J'irai marcher par-delà les nuages

La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède...

dimanche 25 janvier 2009

Elle n'a pas de nom.....

Elle, elle n'a pas de nom. Ou alors elle les a tous. Maintenant elle est vieille. Et elle n'a plus de nom. Elle a usé le sien à force de silence. De repli. Et maintenant elle est seule. Et vieille. Et sa maison est trop grande.

Il faut imaginer la Creuse. Et dans la Creuse au pied du plateaux des Mille Vaches quelques maisons perdues. Il faut imaginer le froid, la neige ou la pluie. Il faut imaginer l'inconstance du soleil. Il faut imaginer les nuits sans étoile, et l'agonie des horizons dans les replis brumeux des bois, des vallons.

Il faut imaginer que dans certaines parties du monde le silence est plus lourd, le temps plus lent. Il y a des endroits du monde où aucune philosophie n'a de prise, aucune poésie. Des endroits sans exotisme. Des endroits en dehors de tout langage pour les dire. Alors ils se taisent. Et le jour se lève avec hésitation, et le soir et la nuit arrivent comme des fatalités. Il y a des endroits de la terre qui ne portent rien, à part quelques tombes sur lesquelles l'hiver s'assoit.

Les dieux ne passent jamais par ces lieux. Les dieux préfèrent les déserts, les montagnes, les océans, les grandes étendues, parfois les villes. Les dieux ont besoin d'espaces pour s'étendre et peser sur les humains, pour jouer avec eux. Mais là, que pourraient-ils faire, les dieux, à par s'ennuyer, que pourraient-ils faire à part pleurer sur leurs créations.

Les âmes qui habitent ces lieux sont des âmes revenues, des âmes à qui l'on ne peut rien conter. Elles ne sont pas perdues. Elles sont là. Coincées entre l'ombre et le silence. Elles regardent le temps qui suinte, effarées, muettes. Sans tristesse, mais sans joie.

Elle, elle n'a pas de nom. Ou alors elle les a tous. Elle est venue ici il y a plus de quarante ans. D'un autre continent. D'un continent de soleil. Elle suivait son amoureux. Elle l'aurait suivit au bout du monde. Et le bout du monde fut la Creuse. La basse Creuse. Elle venait d'Algérie, lui était militaire. Après la guerre ce fut La Courtine et ses environs, comme on aurait put dire l'enfer et ses dépendances. Comme on aurait pu rien dire. Elle suivait son amoureux et c'était tout. Et c'était ça l'important. Elle pourrait s'appeler Aïcha, ou Fatima, ou bien Djamila ou Leila ou Tahira, mais qu'importe son nom. Plus personne ne l'appelle. Plus personne ne se souvient. Elle est là, sans savoir vraiment pourquoi elle est là. Et maintenant elle est seule. Le mari militaire est mort, les enfants sont partis, et la maison est pliée dans le silence.

Elle se souvient de son départ d'Algérie, ce dernier jour de soleil où la ville éclatait encore d'une blancheur insolente. Elle savait bien les torrents de sang sous cette blancheur, mais elle suivait son amoureux. Elle voyait Alger dévaler la colline comme l'écume scintillante d'une vague, alors elle a pleuré. En silence. Elle a regagné sa cabine pour cacher son visage et commencer à expier.

Maintenant elle a soixante quinze ans, lui il est mort, les enfants sont partis et elle reste seule, là dans ce lieux impossible du monde. Et chaque jour la solitude agrandit un peu plus les murs de la maison, et chaque jour le silence la ride un peu plus, la tasse un peu plus, l'accuse un peu plus.

Alors elle a décidée. Elle a décidé d'aller régler ses comptes une bonne fois pour toute. Puisqu'elle est à l'âge des folies. Il est temps de commencer. Car il y a un temps pour le silence, et il y a un temps pour la vie.

Que reste-t-il d'elle ? Depuis longtemps elle ne se regarde plus dans les miroirs. Elle n'ose même plus se souvenir d'avant. Avant quand elle était jeune et qu'elle courrait pieds-nus dans les sables. Petite gamine effrontée à la longue chevelure brune. Elle passait ses vacances dans le M'Zab. Petite princesse des dunes toujours essoufflée d'une course. Une poignée de dattes dans la poche elle disparaissait tout le jour. Elle n'avait pas une seconde à perdre. Courir. Jouir du soleil. Se rafraîchir aux sources.

Et puis on l'a mariée. Fini les courses folles à demi nue dans les sables. Fini les couchers de soleil. Fini les ciels du désert. Et puis ce premier mari est mort. Et puis il y a eu la guerre. Et puis il y a eut ce Français. Et puis le départ. Et puis Alger belle comme un poignard qui traverse le cœur. Et puis la Creuse. Et d'autres enfants. Et une longue nuit. Longue, large comme un désert. Silencieuse comme un désert. Et puis la flamme c'est peu à peu rapetissée. La lumière de ses yeux c'est peu à peu éteinte. Elle a perdu sa langue, ses prières, ses rêves. Elle a appris à oublier, à ne plus se souvenir. Elle a appris le temps de la Creuse, lent, lourd, infini. Epuisant. Triste. Temps humide et froid, et vain.

