dimanche 18 juin 2017

- 66 - Les deux pays de l'écriture...

Il y a quelque temps, j’écrivais la frontière. Ce lieu où l’écriture s’inscrit. Cet espace tranchant sans épaisseur. Limite ou passage. Lieu des métamorphoses, d’espace, de temps, d’abandon et d’espoir.
Il faut revenir sur les noms des deux pays séparés par cette frontière de l’écriture. L’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Si j’étais théoricien, je les aurais nommés le bien et le mal. Je ne suis pas théoricien, j’expérimente, je laisse monter dans le sang la profusion du silence, tente de saisir au vol l’oiseau prêt à s’envoler. Dans la lenteur, les mains tendues, j’approche l’oiseau qui picore, toujours plus près. L’écriture vient de cette approche, lente, silencieuse, de cette attente, de cette patience, dans l’oubli de tout, dans une tension insensée, jusqu’à l’envol qui signe l’impossibilité de toute capture, qui nous dévaste, qui nous laisse les mains vides, défait, dépeuplé.
Alors, j’appelle ces deux pays, la bonté et la fureur. L’écriture surgit du probable envahissement d’un pays par l’autre. Nous savons qu’il n’y a pas d’écriture sans la présence de l’un, sans la présence de l’autre. L’écriture de la seule bonté n’est qu’un corps mou, fait de complaisance, la pure bonté reste inaudible, en tant que telle, elle ne dit rien, n’arrache rien, ne promet rien. Il n’existe pas plus d’écriture de la fureur. Les mots s’y dérobent, la langue se défait. La rage ne dit pas la rage, elle ne fait que se dévorer elle-même.
Il y a deux pays : l’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Entre les deux, l’écriture qui se nourrit des deux. La frontière n’est pas un lieu neutre, il est la confrontation. Écrire, revient à accepter cette guerre dont on ne connait jamais l’issue. La seule bonté ne nous sauve pas, la seule fureur ne nous apaise pas. Écrire, c’est accueillir les deux en même temps. Le texte nait d’une violence absolue qui porte en elle une rémission non moins absolue. Ce qui nous guide vers l’écriture n’est jamais aussi clair que nous voulons le dire, il y a des forces obscures qui nous traversent, mais il existe toujours au cœur de la nuit la plus sombre la possibilité d’une aurore. Ce qui tient l’écriture, c’est la lutte intérieure entre ce qui nous détruit, et ce qui nous pardonne. La seule miséricorde s’étouffe au fond de la nuit d’un couvent, car nos crimes sont impuissants, sans force, pour maintenir au plus haut le poème.
Sans doute que la beauté de l’œuvre n’est qu’une tentative de réconciliation, toujours renouvelée, de nos puissances de destructions, confrontées à notre générosité la plus nue.
Ce qui nous fascine dans l’écriture, ce qui nous y ramène, c’est l’inextricable. C’est la présence vivante, en nous, de deux passions mortelles, inséparables. Inévitables.
Écrire ne nous sauve ni de l’une ni de l’autre.
La frontière ne nous protège pas, elle dit seulement la limite entre deux pays, leurs fragilités et la nécessité de vivre à l’endroit le plus dangereux de nous-mêmes.
Je suis un fantôme qui avance sur les décombres d’un royaume d’ombres. J’ai dans le cœur un abime qui bruisse… Je vais sur un fil, guidé par des chuchotements jaillis du silence.

Franck.

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samedi 17 juin 2017

- 65 - La porte de l'infime...

