Mon amour,

Nous avons passé aujourd’hui une journée de silence. Volets baissés pour nous protéger de la chaleur. Seuls nos gestes, nos regards. Ton parfum saturé de moiteur flotte encore dans chambre. L’ombre s’est ajoutée à l’ombre. Un autre silence s’installe, une autre lenteur.
Avant de partir tu as voulu me lire ces vers de Saint-John Perse : « Une éternité de beau pèse aux membranes closes du silence, et la maison de bois qui bouge, à fond d’abîme, sur ses ancres, mûrit un fruit de lampes à midi
Pour de plus tièdes couvaisons de souffrances nouvelles. »
Tu m’as caressé la joue. Après un temps tu as dit : « À demain… » Ces derniers mots sont restés suspendus… Tu souriais…  « Oui, à demain, mon amour… »

C’est la nuit. C’est la nuit que tu viens, que tu reviens, avec la vie la plus bouleversante. Ma nuit, dans ses mouvements de sommeil fragiles. C’est là que tu insinues ta présence flottante, dans ces instants où je ne suis pas encore complètement réveillé ou endormi. Tu viens en passant par ma poitrine, par un resserrement du souffle. Par le lent glissement d’une vague.

La nuit est un temps décousu, écorché, qui laisse des espaces vides, de larges failles, comme des déchirures, par où s’échappe le surcroît de vie. Le débordement de nos existences. Les grands voyages de l’âme se font de nuit, à travers ces brèches de temps noirs. Les mystères s’y dévoilent. Nous nous pressons de les oublier le jour venu, par faiblesse, par lâcheté. Notre irrésolution est souvent consternante.

De nuit, tu reviens. 

Les vérités du jour sont sans intérêt, elles ne touchent que la surface de nos destinées, celles de la nuit nous traversent comme la lame d’une épée. Parfois, la révélation est si violente qu’on la repousse en plongeant dans le sommeil.

Le jour nous vaquons, mais la nuit nous errons. Nous retrouvons notre vraie nature, sans attache, sans bords. Notre nature pénitente. Nos yeux de vagabonds. Si de jour, nous nous savons mortels, de nuit, nous nous vivons mortels. Souvent nous sommes déjà morts.

La nuit est notre source inépuisable.

La nuit nous rend notre enfance, celle que nous gaspillons le jour. Avec ses peurs incontrôlables. Avec ses désirs inavouables. Avec notre présence inachevable.
Les nuits ne succèdent pas aux jours, elles les précèdent, parfois elles les annoncent. Car le premier jour du monde fut une nuit. Notre mémoire le sait bien. Car notre saison d’exil est bien le jour, notre véritable patrie est bien la nuit.
Je viens de la nuit, du silence, je viens de la mer. La vie du jour m’en éloigne. T’écrire, en assemble les fils désunis.
De la nuit, du silence, de la mer. De leurs mouvements enlacés.

C’est la nuit que tu m’apparais, avec la vie la plus bouleversante. Vêtue d’un impénétrable murmure. Tu surgis comme une puissante marée, pour brasser mes eaux mortes. Tu viens avec tes îles les plus imprenables. Car toi seule sais que nos paroles sont vaines, ne sont là que pour défigurer le silence, le griffer, l’épuiser, le corrompre.
T’écrire abolit l’espace, avec ses lois divines
C’est promettre de ne jamais se dire adieu. T’écrire, c’est de nuit.
C’est poursuivre sans fin, tant que l’on a le courage d’accepter la défaite de l’écriture ou de nos vies, et de renouveler cette défaite. Et c’est de nuit.
T’écrire c’est perdre ce que l’on n’a pas encore. C’est la nuit qui nous l’apprend. Il n’y a pas de sagesse la nuit, il n’y a pas de pensée, il n’y a que la perte. Cet écart dans l’âme. Et c’est de nuit.
T’aimer c’est répéter, renouveler sans cesse, ta virginité d’amoureuse. Et c’est de nuit. Écrire c’est te donner un nom. Et c’est de nuit.

Chaque nuit tu viens pour nos épousailles impossibles et muettes.
C’est de nuit.
C’est de nuit que ta chair prend tout mon sang.
Et que les cerisiers fleurissent.

Franck.

Aujourd'hui SIMONE VEIL au PANTHEON...
Merci Madame...!

 

<p>