lundi 5 juin 2017

- 58 - Il faut une place infinie...

Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place à l’intérieur, c’est pour cela qu’au départ, cela constitue un arrachement. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. Un lent abandon. Le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.
Infini, n’est pas une figure de style. Infini déborde de sens. Pourtant, c’est le mot juste. On ne peut pas décrire avec précision cet élancement de l’être en dehors de lui-même, cet afflux de sang dans les veines, l’élargissement de l’écoulement et cette crue dans la poitrine. On ne peut pas décrire les picotements dans le ventre, car ce ne sont pas de vrais picotements, mais plutôt, une sensation de chaleur et de fraicheur en même temps. Comme un vent dans les poumons, une bourrasque dans les viscères. Non ! On ne peut pas décrire, alors on dit infini. Infini veut dire tout cela. Plus encore. Surtout plus. Dire infini, c’est dire quelque chose que l’on ne peut pas dire. Qu’on ne pourra jamais dire. Cette brusque extension de la vie dans des dimensions inconnues. Singulières.
Alors, on écrit infini.
Alors, on écrit éternel.
Alors, on murmure « je t’aime ». Comme si l’on mettait un chapeau aux nuages ou des boucles d’oreilles au soleil.
Le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.
Au départ, on ne le sait pas. Puisqu’écrire nous vient d’un mystère. D’un mystère ou d’une fatigue, ou d’un ennui, ou d’un désir impossible. Écrire, c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées. Écrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de sa vie sont envahies, mais l’on ne sait pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Le bruit des jours nous devient insupportable. Écrire, c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.
Le cri. La première écriture, c’est une écriture d’amour. Elle dit « je t’aime », ou « je te déteste ». Elle dit un geste qui ne tient plus dans la chair. Elle dit que l’on n’appartient plus au monde des vivants. Le premier mot invente le premier univers. Le cri. Le cri qui enferme déjà tous les secrets, ceux du temps ceux de la mort. Les peurs. La mort, qui entre toujours par la porte des mots. Toujours. Toujours par les coins d’ombres, les océans de silences. La mort qui cherche toujours les jointures, les désarticulations. Les premiers mots écrits sont des désarticulations. Des déboitements, par où la mort se faufile.
Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place. Surtout le premier, qui est le nom de la mort. Car tous ceux qui suivront voudront le dénier, l’abolir, l’effacer. Le premier mot figure déjà une signature. C’est pour cela que l’on écrit à l’envers du temps, à cause de ce premier mot. Qui dit notre mort. Qui dit la fin, juste au moment du début. Alors, il faut faire de la place, car il s’agit de faire entrer un ciel entier. Avec ses constellations, ses soleils, ses lunes. Alors, on dit infini. Une place infinie.
Au départ, tout est plein, chaque espace de soi est rempli, comme une certitude, comme une évidence, les mots ne sont que l’image d’eux-mêmes, une surface lisse. Nénufars sans racines. Reflets vagues et flottants. Rien n’a traversé, rien n’a pénétré. Tout est trop plein, trop entier, trop lisse. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. C’est partir sans bagages, retourner sa peau à l’envers. Mettre l’intérieur, à l’extérieur. Un peu comme une naissance, l’intérieur à l’extérieur, le retournement des peaux.
Le vide est un abandon. Lent, douloureux, puisque nos illusions, nos mensonges, résistent. Chairs molles accrochées aux os qu’il faut curer. Racler.
Puis un jour, cela devient un accueil, une aube. Les mots se posent dans leur désordre de lumière et de rosée. L’amour, la mort dans un espace infini. L’écriture peut alors déployer son chant, comme la mer déploie ses vagues. L’amour, la mort dans leurs mouvements incessants.
N’être rien que cet espace vide, comme ce grand champ de blé moissonné où poussent des coquelicots. Rouges. Fragiles et rouges. Comme l’or des moissons. Taches de sang dans l’immensité des constellations. Rouge. Infiniment vivant. Infiniment naissant.

Franck.

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- 57 - La question des corps dans le corps...