La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Seul le plus petit, le plus fragile, le plus éphémère nous éclaire. Parfois nous sauve. Les grands évènements nous sont le plus souvent étrangers, souvent nous feignons de l’intérêt pour eux ; mais rien ne nous bouleverse autant qu’un éclat particulier de la lumière du jour, ou qu’un visage entraperçu au détour d’une rue, que la pirouette de l’oiseau dans un ciel bleu. Rien ne nous ébranle comme ce saisissement brusque de nos chairs, prises dans le regard de bonté de l’amoureuse. Rien ne nous étreint comme le saugrenu qui surgit, ou l’insolence du printemps.
Il n’y a pas de grands soirs, seulement de petits matins. Nos heures sont des fleurs de talus, de minuscules lucioles parfois les éclairent.
Écrire nous oblige à revenir, après l’exhumation de nos morts,  aux instants pauvres. Nos moissons d’écriture sont laborieuses. Peu de grains, les épis sont mangés par l’oubli, puis les rêves s’en vont avec l’été. Écrire, c’est marcher sur le chemin des saisons, se laisser surprendre par l’éclat d’un caillou, l’odeur des buissons ou de la terre mouillée après l’orage.
La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Car nous manquons d’attention, d’application, de vigilance. Nous sommes sans soin, nous dépensons le temps avec la désinvolture des nouveaux riches. Le monde pense à notre place, cela suffit à nos illusions.
Mes journées d’écriture sont vides. Intensément vides. Voluptueusement vides. Une place infinie pour chaque instant. Avec l’attente dénudée, sans impatience. Une avancée lente et cadencée dans le texte. Avec ce sentiment d’une urgence sacrée.
Car dans ce temps, il existe aussi des luttes cosmiques. C’est un temps ouvert. Vif. Ardent. Brulant. Fait d’absence totale. De déraison, aussi. Car dans ce temps, il y a des douleurs, des douleurs accueillies. C’est le temps de l’infime. Du petit, du fragile. Du consentement. On s’offre à notre vie pour enfin l’inviter, la reconnaitre. La recevoir en retour.
À la jonction des mots, dans cet espace qui les sépare, des univers font leur révolution. Dans ces silences qui trouent le texte, des arcs-en-ciel se faufilent. Chaque texte pèse le poids des siècles lorsqu’il passe la porte de l’infime.

Franck.

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vendredi 16 juin 2017

- 64 - Une chose que l'on ne sait pas faire...

C’est une chose que l’on ne sait pas faire, et pourtant on la fait. C’est déraisonnable puisqu’on la fait. Sans savoir vraiment ce que l’on fait. On sait seulement que l’on fait cette chose, que c’est important de faire cette chose que l’on ne sait pas faire. Parce qu’elle est impossible à faire. Mais que là, dans l’instant où l’on est, il faut la faire. Que si l’on ne la fait pas, cette chose, il pourrait advenir un irréparable ! Écrire se vit toujours dans l’annonce d’un avenir déjà révolu. Alors, écrire, revient à repousser la catastrophe ultime de la mémoire. La collision des temps contraires. D’où cette sensation d’écrasement, de jubilation enfantine. L’imminence tenue en respect. L’urgence comme viatique. La menace comme respiration. La nécessité comme sang.
C’est une chose que l’on ne sait pas faire. Jamais. Pourtant, on la fait. Comme vivre, comme aimer. Une ignorance brulante, dangereuse, conquérante. Comme vivre, comme aimer. C’est pour cela que l’on la fait, cette chose d’écrire. Pour perpétuer l’ignorance. La prolonger. L’augmenter.
Alors, on consent à la dérive, comme ces glaces lourdes, majestueuses, dans les océans froids du nord. Écrire, aimer, vivre, c’est toujours un peu dériver, se perdre avec lenteur, avec grâce. Avec constance. Passer d’un silence à l’autre, jusqu’à n’être plus que de l’eau dans de l’eau.
La fonte des glaces dans l’océan, c’est la grande tragédie de la vie, de l’amour et de l’écriture. Être de grands navires à la dérive sur un océan sans horizon.
Car l’écriture fond à mesure qu’elle se dit.
Car la parole de l’écriture est une eau trop salée.
Car écrire, c’est retrouver la voix de nos premières ignorances.
Car c’est une chose que l’on ne sait pas faire, pourtant on la fait, cette chose.
Jusqu’aux larmes.
Et c’est extravagant.

Franck.

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jeudi 15 juin 2017

- 63 - La voix trouée...

