dimanche 24 février 2019

Lettre N° 75 – Ce que le printemps fait…

Mon Amour,

 

Nous ne sommes qu’un récit.
Un récit qui se refuse à nous.
Ce récit n’est ni juste, ni faux. Il n’est jamais transmis. À la place on inventa la littérature.
On épuise nos gestes, nos pensées, nos désirs.
Le récit flotte entre nos heures, nos joies, nos échecs, nos peurs.
Rien ne l’ancre, rien ne l’éclaire.
Nos actes ? Nos secrets ? Nos aveux ? Nos amours ? Nos rêves ? Nos tristesses ?
Le récit est toujours la forme ultime d’une folie, de notre folie.
L’affirmation d’une nécessite pour ne pas désespérer.
L’ellipse est la loi du récit. Les mots manquants qui tissent une vérité plus acceptable, plus compréhensible. Une vérité qui pourrait nous sauver.
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J’ai porté chaque jour ta voix. Vraiment porté, avec tous les muscles de mon corps. Jusqu’à la douleur. Jusqu’à l’épuisement. J’en ai fait mon sang. Jusqu’à l’empoisonnement. Entre toi et l’étoile, il n’y avait qu’un souffle. Entre moi, et l’étoile, il n’y avait qu’un gouffre. J’ai porté chaque jour ta parole la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de mon ombre à ta lumière. Mais nulle route ne nous destine. Aucun ciel ne nous espère.
J’ai embrassé sur tes mots les bords tranchants de tes cicatrices. J’ai semé dans tes champs, griffés de labours. J’ai semé dans tes veines de terre noire, espérant des moissons de couleurs. Je me suis fait chevalier, prince, roi, jardinier. J’ai sacré chaque aurore et béni chaque crépuscule. J’ai scellé dans les roses, en leur centre incandescent, quelques gouttes de rosée pour adoucir les feux de l’été. Je me suis fait pèlerin, bateleur, vagabond. Je me suis fait mendiant pour recueillir tes restes. J’ai chanté, j’ai dansé, j’ai même ri quand il fallait rire. Et pleuré. Tellement pleuré.
J’ai appris aussi ton silence, ses épines, ses gloires, j’en ai fait ma nourriture, mon horizon. J’ai brassé mon attente pour en faire la voûte des jours à venir. J’ai martelé ton seuil, jusqu'à l’aveuglement. J’ai inventé des rêves à mes rêves, et rajouté du manque à nos distances. J’ai accroché ma vie à la dérive du temps, puis accroché mon cœur à la queue des comètes. J’ai effrité chaque saison, égrainé chaque heure, émietté chaque seconde pour en faire une allée assez douce à tes pas, où même ton ombre n’aurait pu se blesser. Je t’ai maudit, aussi, et détesté te maudire. Je me suis banni, exilé, méprisé. Je me suis caché derrière mes propres ruines. Je me suis abîmé dans mes égarements, bu l’eau saumâtre de mes puits d’amertume.
Pourtant j’ai renommé chaque étoile pour t’en faire des pays, des voyages, des oublis, des processions, des fiançailles. J’ai inventé des mers, des orages. Avec mes nuages, j’ai dessiné pour toi des escaliers immenses, tendus vers le soleil. J’ai ramassé chaque brindille de nuit pour t’en faire des archipels exotiques aux odeurs de vanille. Et je l’avoue, j’ai désiré tes yeux, tes lèvres, la peau de ton cou, la forme de tes seins, la courbe de ton ventre. J’ai composé pour te rejoindre des caresses imaginaires, chimériques, faites de respirations prises aux cratères des volcans, ou dérobée à la voix abandonnée des saintes. J’ai désiré tes mains au creux des miennes. Simplement. Même tes larmes. Même tes peurs. Je voulais déclouer tes mots de tes souvenirs. Je voulais pour tes mots un ciel entier. Un ciel et l’océan pour les contenir, des vagues pour les mélanger, des écumes pour les orner, des tempêtes pour les dire. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. J’ai cru que ma parole brûlait comme un cierge qui délivrait ses mots en consumant sa flamme. J’ai épuisé mes jours sans rien dire d’important. J’ai refait cent fois la route de la lune au soleil en fouillant tes mystères. Sans jamais rien comprendre.

