samedi 30 décembre 2017

La chair et le corps...

L’âme n’est qu’une chair défaite. L’écriture n’est qu’une chair défaite. L’amour est le brasier dans lequel se consume cette défaite. Là se tient toute l’équation. Une équation où tous les termes sont inconnus. Une équation qui ne sera jamais résolue. Le corps est le lieu muet et constant de nos énigmes.
L’écriture épuise le corps.
L’amour épuise le corps.
L’âme est un corps déjà mort déjà ressuscité.
Nos pensées ne dépassent jamais les contours de notre corps.
Nos rêveries ne sont que de la chair en déroute.

Franck.

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vendredi 29 décembre 2017

Avant la chair...

Dans l’amour, il y a un temps avant les corps, avant la chair, il y a une aurore pâle qui monte.
Dans l’amour, avant la chair il y a cette tremblance de la lumière, cette torsion du temps.
Dans l’amour, avant les corps, avant la chair, cela commence par un élargissement ; la ville, les arbres, les montagnes, la mer, l’espace. Cela commence aussi, par une urgence, une attente lente. Sourde. Au départ il n’y a rien qui ne trace cette attente, ni forme, ni visage. Simplement l’attente.
Une ignorance qui ne sait pas qu’elle s’ignore.
C’est la première forme du manque.
L’attente est l’ombre qui nous devance sans cesse ; le manque, le soleil qui la projette devant nos pas.
Dans l’amour, avant les corps, il y a le manque des corps. Avant la chair, il y a le manque de la chair.
Le manque est une contrée déserte, effondrée. Elle est inhabitable, pourtant chaque heure elle grandit un peu plus en nous. Dans l’amour, elle est notre unique chemin. Chemin de croix, au bout duquel la chair sacrée s’incarne.
Le manque est une promesse jamais tenue. Nous y croyons pourtant, puisque ne pas y croire serait mourir. Car l’espace s’agrandit sans cesse, reculant la frontière du désir, embrasant chaque parcelle de temps. Dans le manque la chair échappe à la chair. Elle s’efface devant le désir. On ne pourrait dire si cet effacement nous sauve ou nous tue.
L’attente se nourrit de l’attente, du manque fleuri du manque.
Nous venons d’un paradis, depuis ce jour le manque est notre seule canne blanche.

Franck.

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mardi 26 décembre 2017

Juste un peu...

Tu  ressembles à tes mots.
Juste un peu absente,
juste un peu distante...

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Et ton visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l'enfant debout dans les ruissellements d'un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.
Si tu étais parfum tu serais mélodie d'un rose léger relevé d'une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d’affaibli, mais de persistant, une note qui se soutient dans la dissonance pour parfaire l'harmonie, ainsi rendre hommage par avance à la nuit.
Au coin de ton sourire s'est logée une douce tristesse.
Visage de neige sur le rouge du cœur.
Un ange est posé sur ton épaule. Il te protège des vacarmes, t'aide à effleurer la lumière, te donne sans doute cette gravité, uniquement pour te vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.
Tu viens de si loin, du pays des landes, du pays des pluies, des brumes, tu viens d'un temps oublié. Tu es d'ailleurs, toujours au-delà d'un voile comme si tu te tenais derrière une fenêtre qu'un déluge éclabousse, pour me dissimuler tes larmes.
Tu es toujours penchée sur un travail minutieux, brodant quelques étoiles sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise, perdue dans les aurores incertaines d'une interminable prière.
Tu es enveloppée de ton seul silence dans l'ombre rougissante de la flamme entêtée de cette bougie solitaire ; grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.
Droite. Droite, sans être raide, tu traverses l'espace pour l'orner, simplement l'orner ; une flûte qui jouerait entre les cordes d'une harpe, une brise dans les fougères d'un sous-bois, légère comme le pourpre de l'âme enroulé à la blancheur des nuages.
Et les miroirs à ton passage se taisent, respectueux. Ils frissonnent de cette coulée d'ombre claire qui les traverse.
Visage de neige sur le sang noir des souvenirs.