Écrire, c’est définir une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre.
Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être.
Le pays d’après recèle des dangers. Des vies, des morts.
Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. L’écriture le sait. La voix qui parle l’écrire le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.
C’est une étrange sensation. Cela vient peu à peu. On marche, puis le paysage change. Ce n’est pas un changement brutal, c’est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s’appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule.
Au départ, il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début, c’est un temps d’abondance. L’exaltation. C’est comme tous les départs. L’agitation. L’effervescence. On est sans fatigue, sans mesure. Alors, on passe d’un sujet à l’autre, d’un talus de la langue à l’autre. On cueille, on s’essouffle, cela n’a pas d’importance. On est plein de soi, de confusion. Le déluge d’une ivresse.
Puis on avance de texte en texte. Le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le Te Deum devient requiem. Le temps serre le sang. Écrire, c’est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s’écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s’en rend pas compte. Le paysage change.
C’est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi, et pourtant j’y suis plus présent. Moins j’y suis, plus j’y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s’enracine dans un mystère épais. Pourtant, c’est un dénuement singulier. Cette impression de perte, de désert, cette impression d’immense, de vide, ce roulement lent des saisons.
Au fur et à mesure que le paysage s’élargit, l’écriture se comprime, s’étrangle. Au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l’écriture se simplifie.
Peu à peu, on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était arabesque devient attèlement. Ce qui était promenade se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage se transforme en marche errante, lente et pesante. Ce qui était la marche vers l’après devient le long déploiement de l’avant, dans ce brassement des temps qu’est le texte.
Je me souviens de mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, on en voit une autre, encore plus haute, et une autre, et une autre… Alors, on court, on s’essouffle.
On s’épuise. On épuise en soi ce trop-plein d’énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable, dérisoire , ce lamentable désir de conquête. Cette désolation. On s’épuise, on s’affaisse. On s’écroule.
Alors, soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d’un pas glissant, si lent. D’un pas économe et généreux à la fois. Alors, on revient sur nos pas, encore haletant de la course sur les dunes. On revient à pas comptés, à pas mesurés sur les traces laissées. C’est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n’a pas de début, qui n’a pas de fin.
Après l’épuisement, ce n’est plus le même désert. Ce n’est plus la même marche, plus la même soif. Après l’épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c’est d’autres textes, mais ce n’est plus la même parole. Il y a une autre langue derrière la langue, qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l’on ravalait sa salive. C’est comme faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l’épuisement, c’est la vie retrouvée. Temps des sables, des mots des sables. Des mots pauvres, déchaussés. Des mots débarrassés.
Le retour lent est chargé de l’immensité. L’épuisement porte en lui l’infini.
Il porte un désert.
Parfois un puits.
Ceux que l’on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent… Toujours, ils reviennent, c’est ce qui fait leur étrange beauté.
Moins ils sont là, plus leur présence est grande. Ils habitent le temps.
C’est l’ultime secret du désert.
Ainsi, les grands textes qui ne sont qu’enroulements des temps. Retour et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d’une parole qui s’épuise. L’effacement puis la révélation de la présence inouïe.
Écrire, c’est tracer une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre.
Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être. La ligne inimaginable.
Le pays d’après recèle des dangers. Des vies, des morts.
Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. Écrire le sait. La voix qui parle « l’écrire » le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.
Écrire révèle les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la nôtre. Une autre voix. On n’y reconnait pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Cela ressemble un peu à notre mort. Pourtant, rien n’est triste. Même si la mélancolie s’insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire, incomparable, surprenante, irréprochable. Invincible.
Le pays d’après est un pays clos. On ne le connait pas, et pourtant on s’en souvient. L’écriture en fait le tour en un silence. Alors dans l’infime de cet espace des univers entiers dérivent.

Franck.

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mardi 13 juin 2017

- 62 - Une crique...

