Écrire, c’est détrôner les dieux. Comment pourrait-il en être autrement ? Que vaudrait une parole qui ne viserait qu’à les servir ? Il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement le déploiement d’un geste nécessaire. Les dieux nous ont inventés pour qu’on les tue. Le poète achève la création du monde. Il faut bien une humilité démesurée pour entreprendre ce meurtre lent et silencieux. La terre, l’univers, les constellations appartiennent à ceux qui les prononcent, à ceux qui les nomment. Les dieux nous ont désignés, nous ont assignés, mais c’est bien le poète qui a le pouvoir de les dire, de les nommer en retour. De les effacer.
Écrire, c’est bien tracer le domaine des dieux pour y mettre le feu. Pouvoir contre pouvoir. Magie contre magie. Miracle contre miracle. Le poète a un avantage dans cette lutte, car il n’a pas l’arrogance des dieux, il n’a que son désespoir, parfois sa désinvolture. C’est bien suffisant. Écrire, c’est nommer l’infinie négligence des dieux.
Le Christ ne savait pas écrire, ce n’est pas un oubli de la part de son père. On a bien vu comment il a fini. En piteux état. Le poète a bien retenu la leçon. Et Dieu n’en finit pas de mourir à son tour. Alors chaque mot, chaque texte, chaque note le dénient un peu plus.
Les dieux nous ont inventés pour qu’on les tue. À chacun son destin, à chacun sa misère. Ils ont l’éternité mortelle, ennuyeuse, nous avons l’infini, la solitude, avec le silence qui les accompagne, l’amour qui les brule et le sang qui les sacre. La patience. Le rêve. Tout cela dans le geste du mot. Ils ont la puissance, et nous n’avons que la fragilité en retour. Notre sainte fragilité, notre épuisement, nos coins d’ombres, notre pauvreté. Car c’est bien de là que part ce geste grandiose, c’est bien de notre main vulnérable et tremblante. Nos cathédrales valent les leurs. Car je sais des mots ruisselant comme la lumière des vitaux, je sais des cryptes de silence pétries dans la pierre des prières, je sais des recueillements, des passions, des chemins de croix, qui valent bien les leurs. Chaque texte vaut une église. Le simple murmure d’un poème fait chanceler la moindre chapelle.

Franck.