samedi 28 février 2009
La maladie des mots....
Un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c'est hanter ses propres décombres, c'est traverser les champs de batailles de nos défaites.
Les destins naissent au cœur des nuits. De préférence au cœur des nuits sans lune. Car chaque destin est avant tout une peur, une peur tenue à bout de bras, une peur qui vous lèche le visage au cœur des nuits sans lune. Un destin c'est l'histoire d'un franchissement de la lumière. Un voyage de l'obscur au plus clair. Du chaos à l'évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.
Au début il a eu cette maladie. Cette drôle de maladie. Au début il y a eu cette maladie invisible, presque insignifiante. Et elle rodait, dans le souffle, dans le regard. Et elle ressemblait à l'ennui, à la lassitude. Au début on ne savait pas la nommer, et quand on la nommait on en souriait. Au début on était dans l'insouciance de l'enfance. Et il y avait trop d'enfance en nous pour s'arrêter sur si peu, sur tant d'insignifiance. Trop d'enfance.
C'est une faute. La première. Les autres suivent.
Drôle de maladie, sans formes, sans fièvre. Une maladie de rien, sans médicament. Une maladie qui n'est pas dans les os, qui n'est pas dans les chairs, à peine dans le sang, à peine dans les humeurs, silencieuse comme un serpent nonchalant. Maladie papillon, légère, aux symptômes d'enfance, cachée dans les plis de certains jeux, dans la suspension du temps entre deux rêveries, dans le hoquet entre deux rires, dans l'épuisement soudain qui envahit le ciel, l'air, le soleil. Au début c'est un voile de soie grise posé sur les yeux, sur la langue et tout au fond du crâne. C'est pour cela qu'il faut du temps pour se rendre compte qu'on en est atteint. Elle est juste un coin planté dans le fil des jours, par lequel s'échappe la joie.
C'est une maladie sans nom. Sans vrai nom. Et ceux qui la disent, ne disent rien, ou si peu. Ils en disent l'écorce, la peau, l'écume, mais taisent le long cheminement d'une douleur sans douleur, et le glissement progressif vers les ténèbres. Oui, rien ne dit cet épuisement du désir, l'effondrement du sang dans les couloirs du vide et cette vacuité insolente qui vrille chaque instant. Maladie de l'inaccessible, puisque rien n'est désormais intelligible, puisque tout est définitivement inabordable directement. Puisqu'il faut sans cesse inventer des chemins différents, pour relier en soi ce qui est disjoint, ce qui est décollé. Puisque tout est un champ d'épreuves, puisque toute la joie, tout les plaisirs se dérobent comme une eau qui s'infiltre dans les fissures de chaque geste.
Et la bougie de l'enfance se consume lentement, brûlant les dernières forces, absorbant dans sa lassitude, son accablement les dernières lumières. C'est comme un sourire qui s'efface. Ca ne fait pas de bruit un sourire qui s'efface, ça ne fait pas de bruit une enfance qui s'engourdie.
Dans les fissures du regard. Voir sans voir. Ne rien entendre aux débuts, aux fins.
La maladie des mots. C'est le nom que je lui donne. J'aurai pu dire la maladie de la vie, c'est la même chose. La maladie des mots. Il faut bien comprendre, en nous les mots sont malades. Ont peut les dire mais on ne les voit pas. On ne peut les écrire, ils se masquent, se dissimulent, se voilent. Et lire devient un champ de chardons à traverser. Et il y a des rivières souterraines sans fin dans lesquelles se perd la parole, et il y a des cavernes des gouffres où elle suite. Où elle goutte. Mot à mot. Et se fige dans la pierre, et dans les sécrétions de la langue, et dans les obscurs méandres d'un apprentissage impossible. Lire est un champ de chardon, comme si entre chaque mot griffait, avant qu'un néant apparaissait. Et écrire ne ressemble à rien, comme si la main se refusait, comme si l'œil s'aveuglait, comme si toutes les pensées devaient avant d'éclore traverser l'épaisseur d'un brouillard. Et il ne reste que l'oreille, qui fait ce qu'elle peut pour lire, pour écrire, pour attraper la musique derrière la stridence des brumes.