Mais si entre toi et l’étoile il n’y avait qu’un souffle. Entre l’étoile et moi gisait un abîme. J’ai porté chaque jour ta parole la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de ta lumière à mon obscurité. Tu avais l’abondante blancheur ourlée d’un grand lys, qui promène son auréole aux pieds des mondes crucifiés. Je n’avais que la grâce maladroite de ces avancées frileuses, engourdies par les neiges trop lourdes de ces hivers trop longs. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. Je n’ai pu être ce poète et te dire avec lui, toutes les paroles en une seule suffisante :
" Je veux faire avec toi
Ce que le printemps fait avec les cerisiers. "*

Franck.

* Pablo NERUDA : Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée (XIV).

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dimanche 17 février 2019

Lettre N° 201 - Sur le bord de l'écume…

Mon Amour,

À nouveau je t’écris, comme ces bouteilles qu’on jette à la mer.
La mer. Tu es sur ton île. Je sais que tu es à ton œuvre, et que cette œuvre signe notre séparation. Tout en moi résiste, refuse. Tout en moi se dresse contre cet inévitable.
T’ai-je déjà parlé de mes eaux. De ces eaux qui m’habitent en silence. Lecture, traduction élémentale des émotions qui me traversent: ruisseau, torrent, rivière, fleuve, lac, marais inquiétant, mer, océan.
Nous accrochons nos rêveries, à des choses simples, comme si le terreau de notre imaginaire ne pouvait venir que l’archaïsme de l’espèce et de son contact avec les éléments.
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Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose son désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.
Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes pour brasser chaque souvenir.
L'écriture s'éloigne comme un radeau à la dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions.
Écriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulent dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L'incantation devient longue litanie, dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigranes qui s'insinuent entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement.
Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance.
Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses, car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours.
Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier.
Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement.
Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants.
Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.
Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante, fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent des marées.

Franck.

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dimanche 10 février 2019

Lettre N° 161 - Le jour sans fin des dernières terres...

Mon Amour,

Il y eut cet été de Norvège, cet été au soleil pâlissant. Au soleil insistant. Où le jour appelait la nuit qui se dérobait. Te souviens-tu de l'été de Norvège, et des landes sans nom. Au jour éternel, presque inhumain. Qu'ils sont loin les étés de Norvège bordés par les forêts de Finlande, et ce jour infini pour délier nos promesses. Quelque chose de blanc accrochait nos paroles comme une pâle et monotone absence, celle qui nous attendrait plus au Sud, au retour. Finir l'amour au bout des terres,  c'est finir davantage, c'est finir un peu plus. Finir l'amour dans ce jour sans fin, c'est arrêter le temps sur notre blessure, sur la faille. Ce n'était plus la guerre. C'était juste la fin, la fin des terres de l'amour. Le Cap Nord de l'amour. La fin du continent. Avec sa falaise, et l'océan, et le jour sans lendemain.

