Mon amour,

Souvent dans tes lettres tu évoques ton île. J’aime ta nostalgie marine, ce mouvement de ton âme qui ressemble à la houle. J’aime ce mélange de certitudes et d’inquiétudes, les respirations qui s’accélèrent, la fragilité et l’audace entrelacées. J’aime ta parole inlassable, il me semble, lorsque je
te lis, respirer mieux, et lorsque je te vois je sens dans ton regard les embruns, la brise, des horizons qui débordent, des scintillements de lumière.

A mon tour de t’écrire sur mes terres d’origine. Lorsque tu m’interroges, je me sens maladroit à décrire ces hauts plateaux. Attends-toi à l’épaisseur d’une terre, prend ton souffle, sois indulgente, mes terres sont pudiques, et souvent se dérobent.

Alors voilà…
C'est un pays qui va de la nuit à la nuit, d'une absence à une autre absence, comme si le manque n'était jamais assez profond. C'est une terre de douleur, une terre immobile, désolée, silencieuse. Lourde. Quelque chose s'accroche dans les landes de bruyères, des morceaux de nuit, quelque chose d'une sauvagerie enfouie, et les hauts sapins noirs gardent dans leurs bras serrés de grands pans de crépuscule. C'est une terre qui va de la nuit à la nuit, solide, ivre de solitude, de pesanteur. Les bois denses, qui couvrent les contreforts des hauts plateaux, sont comme la peau des mourants, parchemins de tristesse, où s'écrit un chant désespéré.

C'est une terre noire, une terre digne, une terre de courage, une terre dressée, surgie des entrailles du silence, une terre de vent, une terre de larmes. L'immense territoire des hautes terres, entrelace la permanence au précaire, comme pour nous dire la vacuité de nos vies, comme pour nous inciter à l'humilité, à la pauvreté, à l'abandon. C'est la terre de tous les débuts et de toutes les fins, on y murmure des prières, sans dieux, sans bruit, des prières qui courent entre les grandes fougères, des prières épuisées, tremblantes, lourdes comme la terre, mélancoliques comme les ruisseaux qui la traversent. C'est la terre de mes morts, et de mes oublis, j’y suis nu, plus sûrement nu qu'au premier jour, plus sûrement accablé qu'au dernier. C'est une terre sans parole, sans mot pour la dire, hormis le vent qui la chante, et la nuit qui la sacre.

C'est une terre pétrie de temps, de longueur, et d'attente misérable, elle semble immobile, pourtant elle pousse, puissante, en moi. Terre de patience, terre fidèle, elle déploie dans les corps noueux des hommes qui l'habitent, des savoirs millénaires, jusqu'au goût de l'immortalité.

Les arbres s'accrochent à la brume pour s'élever au ciel, ils tordent leurs racines, empoignent à pleines mains la terre noire, pour hausser au plus haut, branches et feuilles, comme de larges poumons verts, si proches d'une asphyxie, si proche d'une suffocation. Ici, tout lutte, tout s'arcboute avec la même pesanteur, le même entêtement, le même acharnement. Monter, monter toujours, pour échapper à l'écrasement des jours, et des saisons, à la pluie qui défigure, à la pauvreté qui dessèche, comme si la vie s'opposait à la vie, comme si la mort encourageait la mort. Les champs cabossés sont toujours trop morcelés, toujours trop loin des hommes, toujours menacés par la forêt, par l'hiver, par une déchéance, par un abattement, ils sont gorgés de nuit, de souffrance et de solitude.

Ici, la beauté éclate dans la chair, la saisit, la brasse, jusqu'à la désespérance, et l'horizon tout au bout du regard réclame le pardon de nos fautes, comme de toutes les fautes de l'humanité. Et le soir y écrase le jour dans un déchirement toujours renouvelé, toujours plus grave. Les vastes espaces des terres hautes et sombres semblent rétrécir en moi la moindre parcelle d'espérance. Tout ici, s'écrase, le jour, la nuit, les sanglots, et jusqu'au silence. Ici, aimer est une action de grâce. Ici, dans les hautes terres du Limousin, vivre debout est une expiation, une lourde pénitence qui suinte dans le sang, blanchit le regard, et crevasse les peaux tannées par le froid, le soleil, le labeur, et le manque qui coule, ici, en abondance, une manne exténuante, d'une terre qui n’attend personne, d'une terre qui s'efforce entre le temps qui l'use, et l'indifférence des dieux.   

Longtemps j'ai refusé que quelque chose de moi puisse venir de ces terres, moins qu'un oubli, moins qu'une négligence, une peur gisait dans mes chairs, tapie, discrète, une mélancolie engourdie. Elles sont remontées peu à peu, avec entêtement, comme une longue fatalité, ces terres noires étaient là, dans le silence de l'oubli, à distance de ma vie, elles sont remontées avec mes morts.  Une lente imprégnation, une sève venue des tourbières du haut plateau par l'effet étrange de la capillarité des origines et des fins. Elles sont remontées ces terres, imposant leur singulière profondeur, leur beauté désolée, jusqu'à m'apparaître comme une évidence dont la prégnance diffuse, mais tenace, m'envahissait pesamment, aussi sûrement qu'une épaisse marée.
Il fallut aussi tant de mort, tant de retour obligé dans ces cimetières désolés, tant de hasard, tant de perte, tant de renoncement, tant d'appauvrissement, comme s'il eut fallu faire, d'abord, de la place en moi, pour que cette terre farouche se déploie.  Je ne sais, qui d'elle où de moi fit le premier pas. Je ne sais quel mort ouvrit enfin la brèche, ma mère sans doute.
Tout en prudence, elle œuvrait, noire et lourde. Les vivants disparaissaient, un à un, et cette terre de Creuse, la bien nommée, les a repris, rude digestion des corps, des souvenirs, des chagrins. Aujourd'hui il ne reste que la terre, cette terre de mes racines, et quelques tombes de pierres grises. Rocs, sur rocs. Granit, contre granit, de quoi peser sur le temps. Écraser la mémoire, ou la faire éclater.

Je ne sais, qui d'elle ou de moi, fit le premier pas. L'écriture m'y ramena, toujours. L'écriture, comme si elle nous venait d'un lieu, comme si une géographie intérieure gisait en nous, en filigrane de lieux bien réels, faits de landes, de pierres, de sang. Il y a dans l'écriture les liens invisibles de notre histoire, une froide incarnation au cœur du vivant en nous. Du singulier. Et nos lieux s'attachent à nos gestes, et nos pensées les plus intimes s'alourdissent peu à peu de nos origines, réelles ou mythologiques, comme si finir nous rapprochait d'un début, comme si la marque du temps se nourrissait de paradoxes. Revenir pour finir un peu mieux, un peu plus loin. 

Mon amour, je ne sais si désormais tu comprendras d’où me vient cette écriture pesante, légèrement cabossée, cette écriture qui cherche son souffle sans vraiment le trouver.
Tu comprendras mes obsessions à vouloir trouver des équilibres entre la légèreté et le grave. Tu comprendras l’excès parfois maladroit, d’une écriture accablée.
Tu comprendras, je l’espère, la terre et le granit qui collent à ma parole… les landes, les bruyères mélancoliques…

Franck.