Mon Amour,

Hier en nous quittant tu m’as laissé ce livre de Bousquet. Je ne sais si ton geste était chargé d’un mystère, d’une clé, d’une intention, d’un message. Le soir était là, j’ai commencé à lire. J’ai lu toute la nuit. Là, au moment où je t’écris, je suis encore dans la fascination, ensorcelé par la beauté. Faut-il voir un parallèle avec notre histoire ?
Nos lettres, nos rencontres font surgir des paradoxes. Ta poésie dit un autre discours que tes gestes, tes baisers, ton odeur. Un autre discours, pourtant c’est le même. Chacune de tes lettres est un surcroît de vie, de densité, d’incarnation. L’amour s’approfondit, s’aggrave.
« … nous n’avons été créés, rapprochés que pour éclairer nos visages avec la lumière de nos mots d’amour, et former, pour un instant, dans la triste lumière d’ici-bas, une flamme si pure que le ciel s’y puisse détourner de lui-même. Oui, on dirait que l’on a toute la vie pour rendre un instant capable d’absorber tous les autres. »*
Nous jouons avec le temps, c’est comme jouer avec le feu. Plus de temps dans les veines. Demain nous irons marcher sur le port, nous regarderons l’horizon des bateaux, l’écoulement des heures s’entrelacera avec la banalité des mots prononcés, nous parlerons sans doute de Bousquet, des Lettres à Poisson d’Or. Nous viendrons nous cacher ici pour nous retrouver dans l’échange des chairs.
L’amour appelle le silence, il efface les mots, les paroles, les écrits. L’amour ne peut être dit. Pourtant sans les mots quelque chose de l’amour nous échappe, nous tue peut-être.
« Je m’enfonce dans le souvenir d’une heure qui fut l’oubli du temps. J’épuise la volupté d’approfondir dans notre amour un vertige de solitude, une sorte d’exil rayonnant, pur comme une étoile. »*

Je suis la poussière et le sable,  tu es la semence du vent, et l'éclair.
Je suis naufragé,  tu te fais île. Je suis la soif,  tu te fais fruit. Je ne suis qu'une écorce, tu me  fais arbre.
Tu me sors des frontières des enfers, aux bords de ces abîmes, de ces archipels pourpres. Infatigable. Tu es cette lande amère offerte aux souvenirs, qu'une aurore veuve, squelettique incendie chaque jour. Chaque nuit.
Je suis pauvre, tu me donnes la démesure, la sérénité, et le soulagement de l'attente. Je suis le chaos, tu m’apprends la grâce, l'élégance du geste qui s'enroule sur l'ombre des heures. Je ne suis qu'un son dissonant, tu me montres l'octave, lorsque les notes s'épuisent et se faufilent dans les harmonies immaculées. Je ne suis qu'une écume pauvre en déroute, tu sais la tisser en dentelle de givre.
Tu souffles sur mes plaies dérisoires, oubliant tes humeurs, tes rumeurs, tes horreurs, tu souffles sur mes plaies vaines et frivoles avec la patiente douceur d'une mère attentive, avec cette complicité de sœur câline, la tendresse d'une femme amoureuse. La tendresse d'une flamme généreuse. Tu es la chair de mes os, et tes mains, la peau de mes rêves.
Je suis la poussière, le sable, tu es la lumière et l'étoile. Je suis misérable, tu me fais sentier, chemin, passage, pèlerin embrasé. Je suis taciturne, tu es ventre de délivrance d'aube. Je suis un puits sans fond, tu m’offres la chair de ta margelle, le chant de ta poulie, l'alliance de ta corde.
Je ne suis qu'un désert, tu me fais citadelle Je ne suis qu'une friche, tu me fais jardinier. Je ne suis que silence, tu me fais symphonie. Tu m'offres tes mots pour nourrir ma parole, puis tes incantations pour guider mes prières. Tu es cette voix fauve sarclée de ferveur exaltée, incandescente, étincelante. Tu es un orage, un tourbillon enluminé d'innocence égarée. Un royaume sans frontière.
Je suis la poussière et le sable, et ton vent souffle pour disperser mes cendres, alors je deviens nuage poussé par tes sortilèges. Je deviens un ciel de miséricorde traversé de lenteur blanche.
Un rêve de papier débarrassé des marges.

Franck.

* Lettres à Poisson d'Or : Joë BOUSQUET