Il y avait cette question du corps. Non pas de la chair, mais du corps. L’enveloppe, la surface, la frontière. Le mouvement. Puis les mots comme une peau. L’écriture trace une forme mystérieuse. Un corps. Une écorce de cicatrice. Ils sont l’écrin dans lequel la vie tente de résister. Entre souffle, et étouffement.
Je regarde ma main, là, avec l’écran où les mots s’alignent. Une vision incongrue. L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ma main dans le corps du texte. Une autre main. À la surface de ma peau, il existe comme un pli, comme si la lumière se repliait sur elle-même. L’écriture trace un autre corps, d’autres formes qu’il faudrait habiter. Comme si l’enjeu était là. Dans cette distorsion des formes, des corps. Cet effort pour tenter de les faire coïncider. La voix invente un souffle, une autre respiration, un autre ventre. La voix du texte ne s’entend pas avec l’oreille, mais avec les yeux de l’autre. Le corps du texte habite une autre solitude.
Écrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Écrire, c’est dessiner les contours d’une ile inconnue, c’est trouer l’océan.
En fait, écrire, c’est quitter l’ile, quitter les contours définis de l’ile. C’est être du côté des eaux, avec le trou de l’ile en plein cœur. Puis le vent dans l’écume. Le scintillement dans l’éternel mouvement. Écrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors avec le dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir devient le premier poème, né du souffle et du crachat. De la déchirure des formes. De leur débordement.
Le texte est un au-delà de la peau, il en est le contour extérieur. Le pays au-delà du pays.
À la frontière, c’est la guerre. Les chairs poussent ou se rétractent. Le sang bat ou s’assèche. Les os craquent.
Les territoires de mon corps se déforment au gré de mes défaites ou de mes conquêtes. Plus souvent, de mes défaites, . Protée insaisissable. La peau se casse, se déchire. À la frontière, c’est la guerre du silence et de l’obscure.
Le texte n’invente pas de nation, il invente simplement des terres inconnues vouées à l’amour ou à l’abandon. Des pays sans nom.
L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ta main posée sur le corps du texte. Ta main, à la surface de ma peau, comme si ta lumière se repliait sur l’ombre que je te tends. L’écriture dessine Ton corps, et les formes s’ajoutent aux formes. Le texte invente des terres, les seules qui nous réunissent. Le texte invente le lieu où nous nous aimons, ce continent d’ivresse pure où nous n’irons jamais, puisqu’il brule, là, dans l’incendie, dans l’instant de le dire, avec les mots qui en sont la cendre. Le texte est le lieu où nous nous aimons, où la peau la plus fine se pose sur la peau la plus fine. Écrire, c’est inventer un continent disparu. Où Tu habites. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Dans le cri.
Un souvenir qui s’invente. C’est un peu comme un feu. La flamme d’un feu. Naitre de sa propre disparition.
Le livre en est le chemin. Les rêves sont les fleurs de talus qui le bordent.
Ton souffle suffira pour l’éterniser.
« La tête d’Orphée. – Où est mon corps ?
Eurydice. – Près de moi. Contre moi. Maintenant, tu ne peux plus me voir, et j’ai la permission de t’emmener.
La tête d’Orphée. — Et ma tête, Eurydice… ma tête… où ai-je mis ma tête ?
Eurydice. — Laisse, mon amour, ne t’occupe plus de ta tête… »*

Franck.

*Le texte en italique est de Jean Cocteau : Orphée.

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dimanche 4 juin 2017

- 56 - L'oeil... La main...

Comme si le texte était ce pont, cette arche entre les yeux et la main. Car voir n’est pas suffisant, voir n’épuise pas notre désir. Voir n’apaise pas assez nos peurs. Voir, parfois, les augmente. Voir propose un monde qui nous est sans nul doute étranger. Voir est déjà un exil. Toucher est alors le premier geste d’appropriation. D’incorporation. Faire rentrer dans le corps ce que l’œil a vu. Apprivoiser la distance, l’espace, les formes. À cause de l’horizon, voir nous suggère un temps d’après, une menace toujours possible à venir. Avec le voir, nous sommes toujours misérables, dépendants. Isolés. Relégués. Le monde du voir est sans limites. Sans arrêt. Éternellement passant. Insaisissable. Incompréhensible. Inhabitable. Car toucher est si pauvre. Ma main se pose sur si peu de choses. Si peu de peau. La main définit la frontière de mon étroite maison. La proximité rassurante. Le presque soi. Le dérisoire.
L’amoureuse et l’amoureux occupent cet espace sans épaisseur entre le voir et la main. L’incorporation. L’amoureuse et l’amoureux passent des yeux à la main, de l’image à la main. De l’infini du possible à ce baiser-là, à cette lèvre-là, à cette peau si blanche, si présente, si chaude, si souple. Là, dans la paume ouverte du désir.
Écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture nait de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle nait de la chair, de la voix de la chair. Elle nait de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture, se trouve le sang rouge, puis les caillots gluants. Au départ, il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ, écrire, c’est extraire du vivant primitif.
Le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Écrire, c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil.
L’amour dit ce premier cri à l’envers.
Tout se joue entre l’œil et la main. Dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Écrire, aimer, le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un comme l’à rebours de l’autre.
Le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.

