mardi 30 avril 2019

Lettre N° 175 - Pierres de rêves...

Mon amour,

 

Tu as pris tes distances. Et tes lettres sont de plus en plus rares. À chaque fois elles gagnent en lumière, en force. Ta détermination parfois me terrifie. Me désarme. Me console.
Déjà lors de ta dernière visite j’ai été frappé par la densité de ta présence. Je t’observais. Dans chacun de tes gestes, il y avait la trace d’un sommet vaincu. L’infime, le banal s’était chargé d’une sorte de gravité. Comme si tu cherchais à rendre intelligible et praticable l’instant présent. Il y avait sur ton visage quelque chose d’une attention minutieuse, presque précautionneuse. Tes mouvements avaient des yeux d’horizon, et le bleu des cimes.
Dans ta lettre ce matin : « Le monde, il faut bien le rendre habitable, acceptable. Il faut bien fabriquer une langue qui le dise, ce monde. Il faut bien charger les mots d’une lumière nouvelle, peut-être même d’un mystère inexploré, et leur donner la force d’affronter le néant, ou la vacuité, ou tout simplement la peur. »
Il me semble entendre ta voix prononcer ces mots. Ta voix me manque.
« La modernité des temps n’y change rien, la modernité des temps ne nourrira jamais l’âme, pas plus que les dieux ou les églises n’y ont réussi. Tu le sais, ma foi est sans dieu, puisqu’elle est défaite de tout, puisqu’elle n’est qu’un misérable feu de bois dans ma nuit, une chaleur tremblante dans le silence des cieux. »
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Chaque matin c’est comme si un ciel livide tombait face contre terre. Il faut relever le défi du jour nouveau. Soulever chaque temps du temps. Faire avec cette gravitation étrange et obscure.
J’aime frotter les heures, jusqu’à leur faire rendre l’âme. Qu’elles disent enfin ce qu’elles recèlent, ce qu’elles cachent au fond de leur ventre. Ce qui nous écorche à leur passage. La trace infime qu’elles laissent. Infime, mais si présente, mais si pesante. J’aime frotter le temps, avec l’illusion d’épuiser sa logique, avec cette prégnante impression de lent écrasement. 
Plus on le presse, plus il se tend, plus il se durcit. Une musicienne mélancolie monte, comme si elle sortait d’un gouffre. À mains nues, sur le granit, et ses écailles cristallines. C’est une terrible berceuse, sans sommeil au bout. Sans abandon. C’est une longue patience. Du temps sur du temps. Un os désossé, blanchi par l’érosion, la lame des chagrins, des renoncements, des démissions.
C’est à cet instant, cet instant minéral, que ton image apparaît. Sortie de la pierre, des tentacules de l’ennui, sortie de l’usure. Au bout du temps, il y a toi. Blottie dans la pierre de mes heures. Dans la matière lourde, imprégnée de silence, ta voix saisie par l’absence. Je polis ton corps de caresses, alors la rocaille s’amollit. Le temps s’efface, ta chair s’attendit. Tu sais, c’est un temps de folie, que ce ténébreux vouloir, que cette exténuation de la force des heures. Que cette divagation dans l’épaisseur de la mélancolie, que cet égarement, mais tu comprends, le temps sans toi, c’est un peu la mort qui s’invite à ma table. Je connais ma déraison, c’est la seule chose qui me reste. T’inventer au-delà de ta vie. Plus vivante, que la plus remarquable des vivantes. T’inventer. Grande icône de givre. Ta robe est défaite à tes pieds, j’agrandis l’ombre courbe de ton ventre d’un seul coup de pinceau. C’est une poésie silencieuse, cruelle. Une poésie douloureuse, presque immobile. J’arrondis ta hanche autour de quelques mots. Ma main est posée sur ton sein. C’est une image sainte. Muette. Mon geste est pris dans une raideur grave. Ta nudité est si précieuse. Je creuse un peu plus le silence à l’endroit sacré où ta chair s’ourle, se replie et se déploie à la fois. L’ivoire des mots s’enroule autour de ta cuisse vénérable, frôle, enlace, comme les plumes sur l’aile d’un grand cygne. Ta jambe, ta cuisse, chandelle couronnée par l’orgueilleuse cambrure de tes reins. Je hisse mes mots en remontant ton corps, ils tracent des douceurs de soie, dénouent d’incertaines nébuleuses. Ton cou, ta nuque, lignes de chair lyriques. Je déroule sans fin le fil de ta peau onctueuse. Ton ventre, tes seins, ta gorge. J’aime frotter les heures jusqu’à leur faire rendre l’âme. Pour qu’elles me parlent de toi, qui gis dans leurs entrailles. Bien après l’absence. Bien après l’oubli. Lorsque je parviens à traverser ces jours de pierre, quand à force d’entêtement, la réalité se troue en son centre, même le rocher se lamente ; il se rend à l’évidence de ta présence vivante. Vivante mon amour.
Mon amour, c’est une poésie douloureuse. Je rampe sous chaque mot, pour que leurs ferrailles ne me déchirent pas le cœur. Mon amour, avancer dans ces jours sans toi, c’est frotter le temps à mains nues, jusqu’à l’incendie, jusqu’à l’embrasement du soir. Jusqu’à ce que ton sang palpite et m’éclabousse.

