Mon amour, (puis-je encore te nommer ainsi)

Toujours cette sensation de mains vides. Je regarde. Il me semble que tu t’éloignes. C’est inexorable. Une membrane fine nous sépare. Infranchissable. Comme un miroir. Que faut-il que je fasse ? Que faut-il que je dise ? La mer se retire, je vois à la place une plage de cendres. Mes mains vides sont en deuil de ta peau, elles sont creuses comme le malheur. Le malheur est toujours creux. La forme d’un cœur arraché.
Il me semble que tu t’éloignes, c’est comme une croix de cristal encastrée dans le corps. Un reflet douloureux, qui attire une lumière trop forte, me laissant désemparé. Le miroir dédouble nos chemins de verre, rendant l’étreinte désormais impossible. Tu es si loin.
Toutes ces pluies d’été, qui tombent sur notre lit défait, abandonné, délaissé. Il me semble que tu t’éloignes, pas à pas, sans un cri, sans éclat, simplement la lente obscurité des caresses qui se retirent du regard. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus vers la soif, l’eau est délivrée du désir, alors elle s’effondre, avec juste un frisson de fièvre. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus aux lèvres. L’eau se dénoue, se délie, se détache d’elle-même, de la terre qui la porte, du ciel qui la colore, de la gorge qui l’espère. Toutes ces pluies d’été, toute cette eau morte entre nous, cette eau déchue, dépossédée.

L’aube, mon amour. Te souviens-tu de l’aube ? De ces essaims de lumières, de ta chevelure noire, de ta hanche charitable, de tes seins vertueux, de tes reins secourables. L’aube, mon amour, elle se vide, elle est désormais un temps privé d’élan, privé d’ardeur, privé de feu. Il me semble que tu t’éloignes, que c’est une lente agonie. Au bout de la jetée il y a l’océan, derrière l’océan il y a ton île, j’ai beau lancer mes mots, ils flottent à peine, coulent, là, à portée de voix, comme de vieilles écorces gorgées d’eau salée et de misère. J’ai cette sensation de naufrage, d’engourdissement. Toutes ces pluies d’été qui tombent pour signifier la fin. Je voudrais encore serrer ta main, cette main de caresse ; cette main, désormais, d’au revoir. Je voudrais encore frôler ta poitrine, cette poitrine éblouie, cette poitrine de vertiges, aujourd’hui cette poitrine de cris. Je voudrais encore baiser tes lèvres, pour le souffle, pour respirer, pour vivre un peu plus loin, mais tu es si loin. L’océan nous sépare, l’horizon nous transperce.

Je voudrais encore t’écrire, mais les mots se dérobent sous ma langue. Ils sont sans indulgence. Ils martèlent ton absence. Comme cette marée qui reflue, ces eaux qui abandonnent le rivage. Toutes ces pluies d’été, ce froid. Ma parole se trouble, ma cadence s’assèche, tout blanchit. L’architecture du texte semble engloutie, comme ces empires antiques. Ta jeunesse a vaincu. L’incandescence de tes yeux a brûlé ma voix. Je ne suis plus qu’un fantôme qui erre de profil, couvert d’un voile mortuaire, dans la clameur des souvenirs. Mon amour, ta jeunesse a vaincu mon vieux sang. Ce sang qui sèche, qui s’écroûte sur les murailles de cette mémoire oblique.
C’était écrit, mon amour, c’était le destin de nos âmes religieuses que d’aller s’égarer, se détruire. Bien sûr, il y a eu toutes ces pluies d’été, tout ce froid imprévu, ces distances invincibles. Mais ta jeunesse a pris mon dernier mot, ta jeunesse a vaincu, mon amour. Ce n’est pas triste, car le sang qui s’écaille, dessine les continents de demain. Ton temps d’impatience a vaincu mon temps d’attente. Les étincelles de ton silence ont décimé la horde de mes mots. Je conserve près de moi, comme un dernier trophée, quelques vestiges de larmes.
Un vent squelettique se lève pour dissiper les dernières ombres, avec toutes ces pluies d’été.
Ta jeunesse savait, bien avant nos ruines, que les aurores sont précaires, et les crépuscules définitifs.

Franck.