Te souviens-tu de l'été de Norvège, de notre naufrage sur cette terre tachée de neiges éternelles, salies à force de ne pas fondre, salies par les vents de Norvège, par les mensonges, par les distances. Par ce jour sans fin, et par ce temps à l'impossible nuit, par ce soleil blême qui décomposait sa course, jusqu'à l'arrêter, un soleil épuisé, sans chaleur avec juste ce reste de tendresse lorsqu'il frôlait l'horizon sans l'atteindre, sans jamais plus l'atteindre, à peine une caresse, pas même un baiser sur les eaux mornes du Nord. Et la fatigue de ce jour immortel où le sommeil exhortait la nuit à venir. Et qui ne venait pas. Jamais. Inlassablement le jour. Avec nos corps qui réclamaient la nuit. Et nos gestes maladroits pour éviter les contacts. La chair se séparait de la chair à la vitesse de nos silences, de la gêne, de tes pudeurs touchantes et vaines pour cacher la blancheur de tes seins. Serrés sous cette tente où nous avions si froid, où la peau s'interdisait la peau, où les regards fuyaient les regards, nous étions blottis dans le jour, tirant sur le froid comme sur une couverture, un gros édredon de manque glacial, blanchi par un soleil blafard. Nos dernières nuits ne furent pas des nuits, mais ce jour trop long, ce jour de plusieurs jours. Pourtant nous étions sans impatience. L'habitude, et le renoncement suffisaient. Même si parfois l'ancienne complicité nous surprenait, jusqu’à la douleur, à force de jour.
Nos dernières nuits n'eurent pas de lit, pas de draps froissés, pas d'étoile, encore moins de lune. Nos dernières nuits furent sans caresse, sans soupir, comme si le bout des terres disait la fin de nous. La fin des mots. La fin des corps.
Au bout de chaque histoire il y a une île, après cette île, une autre encore, au bout de cette autre, il y a une falaise, puis plus rien. Simplement la plainte obsessionnelle du ressac contre la pierre crue. Nous étions si près et déjà si éloignés. L'espace clôt de la voiture, l'espace clôt de la tente, l'espace clôt de nos silences. L'espace forclos de la falaise, et ce jour impensable. Nous étions hors délais. Vaincus par l'usure, par le jour, par lumière interminable.
Les dieux nordiques se sont arrêtés là, au bout de cette falaise en jetant dans la mer quelques crocs de rocs durs pour mordre l'infini des flots, et comme seule musique, les vents polaires, et comme seule clarté, ce jour bien trop long après cette nuit bien trop froide.

Nous sommes montés au nord comme par défi, acceptant par avance ce temps d'intimité comme la prolongation de nos malentendus. Nous sommes montés au nord sans espoir sur nous deux, sans rancœur, sans chagrin, sans doute avec un peu de mélancolie. Comme pour accompagner le vol des oies sauvages.
Là-haut, au nord, les fleuves n'ont pas l'espace d'être des fleuves, ils n'ont que le temps de hurler en torrent avant de se jeter des montagnes, saut de l'ange des eaux, bondissement d'écume et de rage. C'est un pays où les torrents meurent. C'est le pays des fins, des arrêts, des coupures, dans un jour infini. Pays métaphore qui nouait nos contradictions en déliant nos vies.
Il y eut ce réveil insensé où la terre résonna d'un vacarme grandissant. Il y eut ce bruit sourd qui vint de loin comme une apocalypse. Un fracas de la terre. Le grondement de la terre comme un orage des profondeurs. Il y eut ce tremblement de la terre, et la crispation du jour. Il y eut cet instant de terreur dans tes yeux, et la certitude que ce martèlement qui allait nous dévaster. Il y eut notre jaillissement hors de nos sacs de couchage et brusquement cette vision. La harde des rennes. La harde ancestrale qui surgissait. Immense troupeau, qui venait de nulle part. Immense galop de la harde vers le nord, vers le bout des terres. Nous étions nus et les rennes galopaient tête et bois baissés. Il y en avait partout autour de nous. Et nous étions nus hébétés, transis dans ce déchaînement et cette explosion de violence brutale et entêté. Combien étaient-ils ? Cent.... Mille... dix mille. La harde se divisait à l'approche de notre petit campement. Où courraient-ils dans cette joie du galop ? Pourquoi allaient-ils vers ce nord, vers cette fin des terres ? Pourquoi cette jubilation de la course et cette désespérance ? Est-ce la mort que l'on cherche au septentrion de nos vies. Est-ce inscrit dans le sang des vivants qu'il faille aller au nord, au bout des terres ? Qu'il faille aller vers cette dernière falaise de cette dernière terre ? Nous étions nus dans cette lande froide, envahis par cette harde primitive galopant vers le nord. Depuis le commencement des temps galopant vers le nord.
Te souviens-tu de ce pays de Norvège ? De cet été-là. De ce jour sans nuit. Et de la harde. Et de la falaise. Et des vents polaires. Te souviens-tu que tout au Nord, est un lieu sans paroles puisque c'est la fin des terres, et qu'à la fin des terres les mots n'ont plus de sens ? Hormis le saut. Sans paroles hormis le hurlement du nord et le fracas de la harde dans son dernier galop.

