Mon Amour,

Que t’écrire après les jours que nous venons de vivre ? Nous allions au hasard de la ville, la main dans la main. Et parfois nos lèvres se touchaient pour remplacer un mot, éviter une phrase trop longue, trop inutile. Nous allions d’un pas lent, comme pour ralentir le temps. Tes éclats de rire résonnaient dans les petites ruelles et m’inondaient d’une joie indescriptible. Tes yeux brillaient de gourmandise. Et je sentais remonter en moi des grappes d’enfance douces et sucrées. Insouciance de l’instant savouré sans autres pensées, que mon regard comblé de ta beauté.
Ce matin tu as repris ton train. Déjà j’attends ta lettre. J’attends la confirmation que nous avons vécu le même rêve.
Que t’écrire, qui n’abîme rien ?
Quel hommage ? Quel présent ?

Pour toi, je veux d’abord un grand silence. T’accueillir à la porte, sous l’arche d’un grand silence. Un grand lac bleu de silence. Puisque le silence agrandit l’espace et réduit les distances.
Les paroles nous éloignent, tu le sais. Elles arrivent avec leurs cortèges d’ombres verticales. Froides. Leurs miroirs aux alouettes, leurs reflets. Alors, je veux d’abord un grand silence, pour toi, pour nous.
Comme une première nudité. Comme la première offrande.
Car le silence est un diamant, un socle de marbre. Une source. C’est une église. Déjà une promesse. Le serment le plus juste des amoureux. Serment du sang.
Alors je veux d’abord, pour toi, un grand silence.

Viens, viens dans ce silence…entre ici, tu es chez toi… ce silence est la clé qui ouvre toutes les portes, même celles des cieux. Entre ici, puisqu’il te faut l’infini comme horizon, l’éternité comme ciel de lit. Entre ici, car ce silence est mon œuvre la plus achevée, je te l’offre pour t’en faire un royaume. Il t’ouvrira à la puissance des océans et aux pouvoirs des rois. Entre ici, dans ce silence longtemps mûri au creux de mes chairs… lui qui a soutenu mes années perdues, mes guerres inachevées, qui a léché mes blessures, baisé mon front lorsque l’épuisement écrasait mes pas, lui qui a accompagné mes nuits d’errance. Je te l’offre, puisqu’il a fait de moi un homme encore vivant. Si fragile, mais tellement vivant…

Viens, entre ici, puisque mon silence à la forme de ta bouche, la forme de tes mots, puisqu’il pèse le poids de ton âme, puisqu’il t’attend depuis la nuit des temps… »

Franck.