Drôle de maladie, que la maladie des mots. Elle n'empêche rien et pourtant elle entrave tout, même les rêves, surtout les rêves et le désir. Au début on est de plein pied dans l'existence, et puis la maladie des mots vous prends, et c'est comme un escalier qui se dresse devant vous, un escalier qu'il faut monter pour toutes choses, pour tous les gestes, même les plus anodins. Et vivre revient à anticiper cet escalier. Puisqu'il est là. Puisque chaque geste devra d'abord le franchir, puisque lorsqu'on arrive à la chose désirée on est déjà épuise de cette escalade.
Au début de l'enfance on reste insouciant, on croit que la vie c'est ça, que c'est cet escalier, alors on monte sans compter nos efforts, et l'on est épuisé, épuisé de tout.
L'œil, la voix, l'oreille, tout est dans le désordre et la confusion. Lorsque vous voyez un mot, votre voix ne sait le dire, lorsque entendez un mot, votre main ne sait l'écrire et votre œil est aveugle aux sons.
Il faut bien comprendre, le cerveau est parti en vacance, il gambade et vous ne pouvez le retenir, il court à travers champs et vous ne savez pas où il est. Il est en vadrouille.
Alors les mots se collent les uns aux autres, se coupent n'importe où, s'écrivent comme on les chante. Ils n'entendent rien aux règles de la vie, ils dansent et se faufilent quand on veut les saisir. Mots vagabonds, mots affranchis de tout, même de nous. Il faut bien comprendre, nos mots ne se soumettent pas, ils dictent leurs danses, leurs chants. Ils n'habitent pas chez nous.
Au téléphone Patricia me raconte. Elle est docteur des mots. Elle travaille avec des enfants dont les mots les ont quittés. Elle passe des heures avec eux à aller chercher les mots qui se sont perdus, à rassembler toutes les lettres, à les mettre dans le bon ordre. C'est un beau métier docteur des mots. Au téléphone, elle me raconte. Elle fait des associations, des sites, pour parler des mots malades, des mots perdus, des mots qui ne s'articulent pas à la langue. Elle me raconte. Surtout l'histoire de cette maman. De cette maman écrasée de honte de peur.
« Je lui ai parlé de toi... tu sais depuis l'enfance son calvaire, et toutes les difficultés, à masquer, à contourner.... Alors je lui ai parlé de toi, et de l'écriture... de la tienne, tu sais l'écriture de la maladie des mots....j'avais imprimé ton texte celui où tu parle de ça, « Je fais des fautes »...et j'ai voulu lui lire...et puis, tu sais l'instant était presque grave, comme si l'on touchait le centre de l'univers... tu sais elle ne lit jamais, à cause de l'effort, à cause que c'est impossible, alors tu imagines... à haute voix, c'est comme un chemin de croix, avec les chardons sur la langue... » A l'autre bout de la voix, j'écoute, et je sens monter la brutalité d'une émotion. Violente. Qui racle tous les souvenirs d'un seul coup. « Alors je commence à lire ton texte... et puis elle m'arrête... elle me prends le texte des mains, et elle dit : « je vais lire, moi... moi je vais lire ».... Alors elle commence... » Patricia me raconte cette femme lisant le texte, ânonnant le texte. Et moi j'ai l'impression de l'entendre, de la voir trébucher dans mes mots, oui je la vois tomber de la langue et se relever, se redresser, s'épuiser à chaque chute, mais se relever, comme si cela devenait vital de retrouver une dignité là, à cet endroit, à ce moment précis. Et j'écoute Patricia, et des larmes coulent, lentes, grosses, et dans cette fraction de temps, je sens déborder tout l'ennui et la désespérance de mon enfance. Et je sens que les chardons ne me blessent plus. « Tu sais, c'était dur, elle accrochait, elle buttait... » « Oui, je sais... les chardons... »
Il ne faut pas s'y tromper, car on pourrait en sourire, la maladie des mots n'est que la partie visible, parfois risible...mais c'est la vie entière qui est contaminée.
Chaque pensée.
Chaque geste.
Imaginez ce grand escalier en amont du désir, cette escalade qui brise tous les plaisirs. Imaginez toutes les stratégies qu'il vous faut inventer pour éviter cet escalier, pour éviter l'épuisement, l'ennui. Imaginez tous ces détours qu'il vous faut prendre, imaginez combien de fois on s'y perd, dans ces détours.
