Mon Amour,

Souvent nous nous le répétons, par malice, par défi, nous n’aimons pas les prières. Pourtant nous prions. Et cela réveille la colère des dieux. Parce que celui qui écrit prie. À genoux dans sa voix, joignant les mains de la parole. À genoux dans sa voix, dans l’ombre glacée du monde. Écrire c’est une prière qui n’a pas d’adresse, pas de lieux où arriver. La perte est son horizon, la défaite sa résurrection.
Tu le sais, écrire est un danger pour nous. Avons-nous vraiment le choix ?
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions. Blottis dans le manque, passant d’un silence à l’autre, d’une absence à l’autre. C’est le chant inaudible du temps qui agonise dans la lumière. Nos prières d’écriture ne vont pas aux dieux. Elles vont comme l’eau. De débordement en débordement. Elles vont comme l’eau qui s’offre aux créatures. Du lait aux vivants. Le lait du vivant.
Elles vont comme l’eau, d’effacement en effacement. Inventant l’abondance de cette faillite perpétuelle. La voix de nos prières est une voix égarée, qui ne sait pas son chemin, qui s’éparpille dans les couloirs des jours, qui prolonge l’attente d’une attente toujours neuve.
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions puisque c’est la forme dévastée de l’amour, sa face bouleversée qui attend un baiser. Une miséricorde.

Nous nous blessons souvent, toi et moi, sur les bords tranchants du poème, à ravauder les déchirures du ciel, à tenter de réconcilier les deux infinis, mais qu’importe. Puisque nos prières d’écriture servent de festins de lumière aux étoiles. Puisque chaque jour la mer invente de grands à-plats blancs d’écume, les grands à-plats blancs des pages à venir.

Alors qu’importe si mes prières païennes épuisent mon sang, je passe d’une ombre à l’autre, d’un silence à l’autre, comme un soleil à l’aplomb du désir, oscillant d’un mouvement lent, majestueux, entre l’extase, la désespérance, entre ton visage et les miroirs en deuil.
Qu’importe mon amour, je suis à genoux dans ma voix, dans la crypte de ta passion. Je suis semailles dans le creux de ta chair, illuminé par ton seul regard. Simplement brûlé par l’attente. Simplement bénit par ton souffle.
Récompensé et maudit. Radieux et misérable. Crucifié entre ma pesanteur et ta grâce.

Franck.