vendredi 21 juillet 2017

- 85 - C'est le temps du caillou...

Il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Le juste balancement de la vague. Retrouver la marche sur le fil tendu entre mes rêves et la réalité. Il est temps de se séparer de l’inutile pour renouer avec l’essentiel. C’est-à-dire le pauvre. Le nu. L’évident. J’ai trop perdu de temps à suivre des routes qui n’étaient pas les miennes, ou des jupons trop courts sur des cuisses trop légères. Espérant l’impossible parce qu’il était impossible, en mettant du symptôme au cœur même du désir. Je suis las de moi, de mes errances vaines. De mes amours adolescentes, sans issue. Je suis las des anges, des diables, des saintes ou des catins, de ce cortège d’ombres qui traverse mes nuits. Je me suis tant perdu à vouloir l’impensable. Il est temps de laisser les morts aux morts, de souffler sur ce qui me reste de vie. Je suis las des trahisons, des promesses sans lendemain. Je suis las, infiniment las des bassesses, des veuleries, de ceux qui parlent trop fort, dans des écritures trop pleines, sans espaces, sans attente, sans espoir, sans silence.
Au départ, tous les chemins se ressemblent. On marche insouciant, la tête en l’air, les mains dans les poches. C’est bien après que l’on s’aperçoit que l’on s’est trompé. On s’est aventuré, on est même perdu. On s’entête, on s’obstine.
Alors, il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Petit Poucet recherchant ses cailloux. Un à un, remonter le souvenir à travers mes forêts. L’endroit exact où le chemin a basculé, où les pas se sont égarés. Remonter au premier caillou. Quelle est la dernière question avant le premier caillou ? Avant. Juste avant. Avant les premières mortes et les premières nuits de cauchemars. Avant l’obscure. Avant la fin. Il y a nécessairement un fil qui tient tout cela.
C’est l’histoire de tous les contes : le héros se morfond, s’ennuie. Puis un jour il quitte sa maison, son pays. Il veut voir le monde, le vent, aimer toutes les femmes. Il veut sentir son sang lui bruler les veines. Il veut être roi, prince, poète, capitaine, jardinier. Il veut la richesse, les honneurs, les amours. Il veut les plus hautes montagnes, les déserts les plus vastes, les océans les plus dangereux. Alors, il part sur les routes, sur toutes les routes. Il court. Il s’épuise.  Mais il s’ennuie toujours. Le monde s’est rétréci. La princesse était une souillon. Il ne fut pas capitaine, à peine sergent. Il ne fut pas poète, à peine s’avait-il écrire. Il ne fut pas jardinier, toutes ses roses se fanaient, ses montagnes ne furent que des collines desséchées, ses déserts de pauvres landes arides, ses océans quelques mares aux canards. Tous ses rêves s’usaient.
C’est l’histoire de tous les contes. Alors, il s’en revint. Il revint au lieu de son départ. Plus il s’en rapproche, plus il se sent léger. Léger, mais triste. Mais plus la marche lui semble douce, plus il se met à pleurer. Plus il se rapproche, plus il se dépouille de ses manteaux d’illusions, plus il est nu, plus il se sent riche. Riche, mais perdu. C’est l’histoire de tous les contes. De retour dans sa maison, il est de retour en lui-même. Il s’habite de nouveau. Il est à l’heure exacte de lui. Mais il ne le sait pas. Pas encore. Il est sans fard. Sans impatience. Sur le chemin, presque devant sa maison d’enfance, une voix l’interpelle : « Tu ne me reconnais pas ? Tu te moquais de moi, il y a longtemps… Tu voulais conquérir le monde, moi, tu ne me regardais pas… Tu voulais des princesses, des richesses… Alors, la pauvre Fanette, tu ne la voyais pas… Pourtant, tu es là, maintenant, où sont tes princesses… Où sont tes richesses ? Qu’as-tu fait de ta vie ? »
C’est l’histoire de tous les contes. Fanette tenait dans ses bras un enfant d’une blondeur de blé tendre : « Ma richesse, à moi, elle est là, dans mes bras, sous mes yeux… À user tout mon temps dans cette terre d’enfance, à labourer chaque jour un peu plus profond cette terre d’espérance faite de chair fragile… Qu’as-tu labouré, toi, durant tout ce temps ? Ta famille avait un champ ? Regarde les ronces : les taillis le recouvrent… Mais si tu veux, je t’aiderais… Mon mari est parti, lui aussi, alors je t’aiderai… Mais tout d’abord, aide-toi !… Commence à creuser ton sillon. Creuse la terre ou le ciel, mais creuse. Creuse ce qui est à toi. Creuse au centre de ton désir. Creuse, ne te relève pas. Creuse ton champ ou le ciel, creuse le chant ou la prière, mais creuse sans t’arrêter. Creuse droit. Dans le sens de ta vie. Va toucher l’os derrière tes chairs molles. Je t’aiderai… C’est l’histoire de tous les contes. »
Il se leva. Puis il creusa.
Longtemps.
Profond.
Un jour, il dit à Fanette : « Viens là ! Viens voir… »
Ils sont devant le champ entièrement retourné, enfin labouré. Avec la terre noire qui fait des boursoufflures, comme des cicatrices.
Il déplia un petit mouchoir. « De mes errances, j’avais gardé quelques morceaux de rêves, ils sont en poussière, mais c’est ce qui me reste. Ces quelques cendres grises. Un rêve, c’est comme une étoile, c’est loin, cela brille quand il fait nuit. Un rêve, c’est silencieux, comme une étoile. Mais les rêves meurent comme les étoiles. Voilà ce qui me reste. Voilà ce qui reste de mes élans, de mes tentations, de mes peurs, de mes larmes. Voilà ce qui reste des chemins que j’ai parcourus. Regarde, comme c’est pauvre. Regarde cette poussière de vie comme elle est fragile et si triste. Comme ces étoiles qui meurent en silence, dans l’indifférence du temps, de l’espace. Voilà, tout est là… Alors, si tu le veux, maintenant que cette terre noire est toute retournée, maintenant qu’elle est prête, nous allons semer ensemble. Je crois que ces rêves-là, sur cette terre-là, sauront donner de belles moissons. La cendre des rêves est un bon engrais.
C’est l’histoire de tous les contes. Au départ, on est là, dans l’ennui et le désespoir de nous-mêmes. Après l’on quitte sa maison, laissant tout en désordre. Sourd, aveugle, remplis de soi, d’orgueil. Plus l’on s’éloigne, plus l’on se quitte. Mais on ne le sait pas. On est dans la distance de soi. Puis un jour, au détour d’une aventure malheureuse de plus, on comprend, alors on consent.
On consent à ce retour vers le centre. Vers le lieu. Vers le seul endroit de soi habitable. Là où l’on est nu, pauvre. Mais entier.
« Tu vois, Fanette, cette poussière, c’est ce qui me reste, cette terre noire sera grosse de ces cendres. Le noir de ce champ sera demain l’or d’un blé. Le pain qui cuira aura la saveur des aurores… »
Les contes naissent dans la nuit, c’est pourquoi on les murmure. Ils ont besoin de la pénombre d’une flamme. Ils ont besoin d’accrocher leurs mots au rouge sang d’un feu ardent.
Ils ont surtout besoin de notre écoute, de notre attente, de cette paix qui les précède, de ce silence qui les suit…
Les contes naissent d’un épuisement.
Ils naissent d’un retour et d’un abandon.
Je suis las de mes errances, las du vacarme des anges maudits, las de cette mort rampante qui empoisonne mon sang, las des chants macabres, des agitations verbeuses, des danses de Saint-Guy… C’est le temps du retour.
Un caillou… Puis un caillou… Puis un autre…
C’est le temps du début, celui de la création et de l’écriture.
Celui du silence, et de l’aube.

Franck.

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jeudi 20 juillet 2017

- 84 - Avant le labour...

Au pied de l’écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Avant, survient ce temps d’arrêt. Le monde est contenu dans ce temps d’arrêt. Le laboureur regarde l’étendue devant lui, il la sent déjà dans ses mains, dans ses épaules. Déjà, il est chair de terre. Là, dans l’avant. Il n’a déjà plus famille, plus d’âge, plus de nom. Là, le laboureur ne sait plus rien de sa vie. Il respire profondément, déjà il cherche les sillons dans son sang, il appelle l’effort, la douleur, il appelle ses muscles. Alors, il regarde l’horizon puis il respire profondément au pied du champ, au pied de sa peine, au pied de sa misère et de sa gloire.
Alors les senteurs remontent de la terre en attente, des odeurs de siècles, de vie, de mort.
Le laboureur au pied de son champ est seul. Toujours. Car c’est l’œuvre répétée de sa vie. Il est seul, sans personne, sans dieux. Il est simplement avec sa désespérance mêlée de singulière impatience. Il est seul, traversé par les violences, les révoltes, traversé par un océan instable, immense, et pourtant incertain. Il respire profondément. C’est l’instant de la terre. Maintenant, les prières sont épuisées.
Dans l’avant, la terre est sans miséricorde. Elle est encore sans promesse, elle est là dans une absolue présente. Elle attend. Elle attend les larmes, la sueur, elle attend un sang qui la sacre, elle attend le geste assez droit, assez pur pour se mettre à trembler. C’est le temps de l’avant. Le temps arrêté de l’avant. Un temps sans partage. Mais un temps découpé par le couteau d’une solitude étincelante et verticale. Le temps de l’avant est un temps sidéré. Un temps sauvage, qui précède le cri, qui précède la rage.
À chaque respiration, le champ grandit. Alors, le laboureur respire de plus en plus profondément pour que le champ qui grandit sans cesse puisse envahir sa poitrine. Y faire pénétrer chaque sillon à venir, chaque pierre à briser.
Vaincre le champ, ou périr sous la terre.
Déjà, il ne peut échapper à son champ. Déjà, il n’y a plus de retour. Si le laboureur se saisit d’un peu de terre pour la porter à ses lèvres, c’est plus pour l’embrasser que pour l’éprouver, s’il pleure, c’est plus par débordement que par chagrin. Car le laboureur ne connait du désir que le frottement âpre et rugueux du manque. Il ne connait du destin que l’horizon de son champ.
Au pied de l’écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Debout, droit sur sa terre comme le capitaine qui sait la tempête, avec sa cruauté inhumaine. Debout, droit, pesant déjà d’un surcroit de chair, d’os, d’un surcroit de vie. Lourd comme un titan et pourtant fragile comme un cristal.
Alors, arrive ce temps de l’avant, ce temps débarrassé de toute intention, ce temps pur de l’amour.
Alors le premier mot rentre dans la terre, ainsi que le premier pas de danse.
Le premier mot perce de la terre, avec le gout d’un sang nouveau.
Le champ n’est plus un champ, il est supplique.
La terre n’est plus la terre : elle est voyage.
Les heures brillent désormais comme des constellations.

Franck.

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mardi 18 juillet 2017

- 83 - L'homme à cheval...