Chaque soir c’est comme si un ciel agonisait dans un râle rouge, un râle barbare, c’est le temps d’abandon, le temps des floraisons mortelles, des romances épuisées sur des cercueils de pierre.

Franck

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dimanche 28 avril 2019

Lettre N° 230 – L’étoile de l’attente…

Ma perdue,

 

Mes lettres sont désormais sans réponse.  C’était inévitable. Nous y sommes.
Je continue à honorer le pacte. Écrire, nous a réunis. Écrire, à présent, nous défait.
Je vais te parler de Claire, ma grand-mère, je vais te dire sa vie et son secret.
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Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Avec l'appel de la mort en écho. Un temps hors des horloges. Temps dépeuplé. Même la solitude fuit ce temps. Temps d'absence, de pénurie de sang rouge, les veines gorgées d'ombres et de souvenirs muets. Pesanteur de sa propre chair qui s'affaisse sur elle-même. Empilement de la vie morte sur de la vie morte. Vide et pourtant sans espace. Un vide plein. Plein d'un impossible dire. D'un impossible à habiter. Il est un temps d'attente où les gestes se recroquevillent dans leurs intentions. Simplement à l'abri du désir, comme si le ciel s'était débarrassé du bleu, une bonne fois pour toutes, ou des étoiles, ou de sa neige, débarrassé des orages, un ciel où l'oiseau ne saurait plus y laisser sa trace, son trait, l'écriture même de son vol. Temps des marais et des oublis, des odeurs taciturnes et fades. C'est un temps d'avant. Un temps qui précède. Un temps qui prend son temps. Qui prend le nôtre surtout, et le dépense sans compter, avec une prodigalité de forcené. Et par lâcheté on le lui laisse, on l'abandonne comme abandonne notre enfance, et nos amours, et nos jardins. L'abandon à nos complaisances. Temps des lacs aux paupières baissées, et des pierres prudentes. Car les pierres savent l'attente. Elles en sont la mémoire, et la forme. Avec l'usure qui arrondit les cristaux, et la pluie qui épuise leurs derniers mouvements.

Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Temps divisé où l'on ne s'appartient plus, quelque chose nous a quitté et l'on reste dans l'hébétude. La désolation de l'âme. Comme ces fenêtres qui cachent l'ombre d'un visage perdu dans l'horizon de la vitre.