Parfois on croit te voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l'été, tu sembles alors dans une sorte d'attente lointaine, comme si l'instant qui devait suivre allait  t’annoncer la promesse de l’amour éternel à cueillir. On ne pourrait t'approcher sans risquer de briser l'infini de ton rêve sans risquer de dissiper le charme d'un mystère.

Tu es là, simplement, âme discrète, qui bât des ailes pour frôler la vie.
Visage de neige, caresse du temps sur l'onde mélancolique des eaux.

Sur tes lèvres la brise a déposé les lettres du mot amour, que tu sembles épeler en un lent murmure silencieux.
Juste un peu absente.
Juste un peu distante.

Franck.

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Retour manquant...

La fin ne dit jamais la fin.
La fin serait ce retour manquant.
Il nous manquera toujours ce récit, celui du retour manquant.
Le livre est sans doute cette tentative, écrire le récit qui manquera à jamais à notre vie.
Le début ne dit jamais le début.
Les récits du début sont troués.
Il manque toujours une histoire à notre histoire.

Franck.

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vendredi 22 décembre 2017

Questions...

Ne pas répondre aux questions. Jamais tu ne réponds aux questions. Comme si toute réponse fut inutile. Comme si l’ombre était ton royaume. Comme si répondre dévoilait plus que la réponse, comme si toute réponse fut indécente.

L’écrire est la seule question qui n’interroge pas. C’est la seule question qui est sa propre réponse. Ce qui nous lie, toi et moi, c’est l’énigme, notre seule façon d’échapper au mensonge. Maintenir l’énigme. Avec la béance qu’elle engendre. L’errance qu’elle nous propose comme chemin. Errer c’est être perdu, et pourtant se retrouver à chaque instant. Puis se perdre à nouveau l’instant d’après. C’est le sans fin. La question sans réponse maintient la perte. Elle en est la marque.

L’amour, mon amour, est une question qui n’a pas réponse.
L’écriture vient à la place de toutes les réponses manquantes. L’inscription du vide.
L’essentiel est toujours sans réponse.
L’écriture s’efface dans son déploiement. Elle tient juste dans son élan. Et s’efface. Depuis la nuit des temps, écrire maintient ce saut inachevable.

Jamais tu ne réponds aux questions. Tu maintiens la tension au-dessus d’un espace impossible. Car le mystère ne se confond pas avec le secret qui n’est rien, sinon l’attache puérile à un mensonge. Une volonté négative. Le mystère est d’une autre nature. Tu habites un mystère. Tout chez toi attire le silence, tout m’y conduit.
Que fait une mémoire sans souvenir ? Elle se met à écrire. L’inverse est vrai aussi : que font les souvenirs sans mémoire ? Ils se mettent à écrire.

Il faut savoir que toute beauté est d’abord une souffrance, c’est comme l’océan, avec le ciel qui suture l’horizon. Sa beauté efface toute parole. S’oppose à tout achèvement.

J’écris au présent, c’est ma seule façon de garantir un futur. Le passé est le mensonge du texte. Et ta présence est ma seule vérité.

Ne pas répondre aux questions, c’est accroître l’inattendu, le brusque, le foudroyant. C’est faire résonner les confins de l’univers. C’est agrandir. C’est inventer une espérance.
Tu ne réponds jamais aux questions. Tu dis que les questions sont toujours inaudibles. Comme si elles traînent dans leur sillage toujours un peu de mort.

Franck.

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dimanche 17 décembre 2017

La tentation de Saint Antoine...

J'ai marché en marge de ma vie. De longues années. Sans doute même de longs siècles. Pour m'arrêter un jour au bord de votre visage
Et j'ai voulu m'asseoir
Et ne plus bouger
Jamais
Simplement vous regarder
Toujours

Au creux d'une défaillance de lumière, j'ai vu au fond de vos prunelles les grandes étendues de poussières blanches du royaume de Saba
Aux confins de tous les déserts
Là où les prières deviennent de simples souffles, des chants d'azur éparpillés
Souvenez-vous, en ces temps-là, vous étiez reine
Reine gracieuse à la pâleur singulière
Reine du pays du vent
Vous trôniez au centre d'un temple de sable, d'étincelles d'éternité
Souveraine majestueuse d'une citadelle de lumière et de tourbillonnement
Princesse immaculée miraculée des limbes juste assez boiteuse pour ne point offenser Dieu
Votre présence effleurante flottait légèrement comme un lambeau de rêve
Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs
Oui, vous étiez reine vos gestes le dessinaient
Déesse, vos yeux le révélaient
Et votre voix chantait le chuchotis des amants éternels...

