J'irai marcher par-delà les nuages

La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède...

dimanche 26 août 2007

Trois grains.......

L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable. Et l’enjeu est là. Insupportable et jubilatoire. Ecrire défini une liberté que nos gestes répudient. Ecrire dépasse notre liberté. C’est ce qui vient après. Ecrire advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours. On a connu l’esclave, l’homme libérable, l’homme libéré, l’homme libre et bien après, le poète. Le poète naît des mirages du désert. Il naît dans le tremblement de la lumière. Et d’un étourdissement. Il naît dans ces océans bleus qui surgissent au-delà des sables. Il naît de cette marche insensée vers ce froissement de l’horizon. Il naît d’une folie.

L’œuvre est dans un temps qui nous est étranger, et d’un regard effaré par l’incessante perte. L’œuvre est toujours dans le deuil d’elle-même, elle se déploie sur un linceul.

Et les lectures sont de grandes funérailles.

L’incessante perte. Ecrire, c’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. L’oiseau s’envole à chaque fois. Ce que l’on a voulu saisir s’envole à chaque fois, il reste à peine la trace du geste dans l’air, la trace de ce désir fulgurant, insensé. L’éclat du poème. Et la perte. Toujours la perte. Un élan qui efface un mystère et qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain, réveillait l’éternité.

Et le poème est toujours en retard du prochain. L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable.

Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » Le monde des savants est un monde simple. Il est fait de réponses apparemment justes à des questions apparemment importantes. Contrairement au monde des poètes qui lui est fait de réponses apparemment fausses à des questions apparemment sans importances. Le savant demandait : «Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? ». La vraie question aurait put être : « Que perds-tu à écrire des poèmes ? »

Que perds-tu à provoquer les gargouilles de la mémoire ? Que perds-tu dans ce cortège de phrases nuptiales ? Que perds-tu dans cette langue constellée de féroces désinvoltures, dans ces soubresauts démesurés, dans ces infidèles dévotions ? Que perds-tu dans ce vagabondage de crucifié, qui longe les lisières craquelées de l’innommé ? Que perds-tu à cette plainte sourde et furieuse ? Que perds-tu à vider ces grandes charrettes d’envoutements ? Que perds-tu dans ces conjurations fracassées, brisées, fendues, dévorées de boues vaincues. Que perds-tu dans ces fabuleuses absolutions aux corolles béantes et poussiéreuses ? Que perds-tu dans ces danses qui s’abîment dans la soie, à l’ombre des profondeurs béantes ? Que perds-tu… ? Que perds-tu, nom de dieu ?!

Je voudrais tout perdre, et même encore plus. Je voudrais tout perdre, et qu’il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, et que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part manquante. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 17:07 - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'espère bien que parmi les savants il en existe aussi qui aiment et/ou écrivent de la poésie ou de la prose poétique pour moi c'est similaire...
Encore un beau texte plein d'émotion que je vais relire "trois fois"....sourire
Je t'embrasse

Posté par jade, dimanche 26 août 2007 à 18:46

" L'amour réalisé du désir demeuré désir " Ton écriture en est bien là de son poème...
Là où le langage frissonne
Là où la perte est une destination
Le manque un arc en ciel.
Un texte splendide, Franck.

Posté par S., dimanche 26 août 2007 à 23:39

Il y a plusieurs espèces de poètes. Ceux qui vont leur chemin musardant sans question, le nez au vent. Puis les autres, ceux qui vont leur chemin en s'arrêtant à chaque seconde pour la goûter à coeur, ceux qui vont les chairs ouvertes et l'âme prenant le frais.

Tu es beaucoup plus avancé que je ne le suis dans le dépouillement, la nudité, la lumière du mot, l'usure de l'égo. Je sais que je vais heurter ton humilité, mais tu es comme un phare qui m'indiquerait la passe. Si j'avais encore besoin d'un mentor, ce sont tes pas que je suivrai, sans hésiter.

Cette sensation épuisante d'être étranger, est moins pesante lorsqu'on découvre que d'autres, comme nous...

Posté par Chris, lundi 27 août 2007 à 08:19

Je crois, Jade, que savoir, c'est le contraire de la poésie.
Ce qui ne veut pas dire que celle-ci n'est faite de rien. Elle se déploie sur un manque.

On ne connait que ce qui nous nous manque.
C'est cette perte, ce deuil, qui appelle le langage. Et le langage, la voix.

Posté par Franck, lundi 27 août 2007 à 12:57

Merci de ta lecture Sonya, tu sais qu'elle est importante pour moi...
Ton dernier texte m'a aidé à finir celui-ci...

