J'ai vu tant et tant...
J'ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j'ai vu des chagrins d'enfants inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros, sur des corps si maigres, aux yeux si effarés, si désemparés. J'ai vu les chagrins ordinaires, qu'on ne console pas, ou jamais assez. J'ai vu la violence des mots, des gestes et des intentions s'abattre sur des vies innocentes. J'ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J'ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j'en ai vu, elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J'ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder et noyer des existences fragiles et aimantes. J'ai vu blanchir les heures dans l'œil noir de la mort, dans ce regard perdu de ma mère, dans la froide violence de mon père. J'ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme ça, un long épuisement sans fin. J'ai vu les espérances gonfler comme d'énormes ballons et crever d'un seul coup, par ignorance ou bêtise. Bêtise souvent. J'ai vu la lâcheté ramper, et les lâches gueuler avec les loups, et les loups flatter les lâches, et les lâches aimer les loups. J’ai vu des grandeurs indignes et des fragilités lumineuses. J’ai traversé plus qu’à mon compte ces nuits de l’âme, profondes, opaques, terrifiantes. J'ai vu l'amour blessé, bafoué, abandonné et encore espérant, et l'amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J'ai vu les jours sans fin et les nuits sans retour. Et la peur aussi, celle qui fait trembler et celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours et le sang. J'ai vu l'humiliation s'écrouler devant le dédain... J'ai vu tout ce que les hommes voient, ni plus, ni moins, ni mieux, j'ai lu beaucoup, souvent mal, j'ai cru aussi que quelques poèmes pouvaient sauver le monde, j'ai appris les étoiles espérant mieux le comprendre, j'ai même traversé les déserts, les plus grands, les plus chauds, pour affermir mon âme, j'ai prié des dieux insensibles ou inconnus et me suis abrité sous la lumière des vitraux. J'ai cru aux idées, j'ai même aimé ma solitude, j'ai plusieurs fois recommencé ma vie, j'ai voulu être tout et de mon temps, et n’être rien, et n’être rien. J’ai parfois gagné, souvent perdu, toujours remis ma mise.

Dix fois j'ai refait mon bilan, dix fois ça n'a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahin-caha... ni sage, ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l'air quelques poèmes ou quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n'attendre rien et espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur et faire comme s'il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau et de chairs et de baisers délicats, et de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, et de silences heureux, de promesses brûlantes, et de sources bleues, et des rêves d'anges....
Assez pauvre ou assez sot pour me sentir indemne de rien, affecté de tout.

Franck.