En ces temps là, ermite désolé, je vous ai vu venir, vous sortiez de la nuit emmitouflée d'ombres claires, drapée d'un grand voile constellé
En ces temps là mes os grinçaient de peur
Je passais de dune en dune, de jour en jour, de blessure en blessure, conquérant d'un vide toujours à venir dans la seule espérance d'une stridence inattendue
Le cœur vert
Je passais les bras ouverts au grand vent chaud étreignant des mirages si lointains
Entre mes doigts coulaient déjà ces cendres de temps
J'étais une étoile noire tombée dans de trop grands hasards
De sombres hasards
Un baiser m'eut sauvé
Pas même un baiser
Rien
Pas même une enfance
Seulement des restes d'amours effilochés
En ces temps-là, votre silhouette délicate est passée sur mon cœur
À glacé mon sang
Votre parfum disait l'infini de l'espoir.
Alors au fond de l'horizon le soleil tout à coup bascula dans son lointain sépulcre
Souvenez-vous

J'ai vu votre beauté, légère comme un ciel d'été, glisser avec douceur vers le seuil inconsolé de ma retraite obscure, votre lumière bleue avait la transparence envoûtante de ces jeunes mamans penchées sur un sommeil d'enfance, dans vos yeux scintillait cet espace d'éternité qui appelle la joie pure d'une prière lancée au firmament.
Votre présence fut comme un souffle de mésange, un frôlement rayonnant, une pluie étincelante semée sur mon océan de langueur
Une fleur mystérieuse plantée au jardin de mes absences.

Nous sommes entrés sans prononcer un mot dans la chambre nuptiale de la nuit
laissant grand ouvert les cristallines portes de l'infini pour laisser passer la clarté nuageuse des songes et la fourmillante folie des séraphins éthérés.
Et j'ai bu votre bouche fondante comme l'hostie sacrée et me suis enivré d'une sève à la saveur irréprochable
Dans ces heures rougies au feu des extases éruptives, blanchies aux soupirs de vos invitations, ma mort fut percée d'une flèche de lumière argentée.
Sur votre épaule nue, un ange a déposé ses ailes de silence et sur vos seins opalins j'ai pu laisser couler mes larmes quand votre ventre orageux traversait mon âme transfigurée d'éclairs rougeoyants.
Vos entrailles de chairs pourpres brûlaient mes oraisons laborieuses dans une fulgurance invincible, vertigineuse. Je me noyais sous l'arche inespérée de vos émois, balayé par des rafales de joie.

Et j'ai vu mes mains de prières sur votre corps de louanges.

Et j'ai vu votre ventre lieu infini de la mort exacte.
Et j'ai eu soif de vos eaux généreuses, ce rien à l'âme qui bouleverse toutes les certitudes : marée sauvage, sans retour, sans rémission, effroyablement délicieuse
Et j'ai ouvert les mains pour recueillir jusqu'à l'ultime goutte de vos bruissements et je n'ai pu saisir que l'or de vos silences.
Nous avons partagé la nuit et ses gerbes étoilées recouvertes d'un seul manteau de paix jusqu'à ce que l'aube de sable pousse un large soupir incandescent.
Une rose des sables, rouge.
Dans l'athanor creusé par nos corps, là où votre peau s'est irisée de désir vertical a germé une rose des sables, rouge.
Il ne me restait qu'à attendre l'achèvement des temps en recueillant l'écumeuse blancheur des jours indifférents et de regagner à pas lent mon impatience souveraine à nouveau consentie. Érosion lancinante sous l'œil noueux du souvenir
Frontière sablonneuse inviolable de l'exil.

