Mon amour,

Je continue à t’écrire, tes lettres sont devenues si rares.
J’ai enfin acheté ce tableau que nous avions vu ensemble dans cette petite galerie à Marseille. Je me souviens de ton saisissement, de ta parole suspendue, de notre silence. Ce visage éclatant nous parlait, il venait de faire effraction dans notre histoire. Tu m’avais dit « Elle irait si bien chez toi… ».

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Que voulais-tu me dire, de toi, de moi, de nous ? Que savais-tu déjà des temps à venir ?

Elle est là, dressée. Elle commence à prendre sa place... chaque matin elle me surprend, quelque chose en moi se fige, s’hypnotise, se fascine, elle embarque tout l'espace avec elle... Elle est belle, elle le sait, elle veut séduire, mais pas à n'importe quel prix... elle scrute, soupèse, évalue... son regard transperce, pour mettre à nu...elle semble avoir tout vu, tout entendu... Elle est fière, car elle a fait un long chemin, et si elle est là c'est que l'amour l’a porté aux portes d'un désir intense... Les couleurs éclatent, jouant dans la lumière du jour et dans la matière même de ses couleurs, dans la matière même des heures ; une épaisseur, une densité qui offre un mélange d’irréel et d’incarnation absolue, comme le reflet de son âme profonde et voyageuse. Elle se distrait de l’ombre, s’en divertit, ne craint pas la nuit, elle en connaît trop les mystères, les douleurs, les prières. Au pied de son regard, je me redresse, je sais déjà que pour l'atteindre il me faudra franchir la distance qui sépare la pesanteur de la grâce...
Je lui parle comme si je m’adressais à toi.
« Puis-je te nommer ? Non, pas encore, te donner un nom serait déjà t’assigner, ou supposerait une intimité acquise et définitive. Il me faut laisser cet espace libre de nos imaginations respectives. Nous devons nous apprivoiser, accepter la lenteur, laisser faire les métamorphoses du cœur. Laisser monter en nous les évidences de l’âme. Cheminer, errer sans doute, se laisser inonder. Car au fond, c’est bien toi qui me nommeras la première. Déjà tu sais de moi des choses que j’ignore. ».
Elle est là, étrangère et familière, tenant dans son silence les restes mystérieux de notre défaite. Sa présence écrasante m’oblige à des itinéraires où l’obscur indéchiffrable se mêle aux révélations les plus éblouissantes.

Il y a des réalités. Il y a des vérités aussi. Rarement elles se confondent. L’écriture se situe juste à la cassure. Sur les bords tranchants du monde et de la nuit.
L’amour hésite souvent entre les deux rives. Les amants sont toujours séparés. Comme irréconciliables. La réalité c’est que nous venons d’une source

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différente. D’une nuit différente. La vérité c’est que les eaux ne se mélangent pas. La réalité c’est que les eaux descendent toujours. La vérité se trouve à la source. Juste avant le hoquet qui la fait naître.

Écrire, aimer, c’est le même océan.
Écrire, c’est aimer dans une solitude absolue.
Car la réalité des amants s’oppose à la vérité de l’amour.
Nous le savons. C’est ce qui nous tue. Une nuit nous sépare. Plus sûrement que les saisons.
La nuit, les amants n’ont pas d’ombre, cela les rassure. C’est ce qui nous tue.
Nos nuits sont désormais sur des rivages différents. Encore plus éloignés que nos géographies.

Les blessures ne créent pas de fraternité, ce sont les sources, les ventres qui le font. Les solitudes ne créent pas de fraternité, les océans ne se partagent pas. Ni les déserts.
Les mots nous trahissent. Le silence n’absout rien. Tout juste précise-t-il la distance, la longueur des plaies.
Seuls les secrets nous pardonnent.
Et les marées finissent par s’épuiser. Elles s’en retournent vers leurs abîmes. Elles laissent seulement sur la plage la trace d’un long murmure. Une infime rumeur. Quelques écumes flétries.

Quelle-est cette voix qui s’étouffe en moi ? La première aube.
Quelles-sont ces formes qui dansent sur le mur ? Mes amours défuntes.
Quelle est cette ombre à mes pieds ? Le chemin qu’il me reste à parcourir.
Quel est ce grand feu à l’horizon ? Le bûcher des dieux.
Quel est ce rire ? Le temps perdu.
Quel est ce bruit ? Le bruit de tes pas qui s’éloignent, et la nuit qui arrive au grand galop.

 

Franck.

* Peintre : AGUSIL

Tableau : Orange Hair

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