dimanche 14 octobre 2018

Lettre N° 118 – En silence, au matin…

Mon Amour,

Tu t’en doutes nos derniers échanges me désolent ; plus, me mortifient. Lorsque nous nous sommes séparés mercredi il y avait dans tes yeux un paysage nouveau. La journée avait pourtant été douce. Nos habituelles tendresses, nos paroles entremêlées de silence, la douceur de l’automne. Puis tes derniers mots, déposés comme une énigme : « Tous les chemins finissent, il n’existe pas de chemin infini. Ma route s’arrête là… sans doute… Il me faut inventer une suite… inventer mon désir à travers mes peurs… Tout me pousse vers toi, tout m’éloigne de toi, de nous… comment expliquer ça ? Comment le vivre ?... »
Un peu plus tard, comme si tu parlais à un autre toi, comme si tu suivais le fil d’une longue et silencieuse méditation : « Bien sûr le plaisir, bien sûr la jouissance… après, peut-être, la joie… mais avant l’instant de la joie, il y a la douleur. C’est ça la vraie question, le vrai chemin, l’autre chemin… la douleur à traverser… c’est absurde, mais c’est ainsi…c’est pour cela… l’écriture… le livre… »
Ta voix était si calme. Si loin déjà.
Ce matin en t’écrivant, je ne peux m’empêcher de penser à notre pacte d’écriture comme la plus grande de nos folies. Nos lettres qui s’entrecroisent, nos retrouvailles qui tissent avec les mots écrits une réalité si singulière.
Oui, une folie.
Au fond, l’écriture ramène toujours à soi et à soi seul, avec cet indicible paradoxe d’atteindre une vérité plus évidente, plus forte, plus affirmée et de dresser dans le même temps une distance plus grande, comme si l’éclairage amenait plus de nuit.
Le désir invente le monde, il n’a pas besoin d’être vrai ce monde, il a seulement besoin d’être désiré. Violemment désiré. Et ce désir est fait de nos chaos, de ce qui reste de nos défaites.
L’écriture désigne l’usure, elle en est le symptôme. Il faut que la vie échoue pour que la littérature commence. C’est banal, je sais. L’échec et la joie sont les deux faces de la même pièce.
Lorsque tu parlais, je te regardais, il me semblait que tu retournais à l’état sauvage. Ton animalité ressemblait à un feu de joie, brutale, entêtée, tyrannique, exigeante comme l’enfance. Tu étais si belle, si évidente à cet instant, comme si tu avais résolu tous les écarts.
Tu parlais le regard planté sur l’horizon, je te voyais de profil sur fond de ciel bleu. L’immense beauté de ton visage éclatait. J’en fus saisi. Il me sembla le découvrir pour la première fois. Je pense que c’est là que j’ai compris. Il y avait dans ta voix, dans ton regard fixé sur le large, une infinie sérénité et la trace des abîmes sans limites.

Au départ on est loin, on est dans l’inaccessible du temps et de l’espace. Mais les enfants savent d’instinct traverser les impossibles. Les âmes brûlées aussi.
Au départ on est loin, chacun dans sa parole, dans la maison de ses mots, au plus près de l’hémorragie qui épuise les jours, les heures. Au départ on est loin, chacun sur l’horizon de la langue, chacun au pied de son d’arc-en-ciel, chacun dans sa couleur.
On est loin, séparé par le ciel, et par cette arche irisée.
Au départ on est loin, mais les incantations se répondent, parce que les murmures s’opposent au vacarme du monde, parce que les cris révèlent les silences. Au départ on est loin, mais peu à peu des portes s’entrouvrent. Pour agrandir l’espace, juste entre la chair est l’os. Juste entre fracas et prières.
Après, mon amour, est arrivé le temps des chants, le temps des danses. Alors, nos musiques s’entrelacent, se nouent pour nous aider à gravir l’échelle des couleurs. Chacun, à son bout d’arc-en-ciel, cheminant vers l’autre sur le chemin de la langue, c’est le temps où la voix s’exalte de sa véhémence, de ses soleils, de ses éclairs. C’est le temps où les notes inventent la portée, où la cadence rythme les souvenirs, où l’espérance fleurit comme de larges bouquets, comme les grands cerisiers du printemps. C’est le temps océan, immense, grandiose qui berce nos embrasures, change les clameurs en louanges fruitées. C’est le temps des flammes, des voyages univers, des jardins célestes. C’est le temps des tendresses enfantines. Et la source des mots s’épanche vers l’affluent du cœur.
On est haut dans le ciel, si proche désormais qu’on pourrait se toucher. C’est le temps des soupirs, des apartés, c’est le temps des souffles. C’est le temps des secrets, du sang partagé, des silences que l’on s’offre dans nos mains que l’on tend.

C’est un temps éphémère, qui offense les dieux. C’est un temps majestueux, qu’il faudra redonner. Pour une heure enchantée, cent ans de misère. Pour un jour de délice, mil ans de repentir.
Au sommet des couleurs, nous nous sommes croisés. Au plus haut de cette arche de lumière, tendue entre nos deux étoiles. J’ai à peine eu le temps de caresser ton ombre, qu’un maléfice cruel a tissé sur nos lèvres un rictus forcé.
Dans un ciel de marbre durci par nos chagrins, s’éteint notre étoile,
en silence,
au matin.

Franck.

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dimanche 7 octobre 2018

Lettre N° 121 - Alors, va...!

Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

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