Mon Amour,

 

Maintenant, seule ma mémoire est un secours. Les souvenirs sont comme des mantras que je ressasse pour conjurer l’évidence. L’absence, ton absence est inhabitable. Le souvenir est un défaut du présent.
Je me souviens du tout début, de nos premières rencontres. Cette fragilité, les ombres qui déjà peuplaient nos paroles, nos gestes. Les premières images, avec nos hésitations, nous allions l’un vers l’autre comme si nous étions dans un sous-bois, cachés, mûs seulement par les éclats tremblants du soleil à travers les arbres, et une lenteur singulière. L’intense lenteur.

Ta beauté semblait t’encombrer, te rendant quelquefois maladroite, une maladresse presque enfantine.  L’ombre et la lumière se succédaient sur ton visage comme si rien n’accrochait vraiment, ni le jour, ni la nuit.
Face aux autres tu paraissais toujours vouloir t’assurer de ta propre existence. Tu attendais une sorte de confirmation de ta réalité.
À chaque instant je tentais de te donner ce regard, cela m’était infiniment délicieux, souvent jusqu’à la douleur. Je ne pouvais m’empêcher de voir en toi la petite fille tragique, tyrannique que tu fus sans doute. Une petite princesse déchue, défaite par la banalité du désir des hommes.
Tu semblais mettre tout à distance pour protéger un rêve qui jamais n’avait pris forme.
En toi tout était dissonance, ton regard, tes rires, tes gestes, comme si tu restais prisonnière d’un miroir que tu ne pouvais traverser.
Tu pouvais être alternativement désinvolte, méprisante, hautaine, émouvante. Je te voyais surtout perdue. Tu étais surtout silencieuse.
Ta beauté était ta pire disgrâce, ton pire malentendu.
Le plus souvent tu semblais rester à la surface du monde espérant que cela suffirait à te sauver. Chaque jour tu posais un masque sur tes nuits de chagrins, et l’ombre sous tes yeux me dévoilait l’ennui, la peur, le manque. L’attente. Un feu lent et profond. Un feu sans braise, uniquement les restes d’une cendre en forme de souvenirs d’enfance, une cendre posée sous ses yeux.

Puis il y eut cette fameuse nuit.
Il y avait eu une fête, nous nous étions éloignés de la foule, du bruit, de l’agitation. Nous avions nommé cette nuit, la nuit du sacre. Cela t’amusait, tu prononçais le mot sacre comme s’il contenait un pouvoir sur nous, un pouvoir de mystère et de magie sur notre amour. Nous avons regardé le soleil descendre sur l’horizon et la nuit monter de la terre.
Nous nous taisions. Du bout des doigts j’effleurais ton visage. Tu avais fermé les yeux. Tu respirais lentement, profondément. Sous mes doigts tes lèvres semblaient sourire. À peine sourire. Et ta respiration portait le silence et tirait la nuit à nos pieds. Nous étions là, dans les heures soyeuses, nous flottions dans les exhalaisons de l’été, à l’abri du monde, berçant notre amour comme l’enfant de notre pacte, de notre abandon, de notre avenir. La nuit, en cet instant, réconciliait la gravité méditative de nos âmes à vif, avec ce que nous appelions le destin, cet incurable et insaisissable ossuaire dans lequel nous vagabondions, aveugles et taciturnes depuis l’aube de nos vies.
Nous nous étions trouvés pour nous offrir mutuellement l’absolution, nous avions consenti aux confessions, aux murmures épicés et complices, aux pensées de cristal, aux corolles de légendes que nous inventions pour nous défaire des écorces du temps, des inscriptions du hasard, de l’impur préjudice de nos errances d’antan.
Nous trouver c’était, nous le savions, échanger nos misères contre des semailles, et ta beauté cette nuit-là couronnait notre insurrection amoureuse, nous avions ouvert un précipice où chuter n’était que voler dans un incendie auréolé, tout avait le goût de la fatalité et cela nous convenait. Cette nuit-là, devenait cette nuit nuptiale et rejoignait le bruissement de nos âmes inquiètes et sauvages.
Cette nuit-là nos horizons coïncidaient dans le même écoulement, le même consentement, le même voyage. Rien ne sépare l’harmonie du chaos.
......