J'irai marcher par-delà les nuages

La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède...

dimanche 20 avril 2008

Instants impossibles.....

Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l'endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d'oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s'accrochent encore à la terre mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Le chant des instants qui s'épuisent.

Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Et ça ne dure pas longtemps. Peut-être un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n'y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d'autre saisons, d'autres coquelicotsépis, mais là, juste après, c'est une tristesse.

Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu'elle se soit apaisée, juste entre elle et le silence qui la suit, il y a comme un abîme, comme une chose qu'on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Ca ne dure pas, pourtant l'âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s'arrêter là. La musique persiste encore, elle n'est plus que son rêve et tout la fuit désormais. C'est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C'est un moment instable qui s'absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.

Il y a un moment, où l'enfant, dans l’exaltation du jeu, se suspend. Il s'arrête. Ca ne dure pas longtemps. Et son visage se voile, c'est comme si une aile passait sur ses yeux.  Il est saisi. Et brusquement il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu'il pourrait disparaître brusquement, s'effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C'est comme un hoquet du temps. Comme s'il venait d'avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu'il devait décider. Et qu'un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c'est insupportable.

Comme cette femme qui se replie après l'amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l'offrande avait épuisée plus que l'offrande, comme si l'amour avait épuisé plus que l'amour. Juste là, à ce moment précis d'après l'amour, ça ne dure pas longtemps. Et c'est une tristesse qui n'a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d'un oiseau, le corps et toute la vie déjà vécue. Ca ne dure pas. Mais c'est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c'est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s'insère, comme un grand soupir. Et cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.

Comme à cet instant du miroir où l'on ne se reconnaît pas, où nos traits se sont défaits. Ca ne dure pas, mais juste assez, pour qu'on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d'une vie, toute la vanité des désirs. Pour qu'on ait le temps de savoir l'impossibilité du bonheur et la dérision de vouloir y croire encore. Et encore. Et encore.

Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l'histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condense toute une tragédie.
Et c'est là, juste dans ces instants, juste dans l'endroits impossible des heures que l'écriture suinte. Juste là. Et c'est une tragédie. Ca pourrait être un bonheur. Mais c'est une tragédie. Et ça suite. Et c’est cela la disgrâce. Des cendres qui ont perdue le goût du feu.

Il y a des moments, je vous l'assure, je voudrais être en enfer. Ca ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l'attendre. C'est comme une rétraction. Un chant qui s'épuise.

Franck

Posté par Franck Nicolas à 11:30 - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tes cendres n'ont pas perdu le goût du feu.
Ce que tes mots me disent, mes mots ne sauront jamais le dire.
Dans le silence de ma lecture, ils laissent sur ma peau comme un long frisson qui met longtemps à s'assoupir.
Dans la torpeur de mon écriture interrompue, ils sont les fils qui ramènent un à un mes mots à la lumière.
Si je réécris un jour, ce sera grâce à toi.

Posté par Ex Nihilo, dimanche 20 avril 2008 à 18:18

Ce commentaire Olivier, me touche profondément... sans doute parce que tu es un des rares dont le regard m'importe....
Tu réecriras un jour c'est certain, évident...tu es une terre fertile...
Ce que tu me dis me donne du courage, à l'heure où les doutes m'assaillent...
Pas un jour où l'envie d'arrêter ne se met en travers de ma gorge....

Toute mon amitié Olivier.

Posté par Franck, dimanche 20 avril 2008 à 18:51

"Elle se replie, comme si l'offrande avait épuisée plus que l'offrande, comme si l'amour avait épuisé plus que l'amour."

... L'instant de cette femme est prodigieusement dit.
D'une émotion à pleurer. Seulement pleurer.
Pour la grâce du ressentir...

Posté par S., lundi 21 avril 2008 à 17:40

Ce texte, je l'ai lu et relu... Je dépose là, dans le creux de quelques mots, une larme, juste une larme...
Merci.

Posté par Faits Divers, lundi 21 avril 2008 à 20:27

Un chant, un champ

bonjour Franck
je voudrais déposer mon chant du jour ici
il n'est pas en harmonie avec ce que tu as écrit, c'est ma vie passée qui est en harmonie avec ce que tu as écrit ici
que nul ne se choque de ce que je vais donc déposer ci-dessous, je voudrais que tu sâches ce qu'il y a "après" l'enfer, un jour, un beau jour, je voudrais te donner cet instant et cette gratitude:

Aujourd'hui, il fait beau
Aujourd'hui il est tôt
Aujourd'hui je me suis levée de bonne heure et d'un bon pied
Aujourd'hui mon époux et moi allons à un mariage
le mariage d'un homme à qui j'ai fait la classe lorsqu'il était bambin
et que nous avons soutenu aux heures les plus noires de sa vie
Aujourd'hui je vais me faire discrêtement très belle
car ce n'est pas moi la Reine de la fête!
Aujourd'hui je me dis qu'il y a deux semaines j'ai ouvert la bouche
au cours d'une réunion de famille proche
et que j'ai raconté ce que j'avais vécu à l'âge de 11 ans
Aujourd'hui je me dis qu'il fait bon vivre et espérer
Aujourd'hui je me dis qu'il est temps de reconstruire
Aujourd'hui, je me dis qu'il n'y a pas une minute à perdre
et que c'est avec mon compagnon que je dois reconstruire
quelles qu'aient été nos difficultés et les obstacles rencontrés et évités!
Aujourd'hui je me dis que j'ai eu beaucoup d'ami (s) sur le net
Aujourd'hui je veux les remercier infiniment
même s'ils sont loin de ma plume ou de mes blogs
Aujourd'hui je veux dire merci à ceux qui sont mes amis actuels
Aujourd'hui je veux dire merci à toute personne m'ayant tendu la main sur le net
Aujourd'hui je veux dire que plus jamais je ne retournerai au travail
sur les lieux où tant m'ont fait souffrir
et se sont gaussés de mes infirmités
Aujourd'hui je veux dire que j'ai fait mon temps
qu'ont fleuri les lauriers des peines que j'ai endurées
Aujourd'hui je veux dire que même si je viens sur le net en pointillé
je n'oublierai jamais ce que des inconnus, des anonymes m'ont donné
Aujourd'hui je veux dire que je suis LIBRE
que l'air est doux, que c'est bientôt le temps des cerises
et qu'entre mes larmes et mon sourire
je suis

merci

(esprit planant au-dessus des eaux après le chaos = KuNiToHaMaH)

Posté par jubilacion, samedi 26 avril 2008 à 10:21

Je suis très heureux de te revoir ici Tah... et ce chant est magnifique. Le bonheur te va bien...pas un faux pli, car trop souvent il est pas taillé à notre mesure, soit trop grand, soit trop petit, il nous va si peu, le bonheur, qu'on l'oubli en le laissant dans notre vestiaire...
Parfois un peu de couture suffirait à le rendre acceptable, mais on est si maladroit à enfiler les jours dans le chat des années.....

Posté par Franck, samedi 26 avril 2008 à 12:23

Sonya, tu as choisi la phrase qu'il fallait....
Souvent un texte se construit autour d'une phrase...

Posté par Franck, samedi 26 avril 2008 à 12:26

Merci de votre passage ici, Faits Divers....

Posté par Franck, samedi 26 avril 2008 à 12:27

Souvent...

Posté par Faits Divers, dimanche 27 avril 2008 à 13:11

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