Au départ il n'y a rien
À la fin il n'y a rien
Entre les deux la mer
L'abîme

Oh, mon Dieu je suis là et je cherche à comprendre
Oh, mon Dieu la nuit n'est plus la nuit
Elle était une source.....elle devint l'océan
Elle était une étoile ....elle devint l'univers
Oh, mon âme brûle et je suis si pauvre seigneur
Je n'ai plus d'espérance mon seul désir est de prier sans fin au cœur de la nuit du monde.
La prière s'enroule au feu de nos secrets, seul l'écho de cette nuit du monde la porte, légère, douce, tendre, on croirait la voir s'élever sur les ailes d'un ange... Et jusqu'au royaume des cieux... »

Franck.

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dimanche 10 décembre 2017

Ton innocence flotte auréolée d’un tremblement limpide...

Je suis une eau errante dessourcée. Je n’en finis pas de couler hors de toute direction, de tout sens. Je cherche un lieu, une âme, un lien, un parfum, une voix. Il n’y a pas d’issue à l’errance, c’est d’ailleurs comme cela que nous la reconnaissons. Pas d’issue.
Il me faut dénuder le temps.
Il gît nu, désormais, dans son impudique pureté, étendu dans le lit de la langue, j’ai posé mon cœur sur l’oreiller des mots, pour recouvrir mon corps d’un linceul transparent…
Temps nu…
Qui plante sa lame tranchante dans le gras de ma vie jusqu’à en toucher l’os…
Temps nu d’attente verticale, crépusculaire, parenthèse frémissante aux paupières du rêve.
Faux blanche dans un champ d’asphodèles…
Temps nu du silence…. Écoulement bourdonnant de substances misérables dans la veine des heures.

Je te parle du plus profond de ce grattement d’os. De ce temps arrêté.
J’essaye de rejoindre avec quelques mots murmurés, et l’écriture la plus virginale, avec ce si pauvre, ta rive farouche couleur d’ambre…
Car tu le sais, le monde s’enchante de la parcimonie, de la rareté, cela l’allège du trop-plein, de l’excès, de la tonitruance. Le monde a aussi besoin de ce " si-peu ". Comme ces prières qui montent des cloîtres : silencieuses, invisibles, cris inaudibles à force de s’opposer au mal, au vide, au néant, à nos insuffisances…tous ces riens, ces " si-peu " jetés dans l’espace !
Le monde s’enchante d’une seule présence invisible, d’un seul geste, d’un seul baiser, du seul mot prononcé dans le dénuement et dans l’absence de toute réponse.

Mais mon amour tu vas l’amble, battement désaccordé au creux d’un monde désarticulé.
Brûlure sacrée des instants rares
Orchidée cueillie sur les lèvres du jour
Je t’ai vu dans mon rêve allongé, les yeux fermés
Ni vivante
Ni morte
Plus que vivante
Plus que morte
Plus vraie qu’un soleil
Sur l’oreiller fragile des mots, j’ai rapproché ma bouche pour souffler sur ta gorge une caresse rouge.
Sous l’arche de ton sommeil vacillant, ma voix devint rumeur innombrable…
Murmure ruisselant…
…. Ton innocence flotte auréolée d’un tremblement limpide.
Ta chevelure noire déverse des champs de comètes frémissantes.
Ta bouche savoureuse s’arrondit dans la chair sanguine des oranges.
Tes yeux consolés chancellent comme des guirlandes de chandelles.
Tes mains délicates en éventails balaient les poussières désargentées de la nuit comme l’aile du papillon effleure le cœur des roses.
Et ton sourire amande a la chaleur des étreintes.
Et ta voix captivante connaît le luxe, l’harmonie des plus grands paradis.
Et ton front réfléchit la lumière et la grâce des lys.
Et ta peau séraphine se perle de rosée.
Et ton corps élégant traverse enfin l’aurore……
Traverse enfin mon rêve.

Franck.

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samedi 2 décembre 2017

Le film...

