.
"Écrire, c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres." dit Blaise Cendrars.
Je crois que cette phrase résume bien la "tache sublime".
Amicalement,
S.
j'ai appris les mots comme on goûte la musique, je les sens vibrer, prendre vie, s'échapper , revenir.
j'ai appris le verbe comme on palpe la chair, en rondeur, doucement, en amante , délicate, en novice, effarouchée...
j'apprends de l'écriture, et le chant et le silence, et le rythme, et le centre...et le vide, et les pleins...
tout lier , délier, vêtir et dénuder...et toujours ce vertige qui pend mon âme par les pieds.
Manifeste d'écriture
J'adore ce "droit de réponse" où vibre aussi cette nouvelle assurance qui pointe, nouvellement conquise...
Au point que ne me résous pas à ce qu'elle reste planquée au fin fond de tes commentaires et l'ai placardée chez moi à la une (j'ai même enlevé les fautes de frappe, dis-donc !)
Non, c'est un texte à part entière, magnifique, un vrai texte théorique, qui prouve avec vigueur qu'il n'est nul besoin d'être abscons et exsangue pour penser.
Fonce Franck !
Merci Patricia, je suis content de pouvoir accompagner de cette "allure" le printemps de ta parole. Tes énergies nouvelles, (presque) réconciliées ont un goût de fruits juteux, de fruits solaires....
Merci aussi pour les fautes....de frappe ou d'orthographe ;-)
C'est vrai qu'il bon parfois de se reformuler que l'on croyait faire poartie de " sa prore évidence"... Redéfinir les mots, mettre "son" sens dans leurs extensions...
Notre parole a besoin de sentir parfois qu'elle est soutenue par notre engagement...
A bientôt Patricia
Ce texte
Bonjour Franck,
Je viens de lire votre texte sur le blog de Jean-Marc la Frenière et la puissance du contenu m'a propulsée jusqu'à votre site. J'ai relu ici le texte, et les commentaires également, vos réponses. Je n'aime pas analyser froidement, le cérébral me semblant toujours trop limité, mais pour pour le ressenti vous initiez un sacré mouvement !! il y a dans ce texte un mélange superbe de tant de choses qu'il est même difficile d'en parler. Ce que je retiens c'est votre impulsion, une dynamique ascendante qui dit au plus juste tout un foisonnement. Merci pour cela. Et maintenant je vais aller lire vos autres textes.
Ile
C'est moi qui vous remercie "Ile" de votre passage, et vos mots...
C'est drôle... ce texte a généré plein de réactions... je ne l'aurais pas cru... Il y vraiment quelque chose qui nous échappe, qui va bien au-delà de toute intention consciente...
A bientôt
Aussi clair que le réel
Quand je te lis parfois
je sens crisser
ma propre inconsistance
celle qui lie une main
à une main
et je me trouve alors bien réel
insaisissable
comme la pierre
qui ne sert même pas à terrasser un chemin...
Amitiés Franck
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=39470&pid=2496411
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
