dimanche 25 février 2018

Lettre N° 123 - Le baiser abandonné...

Mon amour,

Mes plus belles caresses sont celles qui sont encore dans mes doigts, comme une peau de cendres. Mon plus tendre baiser est encore sur ma lèvre. Il est ma ponctuation. Je respire dans ce souffle qui me reste, celui que tu m’as laissé, comme s’il était le dernier. Le seul.

Comme ces grandes baleines échouées dont l’évent se contracte sur un vide noir et froid. Tellement froid. Tu vois, je suis comme ces grands mammifères échoués qui se sont trompés de continent, qui se sont trompés de dérive, de saisons, qui se sont trompés de visages, d’avenir. Toujours. Les histoires de baleines sont des histoires de harpons. Tu le sais bien, leurs chants sont des plaintes.  Et leurs nageoires ne les font pas voler.

Je suis dans ton silence, comme échoué. Le silence qui n’est qu’une absence n’est pas un silence. Il est un surcroît, ou une négligence. L’insouciance n’est pas un pays. Tout juste un rocher sur lequel on s’arrache le ventre. Pour s’échouer. Je respire dans ce souffle qui me reste, dans ce baiser déserté, abandonné.

Au bout des quais s’enlisent les souvenirs,  se noient les chagrins. Et sur les bancs de sable mugissent les baleines. Au bout des quais les paroles sont vaines. Les résonnances, les correspondances, les vibrations ne sont que les pieds de nez du destin. Des hasards malheureux qui nous font trébucher.

Mon plus tendre baiser est encore sur ma lèvre.
Et m’étouffe.

Franck.

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dimanche 18 février 2018

Lettre N° 112 - Chandelle...

Mon amour,

Cette chandelle révèle la profondeur de ma nuit. Je sais que quelque chose se consume au-delà de la cire. Forcément je le sais. J’ai allumé cette petite bougie. Pour t’attendre. Les flammes font voyager nos âmes dans ces petites sorcelleries dérisoires.  Alors je t’attends dans la flamme d’une bougie taciturne. Je ne t’attends pas pour te faire venir, je ne t’attends pas parce que tu pourrais revenir, je t’attends pour t’attendre seulement. T’attendre jusqu’à la fin.

Si l’attente est notre destin, alors t’attendre suffit à effacer mes peurs. J’ai allumé une petite bougie, maintenant la nuit est venue, ainsi que cette solitude saturnienne. Je n’ai pas d’impatience, puisque je t’attends. Comme lorsqu’on regarde la mer, les vagues, l’horizon vide. On est là, assis sur un rocher, on attend. L’attente est un océan silencieux avec son flux, son reflux, ce balancement des sensations, l’empreinte du temps toujours renouvelée. L’étonnement et le saisissement. Bruissement lent des eaux, long mouvement vers les temps à venir, des temps différents. 
Mon océan est éclairé par cette seule bougie. Je t’attends. Sans impatience.
Puisque tu ne viendras pas.
Avec le flottement de la flamme sur la paroi des heures.
Je peux bien t’appeler puisque tu ne viendras pas. Je peux bien t’espérer puisque cela suffit au salut des marées, des vents, des tempêtes. Je peux bien allumer des chandelles pour faire trembler ton visage, pour dessiner tes yeux puisque nos souffles ne se rapprocheront plus.

Le temps des chandelles est un temps infini. C’est un temps sans réponse, c’est pour cela qu’il sert aux prières, aux solitudes. Aux écritures. Aux morts.
La chandelle accentue la nuit, la rend plus nette, plus pesante, plus définitive. Elle fixe les rivages d’une nuit sans aube. C’est un éternel crépuscule. L’amour brûle, s’épuise dans sa lumière fragile. J’ai allumé cette petite bougie pour rétrécir le monde, pour enlever les distances, pour défaire le chagrin.
Qu’importe.
Je sais bien que ces misérables cérémonies ne changeront pas l’écrasement. Je sais bien tout cela. Sans doute rendent-elles plus facile ou plus simple la traversée des illusions.
Mais peut-être que cette bougie recèle encore dans son feu intime quelques mystères, quelques secrets. Puisqu’il n’y a pas d’espoir. Que c’est mieux peut-être, mieux ainsi.
Ce soir cette bougie est une île dans ma nuit d’océan. Elle est ton île, elle ma tempête. Elle marque un lieu qui n’existe pas, un lieu de chair absente, sa lumière c’est ton sang manquant, ton sang tremblant. Ici, ce soir, c’est nulle part, et partout ta présence.

Le temps des chandelles est un temps d’innocence, d’aveu désarmé. C’est le silence qui brûle, l’amour qui s’égare.
La lumière silencieuse de ces flammes consolées, presque soulagées, presque assouvies, accentue la nuit. Désormais le silence peut bien s’aggraver, même la menace se préciser.
Où es-tu ma beauté pâle ? Ta douceur se consume, elle n’en finit pas de s’enrouler à la flamme captive.

