Mon Amour,

On invente des mots pour les mettre à la place des gestes qui manquent à notre vie, tu le sais. Écrire c’est déjà avoir échoué, tu le sais aussi. Quelque chose est advenu.
L’îlien, au départ, croit que le monde a la forme unique de son île. Puis le premier bateau arrive. C’est un désastre de joie, de désespoir à la fois. Quelque chose est advenu. Au départ, l’îlien ne manque de rien, il a tout, il est maître du monde. Alors le premier bateau arrive, alors soudain il est dépossédé de tout.
Écrire c’est faire arriver des bateaux sur nos rivages. Les mots viennent pour nous déposséder. Les mots ne disent jamais les histoires, ou si peu. Ils parlent du pays à venir qui n’existe plus.
Écrire c’est rendre le geste impossible.
Tout s’écrit, mais jamais rien n’est signifié.
On écrit pour ce baiser qui ne touchera jamais mes lèvres.
Les moissons ne lèvent pas sur les champs d’écriture. Elles sont dans un désavenir, comme les âmes errantes des limbes. Ni l’enfer, ni le paradis. Et l’enfer, et le paradis.
Écrire est le trait le plus triste de notre nature, la marque de notre bannissement. Quelque chose est advenu. Le bateau des mots, nous fait île, et brusquement l’exil ressort de notre mémoire. Alors l’horizon change, chavire, et sombre.
La lune joue sur ses grandes octaves de mystère.
Je sais bien que mon exaltation n’a que le sens de mon inachèvement, que ma véhémence signe l’inextricable de mon chemin.
Tout s’écrit, mais rien n’est vraiment dit, pourtant nous continuons à écrire, toi comme moi, pour opposer à la folie quelques parcelles chimériques.
La vérité gît aux cœurs des illusions. Comme l’île au milieu des océans. Et qu’un bateau délivre et désespère à la fois.
Moins je te parle, plus je te dis, car c’est ainsi que font les étoiles, qui jouent au silence et à la nuit. Tout s’écrit, la nuit, l’amour. Tout s’écrit, mais tes yeux, ta bouche, ta voix, ta nuit qui peut les dire ?
Tout ce que j’écrirai viendra à la place d’un baiser impossible.

Franck.