C'était un jour sans fin, sans véritable lendemain. Nous étions des torrents désolés, nous ne serions jamais fleuves, comme ces torrents de Norvège qui sautent dans la mer d'une écume bouillonnante et joyeuse et rageuse. Tu étais nue au milieu de la horde, tendant ta poitrine comme la dernière falaise de la dernière terre.

Ainsi cette lettre...
S'ouvrant dans la blancheur des temps, le lieu définitif des premiers mots après nos dernières terres.

Franck.

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dimanche 3 février 2019

Lettre N° 179 - Quel jour est-on ?...

Mon amour,

Depuis ton éloignement, je tente de reprendre quelques vieux écrits restés en suspens. Me dire à nouveau qu’il y aurait une écriture possible, nécessaire. Je renoue avec mes anciens démons et les lancinantes questions. Je croyais m’en être détaché, évidemment il n’en est rien. Tout est là, intacte dans son éclatante défaite.
Tu te souviens de ces textes sur les Marie-Madeleine de Georges De La Tour. Je voulais les approfondir, leur faire dire des secrets, des mystères. Je les ressors.  
Ma pensée s’obsessionnalise, toujours dans le même chaos, elle n’a rien des poupées russes, ou des tables gigognes, rien d’un ordre rassurant. Elle est là, en vrac, éclatée, comme les pièces d’un puzzle dont je ne connaîtrais pas l’image finale. Je tâtonne dans mes labyrinthes avec cette pointe d’angoisse qu’on les enfants face à un puzzle éclaté : « …et si j’avais perdu une pièce, ou plusieurs… », « … et si arrivé à la fin, il manquait la dernière pièce… »
Ma pensée est celle du manque. Et ton absence vient réveiller l’ogre qui dormait.

Seul le silence raconte, c’est ce que dit De La Tour dans ses tableaux de Marie-Madeleine. Il ne peint que du silence. Marie-Madeleine a vu. Elle a vu le

de la TOUR- Madeleine pénitente

vide. La première image de la résurrection est une image de vide, d’absence. Il n’est plus là. Comme toi, qui n’es plus là.
Elle a vu le vide, elle sait désormais la vérité en forme d’énigme. Alors pour la dire elle doit se taire.
De La Tour a compris ce paradoxe de notre condition de mortel. Se taire pour dire l’essentiel. Ne plus être là nous signe, chacun le sait, pour au plus vite l’oublier. Le silence pour dire, on pourrait croire à une banalité. Pourtant tout tient, là. De La Tour peint, il sait d’instinct pourquoi c’est Marie-Madeleine qui dans les Évangiles est désignée pour dire la résurrection de la chair. Marie aurait été suspecte, Marie était pure, trop vierge, elle ne pouvait pas témoigner de cet ultime miracle.
J’aime profondément Marie-Madeleine, avec son destin de chair et de silence. Les « on-dit », les ragots, l’opprobre. De La tour la dénude à peine, une épaule, il ne tient pas à insister sur cet obscur passé. Il la peint belle et grave. Il la peint silencieuse et dense. Il peint la chair, lorsque la chair s’interroge. Il fallait que cela soit cette femme, celle de l’amour de la chair pour dire l’au-delà de la chair.
Sur une des toiles la Madeleine pénitente je crois, elle a croises ses mains sur le crane. Elle semble le protéger. Il est posé sur ses cuisses. A l’endroit du corps où toute vie humaine apparait. Une naissance à l’envers. Vanité des vanités.

