J'irai marcher par-delà les nuages

La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède...

dimanche 13 avril 2008

Les sillons.....

Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.

Et toujours ce qui fascine c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement.
Ecrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens, le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Et ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, et à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Et la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.
Le goût du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croûte de la terre pour en faire apparaître la mie. Et chaque sillon est l'histoire d'une vie. Et chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts.
Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure et de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa sollicitude, car il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coup, sans arrogance.
Car le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte et pain. Et la forme du champ appelle la veillée, et les ombres, et le silence du repas partagé. Et le pain a la couleur de la terre. Et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Et elle porte une croissance qui la dépasse et qui l'anoblit.

Le champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Mémoire de la terre dans les feux de l’été. Et le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, et par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.

Et les champs de blé nous émeuvent parce qu'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retournée cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons.
Ce qui nous plait dans le balancement des épis c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ c'est le souvenir de cette terre nue et noire, cette terre hachurée, éraflée, blessée. Ce qui nous saisi dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots, le silence du laboureur attelé. Des contre temps, dans le temps des saisons. Ce goût de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.

L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.

Et tous les jours recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire, n’est pas une activité heureuse, c’est une ouvrage sublime.

Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n'écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu'il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C'est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.

Le navire désempare les ports à chaque coup de vent. Il invente la mer, et c'est le sens du voyage. Un autre temps. Les chronologies sont désarticulées. Le texte avance dans le temps de la mer et dans son oscillation, ses remous. Et s'il rêve d'un port, ce n'est qu'un rêve, qu'un prétexte. Sa volonté de navire est de bourlinguer sans fin. Les navires
n'appartiennent pas à la terre. Plutôt ils n'appartiennent pas à « une » terre. Car ils les condensent toutes. Ils sont les plaines, les montagnes, les fleuves, ils sont toute l'histoire de l'humanité, jetés dans un seul mouvement en avant, dans un unique élan ininterrompu. Un navire c'est une galaxie qui dérive et avance. Ainsi le texte qui progresse sur un océan d'ombre.

Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Entre les deux : l'océan. L'océan et le chant des baleines.
Et l'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.
Franck.

Posté par Franck Nicolas à 10:58 - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Un peu de terre sous les mots, avant, aprés, et c'est une année d'assolement que tu offres et laisses dans le sillon de chacun de tes mots...
C'était un pari audacieux entre terre et mer...et c'est une écriture du bout du monde qui nous revient sans fin, jamais la même, toujours renouvellée...à force de labeur...
Merci Franck.

Posté par ségolène, lundi 14 avril 2008 à 10:06

Entre les deux, les lignes sans fin, les ribambelles de mots dansantes déposées, reposées. Avant le tumulte, après l'orage.
Avant le blanc, après le noir.

Ecrire pour crier l'indicibles, pour nourir les terres désolées .

Posté par Faits divers, mardi 15 avril 2008 à 00:24

Suivre tes lignes sillons c'est aller loin aussi, porté par des vagues de mots, portant peut être aussi loin que le chant des baleines...

Posté par Gabrielle, jeudi 17 avril 2008 à 09:41

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