Elle me disait, au téléphone, toute cette émotion, de ces pas balbutiants dans le lire. Et je me souvenais. De ses heures que je passais dans le silence de ma solitude à lire a haute voix. A lire sans accrocher un seul mot, à lire en essayant d'effleurer le texte. Seulement. Aller, Franck, ce paragraphe, ce paragraphe sans bafouiller... tendu jusqu'à me casser en mille parties. Et immanquablement la bafouille arrivait. Immanquablement. Parfois dans les derniers mots du paragraphe.
Elle me disait toute cette émotion, de cette femme lisant mon texte...
Alors, j'ai lu envers et contre tout, passé les embûches les unes après les autres. Des milliers de livres, avec plus d'entêtement que de plaisir. Toujours les chardons dans les yeux et les escaliers. Alors j'ai écrit, envers et contre tout. Inventant mon écriture à force de l'écrire, avec plus d'entêtement que de plaisirs, parfois, mais avec la certitude que les chardons fleurissent aussi. Un jour.
Avec la certitude qu'un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c'est hanter ses propres décombres, c'est traverser les champs de batailles de nos défaites. C'est monter en premier les escaliers du désir, comme on monterait des gammes, comme on monterait des marées, avec entêtement, constance. C'est dire et redire en articulant chaque phrase de la vie, avec obstination, âpreté, en hurlant s'il le faut.
Je sais l'image qui se dresse en haut de l'escalier. Image tutélaire. Celui qui tenait la parole et les silences. Celui qui possédait les livres.
Quand je lis à voix haute j'ai le goût de tes cendres dans la bouche. Je suis sans haine, mais sans amour ni pardon pour toi. Je te dois tous les escaliers de la terre et toutes les ivresses. A dix ans je savais que j'écrirai. J'ai mis une vie à le faire, ma patience s'est habituée au goût de tes cendres. Et je t'userai, comme j'use ma langue et mes mots.
Quand j'écris je suis éternel et cela suffi à ma joie d'avoir l'éternité pour savourer ta cendre et de voir fleurir les chardons en haut des escaliers.
Tu vois, papa, j'aime les livres longs, épuisants, j'aime les textes longs, épuisants... mon âme est faite d'attente, et de cette lente montée vers les étoiles. Et contre ça, tu ne peux rien. Les marches de mon escalier sont faites de mots... et la langue est infinie.
Un voyage de l'obscur au plus clair. Du chaos à l'évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.
Franck.
(Pour tous les dyslexiques et les dysorthographiques)
dimanche 15 février 2009
L'océan des corps.......
Tu serais là... sur notre lit, tu t'allongerais sur le ventre, bien à plat, la tête reposant sur les avant-bras pliés, bien sûr tu serais nue. Nue comme une aube. D'abord j'effleurerais ton corps, ma main se ferait légère comme une plume, du bout des doigts je le caresserais, tout ton corps, les épaules, le dos, les reins, les fesses, les cuisses, les jambes, jusqu’aux pieds. Je t'effleurerais jusqu'à agacer ta peau, jusqu'à ce qu'elle réclame un touché plus franc, plus net, plus fort. J'hérisserais ton duvet jusqu'à le faire dresser, jusqu'à ce qu'il s'électrise...jusqu’à ce que tu sentes de légers picotements de chaleur. Caresses pétales, caresses papillons, juste le contact, juste le murmure d’un contact, et la soie du touché dans les arabesques du geste. Frôlement des peaux… exaspération des étendues du désir, apprentissage des territoires de chair et de feu.
Et la caresse se ferait silence.
Effleurement du silence…
Brise légère qui redessinerait les contours des promesses….
Alors, je ferais couler un long filet d'huile parfumée sur ta peau de lumière. Je le laisserais couler le long de ta colonne vertébrale, jusqu'au début de tes fesses. Je me placerais à ta gauche, et doucement j'appliquerais mes mains bien à plat pour enduire tout ton corps de cette huile qui embaume. Les mains bien à plat, pour effacer les frôlements. Tous les frôlements. Les épaules, le dos, les reins, les fesses, les cuisses, les jambes, jusqu’aux pieds. Pour effacer chaque silence. Ajustements des peaux. Affirmation du geste. Synchronisation du désir. Des temps. Lentement.
Par de larges mouvements, j’étale l’onguent du plaisir. Lentement. Assez d’huile pour que ton dos devienne luisant, radieux, tes fesses lumineuses, onctueuses, jusqu’à saturation. Lentement. Doucement. J'appuie de plus en plus ma caresse, faisant rouler ta peau sous mes doigts. Lentement, toujours lentement.