Imagine, le matin elle va seule au tombeau. Le Christ y a été déposé la veille. Mort. Mort, comme chacun de nous. Il aurait pu se retrouver là, assis, attendant qu’on le découvre, qu’on le loue. Non, ce n’est pas ainsi que l’histoire est dite. Elle arrive, et le tombeau est vide. La première chose qu’elle voit, c’est qu’elle ne le voit pas. L’immortalité se dit d’abord par une absence. C’est à cela qu’elle pense lorsque De La Tour la peint.
C’est en cela qu’elle est belle… infiniment. Définitivement.
Toutes les femmes qu’on aime ressemblent à Marie-Madeleine, elles nous révèlent à la vie, à cette vie de chair et d’incarnation. Au fond, on ne naît jamais vraiment, à peine sommes-nous ressuscités dans le regard aimant d’une femme éblouissante. Nous traversons les couloirs du temps, enfants perdus, non pour retrouver le sein de Marie, mais pour être sacrés par le regard étonné de Marie-Madeleine.
Vivre c’est n’être vierge de rien, indemne de rien. Il nous manque une image, celle que Marie-Madeleine nous transmet. Cet endroit vide de la mémoire et que nous devrons habiter. Ce qui n’est pas là nous raconte plus que notre biographie, l’absence dit la seule réalité qui vaille de notre « je ». Un peu comme l’inconscient, qu’on ne sait pas, qui nous dit mieux que nos récits, nos paroles bruyantes, notre agitation.
Penser à elle, c’est penser à toi, c’est faire revivre ton image sans fin à l’endroit désormais vide de mes jours.
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« Quel jour est-on ? » On est le jour d’après. On est toujours le jour d’après. Un peu de mort dans chaque chose, dans chaque geste, dans chaque amour. Il y a toujours ce jour de trop dans le jour que l’on vit. Trop d’après dans le temps. Trop de temps dans le temps. Je dis seulement « déjà ».
Car le silence a changé d’âme.  Peu à peu tu t’effaces. Tu es sur son chemin. Tu marches. Nos routes s’éloignent. Bientôt tu auras disparu. « Déjà ».

« Quel jour es-tu ? » Dans le jour perdu. Sur le livre des heures du jour il y a une rature. Le mot amour est rayé. Un trait rouge barre le mot. Il fait une tache dans le texte. Un regret. Un hoquet. Une absence. On reconnaît toujours l’amour à cette trace rouge qu’il laisse sur la page. À cette rature dans la voix du récit. À cette parole qui n’est pas remplacée. La parole manquante.
Ta silhouette s’estompe. Tu es de plus en plus loin. Sur ton chemin, dans le vide de cette page.

Le silence a deux couleurs. Deux destins. Deux passages. L’un vient de l’aube, l’autre du crépuscule. L’un est une épiphanie, l’autre un holocauste.
Tu venais de l’aube. Nos silences ont tissé des labyrinthes. Puis je m’y suis perdu. Nos marées se sont mélangées, je m’y suis noyé. Les yeux ouverts. 
On sait la fatalité de nos gestes dès leur élan, dès leurs débuts.
Il y a une ivresse du désastre.

« Quel jour est-on ? » Dés que le premier jour est passé, arrive le temps du dernier jour. Entre les deux, une attente. Une usure. Un rien. On appelle ça la vie. L’amour se love dans les heures absentes, avant de s’effacer.

Je me souviens. Tes yeux profonds, ton sourire, tes mains posées sur la table, ta façon de rouler une cigarette. Ta voix surtout. Oui, ta voix grave, calme, incrustée de tendresse.
C’était le jour d’avant.

Franck

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