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle était là, calée dans un fauteuil. Calée dans l'inconfort de ses douleurs, des articulations qui se coincent, et qui craquent comme du bois mort. Là, le regard accroché à des souvenirs. Là, prête à partir. Souvent elle restait ainsi. Des heures. Des après-midi entiers, les mains posées sur ses genoux, ne fixant rien de précis, sinon l'invisible présence tu temps. La face droite, la face faisant face à cet au-delà des choses. Sans jamais dormir, sans jamais s'assoupir ne serait-ce qu'un instant. Vigilance calme. Vigilance opiniâtre. Ne rien lâcher, le temps qu'on est là. Ne rien brader. Elle n'avait plus rien, sinon ce temps pauvre et dénudé qu'elle dépensait comme si elle était riche de tous les royaumes. « Qu'est-ce que tu fais, grand-mère ? » « J'attends... » « Tu attends quoi ?... » « J'attends....j'attends.....un jour tu verras, toi aussi tu attendras.... » Elle rajoutait : « J'attends... et je n’ai pas peur... » Lorsqu’elle disait « pas peur », il y avait une drôle de petite lumière qui s'allumait dans son œil.
Elle restait dans le silence, puisque toutes les paroles étaient devenues vaines, imprononçables. Elle était là, dans l'attente, à user son impatience et son reste de vie. Non, elle n'était pas sereine, elle n'était pas dans la plénitude de la sagesse. Claire n'était pas sage. Claire n'a jamais été sage. Etre sage, cela aurait voulu dire, démissionner. Elle trouvait l'attente plus digne. Son reste d’énergie pouvait brûler encore pour ça.
Alors elle attendait, les mains posées sur ses genoux. « J'ai passé ma vie à attendre, alors j'ai appris....à force on apprend… même que l'attente ne nous use plus, c'est nous qui l'usons... Attendre c'est encore tirer sur le fil. C'est d'être encore dans un temps à venir… J'ai attendu parce que je ne voulais pas attendre... j'ai été enceinte à quinze ans.... Après, j'ai passé le reste de ma vie à attendre... Attendre qu'Albert ton grand-père remonte du fournil... toutes ces nuits seule à l'attendre....et puis sa tuberculose et son agonie... attendre chaque jour un peu plus la mort de celui qu'on aime. Ce n'est pas de l'attente, c'est un incendie... Et puis la guerre, cette attente pourrie, avec l'arthrose qui m'a attaqué si tôt...Puis ton père, avec sa guerre lointaine, sa guerre perdue. Quatre ans d'attente… encore, attendre…  toujours attendre.... »

Du plus loin que remontent mes souvenirs, je la vois voûtée sur sa canne dans une marche bancale, écrasée, traînant ses jambes devenues lourdes et sans forme. « L'urgence et l'attente sont les deux maladies de la jeunesse...on les attrape en même temps, elles se nourrissent l'une de l'autre.... Après la mort d'Albert, il y a eu Georges... là aussi j'ai attendu...ses virées le soir, ses absences, ses retours dans ces états impossibles...au début à l'auberge on attendait les clients, on attendait les saisons. En hiver on attendait l'été, et l'été on attendait l'hiver, toujours en retard d'une saison, d'une paix, d'un repos... et puis l'arthrose toujours, jamais en retard, elle... j'avais l'impression qu'elle me prenait tous les os, les uns après les autres.... »

Alors je la regardais, bien calée dans ses dernières résistances, les mains posées sur ses genoux. Ses mains tordues, noueuses comme de vieilles racines déterrées. Et ses yeux qui ne savent plus fixer vraiment, parce que les images qu'ils voient n'appartiennent plus au présent de l'horloge. Elle n'avait plus réellement de lieu, sinon cet entre temps de l'attente. « Tu comprends...l'attente c'est l'arthrose de l'âme, et une fois qu'elle est déformée aux articulations de la joie, les mouvements du coeur sont aussi douloureux que mes genoux, que mes pieds, que mes doigts....un jour tu as quinze ans et c'est la foudre et les flammes dans ton corps, dans ta tête... un fétu de paille... après il te reste les cendres.... Là, je suis sur un lit de cendres...et je n'ai pas peur... je n'ai plus peur...J'attends... Je ne sais faire que ça, alors je le fais. Toi aussi tu as de l'arthrose à l'âme...soigne-la, ne fais pas comme moi... l'attente est une vraie maladie. C'est la maladie du temps qui passe... en fait, c'est la maladie du temps perdu, une sorte s'excroissance de temps, comme un cancer, une prolifération de temps sur le temps à vivre... »
« L'attente vide ta parole, elle avale tous tes mots...dans l'attente jamais rien ne vient, jamais, ou si peu, ou si décevant....moi, j'ai été au bout de ce temps vain, alors parfois j'en ressens une sorte de jouissance... mais tu sais, c'est rare.... »

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle accompagnait ainsi le déclin de la lumière, sans bouger, comme si elle s'exerçait à l'immobilité ; ce n'était pas la paix, pas la sérénité, c'était l'attente tenace et orgueilleuse, inutile, mais qui valait mieux que l'abandon. Comme si la dernière attente portait une révélation glorieuse.

Puis elle partit, tout s’éteignit, elle fut enfin paisible, raide dans son dernier lit. C'était au petit matin. Claire avait anticipé la pose en croisant ses mains sur sa poitrine sur les draps blancs à peine froissés. Ses mains calleuses, ses mains de racines amères et douloureuses. Les traits de son visage étaient adoucis, soulagés. Elle était à l'heure au rendez-vous.

