jeudi 31 août 2017

- 115 - J'ai vu...

J’ai vu tant et tant…
J’ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j’ai vu des chagrins d’enfant inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros sur des corps si maigres aux yeux si effarés, si désemparés. J’ai vu les chagrins ordinaires, que l’on ne console pas, ou jamais assez, j’ai vu la violence des mots, des gestes, des intentions, s’abattre sur des vies innocentes. J’ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J’ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j’en ai vu : elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J’ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder, noyer des existences fragiles, aimantes. J’ai vu blanchir les heures dans l’œil noir de la mort, dans le regard de ma mère, dans la grimace de mon père. J’ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme cela, un long épuisement sans fin. J’ai vu les espérances gonfler comme d’énormes ballons, crever d’un seul coup, par ignorance ou par bêtise. Bêtise souvent. J’ai vu la lâcheté ramper, les lâches gueuler avec les loups, les loups flatter les lâches, les lâches aimer les loups. J’ai vu l’amour blessé, bafoué, abandonné, mais encore espérant, l’amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J’ai vu les jours sans fin, les nuits sans retour. La peur aussi, celle qui fait trembler, celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours, le sang. J’ai vu l’humiliation s’écrouler devant le dédain… J’ai vu tout ce que les hommes voient. Ni plus, ni moins, ni mieux, j’ai lu beaucoup, souvent mal. J’ai cru aussi que je pouvais écrire. J’ai appris les étoiles espérant mieux comprendre. J’ai même traversé les déserts, les plus grands, pour affermir mon âme. J’ai prié des dieux insensibles ou inconnus. Je me suis abrité sous la lumière des vitraux. J’ai cru aux idées. J’ai même failli aimer ma solitude. J’ai plusieurs fois recommencé ma vie. J’ai voulu être tout, être de mon temps, et n’être rien, n’être rien…
Dix fois, j’ai refait mon bilan, dix fois cela n’a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahincaha… Ni sage ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l’air quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n’attendre rien, mais espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur, ou faire comme s’il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau, de chairs, de baisers mouillés, de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, de silences heureux, de promesses brulantes, de sources bleues, de rêves d’anges…
Assez pauvre ou assez sot pour pleurer à nouveau ou rire aux éclats.

Franck.

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mardi 29 août 2017

- 114 - Longtemps... malgré les étoiles...

Longtemps. Dépouiller l’acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu’à l’os. Au-delà de l’os. Être dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l’être. Comme l’acquittement d’une dette. Même si ce n’est pas une dette. Donner à l’acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d’atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S’appliquer à l’acte, au geste. Sans rien attendre en échange ni rémissions, ni miséricorde. Accepter, et s’appliquer. Même si cet entêtement est désespéré. Désespérant, même.
Dans chaque acte, dans chaque geste, il y a d’abord une partie friable, fragile, faible, cela s’appelle l’enthousiasme. Après cela se durcit. Cela s’appelle l’ennui. Tout commence là. À cet endroit dur de l’ennui. Notre endroit lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C’est bien avec cela qu’il faut vivre.
Il n’y a là ni grandeur ni noblesse, dans cette usure du geste. Non ! Il n’y a rien, sinon l’affirmation et l’insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu’un jour on consent à le faire, à le faire longtemps. Ainsi, le laboureur. Ainsi, le pèlerin. Ainsi, l’océan avec ses marées. Ainsi, l’attente amoureuse. Ainsi, la solitude. Ainsi, l’écriture.
Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu’il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu’il réclame plus que lui-même, parce qu’il réclame notre substance, nous augmente ?
Le longtemps donne l’illusion du toujours et le toujours donne l’illusion de l’éternité. Illusion contre illusion. Qu’importe. Au bout du compte, il ne restera que l’os. Puis les cendres de l’os. Puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu’elle ne nous atteigne. Il faut bien être mort avant que l’on ne soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s’aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Malgré les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

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dimanche 27 août 2017

- 113 - On sait que la peur va arriver...

Puis ce fut le temps du reflux. Le monde des vivants vous quitte. Tout vous quitte. Cela ressemble à une hémorragie. Cela traverse tout le corps. Il n’y a plus de pensée. La moindre intention se heurte à une immensité opaque. Peu à peu, on est dépeuplé. Chaque viscère devient douloureux. Au départ, la solitude nous vient du corps, des muscles, du sang, avec cette impression d’immensité incompréhensible. Le temps n’est que du temps. On est vivant, mais plus rien ne bouge, les couleurs sont parties. C’est la nuit. On n’a pas encore peur, mais on sait que la peur va arriver.

Franck.

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vendredi 25 août 2017

- 112 - La nuit qui vient...