Franck.

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samedi 3 juin 2017

- 55 - Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés...

Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences sont les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Le difficile, c’est l’enfermement dans sa propre demeure, avec l’impossibilité d’ouvrir les portes de sa maison. On est à l’intérieur. Rien n’y pénètre. Ni lumière ni voix. Rien. Rien ne sort. Les verrous sont tirés. Ni la nuit, ni le jour : rien ne pénètre.
Ne plus écrire. Trop simple.
Tout a été écrit, cela veut dire que rien n’a été dit. Que tout reste à formuler ! Une autre fois. Jusqu’au bout. Jusqu’à la fin. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Même si c’est inutile. Surtout si c’est inutile. La mélopée n’est plus sacrée, elle n’atteint plus les cieux. Les a-t-elle atteints un jour ? Est-ce important ?
Respirer. Faire entrer l’air. Profondément. Sentir l’échange des gaz dans le sang, dilater les poumons. Respirer. Seulement cela.
Écrire que l’on respire. Écrire que l’on sent l’air se mélanger, que c’est la seule chose que l’on maintient. Que tout est organique ! Qu’il n’y a qu’une chimie ! Qu’une organisation de molécule. Un échafaudage de particules. Que l’on n’écrive que cela. Jamais rien de plus. Que tout le reste n’est qu’une boursoufflure. Qu’une triste illusion.
Il faut repartir du début. Du cri. Reformuler le cri. L’équation du cri. Un cri débarrassé de sa douleur, de sa peur. Un cri pur, net. À l’état brut. Un cri sans chagrin puisqu’il les contient tous. Sans cause. Le cri comme le premier mot. Le seul audible, le seul compréhensible.
L’enfant qui nait sait déjà tout. Il crie. Après il passe sa vie à oublier ce cri. Il passe sa vie à oublier qu’il savait. Derrière chaque geste, derrière chaque parole, ce qui compte, c’est le cri. Faire entrer l’air dans ses poumons. Déployer le cri. L’épaissir. L’ accroitre . Lui redonner sa nécessité. Son immédiateté. Son acharnement. Appeler le cri. D’abord dans ses poumons, à l’endroit des échanges des molécules, à l’endroit où le dehors devient du dedans. Quand le dehors devient du dedans, il devient un cri. Toujours. On ne le sait pas, parce que l’on a oublié le moment du naitre. Le premier échange des molécules qui devient un cri. La première vérité, sans doute la seule que l’on ne dira jamais. L’originelle affirmation. Car le sourire n’est qu’un cri dévoyé, un cri qui s’est déjà compromis, un cri qui a déjà vendu son âme. Le rire n’est qu’un cri prostitué. Une forfaiture. Écrire le signe.
Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés ? Sont-ils musique ou poésie ? Sont-ils torrents ? Bourrasques ? Sources ou plaintes dans les landes de bruyères ? Supplique ? Oraison ?
Que devenons-nous, nous qui ne crions pas ? Que pèse notre vie sans cri pour l’alourdir, pour l’enraciner, pour la densifier ?
Alors, remonter le fil du souffle. Respirer intensément. Sentir le froid de l’air passer dans l’incendie du sang. Alors, n’écrire que cela, l’effondrement du dehors dans le dedans. L’écrasement des molécules dans les chairs vivantes et respirantes. L’écrasement. N’être plus que pulsations, vibrations. Jusqu’à la convulsion. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Du souffle sur du souffle, avec le cri qui se déploie dans un arrachement somptueux. Du souffle qui frotte sur du souffle. Du sang noir pour du sang rouge ; élévation lente, cène sanglante et hurlante. Cérémonie solennelle du cri initial, annonciateur, prédicateur. L’engramme. L’ordalie.
C’est après qu’arrive le chant.
Le chant… D’abord, la voix. Le texte doit tenir dans sa voix. Tenir en entier. L’œil seul est muet, il n’entend rien au chant. Beethoven est sourd, mais il continue de jouer. L’œil n’est pas suffisant : il a besoin de ses doigts pour entendre.
Le chant relie la chair au verbe
Que le chant… L’exhalaison de la matière du mot. Le dépassement du mot dans sa traversée. Chopin jusqu’à la dissonance. Aller jusqu’au bout de l’audible, juste avant que l’harmonie ne se casse. Cet instant existe juste avant la brisure. Dans Chopin, il y a toujours un point d’effondrement, une note par où passe la lumière.
C’est l’accident dans la parole qui la révèle.
L’impact.
Le trou juste avant le mot. Juste après.
Décider d’écrire dans les trous, dans les manques. Se donner une chance de mourir. Là.
Inventer de l’éternité. Pas parce que c’est beau, mais parce qu’il le faut.
L’arbre ne fait pas du beau, il fait de l’arbre. Il fait de la puissance d’arbre. Il est constant dans son désir d’arbre. Il est constant dans sa chair d’arbre.
Il s’efforce. Autour du nœud. Autour de la folie qui durcit sa mémoire. Il invente ses branches dans les saisons à venir. Autour du nœud ligneux. Il appelle le vent, la tempête. Il appelle ce qui peut le briser. Ce qui doit le briser. L’arbre écrit. On le sait à cause du chant. Avec ses renaissances perpétuelles. La buche dans le feu dit le poème de l’arbre, raconte sa légende. Les amoureux qui s’y chauffent le savent. Ils entendent, ils écoutent la voix de l’arbre, la chair de l’arbre. Car le feu est l’âme de l’arbre. Quand le bois craque, c’est un silence qui se contracte, c’est le chant de la puissance de l’arbre. C’est la chaleur des étés, ce sont les neiges d’hiver, c’est le vol des oiseaux. Jusqu’aux cendres.
Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences demeurent les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Écrire efface ma trace. Me retranche de l’avalanche des peurs. Je suis dans un reflet de silence. Écrire délimite un bord. Une ligne franche, brutale, presque coupante. L’en deçà, l’au-delà. Il y a le bord, puis il n’y a rien. Plus rien n’existe, pas même le vide. Rien. Des lieux, des temps qui n’ont pas la force d’exister, ou alors qui ne l’ont plus.
Les miroirs sont autistes. Cela afflige leurs voix. Ils ne diront rien des temps de la fin.