Pourtant, l'attente est aussi l'autre folie de l'amour, son autre nom...
Elle, elle l'attend.
Lui, il est parti pour quelques occupations d'homme vain, le travail, la guerre.
Elle, elle est restée derrière la porte,
elle a embrassé une dernière fois ses lèvres, puis le creux de sa main et elle a fermé la porte.
Elle a respiré à plein poumon ce silence nouveau.
Peut-être qu'elle a pleuré... un peu...en silence, puis elle s'est assise au plus profond de son cœur.
On pourrait la voir s'agiter en tous sens, on pourrait la croire aux prises avec mille taches, mille travaux....non, même vibrionnante elle est assise, elle attend. Elle est dans la pénombre de son amour, Elle veille sur la flamme qui la consume, Elle brûle d'une joie indicible et secrète.
Et plus les jours passent, plus elle grandit cette flamme. Et plus les heures s'étirent, plus elle devient immense. Souveraine.
Elle, elle entre, doucement, sans aucun savoir dans la toute-puissance de l'amour. Et c'est l'attente folle, déraisonnable. En accueillant cette attente, loin de s'éteindre, Elle s'augmente. Et chaque heure est un échange lumineux. C'est l'offrande pure. Car il est des attentes qu'aucun retour ne saurait retenir ou apaiser, il est des attentes inaltérables. Elles sont aussi blanches qu'un paysage de neige, aussi profondes qu'un océan. Ce sont des attentes folles. Les premières marches pour l'éternité.

Voilà, Ma Perdue… ! Tu le sais désormais, je suis de cette attente folle sans raison, c'est ma façon de déchirer mes chairs assez fort pour y faire tenir le ciel et son infini. Ce soir je respire le silence, et j'attends. Je n'attends rien, ni Toi, ni personne, j'attends au plus large de ma raison et de mon cœur… ouvert, offrant cette béance aux étoiles....

Franck.

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dimanche 21 avril 2019

Lettre N° 5 - En marche…

Mon Amour,

 

Hier tu m’as offert ton premier recueil, ce petit livre de traces et d’empreintes. Nous l’avons feuilleté ensemble. Il faisait beau. Les premières chaleurs. J’étais ému. Nous étions épaule contre épaule pour tourner les pages. Nos têtes parfois se touchaient. À chaque page je sentais monter l’évidence de nous deux. Aujourd’hui, au moment de t’écrire, je sais qu’il y a plus qu’une évidence. Une nécessité de nous deux. Epaule contre épaule, je sentais ton parfum, un peu de poivre et de vanille. Une odeur de demain, sans doute une promesse.
Sur la première page, tu as écrit pour moi quelques mots que je relis maintenant, je laisse monter les larmes qu’hier j’ai retenues
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La porte de demain est sans serrure, elle est ouverte aux vents.

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l'homme en prière.
Seul l'acte sorti de l'arc de l'amour est subversif. Ainsi l'amoureuse. Ainsi l'amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie.
Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence vaste comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes mes murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagnes infranchissables, point de ravins. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c'est la mémoire. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Je viens à moi. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l'espace qui nous sépare. À rebours. À rebours du désir pour le réinventer, et contre les évidences des âges. Je n'ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n'ai que des musiques pour me porter.
Tout le reste n'est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.
Je n'ai que ma pauvreté pour toi. Tu sais que je l'ai chèrement gagnée. N'est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s'agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l'abandon, elle se gagne dans l'offrande faite au jour, elle se gagne dans l'épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d'une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements, après la peur. Et dans l'effondrement après le désastre. Pour être nu, il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s'être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c'est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevaliers à la triste figure. Être nu c'est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c'est appeler l'absence, la reconnaître et l'aimer d'un seul regard. Être nu c'est être seul, seul de soi, dépourvu, perdu. Être nu c'est accueillir la peur sans peur, et se désaltérer du manque. Voilà, être nu et pauvre, c'est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l'opiniâtreté d'un laboureur et la fidélité de l'enfant à sa mère.
Serais-je assez digne pour te faire ce cadeau ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu'à toi ?

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie. Et plus loin, le demain que tu portes dans le creux de tes mains, comme une eau pure à boire. L'offrande.
L'abondance du printemps au cœur du désastre.
Comme une fleur inexorable.
Et l'aube, enfin, peut se lever.