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère,
Nous sommes issus d’une fièvre ou d’une folie, nous sommes une trace qui s’épuise dans l’infini des cieux,
Une ivresse à la dérive, une note qui s’obstine, un rêve qui s’effiloche, un simple
Souvenir dans la mémoire des dieux.
J’écris pour effacer l’empreinte des cendres sur les rebords du rêve.
J’entends le ruissèlement des heures dans les crevasses du temps
J’ai peur. Seulement peur.
Du silence, et de l’ombre de la neige dans l’échancrure d’une évidence.
Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Dans les plis du papier, la mort déploie une parole rouillée, la vieille parole,
Celle des miroirs sans reflets, celle de la langue agenouillée.
Désormais, l’argile des mots s’effrite.
Il ne reste que l’écorce d’un baiser sur la prunelle d’un sein.
Et la lenteur de la mer.
Toujours la lenteur de la mer, l’usure, l’étouffement de l’innocence, comme si la volupté des sanglots devenait les seules semailles.
Il me faudra attendre demain, encore demain, puisqu’il n’y plus d’enfance, attendre que s’éteignent une à une les lumières des lucioles sur la corole de la nuit qui vient.

Franck.

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jeudi 24 août 2017

- 111 - Vrac...

Nous écrivons toujours sur une page de nuit. Une page entièrement noire. Parfois, nous grattons assez fort le noir pour faire apparaitre le blanc de la langue. Parfois, aussi, nous grattons trop fort. La page se déchire, la nuit saigne, la parole meurt avant d’être dite.

*
Ici, le « je », le « on », le « nous », s’entremêle en permanence. Ils sont là, pour dire l’indifférenciation, le « non-lieu » de la langue. Sa défaite. La défaite de celui qui la déplie.

*
Ici, le « je » ne fais pas de portrait. Il n’y a pas de psychologie. Il profère le récit de la légende. Il est juste un point imaginaire où vient s’accrocher le réel.

*
Le « on », c’est l’impossibilité du lieu.

*
 Le « nous », tente comme un geste désespéré, de désigner une humanité incertaine, une fraternité dans l’ordre du temps et du destin. Il protège le geste de l’écriture d’une trop grande complaisance.

*
L’écriture est trouée, parce que la langue est trouée.
Lorsque la phrase se déploie, puis se ferme, et se clôt, elle dessine un trou. Les écritures non trouées ne disent rien. Il nous faut sentir ce trou, le vertige qui l’accompagne, sans doute la peur, celle des grandes tragédies. Lorsque l’on va, par folie, chercher la langue gisante entre l’os et la chair, lorsqu’on la tire, souvent dans un déchirement, pour la faire surgir, elle a la forme du trou qui nous habite, ce trou qui nous accompli, ce vide qui nous révèle, qui nous construit.
Je suis un précipice.
Le vide hante nos vies.
Vivre, c’est chuter, sans fin. Le reste n’est qu’illusion ou divertissement.

*
Écrire, c’est maintenir l’écart.
Tout tient dans ce pas de côté. Passer du « contre » la mort, au « avec » la mort.
L’écart est le lieu de notre solitude.

Franck.

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mercredi 23 août 2017

- 110 - La hache...

J’ai lu cette phrase de Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée autour de nous. »
C’est exactement cela. Je rumine autour de l’idée du livre. J’en suis si loin. Mes textes dérivent, mais ce ne sont que des textes. Ils coupent, mais ne pourraient trancher la mer gelée. Ils ont la pesanteur que je leur destine. Mais ce ne sont que des textes. Le livre, c’est un autre continent, un autre acier.
Alors, tenter de hisser la vie à la hauteur du livre. Mais le livre est toujours plus fort que l’écrivain qui le porte. C’est de l’inégalité de ce combat que le livre se développe. Les grands livres ont écrasé leurs auteurs.
Suis-je prêt à cet écrasement ? Suis-je prêt à le vouloir assez ?
Mon livre sera cataracte, ou ne sera pas.
Chaque texte précise peu à peu le lieu du combat. Ils marquent. Bornent. Resserrent l’espace.
Se dépouiller de toute indulgence. Encore. Revenir à l’essentiel, à l’amour, à sa brulure. Le désespoir, ne pas oublier le désespoir.
Chaque texte précise, mais il est encore un compromis, une façon d’accommoder des possibles.
Faire monter en soi les grands lacs de néant. Ces océans vides, tout en mesure. Tout en démesure. L’orgueil de la mélancolie. La respiration noire de la chair. Le cri.
Aurais-je la force de rassembler toute la gravité de l’enfant jouant ? Les grands livres sont écrits par de grands enfants. Il n’y a qu’eux pour avoir assez d’application dans la déraison, d’ascèse légère, de sérieux dans l’invention, de violence désinvolte. Ils ne connaissent de la beauté que la chair des mères. Ils n’inscrivent rien dans le temps, ils ne s’égaillent que dans l’éternité, et dans les risées de lumière du jour. Ils sont dans une énergie brutale, sauvage, totale. Tyrans, et mendiants à la fois, insupportables. Étincelants.