Posté par Franck, lundi 27 août 2007 à 13:12

Merci Chris; ;-))

Mais je ne crois pas que tu ais besoin de mentor. Tu es certainement plus avancée que tu ne le pense.
Ecrire est l'acte le plus intime qu'il soi. Ca se passe entre soi et soi. Après , il arrive qu'un lecteur s'empare de cela. Et c'est un deuxième miracle.
Il est etonnant et singulier, que cette chose si intime trouve des résonances dans d'autres consciences. Sans doute le poème touche-t-il parfois à l'universel...
Mais ce qui me semble important c'est qu'à la lecture le texte ait assez de chair pour faire entrevoir celui qui l'a écrit...
Les poèmes désincarnés me terrifient...

Posté par Franck, lundi 27 août 2007 à 13:22

"Je voudrais tout perdre, et même encore plus. Je voudrais tout perdre, et qu’il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, et que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part manquante. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme."

Oui comme vous dites .... " en somme " ...

Un écrit qui me scotche ... tant dans les mots qui ne veulent pas sortir du "moi" née de cette lecture ... ..; tant dans le déroulement ... chaque paragraphe possède son écho, son reflet ... son histoire, sa raison ...

Et la chute, citée ci-dessus ... un condensé d'âm'our .... rien qu'une somme ... comme vous dites... oui ... trois fois rien, en somme ...

Amitiés poétiques

Cat

Posté par Cat, lundi 27 août 2007 à 16:52

Hier à la plage...

j'ai fait rouler des grains de sables dans ma main, des larmes encore juvéniles (malgré mon âge ;), ont dessinés des formes, des tâches...
J'en ai tiré quatre lignes que je dépose ici, avec tes trois grains je pense qu'elles seront en bonne compagnie ;)

"C'est fou la mémoire d'un grain de sable!
De chaque rivière, de chaque océan,
Il transporte la vie, batit des cathédrales
Voyage dans le temps sur les ailes du vent"

C'était ma prière dominicale ;)

Amitiés

Domi

Posté par Domi, lundi 27 août 2007 à 18:34

"Sans doute le poème touche-t-il parfois à l'universel..."

Je crois que derrière tous les mots on ne parle jamais que d'une seule chose: l'amour. Et les corollaires collés à ses basques, le manque, le vide, la solitude. Nous sommes des êtres très complexes pourtant nos besoins sont simples: manger, dormir, aimer. Nous sommes des milliards a manquer de l'un ou l'autre. Et presque tous à manquer d'amour. Le problème est insoluble.

"Ecrire est un acte entre soi et soi". Oui, da. Et puis ça devient autre chose. Ne me demande pas de définir quoi, c'est encore un truc du domaine de l'incommunicable. Ce que je pourrai dire c'est que je suis en plein "dedans", physiquement et mentalement. Avec une sensation étrange de dilution, mes bords deviennent de plus en plus flous. A moins que je ne devienne carrément dingue. Youpie! ;)

Oui c'est vrai je n'ai pas besoin de mentor, et même je n'en ai jamais eu besoin. Mais tu es quand même ce qui y ressemble le plus dans mon paysage. Un gars profond, loyal, pédagogue, jamais paternaliste, avec un vécu digéré (ou presque), ta pensée m'aide à modeler la mienne sans chercher à rien m'imposer, bref tu es un homme debout. C'est tellement rare. Et je rajouterai que tu me connais, le cirage d'égo ce n'est vraiment pas mon dada, et comme je suis une tête de lard, je n'écris que ce que je pense.

t'embrasse, passe une bonne journée

Posté par Chris, mercredi 29 août 2007 à 08:03

Ah oui je voulais te dire aussi, que quand même on peut parcourir le net longtemps avant de trouver un homme qui écrit aussi merveilleusement bien et beau que toi à la femme qu'il aime. Bon sang, je ne sais pas comment on fait pour ne pas craquer devant tous ces mots d'âme, de coeur et de chair, délivrés de toute miévrerie, du culcul en mauve ou rose et usés jusqu'à l'os. Sous la douce apparence de tes phrases il y a une telle force, ce que tu écris est tellement étincelant!

Posté par Chris, mercredi 29 août 2007 à 08:12

trois grains

comme ces trois petits points qui disent sans dire, qui laisse la place, ouvre la porte à toutes les options, en phase ou pas. Grain de sable, grain de poussière, grain de folie... et 1 plus 1 qui font 3, l'entité. Je crois que je suis confuse. Je m'égare... Affectueusement... Ysa

Posté par yzandrine, mercredi 29 août 2007 à 18:23

A écrire, je perds tristesse et désespoir et je gagne en sérénité. L'écriture est la plus belle chose au monde, juste devant l'amour.

Posté par Enriqueta, dimanche 2 septembre 2007 à 09:38

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=39470&pid=6004047

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :