Mon Amour,

 

Je t’ai vu arriver de loin. Un point dans la perspective du chemin. Un point sans forme précise. Un point qui se rapprochait. J'étais assis dans un creux d'existence. Alors j'ai vu ta silhouette de feu, qui avançait avec la détermination d’un tonnerre, sur ce chemin pavé de silences et de mots, ce chemin de désordre.
Je t’ai vu arriver de loin. Comme de derrière ma mémoire. Presque nue, vêtue de ta seule parole. J'ai vu la poussière que soulevaient tes mots à chacun de tes pas, j'ai bien vu cette poussière se transformer en poudre d'or à chacun de tes mots. J'ai vu dans ton approche souveraine mille ans d'histoire s'effriter sous ses pas, trente siècles se répandre comme une rosée de cristal. J'ai vu au loin les dieux fermer les yeux et se mettre à genoux, et prier, et pleurer, et les saintes arracher des soupirs aux cendres noires des cloîtres. J'ai vu le criminel embrasser la victime, et le bourreau se pendre à sa corde. J'ai vu le sage perdre sa raison et le fou enseigner aux enfants, j'ai vu les mères offrir leurs seins pour sauver les malades, et les vierges chanter dans le vent les prières du matin. J'ai vu les saisons défiler et les heures danser, et les guerriers brandir leurs cœurs ensanglantés empalés sur leurs glaives. Oui, je t'ai vu approcher comme un tonnerre de dieu, même ton ombre t'avait désertée, seul le soleil pouvait te résister.

Quand tu fus près de moi, tu n'as pas ralenti, tu as simplement tendu la main, pour montrer le chemin. Et je me suis levé.
Moi aussi j'ai marché.
Quand tu fus près de moi, j'ai vu sur ton visage le souvenir des pages blanches, la trace des paroles écrites à l'encre rouge, celles à inventer à l'encre bleue, j'ai vu la forme que prennent les rêves brisés, j'ai senti dans ton souffle la profondeur des exils, sur le bord de tes lèvres le murmure des aveux. Ta voix sonnait comme un cor blessé. Un cor immense, profond et lourd. Un cor mortifié.

Sur ta peau dénudée se dessinaient les mondes engloutis, les mers déchaînées, les naufrages humains. Chaque cassure du temps était transcrite avec une précision infinie à l'endroit de douleur, à l'endroit du mystère, à l'endroit meurtri, fracturé, éventré, gravé en lettre blanchie à la chaux, en lettres pleurées, en lettres stridentes.

Tu marchais vite et droit. Droit et longtemps. Je t’ai suivi un temps. L'espace de trois printemps. À chaque étape un pays. À chaque pays une misère. A chaque misère un soleil. Et demain, et toujours, et sans cesse refaire le même souvenir avec des mots nouveaux, venus de la même chair, sortis du même sang, du même cri.
Tu marchais dans tes mots comme une guerrière, sans te retourner puisque le passé était là, devant, comme un baiser mortel, comme une urgence impossible. Là. Seulement là.
Avec ce goût de la vie, et ce goût de la mort, et ce rire étranglé. Et cet or sur la route à chacun de tes pas. Et les morts à convaincre de respirer encore, une dernière fois. Et l'amour qui hurlait.
Tu marchais vite et droit, sans baisser ton regard, sans trembler. Mot après mot. Mort après mort. Nuit après nuit. Des sanglots dans les rires. Oui, je t’ai vu traîner l'univers pour le faire plier et l'obliger à rendre l'âme des hommes, des femmes, des enfants, des errants, des perdus. Les âmes volées. Les âmes souillées. Les âmes oubliées. Oui, j'ai vu l'écriture s'engendrer pour désigner plus fort chaque lâcheté. Pour éclairer et dire autrement les parures du vrai. J'ai vu les galaxies à l'envers, s'excuser pour leurs indifférences. Et les puissants rougir de leurs indécences. J'ai vu les riches brûler leurs richesses. Et les pauvres embrasser ton sourire.
Tu marchais vite et droit.
Je t’ai vu t'éloigner sur le chemin des mots. Comme une guerrière, sans te retourner. Simplement l'amour qui gueulait, qui gueulait, qui gueulait. Laissant tomber son or, d'une langue souveraine.

Tu n'es plus qu'un point au bout du chemin. Il n'y a plus que l'or au bout du chemin. Et ce point si proche du ciel, qu'on l’y croirait déjà. Comme un soleil qui monte à l'horizon. Étincelant d'une infinie miséricorde.

Franck.