Franck.

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vendredi 2 juin 2017

- 54 - La parole charrie deux fleuves...

La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte.
J’écris à l’intérieur de l’écorce. En deçà de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J’écris dans un étouffement progressif. À l’intérieur. Pas à pas, je remonte la spirale du coquillage de ma langue.
Au départ, la bouche était béante, grande ouverte sur l’océan. Puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l’intérieur. Des tours de plus en plus courts dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. La mer est loin, le ciel est loin, l’air manque. Chaque mot devient de plus en plus difficile à atteindre. Ma langue râpe, s’écorche. Ma parole s’épuise à racler les parois du texte. C’est un tunnel qui se rétrécit à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Lent. Mon endroit d’écriture n’a plus d’espace. Comme une pénétrante agonie qui rafle les dernières mises oubliées sur la table du « je ».
C’est un cheminement vain. Il n’y a rien au bout de la route. Le centre reste un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale, il n’y a rien. Seul persiste un point d’écrasement.
Ce point se nomme la disgrâce. Il est sans épaisseur. Sa masse est infinie. Il est le lieu de l’attente.
La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte. Celle qui pousse. Celle qui tire. Alors chaque mot pèse le poids de son contraire. Alors le chant s’élève du lieu où les forces s’annulent. Alors le chant s’élève de l’instant immobile. Absolu, irrévocable. Solitaire.

Franck.

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mercredi 31 mai 2017

- 53 - L'angle...

Dans l’angle du jour se trouve le point d’une immense fatigue. Le point de la lumière la plus faible. Quelque chose, là, s’infléchit, se tord. Quelque chose, là, nous revient du fond des âges, comme un œil hagard qui dévisagerait l’insignifiance de nos actes, la faiblesse de nos élans. L’œil hagard de la mort qui nous regarde avec envie. Il existe dans l’angle du jour un point qui nous laisse sans peur, puisque nous y sommes sans force. L’épuisement efface tout du désir, et le temps croupit comme un marais oublié. Il y a dans chaque journée quelque chose qui nous renie, quelque chose qui nous abandonne. Tout le corps est pris dans cette masse de fatigue, juste dans l’angle du jour.
Dans l’angle du jour se trouve un point d’une immense fatigue. On croirait une cathédrale, mais en vérité c’est un point minuscule, vaste comme l’attente.
Rien ! Sinon cette immense fatigue, massive, vivante. Ce n’est plus la vie, ce n’est que le deuil, ce deuil inséparable des angles. Le corps pourrait nous lâcher, là, dans l’instant de cette fatigue immense.
C’est là que l’écriture se niche, dans cette désolation sans nom, dans cet angle.
Au début, subsiste cette immense fatigue, puis arrive la solitude, après seulement on se met à écrire. Dans l’angle. Toujours dans l’angle. Là où la nuit chante.

Franck.

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lundi 29 mai 2017

- 52 - Si après le texte...

