Mon Amour,

Ce n’est pas une blessure, puisque je porte en moi l’espace que tu y laisses. Puisque tu sais ouvrir la porte pour faire enter le jour. Puisque tu tends tes mains d’aurores pâles vers mon crépuscule. Ce n’est pas une blessure, c’est une tempête enchantée, un peu comme ces moussons espérées trop longtemps. Une profusion. Le consentement du ciel à la terre. Les noces de la démesure. L’union des temps. Non, ce n’est pas une blessure, c’est juste un déploiement, le fleurissement des chairs rouges.
Car t’aimer est un privilège, une grâce, une faveur des dieux. Tu es arrivée avec cette innocente douceur, avec cette singulière bienveillance, et tu as ouvert en grand les portes. Le ciel est brusquement entré dans ma poitrine, avec ses constellations tournoyantes, ses galaxies de feu. Tu es arrivée avec l’hésitation d’un poème qui avance à travers le silence, avec cette lenteur, cette élégance. Tu es arrivée avec un pas de danseuse, sur la pointe des mots pour ne pas les user, pour ne pas les brader.
Tu voulais juste effleurer la lumière. Notre lumière.
Tu voulais juste étreindre un peu plus loin en frôlant les miroirs de l’avenir.
Tu voulais juste conjurer le désastre qui pourrait nous attendre, caresser la tempe de l’inaccessible.
Alors tu as ouvert la porte pour effacer d’un seul regard la mort qui gisait sur le seuil. D’un seul regard fragile tu as déterré l’hiver, retourné les saisons. D’un seul regard tranquille. Tu es arrivée poussée par un mystère, par les vents du large, comme ces grands oiseaux qui n’ont de pays que l’horizon, qui parfois se posent à l’orée d’une rêverie, ou sur les hauteurs d’une falaise blanche.
Tu as dans ton regard les distances qui apprivoisent l’infini avec cet éclat intime qui rassure. Un regard de blancheur qui tiendrait les enfants en éveil, qui apaiserait leurs chagrins. Tu as tourné vers moi ton visage de patience et d’attente, et un ciel est entré dans mes chairs. Alors tu vois, ce n’est pas une blessure, c’est un passage, l’embrasure du destin, par où s’évadent les comètes. Ce n’est pas une blessure puisque chaque jour je peux voir se lever ton soleil. Puisque chaque jour il m’est donné de couronner ta tête d’un diadème miraculeux, puisque mon errance épouse désormais les formes de ton absence, puisque chacun de mes mots se nourrit de tes silences, puisque l’ombre recule comme des terres usées.
Tu sais j’inventerai des ponts aux arches si grandes, si puissantes qu’elles nous feront traverser les rives du temps d’un bord à l’autre. Pour nous retrouver. Tu sais nous pourrons contempler, en nous penchant un peu, les ciels, les planètes, les mondes qui couleront comme un immense fleuve insensé. J’inventerai des temps pour conjuguer nos verbes. Des pluies pour fleurir tes jours. Car mes déserts t’attendaient dans leurs minérales solitudes, mes déserts sommeillaient drapés dans cette mélancolie persévérante, grave, pesante. Mais tu es venue. Tu es là. Tu es venue dans ces terres dévastées avec au fond des yeux assez de confiance, assez de tendresse, assez de clémence.

Alors, j'enfante des routes assez larges pour nos pas, pour nos rêves, pour nos lendemains. J’agrandis les jours, j’approfondis les nuits. Je t’offre ma maison de murmures, et je peins sur les murs des océans pacifiques.
Tu es les tropiques, et je suis l’alizé. Je suis les vagues, tu es l’écume. Je suis le fruit, et tu es les lèvres qui le déchirent.
Alors, je t’offre mes mains de silence pour que tu y poses ton front.
Tu vois, ce n’est pas une blessure, l’amour va l’amble, là, je vais danser sur mes décombres.
Ce n’est pas une blessure, simplement les vestiges du néant. Simplement l’approche silencieuse de l’éternité.

Franck.