dimanche 21 octobre 2018

Lettre N° 175 - Pierres de rêves...

Mon amour,

 

Tu as pris tes distances. Et tes lettres sont de plus en plus rares. À chaque fois elles gagnent en lumière, en force. Ta détermination parfois me terrifie. Me désarme. Me console.
Déjà lors de ta dernière visite j’ai été frappé par la densité de ta présence. Je t’observais. Dans chacun de tes gestes, il y avait la trace d’un sommet vaincu. L’infime, le banal s’était chargé d’une sorte de gravité. Comme si tu cherchais à rendre intelligible et praticable l’instant présent. Il y avait sur ton visage quelque chose d’une attention minutieuse, presque précautionneuse. Tes mouvements avaient des yeux d’horizon, et le bleu des cimes.
Dans ta lettre ce matin : « Le monde, il faut bien le rendre habitable, acceptable. Il faut bien fabriquer une langue qui le dise, ce monde. Il faut bien charger les mots d’une lumière nouvelle, peut-être même d’un mystère inexploré, et leur donner la force d’affronter le néant, ou la vacuité, ou tout simplement la peur. »
Il me semble entendre ta voix prononcer ces mots. Ta voix me manque.
« La modernité des temps n’y change rien, la modernité des temps ne nourrira jamais l’âme, pas plus que les dieux ou les églises n’y ont réussi. Tu le sais, ma foi est sans dieu, puisqu’elle est défaite de tout, puisqu’elle n’est qu’un misérable feu de bois dans ma nuit, une chaleur tremblante dans le silence des cieux. »
………………………..

Chaque matin c’est comme si un ciel livide tombait face contre terre. Il faut relever le défi du jour nouveau. Soulever chaque temps du temps. Faire avec cette gravitation étrange et obscure.
J’aime frotter les heures, jusqu’à leur faire rendre l’âme. Qu’elles disent enfin ce qu’elles recèlent, ce qu’elles cachent au fond de leur ventre. Ce qui nous écorche à leur passage. La trace infime qu’elles laissent. Infime, mais si présente, mais si pesante. J’aime frotter le temps, avec l’illusion d’épuiser sa logique, avec cette prégnante impression de lent écrasement. 
Plus on le presse, plus il se tend, plus il se durcit. Une musicienne mélancolie monte, comme si elle sortait d’un gouffre. À mains nues, sur le granit, et ses écailles cristallines. C’est une terrible berceuse, sans sommeil au bout. Sans abandon. C’est une longue patience. Du temps sur du temps. Un os désossé, blanchi par l’érosion, la lame des chagrins, des renoncements, des démissions.
C’est à cet instant, cet instant minéral, que ton image apparaît. Sortie de la pierre, des tentacules de l’ennui, sortie de l’usure. Au bout du temps, il y a toi. Blottie dans la pierre de mes heures. Dans la matière lourde, imprégnée de silence, ta voix saisie par l’absence. Je polis ton corps de caresses, alors la rocaille s’amollit. Le temps s’efface, ta chair s’attendit. Tu sais, c’est un temps de folie, que ce ténébreux vouloir, que cette exténuation de la force des heures. Que cette divagation dans l’épaisseur de la mélancolie, que cet égarement, mais tu comprends, le temps sans toi, c’est un peu la mort qui s’invite à ma table. Je connais ma déraison, c’est la seule chose qui me reste. T’inventer au-delà de ta vie. Plus vivante, que la plus remarquable des vivantes. T’inventer. Grande icône de givre. Ta robe est défaite à tes pieds, j’agrandis l’ombre courbe de ton ventre d’un seul coup de pinceau. C’est une poésie silencieuse, cruelle. Une poésie douloureuse, presque immobile. J’arrondis ta hanche autour de quelques mots. Ma main est posée sur ton sein. C’est une image sainte. Muette. Mon geste est pris dans une raideur grave. Ta nudité est si précieuse. Je creuse un peu plus le silence à l’endroit sacré où ta chair s’ourle, se replie et se déploie à la fois. L’ivoire des mots s’enroule autour de ta cuisse vénérable, frôle, enlace, comme les plumes sur l’aile d’un grand cygne. Ta jambe, ta cuisse, chandelle couronnée par l’orgueilleuse cambrure de tes reins. Je hisse mes mots en remontant ton corps, ils tracent des douceurs de soie, dénouent d’incertaines nébuleuses. Ton cou, ta nuque, lignes de chair lyriques. Je déroule sans fin le fil de ta peau onctueuse. Ton ventre, tes seins, ta gorge. J’aime frotter les heures jusqu’à leur faire rendre l’âme. Pour qu’elles me parlent de toi, qui gis dans leurs entrailles. Bien après l’absence. Bien après l’oubli. Lorsque je parviens à traverser ces jours de pierre, quand à force d’entêtement, la réalité se troue en son centre, même le rocher se lamente ; il se rend à l’évidence de ta présence vivante. Vivante mon amour.
Mon amour, c’est une poésie douloureuse. Je rampe sous chaque mot, pour que leurs ferrailles ne me déchirent pas le cœur. Mon amour, avancer dans ces jours sans toi, c’est frotter le temps à mains nues, jusqu’à l’incendie, jusqu’à l’embrasement du soir. Jusqu’à ce que ton sang palpite et m’éclabousse.

Chaque soir c’est comme si un ciel agonisait dans un râle rouge, un râle barbare, c’est le temps d’abandon, le temps des floraisons mortelles, des romances épuisées sur des cercueils de pierre.