Je commence par ton cou, malaxant tes épaules, appuyant mes doigts le long de tes cervicales... les épaules, le gras de l'épaule, le long des bras… Et ta peau, ta chair deviennent une pâte légère, souple, veloutée, tes muscle se relâchent un à un, comme si chaque fibre se séparait. D'une main appuyée et ferme je descends le long de ta colonne passant sur chaque vertèbre comme pour les décomposer, comme pour les épeler, et je laisse courir mon geste jusqu'à tes fesses, et je répète le mouvement longtemps, longtemps, toujours avec lenteur, en faisant rouler ta peau sous mes doigts. Tes omoplates, tes côtes, tes reins.... Litanie du désir. Ma caresse invente le temps de l’oubli… et à nouveau l'épaule, et le glissement vers tes fesses, et plus loin vers tes cuisses. C’est un mouvement sans fin, c’est des vagues de chair qui s'enroulent à la chair, c’est la marée qui vient, brassant ses galets, c’est lent, et lourd, ça décolle la chair de l'os, chaud et frais à la fois, c’est un délice qui s'étire dans la gravité et la répétition, et la lenteur et la répétition...
Mes mains glissent sur ton corps, les doigts bien écartés pour tenir plus de peau, plus de chair, plus de toi. C’est un lent roulis qui défait chaque attente, chaque impatience, chaque nœud de tristesse. Mes mains passent et repassent, lentes, appliquées, elles attendent l'abandon... ton dos, tes reins.
Tes fesses maintenant. Deux îles dans la marée des chairs, deux îles offertes aux mains qui les ravagent une à une, pétrissant leurs rondeurs, et mes pouces qui traquent la fatigue des siècles, mes pouces qui cherchent au plus profond, le dernier muscle, la dernière fibre, le dernier souvenir. Et tes fesses sont brassée une à une, ou les deux à la fois, et mes mains glissent le long de tes cuisses, jusqu'au mollet, jusqu'au pied, jusqu'au bout des orteils, chaque cuisse, chaque jambe, chaque pied, et remontent à l'envers des temps… tes jambes, tes cuisses.... tes fesses comme un port, un havre... qui épanouissent la caresse qui les brisent.... Et mes mains, inlassables pour débrider ta pudeur, qui remontent les temps perdus, les temps oubliés. Les jambes, les cuisses, les fesses, et mes doigts qui les desserrent, les séparent, pour dégager le sillon, pour découvrir ton sexe, ta petite rosette. Étirement des chairs pour apprivoiser l'intime, le secret, le caché. Et le glissement se fait plus intrépide, toujours lentement, et mes pouces qui cherchent le contact des lèvres de ton sexe, et mes doigts qui caressent la profondeur du sillon, et chaque doigt frôle ton anus, et les pouces qui lentement te pénètrent.... Et ma caresse huilée te fouille plus loin, lentement, durement… un lent va et vient.....
Tes fesses viennent désormais rechercher le mouvement et la profondeur du geste, elles commencent à rouler comme pour se mettre à l'unisson des caresses, et tes reins ondulent sous l'effet de la marée des chairs, comme un long désir qui se déploie, comme les pétales d'une fleur à la chaleur du printemps. Elles viennent bouleverser les rythmes, pour amplifier le temps et les gestes, et brusquement la lenteur se dénoue, se consume, là, dans l’instant, dans le renouvellement des sangs.
Et ta peau glisse, et mes doigts glissent cherchant à pénétrer plus loin ton sexe, à pénétrer plus loin ta rosette. Et tes cuisses s'écartent de plus en plus, pour offrir encore plus largement tes chairs les plus secrètes...Et tes fesses se soulèvent, se tendent, cherchant la rudesse de la pénétration... et la lenteur s’efface toujours plus, absorbée par la peau et le désir, et le feu des frottements. Le geste se métamorphose, et la chair s’enflamme, se traverse, et les mouvements s'exaspèrent, les vagues roulent de plus en plus vite, de plus en plus rapprochées, de plus en plus véhémentes et sauvages, comme une tempête longuement mûrit.