Il y eut les landes sauvages, puis il y eut le rivage, puis il y eut l’océan. Partir toujours, et n’arriver jamais. On quitte les lieux, on quitte les autres, après, on se quitte soi-même. On ne se remet jamais de tous ces départs, de tous ces abandons. On vit dans un temps séparé.
Écrire est la longue énumération de ce temps défait. La liste des noms des absents. La liste des silences. Dénombrement. Démembrement. Inscription vaine, lumineuse. Ravauder sa solitude, jusqu’à l’épuisement, ou jusqu’à l’ivresse. Mais nous sommes trop lâches pour être assez désespérés. Trop faible pour nous arrêter ou pour nous taire. Inconstant dans notre attente. Traitre par oubli.
Le premier mot fut un cri. Puis penser fut d’abord penser l’intolérable, l’inacceptable. Après le premier cri a suivi le premier effondrement, il est venu signer la première solitude. Depuis des millénaires, nous n’avons fait aucun progrès. De petits désirs pantelants, des ambitions sans exigence, des caprices concupiscents, quelques dieux pour nous distraire, puis… de longues indifférences.
Alors, écrire, c’est encore s’égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On y accèderait que par le chemin escarpé de parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Écrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une ile sauvage. Quels sont les lieux inhabités en moi ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d’une humanité fracassée. Écrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’ile. La seule brèche se trouve dans le bercement de l’horizon. La solitude exténuante, caniculaire. Il y a là un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l’écriture délie dans la coïncidence des temps. La brulure des chairs. La brulante patience des constellations. Écrire, c’est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limites. Puisque c’est déjà la mort.
Écrire est sans savoir, c’est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, cette patience d’une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l’abandon. Sans cesse le retour de l’abandon.
Écrire est sans savoir. Un cri, avec la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire…

Franck.

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dimanche 11 juin 2017

- 61 - Tectonique des plaques...

La redite, l’insistance, la persistance, les trois stades de la maladie d’écrire. Plus on avance dans cette maladie mortelle, moins elle pèse. Plus elle est grave, plus elle se déploie dans le sang, dans les jours, plus elle s’agrippe à chaque fibre, à chaque respiration, plus elle est mordante aux jointures du rêve, plus elle nous éloigne, plus elle nous épuise et moins l’on voudrait en guérir.
La redite, l’insistance, la persistance constituent les autres formes païennes, de la litanie, de la prière, de l’oraison, car il s’agit d’atteindre la chair, jusqu’à l’au-delà de la chair.
Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort. Celle qui viendra. Celle pour laquelle on est là.
Passer de la fatalité, au don à recevoir, pour finir, à l’offrande gracieuse.
La littérature nait d’un frottement, comme les plaques tectoniques. Deux mouvements lents qui s’opposent, pierre contre pierre, temps contre temps, puissance contre puissance, usure contre usure. Le résultat, c’est le volcan, le tremblement de terre, la vague scélérate. La littérature est le lieu impossible, le lieu d’une précieuse brulure, inhabitable, invivable. Inachevable. Car dans le même mouvement, se mêle le renouveau avec la fin. Les plaques tectoniques de notre vie bougent la grande masse de nos souvenirs, de nos illusions, de l’accumulation répétée de nos regards, de ce magma informe, tremblotant comme de la gélatine peureuse. Toutes ces plaques bougent, s’incrustent, s’insinuent les unes dans les autres, s’engloutissent dans l’oubli, l’indifférence, le mépris et l’abjuration. Cela frotte, cela racle, cela cure, cela écrase. Des continents d’existence, qui à force de dériver, se choquent, se heurtent. Se brisent. C’est un fracas de douleur et d’extase
L’écriture se nourrit de notre disparition. Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort, à force de redite, d’insistance, de persistance. Comme si la maladie de l’écriture effaçait nos vanités, nos prudences. Comme si la maladie de l’écriture tranchait dans le gras, le ventru, l’inutile. Pour qu’à la fin on puisse juste enfiler un voile d’ombre. La peau de l’ombre sur notre peau de chair. Sans plis, sans couture, ni ourlet.
Le corps de l’écriture est le lieu du frottement, des masses brassées, le lieu de l’imminente menace. La redite, l’insistance, la persistance. Le corps de l’écriture est toujours marqué des stigmates, du symptôme d’un temps pur.
Le temps pur est un temps vécu à sa juste proportion, à son juste poids. Un temps débarrassé. Il tient debout par sa seule force, sa seule volonté. Sa seule nécessité. C’est un temps qui n’est pas comptabilisé dans nos ans. Il est pur, parce qu’il n’a pas d’épaisseur. De la durée, il ne possède que la lumière. Il est éclat. Étincelle. Il est le chant.
La maladie de l’écriture possède trois stades : la redite, l’insistance, la persistance, plus cette maladie s’aggrave, plus elle vient en lieu et place de l’inconstance, de l’impermanence, de la précarité.
On connait alors les trois degrés de la puissance : la faiblesse faite de boue, d’ivresse, la fragilité faite de verre et obsidienne, la tremblance faite de silences consumés et d’éternité.
L’autre nom de l’abondance.