Si après le texte, tu n’es pas épuisé, si tu ne sens pas ton corps démantelé, si rien de ta chair ne tremble, alors tu n’as pas écrit. Si, après le texte, tu n’es pas englouti, pantelant, pauvre, alors tu n’as pas écrit.
Le mot sort du muscle, du muscle qui se contracte, du muscle gorgé de sang. Il y a là, une réconciliation. C’est comme aimer…

Franck.

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dimanche 28 mai 2017

- 51 - Le point d'infini...

Le texte devient une urne. Les mots y tombent, s’y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brulée. Calcinée. Une autre histoire. La même, pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l’intérieur de notre vie. En cachette de notre vie. Une vie puissante, inconnue de nous. Une vie silencieuse, brutale, cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l’œuvre et s’oppose. S’oppose à nous, mais pourtant nous déploie. Se dresse. Implacablement, se dresse. Marionnette. Seuls les mots de cendres la disent cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.
Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La nôtre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d’étranges façons, les heures, les jours, les saisons. Les mots tombent au fond de l’urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l’indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais bruler les cendres. Mais elle ne brule plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce ne sont que des cendres. . Éclats poudreux d’un reste d’incendie.
Le texte raconte autre chose, je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l’ombre chargée de silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l’autre histoire, l’autre vie. Dans le silence. Puis épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent, et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J’ai beau les mâcher, les réduire, je n’en trouve pas la saveur.
Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Plus j’écris, plus je me sépare, plus je m’éloigne. Du centre. Du sens. Je sais qu’il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. La glace passe gardant son mystère, sa langueur, son effroyable silence.
Cherche-t-on le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux : l’aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L’urne des mots est un tribunal silencieux. Tout nous dénonce. Rien ne nous nomme.
Car chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et nous délivre aussi. Chaque mot est son propre contraire. Il nous appelle, et nous dénie. Il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre, nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendres qu’il est. C’est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Les mots nous accusent sans nous dénoncer. Ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant, chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brulure recèle un silence intact. C’est un point minuscule, plus petit qu’un diamant. Chaque mot est percé d’un silence. C’est pour cela que l’on ne s’entend pas.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d’un silence. C’est par là que passent les constellations ou les météores. C’est l’endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l’urne, et aux cendres.
C’est un point d’infini brodé au cœur du mot.

Franck.

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samedi 27 mai 2017

- 50 - La pierre...

Je sais que c’est là, maintenant, qu’il faut que je m’arcboute à l’écriture, que j’y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c’est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l’orgueil, de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Puis revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L’épuiser de ce qui le déborde.
Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, pour les poser sur la pierre pour en éprouver l’audace, le sens, la couleur. Surtout refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D’abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n’y aura pas de réponse. Il n’y a jamais de réponse. Aurai-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Accueillir la trajectoire nouvelle, le mouvement, que cette tension sans conflit fera naitre.
C’est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Car la forme du texte doit naitre de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, son propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux, il est un surcroit. Le sens s’oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu’un geste dénudé d’intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l’étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d’une forme simple, pure. Une ligne, un cercle, l’arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d’horizon. Observer longuement la montagne, l’arbre, la fleur, le printemps. Le texte n’est qu’un échange. Ce n’est pas moi qui évoque l’arbre, mais l’arbre en moi qui parle. J’ai un océan en moi. Sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraisons. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague, son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l’air pour déployer sa puissance dans ce mouvement d’enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d’un souffle. L’océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d’océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l’effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d’abandons pour faire jaillir une source.
Il y a dans l’amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.
Il y a dans cette pierre la patience d’une étoile et la bonté fervente d’un silence.

Franck.

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vendredi 26 mai 2017

- 49 - De grandes flaques...

On ne guérit pas de la disgrâce. Car c’est la maladie de la séparation, du désaccord. L’impossible retour à l’intérieur de son corps. Il y a dans la disgrâce l’irréparable détachement des temps, l’irréconciliable mouvement des chairs. La disgrâce tue l’attente plus surement que l’exil. Quelque chose nous quitte. Quelque chose de nous ne veut plus de nous. Il y a en soi des flaques d’absence, de grands marais aux boues sombres, et odorantes. La disgrâce est le mal qui atteint le silence au cœur de ses vibrations, au cœur de ses consonances. À la place, une irrémédiable immobilité. Vacuité de l’oubli. L’inespéré est l’ordre des choses. Ainsi, le fil des jours. Ainsi, la mort inatteignable. Un rendez-vous toujours manqué. Trop tard. C’est le nom de la disgrâce.

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 09:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]