Franck

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dimanche 14 avril 2019

Lettre N° 103 – Bleu…

Mon Amour,

 

Ce matin, ton parfum flotte encore ici. Ici, où le silence règne. Flottent encore nos paroles d’hier. Je te l’assure ce pacte d’écriture nous use. Il nous détruira. Je comprends ton entêtement à le poursuivre, mais j’en sais l’issue. Je la redoute. Cette correspondance s’infiltre entre nos deux bouches, entre nos deux corps, nos deux vies. Elle semble absorber le réel de nos gestes, tout en dessinant d’étranges contours qui échappent à notre désir – les étranges frontières de l’âme. Elle semble créer des abîmes entre nos deux souffles et de singuliers horizons.
J’accepte jouer ce « je », j’accepte, à nouveau, cette confrontation entre l’être de l’écriture et l’être de nos vies, j’accepte l’écart et le gouffre, j’accepte le risque de la chute, j’accepte de te perdre, et de me perdre à la fois.
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Alors user la même corde. Lancer toujours plus loin le même filet. Des mots qui font retour, comme s'ils sortaient des circonvolutions d'un coquillage. Toujours le même filet. Toujours aussi vide. Piètre pêcheur. Sinistre pécheur. Des mailles trop grandes, trop lâches. Et un filet toujours vide. Pourtant un filet tissé dans les rêves, avec des mailles de solitude et d'espérance, tissé avec le fil des jours, tressé avec les heures d'attentes, nouées par de longs et solides silences. Un filet brodé pour cueillir les étoiles. Et toujours le remonter aussi vide. Comme si tout le traversait, sans jamais s'arrêter. Rien.

Mon amour, ces filets-là ne retiennent pas qui ne veut s'y blottir. Ils ne prennent pas. Ils accueillent. Changer de mer n'y ferait rien. Alors autant continuer à lancer le même filet et tirer la même corde jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à l'étoile peut-être. L'étoile bleue. Toi seule le sais.
À force, de racler le fond de l'océan je ramène parfois quelques mots égarés. Quelques mots de tristesse. Quelques mots à l'agonie parce qu'ils ont été trop dits trop écrits. Je les pose sur ma page, je les réconforte un peu, puis ils s'en vont mourir plus loin, dans d'autres mains, dans d'autres voix, sous d'autres yeux. Sous d'autres bleus. Piètre pêcheur, perdu dans ses marées, empêtré dans son filet. Bénissant les tempêtes et leurs promesses bleues.

En moi, tu es comme un vertige de bruyères battues par les vents du nord. De ces bruyères brûlées par les embruns salés qui me viennent de la mer. Là-bas, au plus loin de ma mémoire.
Tu es ma terre hostile et fraternelle, mon île, mon endroit de misère et de miséricorde, mon lieu de pénitence et d'espérance sacrée. En moi, tu es la nuit, la nuit ouverte sur les rumeurs du monde. Et tu habites en moi au lieu le plus fragile, le plus secret, celui que je ne dis pas, ou que je dis si mal, que je n'avoue jamais. Au lieu le plus ténu, sans doute le plus clair et le plus vacillant. Tu es l'immensité et le cheval qui va avec. Tu es un galop ébloui sur la folie des hommes. Tu es une course enflammée sur cette lande ouverte, comme une éventration sur le corps de la terre. Et la glace et l'incendie jaillissent de tes sabots. Oui, je te le dis, tu es ce pur galop qui dévaste mes heures, mes jours. Mes nuits.
Bleues.
Je suis un errant, un nomade, un perdu. Il me fallait ta lande pour habiller la mienne. Il me fallait tes brûlures pour révéler les miennes. Il me fallait ta nuit pour éclairer la mienne. Il me fallait tes mots pour que je puisse, enfin, accrocher mon rêve au bord violine de l'horizon. Je suis un errant, un nomade, un perdu, un sans rive, il me fallait l'espace, tu n'as pas de limite. Il me fallait du temps, et tu es immortelle. Il me fallait un regard tu as celui de l'aigle, il me fallait une voix, tu m'as appris le cri. Je voulais la chaleur et tu vaux mille soleils. Je voulais la lumière et tu es comme un phare.
En moi tu es cette lande ouverte sur les brumes. Tu es l'espace sauvage, rude, fier, et dépeuplé, et arraché. Tu es l'espace sans fin troué de crépuscules, de hurlements de loups. Tu es la vie quand elle doit se survivre. Et le sang quand il faut qu'il soit bleu.
Tu es l'endroit du mystère et de l'appel, celui de la quête et du renoncement. Tu es la lande ouverte qui porte le désir avec acharnement, comme une plaie qu'on lèche pour être certain d'être encore vivant. Tu dis être en enfer. Alors j'irais là-bas. Je connais le chemin, je te ramènerai. Et ta peau sera blanche. Immaculée. Tes cicatrices je les effacerai, une à une, avec mon souffle et ma salive, du bout des lèvres, chair contre croûtes.
Et ta lande à ma lande s'ajoute. Et ton ciel à mon ciel se répond et se mêle. C'est ton sang qui coule dans mes veines.
Qui passera du rouge au bleu.
Bleu, comme un ciel de printemps. Bleu, océan. Bleu, comme un désir tremblant.

