L’instable et le fugitif. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Nommer, c’était sa façon de croire en l’éternité. Non pas que l’éternité l’intéressât particulièrement — il était bien trop usé pour imaginer le sans fin de cette usure —, mais la mort inévitable submergeait chacune de ses heures.
Alors, écrire était devenu comme ces chansons d’enfance destinées à conjurer les peurs. Dire, ce n’était pas sortir hors de soi, c’était incorporer. Annuler les distances.
Maintenant, il en était sûr, écrire, c’était le corps du Christ, car la voix du texte est dévoreuse.
Alors, il se disait que nommer, c’était manger ses peurs, comme l’hostie du verbe. C’était les apprivoiser et déjà commencer à les aimer. Peut-être.
Nommer est un travail solitaire et silencieux.
Douter. Il doutait de tout. Il savait que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitude. Douter, c’est n’en avoir qu’une seule. Il doutait de tout, sauf au moment de l’écriture où le sentiment d’une évidence l’étreignait, aussi puissante que fugitive.
Au bout du compte, tout aggravait la conviction désastreuse de sa précarité.
Écrire nourrissait la forme la plus achevée de sa mélancolie.
Le réel, le vécu, le vrai, le tangible, l’irréfutable étaient bien là. Trop sans doute. Le monde, ses guerres, sa désagrégation, son quotidien, sa banalité, ses foules bruyantes, sa sauvagerie, sa suffocation, son aveuglement, il en était, bien sûr, traversé. Bouleversé, même.
Alors, pour ne pas être écrasé, il opposait à ce monde si présent ses landes intérieures si évanescentes. Il croyait qu’écrire, était la dernière forme d’une sorte de résistance. Une résistance à l’état brut. Effacer ce qui tentait de le broyer.
Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre. Il les avait prononcés dans le recueillement. Il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes.
Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Un continent né de sa voix.
Agrandir chaque mot pour qu’il rejoigne, pour qu’il déborde, pour qu’il rencontre, pour qu’il engendre.
Chaque rêve devait avoir la consistance d’un roc, et pour cela il fallait mâcher longuement la parole des mots. Incorporer pour annuler la distance, le temps. Nommer, nommer sans cesse, pour aggraver la tension du néant. Il égrainait son chapelet païen non pour la vie éternelle, mais pour l’éternité de la vie, non pour sa vie à lui, mais pour la vie tout court. Nommer, et tout d’abord éteindre la vieille parole par de très longs silences.
Alors, il avait inventé ses paysages de miséricorde.
Le tout premier : la mer.
Parce que la mer est par nature mélancolique. Puis il y eut les vagues, les marées.
Puis les landes brumeuses, sauvages, puis derrière les grands champs de neige sans fin, tristes, affligés, découragés. Les chemins errants, les talus, les champs de blé. Et toujours les vagues incessantes comme si déjà la mort le berçait.
Ses décors n’avaient pas de vraies formes, ils épousaient l’horizon.
La métaphore, c’est tenter une connivence. C’est espérer une réconciliation. C’est appeler une fraternité. Inventer du vivant pour un mort. Donner du souffle au dernier souffle.
Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Géographie de l’absence, du retrait, entre mémoire et oubli.
Il avait dit la menace, le sans fin, il avait dit le fragile, le désastre, et l’effondrement. Chaque fois, il avait dit la vacuité infinie de toutes choses, chaque fois il était tiraillé entre l’urgence et la lenteur. Il avait dit l’impossible, l’inaudible, mais toujours l’errance et la désespérance revenaient. Il avait dit le vertige, la chute, avec l’écrasement qui s’en suit, la déchirure brulante. Il avait dit l’attente, les grandes passes de silence. Mais toujours : l’usure, la déperdition, l’à rebours. Il avait dit : la parcimonie aussi, la patience insondable, démesurée.
Chaque mot était une ile débordée, une ile posée sur son horizon mélancolique. Chaque mot était un voyage perdu. Chaque mot épuisait un peu plus son sang.
Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcés dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes.
Toutes.
Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Qu’y a-t-il après les mots ?
Qu’y a-t-il après les iles ?
La disgrâce est-elle la seule issue ?
Sans doute faut-il consentir. Consentir comme la première prière. Consentir, c’est déjà un regard de bonté posé sur notre vie. C’est s’ouvrir béant au pire et au meilleur. C’est n’être exempt de rien, mais encore capable de tout.
Consentir, c’est le premier mot après le dernier mot.
C’est le premier nom de la passion.

Franck.