Tenir l’instant. Le maintenir. Ne plus le lâcher. À l’intérieur c’est un film. Ça y ressemble. Il surgit dans le désordre des séquences. Il s’accroche. Je m’accroche. Je ne l’appelle pas. Il est là. Je le laisse prendre la place. À l’intérieur. Avec les images. Ça ressemble à un film. C’est un film très court. Quelques séquences. C’est l’histoire d’une rencontre. La caméra est dans mon œil. Quand il surgit, ça va très vite. Une fraction de seconde. Mais je tiens l’instant. J’ai la sensation que tout est en morceau. Une décomposition d’images. Comme si de l’eau passait dans la mémoire. L’eau du temps. Alors il faut tenir l’instant. L’étirer. L’agrandir.
Ce n’est pas un grand film. Ce n’est pas un film d’auteur. C’est un petit court métrage dans le désordre des séquences. Il y a simplement un peu d’eau qui coule sur les images. C’est l’histoire d’une rencontre. Cela ne dure pas. C’est normal. Les rencontres ne durent pas. Après ce n’est plus des rencontres. Là, c’est uniquement une rencontre. Après le film s’arrête. Il repasse dans les boucles du temps, de la mémoire. Sans cesse il repasse. Il veut trouver sa place dans le labyrinthe, dans ce fatras que sont mes jours. Alors il repasse.
Il faut que je tienne l’instant. Assez longtemps. Parfois on oublie. L’eau envahit tout. Les formes, les contours disparaissent. On passe sa vie à oublier. Là, je veux que ça reste. Quand le film se présente, je ne le chasse pas. Je le laisse. Dans ma tête, c’est un film silencieux. Pas muet. Silencieux. Les deux personnages parlent, mais on ne les entend pas. Moi, j’entends. Le son est dans un autre lieu de ma mémoire. L’image et le son ne sont pas synchronisés. Dans ma mémoire ce sont déjà des extraits. Il y a des images qui ont déjà disparu.
C’est un dimanche. Cela n’a pas d’importance dans le film, mais c’est un dimanche. Le matin, ça, c’est important, à cause de la lumière. Il fait beau, mais il y a un léger voile dans le ciel. Une luminosité franche de matin avec juste un voile léger. C’est un quartier de Paris. La rencontre se passe à Paris, cela aurait pu être ailleurs, mais c’est à Paris. Ils ont rendez-vous. Des milliers de gens font la même chose, à Paris ou ailleurs. C’est banal. Les gens se donnent des rendez-vous et s’attendent. Au départ ils veulent se rencontrer. Après ils ne veulent plus, mais c’est trop tard. Ça s’est imprimé sur la pellicule. C’est inscrit dans l’histoire des étoiles. Tout est inscrit, avec les gestes, avec la lumière qui les portait. Ce ne sont pas des films d’auteur. Cela forme simplement la texture des ténèbres dans la profondeur des cieux. Ils ont rendez-vous dans un bistrot. Le bistrot a un nom amusant : "chez Gudule"….Le nom du bistrot n’a pas d’importance dans l’histoire qui se déroule. Mais c’est le nom du bistrot, alors il faut le dire.
Le film commence toujours de la même façon. Elle, elle est assise à la terrasse du café. Il n’y a qu’elle. C’est le matin dans Paris. Elle est assise. Elle attend, lui.
J’ai la caméra dans l’œil. La caméra, d’abord elle cherche. Puis l’œil s’aperçoit qu’il n’y a qu’elle. Ils se sont trouvés. Il n’y a pas de musique sur les images de la mémoire, ce n’est pas comme dans les vrais films. Là, c’est silencieux. Il n’y a pas de ralenti non plus.
À partir d’ici, le champ de vision de la caméra se rétrécit. Il n’y a plus que le visage d’elle. Autour c’est flou. Dans la mémoire de l’œil, le visage d’elle est très proche. Plus proche que dans réalité d’une rencontre. Parfois, l’œil dérive à droite ou à gauche. Je me souviens. Je ne peux pas la regarder trop longtemps en face. C’est presque douloureux.
Alors il parle. Leur conversation va droit à l’essentiel des choses de leur vie. C’est une conversation naturelle. Sauf, que rien n’est naturel. C’est comme dans la tragédie grecque.
Les histoires s’emboîtent comme des poupées russes, de la plus simple à la plus cruelle. Ce qui caractérise les histoires, c’est qu’elles ont une fin. C’est que la fin est inscrite dans le début, en filigrane. Dans le film, si l’on regarde bien, tout est inscrit dès le premier instant. La couleur du matin. Le voile dans ciel. Peut-être le nom du bistrot. Gudule. C’est une dérision. Le destin des humains est dérisoire. On sait. Tout le monde le sait. On fait comme si on l’oubliait. Puis il y a quelques signes qui nous arrivent. Gudule, c’est un signe, ce n’est pas un nom, ce n’est pas un lieu ni un temps. C’est un signe.
Il ne veut pas la regarder tout le temps de la séquence. La beauté d’elle, est troublante. À chaque fois qu’il la regarde dans les yeux, il a la sensation de manquer d’air. Il reprend son souffle. Ça ne se voit pas sur l’écran. À chaque fois que la scène passe, je ressens la même pointe. Comme si un scalpel passait à l’intérieur de ma poitrine. Un effleurement glacé.
Dans le film de ma mémoire, il est très proche d’elle. C’est un effet du temps. Dans le film de ma mémoire, les images sont des morceaux d’images, seulement des morceaux. Un peu comme un kaléidoscope. Les yeux. Le point d’éclat vif au centre. La bouche. La peau du visage. Le nez. Chaque partie se sur-imprime sur les autres. Il faut faire un effort pour retrouver le visage dans la nudité du premier instant. De l’eau passe dans ma mémoire poreuse.
Je me concentre. Ses yeux. Sa bouche. Ses lèvres. Son sourire.

