Mon amour,

Maintenant que tout est dit, il me faut redire à l’envers du temps, trouver un autre chemin dans le déjà advenu.
Notre pacte tenait dans l’écriture. Tu en avais eu l’idée au tout début. Je me souviens de ce jour, nous étions face à la mer, éclaboussés par les lumières des vastes étendues, pris dans l’intensité et la fixité du soleil. Tu avais dit : « Nous devons nous écrire… Le plus souvent possible. C’est la seule façon de créer des contretemps et d’éviter la fatalité des banalités… »
Tu avais dit : «  Il y a une voix dans l’écriture, il y a un être qui vit dans les mots écrits… ».
Tu avais dit : « C’est cette voix qui aime en nous, c’est cet être de la voix qui soulève l’amour… et le porte dans ces contrées de nous-mêmes si lointaines, si vitales… »
Tu avais dit : « C’est cet être de la voix qui aime… On n’y pense pas, on croit à notre toute-puissance… On se trompe toujours… Nous écrire ne nous sauvera pas, il y aura seulement une abondance… et la trace des mots dans nos chairs… peut-être des brûlures plus fortes, plus profondes… ». Tu avais rajouté : « Rien ne nous sauve… jamais… »
J’entends encore ta voix, qui déjà était celle de l’écriture, j’entends sa douceur, sa lenteur, ses silences. Tu regardais l’horizon, tu semblais happée par l’infini. De l’infini à l’éternel, il n’y a qu’un pas, j’ai fait ce pas pour te rejoindre…

Alors l’écriture m’est arrivée d’un excès. D’un débordement. D’une abondance insupportable (abondance, tu aimais ce mot, souvent tu l’employais dans tes lettres, tu le préférais à  joie, d’ailleurs joie,  jamais tu ne l’employas, abondance est un mot qui t’aillait bien, il semblait porter ton âme.). Écrire, c’est trop de voix dans ma voix. C’est trop de vie dans la mort. Écrire, c’est d’abord un dérèglement. Un lent glissement

Il me faut redire à l’envers du temps.
C'est toujours avant que le moment se construit.

Et nos amours arrivent dans nos vies comme sur des ronciers. Et nos amours meurent comme les roses.
Aimer c'est avant d'aimer que ça arrive.
Tu avais dit : « Nous devons nous écrire… Le plus souvent possible. C’est la seule façon de créer des contretemps et d’éviter la fatalité des banalités… »

Je ne sais plus où j’ai lu cela, l’ai-je lu vraiment ; la chair que nous avons aimée habite à jamais notre corps.
Cela ne ressemble pas à des souvenirs, cela touche une mémoire plus profonde, plus archaïque. Cela touche au sang, à la respiration. Je ne sais pas dire cette chose, les mots de ma conscience vive se dérobent. La chair en nous de l’autre aimé est une ombre silencieuse qui accompagne notre regard, parfois notre joie, souvent notre tristesse.
Nous sommes faits de temps dévastés, comme une aurore qui se lèverait sur le champ des combats enfin terminés, avec ces dépouilles, cette apocalypse, ces vols d’oiseaux noirs, ces gémissements. Nous sommes des survivants hagards, errants dans les silences d’une mémoire incompréhensible, butant sur les traces, les restes, les ombres, qui hanteront jusqu’à la fin nos nuits.
Seuls les mots de l’écriture effleurent, en nous, ce corps de l’autre aimé. L’écriture, avec le corps de l’amour sont de la même espèce, de la même terre, faits d’absence, d’oubli, de surgissement.
Nous avons en nous, au moment où nous venons au monde, un livre déjà écrit dans nos chairs, vivre c’est tenter de le décrypter, écrire c’est en continuer le récit.
Ce livre ne raconte pas notre vie (rien ne peut la dire), il nous dit les temps passés, les temps  à venir, les mystères, les peurs, la nuit, il nous dit toutes nos défaites, nos prières, et encore la nuit, toujours la nuit, il nous dit tout ce que notre langue n’ose pas prononcer.
Le corps de l’autre aimé est là, comme une sorte de signature, la marque des chagrins impraticables, une empreinte arrimée à la lancinante germination des temps advenus.
Le corps de l’autre aimé est là, plus vivant que nous, sans doute… Tu es là, tu rodes, tu hantes… Je tremble encore de ta présence brûlante, palpitante, parfois brutale comme la foudre. Ta nuque, ton visage, le froissement de nos étreintes, les caresses patientes.
Ton désir inquiet épelé dans l’acquiescement, comme pour fleurir quelque mélancolie, alléger le poids obstiné des fêlures primitives, ces plaies inachevées qui bordaient l’orient de ta mémoire.

Mes souvenirs ne disent rien, ils sont comme les écorces abandonnées d’une forêt impénétrable, je n’ai que ce récit ancien, ce livre avec ton corps qui survit dans mes décombres, éparpillé dans une trop vieille parole.

Franck.