Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.