Voilà, le sourire. Il faut garder le sourire. C’est par le sourire que tient le film. La porte d’entrée du visage c’est son sourire à elle. La séquence où ils sont assis tous les deux à la terrasse de chez Gudule se brouille. Elle n’est pas dans l’ordre. La mémoire a déjà fait des coupes.
Plus le film repasse, plus les nœuds se nouent. C’est le sens de la fatalité que de nouer les nœuds. Il faut garder ces instants. Il faut les garder. Déjà je sens l’effacement.
Tes traits sont moins précis. J’insiste, c’est le sens de ma folie. Revenir sur l’inutile. Tenir le vain, l’accessoire. Tenir tous ces fils qui pendent. Il ne faut pas être négligent avec ses souvenirs. Il faut les dire, leur trouver des mots, leur tisser un  destin.
Toujours cette même sensation quand ton visage apparaît, cette sensation de bouleversement, comme si les images passaient d’abord dans le sang, comme si elles infusaient les chairs.
C’était un dimanche, tu es arrivée comme une plume, comme une grâce. Tu as choisi cet instant si particulier pour apparaître, l’instant où la lumière se gorge de silence. L’instant où les dieux sont occupés à autre chose, où ils détournent le regard, où ils laissent faire.
Tu es arrivée avec cette légèreté de brise printanière. Tu as posé tes doigts avec douceur sur la porte de tendresse et tu es entrée. Légère. Depuis, ma maison est dans tous ses états. Tu as simplement soufflé, et j’ai senti ta présence. Une présence considérable.
Depuis, j’ai dans la tête ce film qui passe et repasse sans arrêt. Pour ne pas oublier. Pour mourir un peu moins vite.
C’était un dimanche. Tu es arrivée comme l’écume d’une vague, un rire d’océan, comme une ivresse, une folie. Tu es arrivée comme la chaleur qui précède les feux. Tu es arrivée juste après l’aube dans l’ascension verticale du soleil, avec juste un voile, juste tes yeux, et le fracas d’un sourire. Certains êtres nous manquent bien avant que nous les connaissions, bien avant que nous les ayons rencontrés. Quand ils sont là, ce manque nous sacre.
Alors je suis de ton absence. Tu es ma procession, ma croissance, mon témoignage. Tu enfantes mes heures,  je nais dans ton regard, j’augmente par ta seule lumière. Je suis ton pèlerin. Pauvre et silencieux.
……..
Les saisons cachent leurs misères et raccommodent leurs troublantes humeurs par un long fil de tristesse.

Franck.

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