La bougie éclaire toujours la face du naufragé, elle brûle toujours ses rêves. La vie s’épuise, ombre après ombre. Sans impatience.
Il y a des soirs, des nuits, où l’on allume une bougie non pour veiller l’absente, non pour la faire revenir, mais pour l’embraser, donner des couleurs à la tristesse, étouffer le cri.
Je t’attends, toi qui ne viendras pas.
Plus la nuit s’avance, plus l’attente se déploie, plus l’amour se simplifie.
Le feu rassemble les amants séparés, il purifie leurs regards, il invente les caresses en dessinant les peaux.
Apprivoiser l’obscur c’est ce qu’il nous reste après les chuchotements, c’est prolonger les caresses. Comme si la flamme et la nuit nous préservaient d’un dernier sanglot, ou d’une ultime suffocation.
Où es-tu ? Dans cette pâle saison, ou dans ce feu qui meurt… ?

Franck.

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dimanche 11 février 2018

Lettre N° 56 - Dérision...

Mon amour,

Je jour chasse le jour. Le texte chasse le texte. Dérision de la banalité. Ossuaire des mots. Catacombe de nos voix. Lente dissolution de l’insaisissable.
J’envie la puissance entêtée de l’arbre, qui s’additionne de jour en jour, qui jamais ne se renie. Toujours plus de bois. Même exténué, il produit une mince pellicule de vie chaque jour. Lent, généreux. Du bois sur du bois. Avec ou sans soleil il invente l’arbre de demain. Il croit assez dans sa fibre pour la dépasser chaque jour. Lent, généreux. Même désespéré, il pousse chaque jour la vie un peu plus hors de lui.
Chaque jour le texte efface le texte. Ce sentiment de néant, de disparition. Chaque jour c’est un deuil.
Je t’allonge sur la ligne horizontale de la phrase. Sur le grand lit blanc de la page tu sommeilles. Inquiète.
Entre mes lignes tu deviens intraduisible. Femme nacrée méditative, craintive, à la nudité irradiante et solennelle. J’ai des fissures dans ma chair. La corrosion, la rouille altère mon âme, alourdit mes élans, ronge ma parole, la rend impossible et vaine. 
Je voudrais ne plus t’écrire…

Franck.

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dimanche 4 février 2018

Lettre N° 44 - Hors saison...

Mon amour,

Nous vivons hors saison. Attachés à rien. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de la mort. Seulement quelques mots nous retiennent de la chute. Nous ne sommes pas du temps des chronologies. Nous sommes hors saison. Celle des amoureux. Celle des fous.
Tous les jours j’invente un peu plus ta peau. J’agrandis l’océan.
Porter ton absence c’est comme porter une étoile. C’est l’assurance d’un ciel, d’une immortalité.
Il y a des liens qui ne se définissent pas. Les nommer les affaiblirait.
Se taire. Entrelacer nos silences. Apprendre un peu plus de ce temps déconstruit. Nous vivons hors saison. Seulement quelques pas de danse sur le fil tendu de l’amour.
Il y a une ligne invisible qui nous relie. C’est un mystère qui ne nous appartient pas. Tout juste pouvons-nous le servir, en baissant la lumière de nos chambres d’écriture.
Car ta pudeur éclaire mon désir. Ta bienveillance déploie une aile blanche au-dessus de mes ombres errantes.
Chaque lettre de toi, précise un peu plus mon chemin. Il y a comme un itinéraire dans la tendresse. Une rose des vents dans ton souffle. La géographie de l’amour est un labyrinthe. Avancer c’est toujours se perdre. Comme marcher sur des bouquets de cendres, traverser les champs Phlégréens.
Tu sais, t’écrire n’est pas écrire, c’est cueillir des lucioles, ou s’allonger dans le foin encore chaud des moissons, c’est s’asseoir dans le jardin de la langue, attendre la fin des temps.
Car t’attendre n’est pas attendre, c’est brûler chaque jour un peu plus, comme ce clou planté dans le temps où j’accrocherais l’éternité.
Car désormais nous vivons hors saison. Nous n’avons plus besoin de mémoire. Je suis sans souvenir puisque je tremble de ta seule présence.
Tu as su défaire un à un les murs de mes prisons, avec si peu de choses, seulement un battement de paupière, un effleurement de tarlatane. Dans chacun de tes mots, je sens peser sur ma peau des caresses inconnues. Dans mes veines résonne le pas d’une armée en marche.
Nous habitons la même partie du ciel, mélangeant nos gravités, épuisant nos soupirs. Seuls les murmures nous guident.
L’amour et la mort sont les deux extrémités du silence. Nous, nous avançons sur le fil des jours.
Nous sommes hors saison. Car cet exil nous sauve. Cette perte nous bénit.
Tu le sais nous avons été choisi. Ni par les dieux, ni par les diables. Noces de la terre et du ciel, notre maison est la ligne d’horizon. L’océan est le chemin qui nous y mène. Les anneaux de Saturne scellent nos fiançailles.
Nous sommes hors saison. Nous sommes du temps des fous, des enfants. Des sacres.

Franck.

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