Il y a dans l’inachevé une absolue tristesse. L’inachevable dans l’inachevé vous rejette dans un exil sans retour. Quelque chose en nous ne rejoint plus le monde. Quelque chose en nous se détache, se défait. Coquillage usé, abandonné après la marée. Il y a dans cette image du coquillage une désolation. Quelles que soient sa beauté, la nacre, l’irisation, il est là, arraché. Infiniment mort. Vidé de sa chair. L’inachevable dans l’inachevé nous amène à l’endroit des marées qui déposent des coquillages usés sur une plage dévastée, affligée.
L’inachevable en moi, c’est la mort qui s’infiltre, c’est la nuit qui grandit, c’est la fin avant la fin.
C’est la mort qui parle dans le vivant qui se tait.
Il faut s’imaginer marchant sur le chemin. Toute notre vie, nous errons de point en point, de source en source, de printemps, en cerisier fleuri, chacun à sa course, chacun sa direction, chacun à son pas, ses futaies ombreuses, ses vallons, ses plaines lumineuses. Mais derrière nous marche une ombre invisible et lointaine. Le temps passe. Au début, on ne voit pas l’ombre. Elle est loin, insignifiante, dérisoire. Elle est l’inachevé. Mais elle est loin. Alors, on continue.
Sans faire de bruit, elle se rapproche. Insidieuse. Lentement, elle se rapproche. Elle est toujours l’inachevé. Mais on ne le sait pas. On ne le croit pas. La beauté des saisons, les sourires complices, les baisers volés vous aveugle, les amours, les fraternités du voyage vous font tout oublier, jusqu’à l’inachevé qui marche au loin derrière vous, qui se rapproche, toujours un peu plus.
Puis un jour, un jour plus clair qu’un autre, au détour d’un quai de gare, vous voyez dans les yeux de celui qui s’en va l’ombre qui vous suit depuis le début. L’inachevé s’est rapproché, il est si près que l’on peut le voir dans le regard de l’autre. Car c’est toujours l’autre qui désigne l’inachevé derrière vous.
Maintenant, il demeure là. Il ne s’appelle plus l’inachevé. Il est l’inachevable. Son ombre recouvre votre ombre. Désormais, il est là, en vous accroché à chacun de vos gestes, à chacun de vos rêves. Il est la couleur des choses et du temps. L’inachevable prend la forme de vos mots, il devient la voix. Le murmure au fond du ventre, il n’est que sa présence ombreuse dans votre sang.
C’est toujours l’autre, qui vous dit au creux de l’oreille : « Ne te retourne pas… Ne dis rien… » Les trains s’en vont, les quais de gare se vident. Puis l’inachevé devient l’inachevable.
L’inachevable transforme l’ordre des temps. Il supprime le futur de votre voix, l’autre, le semblable parle au passé, au passé simple, composé, antérieur… Il ne reste qu’un présent à partager : c’est le nom de l’infinie tristesse.
Une concordance des temps impossible.

Franck.