Franck

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samedi 10 juin 2017

- 60 - Frontière...

Ainsi, de la frontière. Nous sommes des êtres de frontières. Sur la ligne. Comme l’écriture. Nous sommes sans pays, seulement de passage. Il y aurait deux parts, comme deux pays. Nous n’habiterions ni l’un ni l’autre. Entre les deux, seulement entre les deux. Sans véritable lieu. L’écriture s’accompli sur la ligne, à la jointure. C’est l’extension invisible, invivable, de deux mondes qui s’affrontent. Comme dans les guerres, et l’éternelle menace, avec la tentation d’abolir le trait qui sépare, mais de le creuser toujours plus profond. Sur la ligne se joue la peur séculaire, là où l’on sait que tout peut s’effondrer. C’est pour cela que l’on écrit, pour se délivrer de cette peur, ou pour seulement l’apprivoiser.
Ainsi, de la frontière, car c’est le mot que l’on a inventés, on aurait pu dire : l’écriture, cet entre-deux mondes, ce lieu sans épaisseur de la déchirure, ce lieu vide de la douleur. Un jour on a dit la frontière, puis on l’a tracée. Brulante, définitive, absolue. Alors, on a pu enfin écrire sur cette brulure.
Tout nous sépare depuis le premier jour. Nous venons d’un ventre, d’une tristesse, nous sommes d’un passage étroit, d’un monde que l’on quitte et d’un autre que l’on n’atteindra jamais. C’est pour cela que nous crions, à cause de cette traversée insensée, de cet effroi.
Car le cri sera l’écho du monde.
Tout nous sépare : l’intérieur, l’extérieur, le jour, la nuit, l’avant, l’après. Vivre, c’est tenter d’abolir ces cassures, ces séparations… Aimer, écrire, c’est l’espoir fou d’effacer un cri, ou d’en faire un chant.
Nous ne respirons que dans les passages, dans l’entre-deux. Nous ne vivions qu’à l’approche du crépuscule ou de l’aurore, dans ces temps défaits, dans l’attente des franchissements.
Écrire, c’est être sur la ligne de faille, toujours au bord d’une invocation, toujours sous la menace d’une imprécation. Nous sommes maudits, nous le savons, et nous puisons là toute notre bonté, toute notre joie. Nous sommes maudits, mais l’écrire allume un ciel étoilé.
Écrire invente un langage où il n’y a plus de lieu, où il n’existe que la peur, l’effroi, l’inconcevable, mais d’où jaillissent le feu et la lumière.
Écrire, c’est tracer une peau dans l’entre-deux inhabitable. Ce qui nous sauve, c’est l’oubli… Alors, nous recommençons, toujours naissants… Toujours naissant… Infiniment… Toujours aimant…

Franck.

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jeudi 8 juin 2017

- 59 - Ce grand champ de neige...

