Mon Amour,

Plus nous nous voyons, plus nos baisers métamorphosent nos promesses. Celles que l’on n’ose pas prononcer, celles qu’on espère pourtant. Les animaux blessés sont craintifs.
Mon amour, il nous faut bien réinventer l’acte. Redéployer nos corps dans leurs chairs. Il nous faut bien oublier, effacer toute la mémoire, et tous les gestes vains, si peu secourables. Réinventer la présence. Réinventer le lieu, le souffle, la pénombre, l’horizon. Avec les astres qui le défient. 

Se retirer définitivement de soi.
Sans force, sans faiblesse. Revenir à l’unique. À cette chose première. À cette chose dernière. Se préparer à toucher les deux extrêmes de la joie et de la douleur. À condenser chaque respiration dans le ralentissement du temps, à condenser le désir en lenteur pure.
Car chaque caresse devra atteindre la profondeur des océans, chaque soupir devra porter un peu plus loin la soif. C’est le temps, mon amour, des corps nus. C’est le temps des grandes moussons, et de nos pertes souveraines.

Le temps est venu d’accueillir mes étreintes, quelles te rendent ta substance, te rendent à tes premiers tremblements. Que mes baisers te lavent de tous les baisers déjà donnés, ou pris, ou volés, ou arrachés, ou déterrés.

Je te veux nue comme tu ne l’as jamais été.
Pas ouverte, pas éventrée. Non. Nue. Pudiquement nue, et droite, et fière, et digne, et immensément forte, et immensément nue. Que vaudraient mes baisers parmi tous les baisers passés, que vaudrait mon offrande, à toi qui fus dérobée.  Que vaudrait la pureté de mon regard sur ta chair trop souvent désolée. Que valent mes serments, pour toi qui fus si profondément trahie.
Comment réinventer la nudité pour toi qui fus si souvent dénudée.
Comment te dire ou te tendre mon désir, à toi qui fus si souvent désirée.
Comment avancer une caresse, toi qui fus tant caressée, si mal caressée.
Comment faire du nouveau avec toutes ces larmes anciennes, ces plaintes, ces gémissements.

Alors, ferme les yeux. Apprends mon silence. Laisse-le glisser sur ta peau. Laisse-le couvrir ta poitrine, s’arrondir sur ton ventre. Laisse-le glisser dans tes chairs. Apprends mon souffle sur ton cou, sur tes cuisses, sur tes reins, laisse-le courir au profond de ta vie, au bord de tes eaux…

Ferme les yeux, pour apprendre ma bouche, mes lèvres ; souviens-toi de chaque temps de la caresse, comme un piano se souvient des notes qui l’on fait sonner. Laisse venir ta peau à mes doigts, vague après vague, plaisir après plaisir, attente après attente. Comme une tentation longtemps refusée. Creuse, frémis, comme ces eaux des grands lacs qui s’irisent, se rident, se plissent, lorsque les vents du nord les pénètrent.

Ferme les yeux, respire ma clameur et la grâce d’un instant qui ne pourra pas finir. Gonfle ta chair de ma confiance. Devine ce mouvement qui t’enlace et t’espère, entends le froissement de nos murmures qui nous ajustent.
Sois le mouvement même de mon appel.
Sois la réponse à ma main qui t’interroge. Agrandis l’ombre de ton mystère pour le brûler de sa propre révélation.
Sois le corps avant le corps, la chair avant la chair, sois la source miraculeuse, sois l’amour de mon amour. Sois cathédrale, alors je serais prières. Pèlerin.

Ferme les yeux comme si tout était advenu. Comme si tout était là, enfin, dans cet espace clôt et pourtant sans borne. Comme si tout était là, dans l’espace incendié de mes doigts sur tes seins, de l’espace océan de mon ventre sur ton ventre. Comme si le feu naissait du mélange de nos eaux lustrales. Déploie ton corps, accepte la forme de mon vertige, de ma folie, de mon appel, de mon cri. Fais-moi naître maintenant, puisque j’accepte de mourir maintenant.

Ferme les yeux, guide-moi vers toi. Apprivoise mon geste. Donne-lui l’élan de ta joie. Donne-lui la direction de ton étoile, de ton ciel. Non je ne pleure pas. Non, il ne faut pas pleurer, ou alors si peu, comme une neige de novembre.
Défais-moi du froid glacé de mon enfance, défais-moi des pluies, défais-moi de tous ces jours où je t’ai attendu, de tous ces jours de peur, de mélancolie. Défais-toi de tous ces regards qui t’ont percé, de tous ces mots qui t’ont souvent souillé. Défais-toi de ton nom. Défais-toi de tous ces lambeaux de cauchemars.

Ferme les yeux, défais-toi, comme moi je suis défait.
Ferme les yeux, accepte que je puisse être ton offrande. Sacre-moi du bout de tes doigts. Accepte que nos corps puissent parler plus que nos mots. Deux corps dans le mouvement simple de leur vie, deux corps avant le dernier saut, avant l’envol, dans leur seule présence dépouillée.
Laisse-moi remonter les grands fleuves de tes jambes.
Laisse-moi rejoindre l’estuaire au plus haut de tes cuisses.
Laisse-moi brasser tes eaux et pousser dans tes chairs d’interminables mascarets.
Laisse-moi être au plus près de l’écume, accepte l’enlianement de nos membres, l’infinie pesanteur du sang qui ralentit, l’infinie douceur de l’abandon consenti.

Ferme les yeux, sens les astres te tirer par les épaules, laisse la terre remonter dans tes os. Respire ce temps d’avant, laisse-le entrer lentement dans tous tes soupirs, laisse la fièvre agir, accepte que la torpeur éclatante brise nos chaînes.
Mon amour c’est le temps où les chairs se traversent en remontant les sentiers du désir d’un pas sûr et conquérant.

Ouvre les yeux mon amour, c’est l’heure de cueillir la fleur sanglante de nos âmes tremblantes.

Franck.