Que reste-t-il d'elle ? Son corps aujourd'hui n'a plus de forme. Sa poitrine est aussi lasse qu'elle, ses hanches sont épaisses et pesantes. Sa peau s'est creusée, ravivée, sillonnée, plissée, depuis longtemps elle a perdue cet éclat ocré des sables et de la joie et des rires.

Alors c'est venu doucement. Au début s'était comme le goût d'un bonbon sucré. Elle y pensait, et s'était tellement fou qu'elle riait d'elle-même.

Les pensées essentielles nous viennent d'abord des chairs, du corps. Quand elle y pensait, elle se sentait transpercée. C'était une pensée immense, elle croyait, au début, qu'elle ne pourrait pas la faire entrer dans son esprit, tellement elle était grande et folle, cette pensée.

Ça lui est venu après la mort de son homme. Ça lui est venu d'une stridence du silence. Ça lui est venu par derrière, en cachette. Ça lui est venu de l'épaisseur des murs et du froid. Oui, vraiment ça lui est venu comme une folie de joie.

Le temps de Creuse est un temps arrêté. On peu s'y asseoir et y rester des siècles à.... A quoi au juste. Méditer ? Non, on ne médite pas dans ses lieux. Rêver ? Encore moins, quels rêves pourraient venir à part quelques cauchemars vagabonds. On s'assoie dans ce temps de Creuse et on attend, et on s'ennui d'attendre la mort, et on est là, simplement là. A attendre rien.

Alors c'est venu doucement, comme si ce désir s'était mis en marche à la création du monde, un petit désir de rien du tout, qui aurait traversé l'univers, un désir d'une fragilité impensable, un désir sans forme, comme une petite lumière qui entrerait dans le sang par la petite porte. La plus petite. C'est venu comme un printemps. Et elle se surprenait à sourire quand l'idée lui piquait l'intérieur du cœur.

Et elle ne voulait pas y croire.

Et c'était une folie.

Et puis un jour elle a dit : « Je vais aller à la Mecque... »

Elle, la sans nom, la sans langue, la sans dieu. Elle, la perdue, elle, la naufragée, allait partir pour cette longue remontée du temps. Elle, elle allait remettre en marche les horloges de l'univers. Elle irait. Elle s'expliquerait de vive voix. Elle, la sans voile, la sans foi. Elle irait. Elle, la sans lieu, la sans mémoire, elle irait. Elle, la ridée, l'épuisée, l'ignorée. Elle, l'effacée, elle irait. Elle réapprendrait les prières qu'elle a oubliées.

Soixante quinze ans c'est le temps des folies et de la vie. C'est le temps des noces divines. C'est le temps des amours incommensurables.

Elle, ces histoires de religions, ne l'intéressent pas. Ce qui l'intéresse, elle, c'est Dieu. C'est cette chose impossible qui la bouleverse, qui brasse ses chairs et sa mémoire. C'est ce truc immense de bonté. Ce qui l'intéresse c'est les prières de sa langue, l'odeur de sa langue. Ce qui l'intéresse c'est les sables de l'enfances, ces ses courses dans le désert, c'est la chaleur, la transpiration. Ce qui l'intéresse c'est d'avoir un nom. Voilà, un nom. Un nom inscrit dans le ciel des vivants et des morts.

Depuis combien de temps n'a-t-elle pas porté le voile ? Ne l'a-t-elle jamais porté ? Le soir dans un petit village de Creuse Aïcha, essaye son voile. Elle apprend à le mettre, devant le grand miroir de sa chambre, elle apprend de nouveaux gestes. Aïcha est une enfant. Parce que son cœur est rempli d'une tempête de printemps. « Je m'appelle Aïcha et je viens du désert... et j'y retourne... je suis Aïcha, la petite fille des sables... et j'y retourne... » Et c'est sa seule prière. Et c'est beau et simple comme un conte des mille et une nuit.  « A Soixante quinze ans il est temps de choisir le bon époux... ». Bien sûr elle se sent un peu maladroite avec ce voile, elle n'a pas l'habitude. Mais son cœur bat. Fort. Elle s'apprête. Chaque soir elle relit quelques pages du Coran. Ce vieux livre qu'elle avait ramené dans ses bagages il y a si longtemps, et qu'elle n'avait jamais ouvert. Et quand elle l'ouvre, dans ses soirées de Creuse, elle sent l'odeur d'un pays, les épices et la chaleur d'un soleil. Elle tourne les pages dans l'autre sens, elle remonte le cours du fleuve. Elle remet avec patience sa langue dans sa parole. Elle mâche chaque mot avec délice. Elle récite les prière en articulant et en cherchant la musique de son sang. Et c'est un printemps. Et elle est heureuse.

Aïcha la Creusoise est comme une amoureuse, car elle connaîtra son nom et ira l'inscrire au temple de son sang. Et ça sera naître à nouveau.

Les bateaux, les avions, les trains ne connaissent pas les chemins qui vont de La Courtine en basse Creuse, à La Mecque en Arabie Saoudite.