Franck

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dimanche 14 octobre 2018

Lettre N° 118 – En silence, au matin…

Mon Amour,

Tu t’en doutes nos derniers échanges me désolent ; plus, me mortifient. Lorsque nous nous sommes séparés mercredi il y avait dans tes yeux un paysage nouveau. La journée avait pourtant été douce. Nos habituelles tendresses, nos paroles entremêlées de silence, la douceur de l’automne. Puis tes derniers mots, déposés comme une énigme : « Tous les chemins finissent, il n’existe pas de chemin infini. Ma route s’arrête là… sans doute… Il me faut inventer une suite… inventer mon désir à travers mes peurs… Tout me pousse vers toi, tout m’éloigne de toi, de nous… comment expliquer ça ? Comment le vivre ?... »
Un peu plus tard, comme si tu parlais à un autre toi, comme si tu suivais le fil d’une longue et silencieuse méditation : « Bien sûr le plaisir, bien sûr la jouissance… après, peut-être, la joie… mais avant l’instant de la joie, il y a la douleur. C’est ça la vraie question, le vrai chemin, l’autre chemin… la douleur à traverser… c’est absurde, mais c’est ainsi…c’est pour cela… l’écriture… le livre… »
Ta voix était si calme. Si loin déjà.
Ce matin en t’écrivant, je ne peux m’empêcher de penser à notre pacte d’écriture comme la plus grande de nos folies. Nos lettres qui s’entrecroisent, nos retrouvailles qui tissent avec les mots écrits une réalité si singulière.
Oui, une folie.
Au fond, l’écriture ramène toujours à soi et à soi seul, avec cet indicible paradoxe d’atteindre une vérité plus évidente, plus forte, plus affirmée et de dresser dans le même temps une distance plus grande, comme si l’éclairage amenait plus de nuit.
Le désir invente le monde, il n’a pas besoin d’être vrai ce monde, il a seulement besoin d’être désiré. Violemment désiré. Et ce désir est fait de nos chaos, de ce qui reste de nos défaites.
L’écriture désigne l’usure, elle en est le symptôme. Il faut que la vie échoue pour que la littérature commence. C’est banal, je sais. L’échec et la joie sont les deux faces de la même pièce.
Lorsque tu parlais, je te regardais, il me semblait que tu retournais à l’état sauvage. Ton animalité ressemblait à un feu de joie, brutale, entêtée, tyrannique, exigeante comme l’enfance. Tu étais si belle, si évidente à cet instant, comme si tu avais résolu tous les écarts.
Tu parlais le regard planté sur l’horizon, je te voyais de profil sur fond de ciel bleu. L’immense beauté de ton visage éclatait. J’en fus saisi. Il me sembla le découvrir pour la première fois. Je pense que c’est là que j’ai compris. Il y avait dans ta voix, dans ton regard fixé sur le large, une infinie sérénité et la trace des abîmes sans limites.

Au départ on est loin, on est dans l’inaccessible du temps et de l’espace. Mais les enfants savent d’instinct traverser les impossibles. Les âmes brûlées aussi.
Au départ on est loin, chacun dans sa parole, dans la maison de ses mots, au plus près de l’hémorragie qui épuise les jours, les heures. Au départ on est loin, chacun sur l’horizon de la langue, chacun au pied de son d’arc-en-ciel, chacun dans sa couleur.
On est loin, séparé par le ciel, et par cette arche irisée.
Au départ on est loin, mais les incantations se répondent, parce que les murmures s’opposent au vacarme du monde, parce que les cris révèlent les silences. Au départ on est loin, mais peu à peu des portes s’entrouvrent. Pour agrandir l’espace, juste entre la chair est l’os. Juste entre fracas et prières.
Après, mon amour, est arrivé le temps des chants, le temps des danses. Alors, nos musiques s’entrelacent, se nouent pour nous aider à gravir l’échelle des couleurs. Chacun, à son bout d’arc-en-ciel, cheminant vers l’autre sur le chemin de la langue, c’est le temps où la voix s’exalte de sa véhémence, de ses soleils, de ses éclairs. C’est le temps où les notes inventent la portée, où la cadence rythme les souvenirs, où l’espérance fleurit comme de larges bouquets, comme les grands cerisiers du printemps. C’est le temps océan, immense, grandiose qui berce nos embrasures, change les clameurs en louanges fruitées. C’est le temps des flammes, des voyages univers, des jardins célestes. C’est le temps des tendresses enfantines. Et la source des mots s’épanche vers l’affluent du cœur.
On est haut dans le ciel, si proche désormais qu’on pourrait se toucher. C’est le temps des soupirs, des apartés, c’est le temps des souffles. C’est le temps des secrets, du sang partagé, des silences que l’on s’offre dans nos mains que l’on tend.

C’est un temps éphémère, qui offense les dieux. C’est un temps majestueux, qu’il faudra redonner. Pour une heure enchantée, cent ans de misère. Pour un jour de délice, mil ans de repentir.
Au sommet des couleurs, nous nous sommes croisés. Au plus haut de cette arche de lumière, tendue entre nos deux étoiles. J’ai à peine eu le temps de caresser ton ombre, qu’un maléfice cruel a tissé sur nos lèvres un rictus forcé.
Dans un ciel de marbre durci par nos chagrins, s’éteint notre étoile,
en silence,
au matin.

Franck.

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dimanche 7 octobre 2018

Lettre N° 121 - Alors, va...!

Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

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