Nous sommes faits d’usure. Elle commence juste après l’enfance, au détour d’une rue, vous franchissez une ombre un peu plus appuyée, une ombre vidée de ses présences, de ses fantômes, de ses fées, et c’est fini. Déjà, l’enfance est achevée. Les instants ne surgiront plus d’eux-mêmes, il faut brusquement les arracher à l’ennui.
On est envahi de temps, jusqu’à l’écœurement.
L’usure est notre mesure. L’épuisement notre horizon. L’attente notre viatique. L’espérance, un cancer inguérissable.
Le reste n’est que jeux, illusions, reflets, miroirs déformants.
Les mots nous trahissent, comme nous les trahissons.
Nos histoires sont des contes de fées auxquels on s’efforce de croire, auxquels on ne croit pas. Même le livre le plus miraculeux a une fin. Le soir, on peut entendre la chute des chapitres où le mot fin résonne interminablement dans l’oubli ricanant.
Écrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir qui nous sommes.
Écrire cherche à délivrer l’enfant en nous. L’enfant prisonnier de l’ennui, de ce temps abattu qui écorche ses ailes. Souvent, l’enfance, perdue dans ses rêveries, ne sait plus trouver l’espace entre la joie et la mélancolie. Alors, il demeure, là, figé, pétrifié. Vitrifié, comme une terre désossée de ses promesses.
Les grandes catastrophes sont silencieuses. Un battement de paupière semble les effacer, pourtant elles ont juste le temps de traverser la chair, de passer dans le sang, comme un poison sans remède.
Alors, j’écris sur un bout de trottoir, dans le passage de la vie, dans le flot continu des existences, des visages, puisant sans cesse dans les ombres lumineuses le plus clair de mon encre, la plus insouciante des solitudes.
Je n’ai jamais su faire autre chose que de me trouver dans des passages encombrés de solitude.
Nous sommes faits d’usure et l’usure est notre mesure. L’épuisement notre horizon. L’attente notre viatique. L’espérance, la dernière forme de notre accablement.

Franck.