Mon Amour,

Est-ce le temps des défaites ? Nos lettres se brisent dans le chaos des vaincus.
Nos démons, à nouveau, nous dévorent. Et nous devons rester joyeux.

J’ai reçu ta lettre ce matin. Tu me dis avoir relu L’Amant de Duras. Tu me dis avoir pleuré. Tu me dis l’éclat d’une révélation douloureuse. La voix de Duras qui montait de l’intérieur de ton corps. « Très vite dans ma vie il a été trop tard. »*. Tu me dis combien il bon et nécessaire que la littérature nous fasse pleurer. Tu me dis que tu es entrée dans la folie de Duras. Tu me dis que c’est excessif, mais que tu n’y peux rien. Tu me dis que nous avons été fous, et que cette folie restera à jamais comme le plus clair de ta vie. Tu essayes de m’expliquer. Tu cites Duras comme des excuses : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharnée. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »**. Tu me dis que je devrais comprendre. Que je suis le seul à pouvoir comprendre. Tu me remercies à nouveau pour ma préface de ton dernier recueil publié. Que nos deux noms sur le même livre ressemblent à une éternité impossible à défaire. Mais que tu entres dans la folie de Duras. Que tu dois retrouver la sauvagerie et la solitude et la peur. Et pleurer. Que ton besoin de pleurer est immense, parce que ton besoin de l’écriture est immense lui aussi. Que c’est inexplicable. Qu’on ne peut le dire à personne. Que je saurai pardonner. Mais qu’au fond le pardon n’est pas nécessaire, puisque je t’ai redonné la force de pleurer, et d’écrire à nouveau. Tu me dis que tu voudrais me remercier de tout ça, mais que les remerciements ne servent à rien, et que je le sais. Que toi et moi appartenons au livre. A l’animalité du livre. Tu dis les mots, inconditionnel, absolu, frontières, limites. Tu me dis que tu es folle, que tu vis l’ivresse d’un bonheur douloureux, que ça aussi on ne peut pas l’expliquer. Que la vie c’est ça. Que seul le livre dit cette vérité. Qu’il n’y a pas d’autre vérité dans le monde, que cette marche dans l’inconnu du livre.

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
Désormais.
Je suis embarqué sur un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. Et il me semble n’avoir connu que ces lieux indécis. Invivables. Peuplés d’instants enroulés sur eux-mêmes. Où les élans se contractent, saturés de désirs, de douleurs. J’ai toujours été prisonnier d’une carcasse rouillée, brûlée par les soleils, inondées par les pluies. Par l’oubli. Par l’épuisement. Voué, par décision divine, à des départs qui n’en sont pas, des promesses intenables, des rêveries trop pesantes. Navire chargé trop lourdement, ou coque trop fragile. Alors je suis resté en rade, dans ce lieu insupportable, m’abrutissant en des espoirs si vains.
Le vent du large vient se briser sur l’étrave au bord du chavirement. À l’arrêt. Comme un vaste désastre immobile, croulant de regrets.
Les lieux avalent le temps.
Et les temps meurent lentement.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
J’ai la tête prise dans l’étau du vide. Avec la sensation d’un écrasement qui monterait des profondeurs de la terre. Comme un appel. Comme une fatalité.
Et la coque craque, à force d’attente, d’impatience défaite, un craquement qui appartient déjà aux abîmes.
Lent naufrage. Presque au ralenti. Imperceptible glissement.
Avec le sang qui s’appauvrit. Des heures toujours plus lourdes. Des saisons toujours plus encombrantes. J’arpente ces interminables coursives de la mémoire, ces couloirs du temps déglingués.
La rouille, c’est la peau des rêves, l’usure c’est l’enfance qui meurt à nouveau.
Sans cesse.
Je n’ai plus assez de haine pour crier, plus assez de colère pour pleurer, plus assez d’ivresse pour me déployer. Et l’amour, notre amour, dans tout ça ?
Et même le silence nourricier me trahit, lui que j’ai toujours accueillit, le mien, celui des autres, le tien. Là, il me creuse, il me cure, il me racle, comme s’il restait encore de la chair, comme s’il restait de l’envie.
Et même l’écriture me trahit. Je n’arrive plus à la porter. Elle est si épaisse, si pâteuse. Les mots se détachent comme des pierres. Un effritement de la langue.
Et l’encre est jetée dans l’archipel des naufrages.
Avec comme horizon la vertigineuse paroi du manque d’où l’on devrait s’élancer.
Pour rejoindre l’obscure verticalité de l’absente. Ma lointaine. Ma perdue.
Mon ultime. Passagère attendue, invisible, d’un voyage mille fois reporté. Désormais d’un naufrage.

Puis les tempêtes dispersent les printemps. Puis le soleil s’incline allongeant l’ombre muette. Petite nuit dans le jour. Petite mort pour grand défunt.
La fin n’est pas un temps, c’est un lieu à l’ironie cristalline.
La fin n’est pas un temps, c’est une main qui se ferme. Mes lèvres humides qui ne prononcent plus ton nom.
La fin n’est pas un temps, c’est un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. C’est un lieu indécis. Invivable.
La fin n’est pas un temps c’est un cri. Seulement un cri.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

Franck.

* Marguerite DURAS : L'Amant (editions de Minuit)
** Marguerite DURAS : Ecrire ( Folio)