Mon Amour,

Notre amour échappe à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairent. Il nous faut cette ignorance de nous-mêmes. Comme si les mots pouvaient chasser ou effacer la présence. Il faut n'en rien dire. Délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour se préserver de l'incommensurable banalité.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je te voyais traverser une pièce et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux espaces, que de te voir, toi, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Troublante.

Parfois nos visages se rapprochent. Nous fermons les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois tu passes ta main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Éteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux pourrait nous annuler, nous effacer, nous anéantir.
Nous restons dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vague en vague, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.
Tu brodes des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Alors nous sommes dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavoué. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Œdipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanité ancienne et éternelle.

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

Il y a sur la géométrie de ta peau des angles inconnus, des perspectives lointaines qui crissent sous ma main, de ces coins d'ombres où je me perds, de ces sources d'eau brûlantes qui attisent ma soif, ma faim, ma peur même. Il y a des parallèles folles, des ellipses féroces. Il y a sur ta peau toute une géométrie de l'espace, avec des chiffres que mes doigts devinent, pénètrent, décryptent. Toute l'apesanteur, tous les centres de gravité qui se concentrent dans l'atome du souffle. Il y a ce vertige des nombres vers l'infini du désir ; plus ou moins l'infini, selon le sens de nos nuits, selon la pente de nos caresses. Il y a ce désordre des chairs, ces frottements lents et profonds à la tangente d'un soleil de nuit brûlant nos ventres affamés. Il y a nos disparitions, nos abstractions pour lesquelles nous mélangeons le chiffre de la bête avec le nombre d'or. Il y a tes soupirs cosinus sur ton cri vertical...  ma main sur ta peau,  mes lèvres sur ta peau,  mes rêves sous ta peau. Et tes larmes, aussi. Arithmétique des jours où nous nous tenons à l'écart-type de nos tentations, où nous faisons nos contes d'apocalypse, additionnant la chair à la chair, multipliant les frémissements.
Le temps, avec toi, est une arithmétique insatiable.
Temps qui s'avance sur l'hyperbole de tes hanches.
Temps exponentiel.
Asymptote souveraine qui guide nos heures vers le chant.
Mathématique du silence.
Algèbre universelle des équations à deux inconnus.

Tu le sais, nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants s'échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours d'une nuit d'hiver, dans le dénuement d'une saison morte. De nuit. Toujours de nuit. Car nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. L'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révèle pour nous détruire en même temps. La première nuit. Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous-mêmes. Ainsi, remonter le fleuve de nos générations.

Nos corps démentent nos silences. Nos corps dénient nos souffrances.
Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Épuiser la langueur, fille de nos peurs.
Recommencer à s’aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Mais l'amour se dérobe à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Tremblants.
L’algèbre universelle de l’infini, à l’infini des inconnus.

Franck.