Recherche du lieu. Géographie impossible. Cartographie de nos vies, de nos actes. Impossible chemin qui s’enroule en forme de destin. Impossible traversée du sens. Besoin de nommer, de dire ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a jamais été dit. Relevé cadastral dans le champ vacant des rêves, des désirs, du temps qui se déploie. Resituer les mots dans un espace, une localisation. Il faut les ancrer dans la chair vivante. Encrer le désossement de la parole.
Jamais rien n’est dit. Il faut s’en convaincre. Puisque la vérité se trouve dans l’entre-mot, dans l’entre-texte, dans cet élan de nous qui nous échappe, et qui, pourtant, nous révèle. Sans nous. Dans notre absence même. Qui nous condense.
Qui nous recouvre du linceul de la langue.
Hors lieu qui s’agrippe aux parois vertigineuses de la mémoire.
Frottements des lieux impossibles sur l’arête d’un temps impossible. La déchirure, reste le premier lieu, grand vortex pour cette traversée impossible.
Impossible comme l’ultime forme de notre devenir. Notre dé-présence. Notre dé-naissance.
Quand il n’y a plus rien, il reste le mouvement. Le seul mouvement. L’invisible mouvement. Comme la vague qui résume l’océan. Insaisissable vague que rien ne fixe. Qui est là, sans être là. Qui est déjà ailleurs. Mouvement incessant de retour, de redéploiement. Déséquilibre du vivant à la recherche de son centre, de son lieu fictif. Centre de gravité. Gravité. Grave. Comme la pesanteur de la joie.
L’écriture dessine les contours de ma peau. En creux. Par défaut. Le vivant se révèle là, dans le silence. Un silence pochoir. Qui cache, mais révèle. Qui tait, mais donne à entendre.
Oppositions des formes pochoir qui se répondent à l’inverse d’elles-mêmes. Là, dans la béance. Lieu de suture, lieu de coupure.
Ici, il n’y a pas de vérité. Seulement une résonance. Le corps qui résonne avec la chair des mots. Avec le mouvement. Le balancement des vagues dans le corps. Lent. Comme un labour profond qui trace les dessins de la cicatrice. Un labour qui va chercher la terre d’en bas. La terre maudite. La terre noire. Celle des moissons futures.
Jamais rien n’est dit. Hormis le mouvement, l’élan vers une forme qui nous échappe toujours.
Mes textes chuchotent entre eux. Ils se répondent dans un espace inconnu de moi. Textes. Sous-textes. L’espace de la déchirure. Lieu des métamorphoses. Les textes construisent une forme que je ne vois pas encore. Une matrice invisible. Forme pure du mouvement. Comme si les bords de l’infini s’agrandissaient, dévoilant des étendues nouvelles, des profondeurs étranges. Je ne peux que m’accrocher au mouvement, au seul rythme. Au brassage des eaux. À la scansion. À la stridence.
Sortir du ventre des mots, de leur chaleur, accoucher d’une autre respiration. Une autre chair. La déchirure, comme la forme pure de l’avènement.
Je suis sur la coupure. Juste là. À l’endroit où tous les mots ont été épuisés. Accepter cet épuisement. Consentir, à ce grand champ de neige et aux cendres. Consentir à l’hémorragie. Lent cheminement du renouvèlement. Marche vers l’aube. L’aube qui sacre la fin de l’épanchement de nuit. L’enfin de la fin.
L’aurore arrache ses derniers lambeaux de nuit, sa parole vivante ouvre sur un nouveau baptême, l’alliance rayonnante de la lumière, du printemps, noce du jour et du consentement.
J’ai traversé ce grand champ de neige, ni vivant ni mort… Autre…
J’ai traversé ce grand champ de neige afin que s’épuise le passé.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour que chaque mort trouve sa place. Sa juste place.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour rejoindre la rive des vivants.
Innocent de rien, mais le pas plus pesant. Comme la joie : grave. J’ai devant moi un océan avec cette lumière qui troue les vagues, et ce mouvement vers l’aurore calme, comme un premier matin.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour blanchir ma parole, pour l’offrir lavée, nettoyée, purifiée.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour changer de saison.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour ouvrir la déchirure. Pour la bénir aussi. L’aimer, puisque c’est le sens de demain. Puisque c’est le seul endroit habitable. Puisque c’est mon lieu. Le lieu des résurrections. La déchirure comme seule naissance possible.
J’ai traversé ce grand champ de neige enfonçant mes mots jusqu’à la perte du sens, grelotant d’effroi, glissant d’un vide à l’autre.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour voir fleurir un grand champ de blé, piqué de rouge par le frissonnement des coquelicots, bruissant de bleu par une source d’eau claire…
Quelle que soit l’histoire, nous n’écrivons toujours qu’au présent.

Franck.

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Des lieux impossibles.

Des lieux impossibles.

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