mercredi 26 avril 2017

- 23 - Trois grains...

L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable. L’enjeu demeure là. Insupportable et jubilatoire. Écrire définit une liberté que nos gestes répudient. Écrire dépasse notre liberté. C’est ce qui vient après. Écrire advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours. On a connu l’esclave, l’homme libérable, l’homme libéré, l’homme libre, seulement bien après, le poète. Le poète nait des mirages du désert. Il nait dans le tremblement de la lumière. D’un étourdissement. Il nait dans ces océans bleus qui surgissent au-delà des sables. Il nait de cette marche insensée vers ce froissement de l’horizon. Il nait d’une folie.
L’œuvre reste dans un temps qui nous est étranger, d’un regard effaré par l’incessante perte. L’œuvre est toujours dans le deuil d’elle-même, elle se déploie sur un linceul.
Les lectures sont de grandes funérailles.
L’incessante perte. Écrire, c’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. L’oiseau s’envole à chaque fois. Ce que l’on a voulu saisir s’envole à chaque fois, il reste à peine la trace du geste dans l’air, la trace de ce désir fulgurant, insensé. L’éclat du poème. La perte. Toujours la perte. Un élan qui efface un mystère, qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain réveillait l’éternité.
Le poème est toujours en retard du prochain. L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable.
Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » Le monde des savants est un monde simple. Il est fait de réponses apparemment justes à des questions apparemment importantes. Contrairement au monde des poètes qui lui est fait de réponses apparemment fausses à des questions apparemment sans importance. Le savant ne saura jamais que dans le poème si rien n’est juste tout y est vrai. Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » La vraie question aurait pu être : « Que perds-tu à écrire des poèmes ? »
Que perds-tu à provoquer les gargouilles de la mémoire ? Que perds-tu dans ce cortège de phrases nuptiales ? Que perds-tu dans cette langue constellée de féroces désinvoltures, dans ces soubresauts démesurés, dans ces dévotions infidèles ? Que perds-tu dans ce vagabondage de crucifié, qui longe les lisières craquelées de l’innommé ? Que perds-tu à cette plainte sourde et furieuse ? Que perds-tu à vider ces grandes charrettes d’envoutements ? Que perds-tu dans ces conjurations fracassées, brisées, fendues, dévorées de boues vaincues ? Que perds-tu dans ces fabuleuses absolutions aux coroles béantes et poussiéreuses ? Que perds-tu dans ces danses qui s’abiment dans la soie, à l’ombre des profondeurs béantes ? Que perds-tu… ? Que perds-tu, nom de Dieu ?
Je voudrais tout perdre, même encore plus. Je voudrais tout perdre, qu’il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part absente. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 17:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]