Mon amour,

 

Tu as pris tes distances. Et tes lettres sont de plus en plus rares. À chaque fois elles gagnent en lumière, en force. Ta détermination parfois me terrifie. Me désarme. Me console.
Déjà lors de ta dernière visite j’ai été frappé par la densité de ta présence. Je t’observais. Dans chacun de tes gestes, il y avait la trace d’un sommet vaincu. L’infime, le banal s’était chargé d’une sorte de gravité. Comme si tu cherchais à rendre intelligible et praticable l’instant présent. Il y avait sur ton visage quelque chose d’une attention minutieuse, presque précautionneuse. Tes mouvements avaient des yeux d’horizon, et le bleu des cimes.
Dans ta lettre ce matin : « Le monde, il faut bien le rendre habitable, acceptable. Il faut bien fabriquer une langue qui le dise, ce monde. Il faut bien charger les mots d’une lumière nouvelle, peut-être même d’un mystère inexploré, et leur donner la force d’affronter le néant, ou la vacuité, ou tout simplement la peur. »
Il me semble entendre ta voix prononcer ces mots. Ta voix me manque.
« La modernité des temps n’y change rien, la modernité des temps ne nourrira jamais l’âme, pas plus que les dieux ou les églises n’y ont réussi. Tu le sais, ma foi est sans dieu, puisqu’elle est défaite de tout, puisqu’elle n’est qu’un misérable feu de bois dans ma nuit, une chaleur tremblante dans le silence des cieux. »
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Chaque matin c’est comme si un ciel livide tombait face contre terre. Il faut relever le défi du jour nouveau. Soulever chaque temps du temps. Faire avec cette gravitation étrange et obscure.
J’aime frotter les heures, jusqu’à leur faire rendre l’âme. Qu’elles disent enfin ce qu’elles recèlent, ce qu’elles cachent au fond de leur ventre. Ce qui nous écorche à leur passage. La trace infime qu’elles laissent. Infime, mais si présente, mais si pesante. J’aime frotter le temps, avec l’illusion d’épuiser sa logique, avec cette prégnante impression de lent écrasement. 
Plus on le presse, plus il se tend, plus il se durcit. Une musicienne mélancolie monte, comme si elle sortait d’un gouffre. À mains nues, sur le granit, et ses écailles cristallines. C’est une terrible berceuse, sans sommeil au bout. Sans abandon. C’est une longue patience. Du temps sur du temps. Un os désossé, blanchi par l’érosion, la lame des chagrins, des renoncements, des démissions.
C’est à cet instant, cet instant minéral, que ton image apparaît. Sortie de la pierre, des tentacules de l’ennui, sortie de l’usure. Au bout du temps, il y a toi. Blottie dans la pierre de mes heures. Dans la matière lourde, imprégnée de silence, ta voix saisie par l’absence. Je polis ton corps de caresses, alors la rocaille s’amollit. Le temps s’efface, ta chair s’attendit. Tu sais, c’est un temps de folie, que ce ténébreux vouloir, que cette exténuation de la force des heures. Que cette divagation dans l’épaisseur de la mélancolie, que cet égarement, mais tu comprends, le temps sans toi, c’est un peu la mort qui s’invite à ma table. Je connais ma déraison, c’est la seule chose qui me reste. T’inventer au-delà de ta vie. Plus vivante, que la plus remarquable des vivantes. T’inventer. Grande icône de givre. Ta robe est défaite à tes pieds, j’agrandis l’ombre courbe de ton ventre d’un seul coup de pinceau. C’est une poésie silencieuse, cruelle. Une poésie douloureuse, presque immobile. J’arrondis ta hanche autour de quelques mots. Ma main est posée sur ton sein. C’est une image sainte. Muette. Mon geste est pris dans une raideur grave. Ta nudité est si précieuse. Je creuse un peu plus le silence à l’endroit sacré où ta chair s’ourle, se replie et se déploie à la fois. L’ivoire des mots s’enroule autour de ta cuisse vénérable, frôle, enlace, comme les plumes sur l’aile d’un grand cygne. Ta jambe, ta cuisse, chandelle couronnée par l’orgueilleuse cambrure de tes reins. Je hisse mes mots en remontant ton corps, ils tracent des douceurs de soie, dénouent d’incertaines nébuleuses. Ton cou, ta nuque, lignes de chair lyriques. Je déroule sans fin le fil de ta peau onctueuse. Ton ventre, tes seins, ta gorge. J’aime frotter les heures jusqu’à leur faire rendre l’âme. Pour qu’elles me parlent de toi, qui gis dans leurs entrailles. Bien après l’absence. Bien après l’oubli. Lorsque je parviens à traverser ces jours de pierre, quand à force d’entêtement, la réalité se troue en son centre, même le rocher se lamente ; il se rend à l’évidence de ta présence vivante. Vivante mon amour.
Mon amour, c’est une poésie douloureuse. Je rampe sous chaque mot, pour que leurs ferrailles ne me déchirent pas le cœur. Mon amour, avancer dans ces jours sans toi, c’est frotter le temps à mains nues, jusqu’à l’incendie, jusqu’à l’embrasement du soir. Jusqu’à ce que ton sang palpite et m’éclabousse.

Chaque soir c’est comme si un ciel agonisait dans un râle rouge, un râle barbare, c’est le temps d’abandon, le temps des floraisons mortelles, des romances épuisées sur des cercueils de pierre.

Franck