Et c’est une cascade sans fin qui va, qui vient, de plus en plus vite, de plus en plus loin, tes reins se tendent comme un appel, comme un cri, comme un râle.... Mes doigts te fouillent de plus en plus fort, brutalisant tes lèvres abandonnées au désir, tes chairs qui appellent mon sexe qui se dresse, là, vers ton sexe ouvert... Et les vagues de chair s’éclatent, s’élançant l’une vers l’autre pour des noces éclaboussantes et carnassières. Des gestes palpitants, tremblants, emportés, frénétiques. Puissance contre puissance. Désir contre désir. Sexe contre sexe. Extase contre extase. Et les souffles aux remous se mêlent, et les respirations s’essoufflent. Râle contre râle.
Te pénétrer, c’est répondre à l'appel des dieux, c’est le miel et le sucre, le vertige et la profondeur du délire, le feu qui irradie sans le mal des brûlures, c’est la lumière qui passe dans le sang... Et nos chairs se tendent, se durcissent, se frottent, et nos corps tremblent, et nos corps soufflent, suent, se cognent, et c’est les sangs qui se mêlent, et c’est les jus qui s'embrasent, et les sexes suintent, coulent, ruissellent, exhalent la jouissance qui monte comme un ciel, comme un firmament. La jouissance qui déborde comme une onction sacrée, dans les tremblements, et les tressaillements, et les serrements des corps…
Et jouir c’est avaler un soleil par le ventre....
Et nous serions épuisés, silencieux...Et nous nous serions endormis dans les bras l'un de l'autre, dans la chaleur d'un désir bienveillant, souriant, et gracieux...
Franck
dimanche 1 février 2009
Lenteur....
On s'assoit pour retrouver la lenteur des temps. Alors on respire. On puise au plus profond de l'intérieur du corps. Comme vers un continent neuf qui sortirait des eaux brumeuses. La lenteur appelle l'immobile.
Car seul l'immobile nous rendra la mesure des actes. Tracera les contours de leur gravité. On ne sait les choses importantes que dans ce mouvement de ralentissement. On ne connaît les choses essentielles que dans l'immobilisation. La stase.
Le sens ne se révèle que dans l'atrophie du geste, dans l'engourdissement de la course. Dans l'agonie lente de l'impulsion. Alors on s'assoit, pour mourir un peu plus fort. Un peu plus sûrement. Un peu plus loin. Avec la lumière qui se dégage de la disparition des fièvres, des grouillements, des effervescences. On ne connaît le voyage qu'aux escales, on ne sait dire le désert qu'à l'ombre des oasis.
On s'assoit. On flotte. Lenteur épaisse des heures qui s'écoule en raclant la blancheur des os. Curetage patient de nos insomnies, de nos attentes, de nos désolements. Et le vertige. Et la peur qui s'insinue. Temps étrange et singulier de la lenteur, comme si brusquement il devenait important de prendre avec précaution la vie, et la mort qu'elle traîne dans son ombre, et le souffle. Retenue du mouvement. Comme l'on va pieds nus sur les rochers tranchants. Parcimonie pour échapper à l'écrasement. Et défroisser le temps qui reste, à cause du temps perdu. Défroisser les souvenirs à cause des oublis. Lisser avec obstination la page écrite de trop de mots, de trop d'espoir, de trop désirs inassouvis, de trop de manques. Et chaque instant un crépuscule.
Il y a dans la lenteur du temps cette chose impalpable qui va vers la transparence. Vers l'éclat. L'étincellement. Le reste improbable de l'usure. Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour. Comme le murmure accroît la puissance de la parole. Il y a dans ce ralentissement une dilatation de l'âme. A cause du poids, et de cette distance qui n'en fini plus pour atteindre l'immobilité fulgurante. L'irradiation.
Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour, comme cette caravane qui progresse dans les sables. Et plus le but approche, plus le pas ralenti. Lent cheminement de l'écorce qui rêve en secret au caillou.
On s'assoit. On laisse monter en soi l'océan vide des regards et des gestes. On élargit les bords du manque. On entre dans son corps, car il est temps d'habiter sa chair et d'ouvrir les bras à l'éternité. On s'assoit et on se laisse traverser par l'éclair d'une solitude grave et brillante. On s'assoit dans cette dévastation du temps inerte. On longe le gouffre de nos peurs. On parcourt encore une fois nos sentiers d'errances. Le souffle se ralenti. Tout est là, puisque rien ne tremble.
Franck