Franck.

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dimanche 7 avril 2019

Lettre N° 32 - Rouge...

Mon Amour,

 

Il faut que je te parle de ce rêve

T’écrire soulage l'enfant qui me porte.
Rouge...
Le rêve était rouge.

D'habitude je ne me souviens pas de mes rêves. Là, il était rouge. Un envahissement de rouge. Une chute de neige rouge. D'où me vient cette image ? La neige rouge. Où ai-je lu ça ? Ce rouge est incrusté dans l'électricité de ma tête. Et dans mon rêve tout était rouge, même la neige. Surtout la neige. Une avalanche de sang cotonneux. Une sorte de plumetis vermillon sur l'écarlate de l'horizon. Rouge. Comme à l'intérieur d'un corps. Les yeux du rêve pris dans l'épaisseur d'une chair ouverte. Sentine perdue et vorace. Chair vorace. Rouge. Tu es là, dans le rêve rouge. Là. Déplaçant ton ombre pourpre. Une ombre de velours pourpre. Grande tenture lourde et pourpre. Je devine à peine ton visage. Mais je sais sa beauté. Mon rêve le sait. Pas besoin d'un visage pour savoir la beauté des êtres. Mon rêve le sait. Tes lèvres comme une blessure. Tu saignes. Des mots. Une parole cramoisie qui brûle. Une neige de feu autour. Tu brûles. Je brûle. Nous sommes dans le rouge. Le rêve nous a mis dans le rouge. Pour nous protéger. C'est certain. Protéger notre innocence. La neige crisse sous nos pas. Il fait froid. C'est l'hiver. Un hiver rouge. Nous marchons en silence. Il n'y a pas de destination. Il n'y a jamais de destination. Quand on arrive, c'est toujours nulle part. Toujours. Pourtant ce rêve est un mélange. Dans ce rouge il y a l'expression d'une violence abrupte et dans le même temps une plénitude immense, intense. Je traverse la couleur et c'est comme une symphonie. Comme si cette couleur était une musique. Des milliers de notes de musique tombent. Rouges. Sur le tapis rouge. C'est comme un bonheur cette marche dans le rouge. Un bonheur. Tu es là, à côté. Dans ton silence tu me parles. Je t'entends. Il y a une tremblance, c'est par-là que je t'entends. Par la tremblance. Cet ébranlement du monde autour de nous. Nous sommes sur ce chemin de chair rouge. Dans l'envahissement du sang. Invulnérable. C'est la sensation du rêve. Invulnérable. Pourquoi ce rêve ? La première marche de l'arc-en-ciel. Je ne sais pas lire les rêves. Parfois je lis certains dessins des étoiles. Jamais les rêves. Alors pourquoi ce rêve rouge. Et cette marche vers nulle part avec ce sentiment d'accomplissement. Comme si le rouge devait me parle, nous parler. Me dire un secret. Me dire ton secret. Comme si c'était ma seule destination. Une fatalité. Un bonheur incarnat.

Et dans tes yeux cette poudre de cinabre, et dans mon cœur érubescent les étoiles amarantes. Et dans ce ciel garance des promesses de roses.

T’écrire soulage l'enfant qui me porte.
Comme la mer soulage la source du poids du fleuve.
Ce qui nous fascine dans les vagues c'est le chant des sources. Des millions de sources. Des millions d'étoiles dans les vagues. Les sources ne meurent jamais à cause des marées qui leur rendent grâce.
Les océans sont rouges, pour que l'enfant, en nous, invente le bleu.
Les rêves sont rouges pour brûler les yeux des amoureux.

Franck.

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