Mon amour,

Alors je prononce ton nom. Un oriflamme dans le vent de la parole. Je prononce ton nom pour l’avoir dans la bouche, au plus près de ta saveur, au plus près de ton parfum. Je prononce ton nom pour le faire résonner dans ma gorge, pour échanger nos souffles. Lorsque je prononce ton nom, ma poitrine se gonfle sous l’effet d’une tourmente troublante, ce genre de tourmentes marines que l’on rencontre dans les océans perdus, avec ses longues et larges houles, berçant le ciel, accrochant à l’écume un peu de brume, un peu de neige, un peu d’envie. Cet air marin chargé d’iode et d’embruns pénètre mes poumons jusqu’à l’échange des sangs.
Voilà, tu entends… l’échange des sangs.
Je prononce ton nom à haute voix. Tu comprends, il ne me reste que ça pour être au plus près de toi. Il ne me reste que ça pour faire tenir ensemble mes décombres de mémoires et ce trait de lumière qui me traverse et m’éblouit.
Je prononce ton nom à haute voix, avec lenteur, avec une extrême lenteur, et je respire enfin, et le silence tinte enfin, les constellations se remettent à vibrer. Avec lenteur, comme une chose sacrée. J’articule chaque son pour lui donner la chair suffisante à ta splendeur, et le poids exact de l’espérance. Je prononce ton nom en arc-boutant ma nostalgie sur le mur de mon exil. C’est une nécessité. Je m’applique à cette folie pour éviter des folies plus grandes encore. Je m’applique à ce chant monotone, et lancinant, pour retrouver l’usage des mots.
Je m’applique à ton nom, comme le peintre à ses couleurs. Nommer c’est faire œuvre divine, te nommer c’est faire œuvre solaire, c’est relier, étendre, agrandir, réchauffer, c’est effacer l’ombre. Te nommer à haute voix c’est habiller la solitude de vêtements de soie. C’est une chance de plus de franchir le néant.
Chaque syllabe est une part de toi, la part bleue, chaque lettre est une lueur qui persiste. Qui résiste. Dire ton nom c’est tisser le silence, c’est déplier la nuit pour la rendre habitable. Supportable. C’est appeler ton visage, c’est comme si je saisissais ton murmure sur le bord de tes lèvres. Tu comprends, c’est comme caresser tes cheveux, ou comme réinventer le désir, avec sa marche épuisante à travers les sables. À chaque lettre c’est chercher la forme d’un aveu, ou d’une miséricorde. C’est inventer ta peau, c’est déposer mille baisers dans l’air que tu respires. Car tu sais, prononcer ton nom c’est moduler le vent aux formes de ton corps. C’est dévorer un rayon de soleil. Prononcer ton nom, c’est convertir le païen  aux étoiles, c’est t’inscrire sur les anneaux de Saturne, c’est graver un chemin qui te rejoint, c’est inventer la route de tes yeux.
Je prononce ton nom à haute voix. Avec lenteur, comme un insensé que l’on croit voir parler seul, alors qu’il dialogue avec quelques saints bienheureux.
La lenteur bâtie les empires et dénoue les distances.
La lenteur appelle ta présence, comme la flamme d’une bougie appelle les dieux. La lenteur dans ma voix qui te dit, c’est le chemin royal pour te rejoindre, car la lenteur va avec la tremblance, et la tremblance va avec l’amour et l’amour va avec toi.

Franck