Franck.

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mardi 22 août 2017

- 109 - Vérité...

La vérité nous blesse. C’est là son mérite.
Ce qui me console, c’est de n’être indemne de rien.

Franck.

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lundi 21 août 2017

- 108 - Une éponge...

Au départ, tout est loin. Le désir tisse des distances, et le rêve les survole. Comme l’oiseau. De haut. Nous ne sommes que des mythes. Des histoires à dormir debout. D’ailleurs, nous dormons la plupart du temps.
Nous ne nous rencontrons jamais. Car si cela se produisait, nous en serions terrifiés. Notre corps est le lieu d’une histoire qui nous échappe. Nous nous présentons de face et nous vivons de dos. Des mythes. Nous ne sommes que des mythes. Et le temps nous traverse malgré nos prières.
Nous absorbons le temps comme une éponge. Il remonte dans l’espace des tissus de l’âme. Il s’insinue dans toutes nos absences, il suinte, transpire. L’eau du temps s’infiltre. Eau douloureuse, écrasante et saumâtre. Notre vie d’éponge s’alourdit. Nos chairs se flétrissent. Notre sang se dilue.
Écrire, c’est presser l’éponge. Pas plus. Pas moins. Mais c’est un geste qui se dérobe. C’est un geste qui se refuse. C’est vouloir mesurer ou arpenter le néant. Tout au plus nous confirmera-t-il notre qualité d’éponge. Peut-être un peu plus léger. D’autant plus léger que le geste d’écriture est net, fort, et qu’il vient de loin. Qu’il est obstiné, acharné, résolu.
Il n’y a rien à découvrir. L’univers est composé de temps. Nous sommes les grains de sable d’un gigantesque sablier. Nous coulons, passant d’un néant à un autre néant. Nous naissons et mourons dans le resserrement. Dans la contraction. Dans ce hoquet du temps. Nous naissons d’un rétrécissement. Écrire, c’est ce dégorgement d’éponge, pour boucher le sablier du temps. C’est un rêve fou. Impossible. Nous le savons, mais nous le tentons. Chaque texte est une victoire. Une victoire sur qui ? Sur quoi ?
Écrire, c’est presser l’éponge, évacuer l’eau du temps pour faire entrer dans les fibres de l’âme le silence. L’éponge est plus légère, mais elle reste toujours une éponge.
Au départ, tout est loin. À la fin, tout est loin. C’est un désespoir. Le désir a tissé des distances irrémédiables, insurmontables, et le rêve a épuisé son vol.
Nous ne nous rencontrerons jamais, malgré nos efforts, puisque nous n’avons pas de rive. Nous ne sommes que des mythes qui gardent leurs secrets. Nos piètres confidences ne dévoilent rien. Nous sommes bien trop loin de nous pour nous atteindre. Nos ombres nous survivront : elles ont bien plus d’élan vital que nous ; elles ont bien plus d’acharnement que nous. Elles ont la patience pour elle. Elles guettent nos défaillances. Nous en avons tant.
Alors, l’écriture part de là, de ce rétrécissement des possibles, de cet empêchement des espérances, de cette simple et évidente fatalité. Le geste part de là, il est sans illusion. C’est ce qui lui donne sa couleur. Sa lumière. Un peu de lumière dans l’infini du néant. Quelques braises pour réchauffer les cieux.

Franck.

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dimanche 20 août 2017

- 107 - Accomplir la défaite...

L’inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L’inaccompli du texte. L’inaccompli de l’amour. L’inaccompli est une marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu’aux os. L’inaccompli comme l’empreinte de l’éternité. Le sans fin chutera toujours. Nous porterons toujours le deuil de l’infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Nous applaudissons à ce spectacle frémissant. Le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d’un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s’aggrave dans sa chute. Le renouveau renouvèle toujours la fin. L’inaccompli. La blessure.
Il n’y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour, j’avance et je m’éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Le texte s’effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère.
De tout temps, nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l’histoire. Il manque toujours de la chair sur l’os. Il manque toujours un baiser à l’amour. Il manque toujours un jour à l’éternité.
Vivre, c’est être dans le décalage, la non-coïncidence. Écrire, c’est prolonger cet espacement. C’est l’agrandir. C’est l’aggraver. Jusqu’à l’impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l’éclair. L’espace, après l’éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brulure du rien. Dans cet insupportable.
Je vis dans l’attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification.
Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n’est jointif dans nos vies.
Nous faisons des détours. Écrire est le plus sacré de ces détours, mais c’est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l’inaccompli. Écrire, c’est danser sur ses propres ruines. C’est accomplir la défaite.

Franck.

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L'inachevable.

L'Inachevable.

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