Il faut bien que les hommes inventent les routes.

Au départ d'un chemin, quel qu'il soit, même le plus petit, même le plus pauvre, surtout le plus pauvre, il y a toujours un désir, un amour à rejoindre, un rêve à cueillir.

Aïcha invente aujourd'hui une route qui n'existait pas, et c'est ce qui la fait belle sous son voile. Et cette route, maintenant est inscrite. Inscrite dans le livre des étoiles. Cette route portera son nom jusqu'à la fin des temps, et après la fin des temps. Et si au moment du départ Aïcha a peur elle sait bien que cette peur fait partie de sa joie.

Aïcha n'est plus vraiment seule. Elle est d'un voyage au loin, et d'une prière interrompue il y a si longtemps. Aïcha est d'un silence intenable et d'une solitude insupportable, mais elle est aussi d'un rêve, et d'un sang, et d'un désert. Elle est de cette terre, de cette terre misérable de la Creuse, elle est de toute la terre. Elle n'est plus perdue puisqu'elle à un nom, un seul, et quand Dieu la nomme elle se retourne, elle sait que c'est elle. Elle, Aïcha la Creusoise, fille du désert et des larmes, fille de l'oubli, et du mépris.

Et tout est en ordre. Elle a fermée la petite maison de Creuse. Elle a respiré, et pour la première fois elle a senti cet air vif et pur d'un lieu impossible ou seuls quelques miracles arrivent encore à survivre.

Franck.

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dimanche 18 janvier 2009

l'après est fait d'un retour.....

C'est une étrange sensation. C'est venu peu à peu. On marche et le paysage change. Ce n'est pas un changement brutal, c'est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s'appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule. Au départ il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début c'est un temps d'abondance. L'exaltation. C'est comme tous les départs. L'agitation. L'effervescence. On est sans fatigue, alors on passe d'un sujet à l'autre, d'un talus de la langue à l'autre. On cueille, et on s'essouffle, et cela n'a pas d'importance. On est plein de soi et de confusion. Et puis on avance de texte en texte. Et le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le te deum devient requiem. Ecrire c'est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s'écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s'en rend pas compte. Le paysage change. C'est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi et pourtant j'y suis plus présent. Moins j'y suis, plus j'y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s'enracine dans un mystère épais. Pourtant c'est un dénuement singulier. Cette impression de perte et de désert, cette impression d'immense et de vide, ce roulement lent des saisons. Au fur et à mesure que le paysage s'élargit, l'écriture se resserre, au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l'écriture se simplifie. Peu à peu on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était promenade, se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage, se transforme en marche errante, et lente, et pesante. Ce qui était la marche vers l'après, devient le long déploiement de l'avant, dans ce brassement des temps qu'est le texte.

Je me souviens des mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, et l'on en voit une autre encore plus haute, et une autre, et une autre... alors on court, on s'essouffle.

On s'épuise. On épuise en soi ce trop plein d'énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable et vaine, et ce lamentable désir de conquête. On s'épuise, et on s'affaisse. On s'écroule.

Alors soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d'un pas glissant et lent. D'un pas économe. Alors on revient sur ses pas, encore haletant de la course sur les dunes, on revient à pas compté, à pas mesuré sur les traces laissées. Et c'est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n'a pas de début, qui n'a pas de fin.

Après l'épuisement ce n'est plus le même désert. Ce n'est plus la même marche. Après l'épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c'est d'autres textes, mais ce n'est plus la même parole. Il y a une autre langue qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l'on ravalait sa salive. Et c'est faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l'épuisement c'est la vie retrouvée. Temps des sables et des mots des sables. Des mots pauvres et dénudés.

Le retour lent est chargé de l'immense, l'épuisement porte en lui l'infini.

Il porte un désert.

Et parfois un puits.

Ceux que l'on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent... toujours ils reviennent, et c'est ce qui fait leur étrange beauté.

Et moins ils sont là, plus leur présence est grande.

C'est l'ultime secret du désert.

Ainsi les grands textes qui ne sont qu'enroulement des temps. Retour, et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d'une parole qui s'épuise. L'effacement et la révélation de la présence.

Franck.

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dimanche 11 janvier 2009

L'hiver des sillons....

Toujours ce qui fascine c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement. Ecrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. La forme produit du sens, le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Et ainsi, de sillon en sillon, toujours le même et à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. Et la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait. Le goût du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croûte de la terre pour en faire apparaître la mie. Et chaque sillon est l'histoire d'une vie. Et chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure et de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa peine, car il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coup. Le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte et pain. Et la forme du champ appelle la veillée, et les ombres, et le silence du repas partagé. Et le pain a la couleur de la terre. Et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Et elle porte une croissance qui la dépasse et qui l'anoblit.

Ce champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Et le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, et par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.

Et les champs de blé nous émeuvent parce qu'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retournée cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons. Ce qui nous plait dans le balancement des épis c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ c'est le souvenir de cette terre nue et noire, cette terre hachurée, éraflée. Ce qui nous saisi dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots. Des contre temps, dans le temps des saisons. Ce goût de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.

L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 09:52 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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