L’image de l’homme à cheval. Comme la métaphore de l’écriture.
J’ai galopé dans mes mots. J’ai eu ces moments d’ivresse que la parole écrite suscite quand elle s’affranchit de la pesanteur, quand l’air de la langue vient fouetter l’intérieur du corps. C’est vrai qu’il existe quelque chose de grisant dans le déferlement en cascade de cette parole éprise de sa propre liberté, de son mouvement naturel. Sauvage. On ouvre les portes, puis l’on se lance dans ce galop échevelé. L’air vient faire comme une musique à l’oreille du cœur, les parfums sortent des mots comme des fleurs qui éclosent, fruités, musqués, poivrés, printaniers, capiteux, tout ensemble.
Dans ses galops, la phrase traverse la lumière comme rayon en surcroit. Trajectoire de reflets de lueurs, comme si l’encre incendiait le blanc de la page, comme si derrière le blanc, il y avait des étendues infinies à conquérir. Comme une dévoration. Oui ! J’ai connu la cavalcade des mots dans le désordre de l’âme, l’exaltation, le vertige des sons, des musiques, des souffles mêlés. Tout est là, tout est dit. Les mots écument, halètent, crinière au vent, à chaque foulée l’on sent dans le corps le mouvement de balancier de la course, le bercement vigoureux de l’échappée libre, de l’échappée belle.
Oui ! Il m’est arrivé d’être dans le galop de mes mots, d’en sentir la puissance dans mes muscles, de pousser la vitesse jusqu’à l’emballement, au-delà de la chevauchée pour aller plus vite encore, pour s’envoler, extase frénétique du lyrisme, comme si la vitesse créait un envoutement. Le soleil bien en face. Comme un point de fusion, avec le galop des mots droits dedans. Droit dans cette jouissance cavalière.
Le plus souvent, j’ai connu l’allure plus chaotique du trot. Où l’équilibre de la parole vacille. Épuise. Le corps de la langue devient lourd, maladroit. Cassant. Chaque mot cherche l’autre mot. Le suivant. On est dans un temps saccadé. Secoué. Toujours au bord d’une chute. Impossible allure. Douloureuse allure, qui tire sur les muscles. Une brutalité qui surgit de l’intérieur. Une brutalité de carcasse. Chaque pas sauté tasse un peu plus l’âme, le cœur sur les os du dos, du ventre. Les gestes sont moins surs, l’horizon disparait. C’est une écriture cassée, essoufflée, périlleuse, usante, harassante. La langue nous secoue comme l’animal, l’animal en soi, l’animal qui tremble entre vos jambes. Écriture de labeur, de doute, de chancèlement. La plume se raccroche à la page, qu’il faut creuser, buriner, tarauder. On sent le malaise d’être instable dans ses propres mots. Sans tenue. Balloté. Bousculé.
Il y a dans l’écriture du trot quelque chose d’intenable. D’irréel. De funambule fou qui aurait perdu son balancier. Pour le cheval, le trot, n’est pas une véritable allure. C’est une allure de transition. Dans la nature, les chevaux ne trottent pas. L’écriture du trot n’est pas une véritable écriture, elle vient seulement user la chair. L’encre bouillonne, laisse de grosses taches d’inachevé dans la parole offerte, dans la parole écrasée. C’est de cet écrasement qu’il faut ressortir. C’est là, dans l’impossible tenue qu’il faut chercher son centre. C’est là, quand les forces s’épuisent, qu’il faut tenir l’animal, tenir la voix, rassembler les mots avant qu’ils ne se brisent. Mieux encore, c’est surtout là qu’il ne faut pas le blesser, avec des coups de main sur les rennes, des trainées d’encre. C’est qu’il faut ne pas casser les dents de la monture par des gestes violents. C’est juste là, dans ce désordre qu’il faut trouver le reste de stabilité, l’aplomb des mots et de la langue. Sentir leur poids et ne pas chuter.
Écriture de chaos, de douleur. Apprendre à lâcher, quand l’instinct dicte à tous vos muscles de se crisper, de se raidir. Oui ! Je la connais bien cette écriture du trot, quand les mots s’écoulent de vos doigts gourds, comme l’eau d’une source trop avare.
Je connais bien ces brulures du muscle du cœur qui pompe du vide pour s’extraire du néant. Alors, enlever les étriers, rajouter de l’instable au déséquilibre, accepter de perdre. De se perdre. Sans lumière, sans gloire. Sans soleil à traverser. Sans ciel à conquérir. Mot après mot. S’arracher à l’effondrement du corps. Déraciner les silences.
Il est une autre allure de l’écriture, celle du pas. Du pas, droit, du pas digne. Serein. Marcher « droit » en équitation est un acte plus compliqué qu’il n’y parait. C’est une allure complexe, qui n’a rien à voir avec le relâchement ou la promenade. Marcher droit, c’est marcher juste. Il faut que les postérieurs du cheval viennent se superposer à l’empreinte laissée par les antérieurs. Ni trop avant ni trop après. Ni à droite ni à gauche. Juste dans l’empreinte. Avec le dos droit. Cette justesse s’obtient, lorsque l’animal mobilise toute son énergie. Qu’il est, comme on le dit, dans l’impulsion ! C’est-à-dire décidé à engager toute sa puissance sous sa masse. L’impulsion, c’est cette volonté franche et directe de vouloir se porter en avant. En avant, mais juste. En avant, mais contrôlé. Le mot tombe dans l’ombre du pas de celui qui le précède, chargé de sa propre densité, dans la toute-puissance de la langue. Une langue souple, sans raideur. Vraie. Il faut avoir assez de folie dans le sang pour consentir au pas, droit. Droit dans sa vie, droit dans ses rêves.
La parole du pas est la dernière à venir. Parce que la plus difficile. La plus âpre. C’est celle qui demande le dépouillement. La mesure. C’est celle qui appelle les forces les plus grandes puisque les moins visibles. Il y a dans le galop l’illusion des soleils couchants. Il y a dans le trot, la douleur jusqu’à l’insupportable, jusqu’à la répugnance. Il y a dans le pas, le silence invulnérable d’une sagesse qui se déploie. Sans hâte. Sans chagrin. Simplement être là, avec l’animal, dans le travail de la langue, appelant chaque mot par son nom, par sa couleur ou son odeur, ou la trace qu’il laisse sur le bord d’un nuage, ou dans l’eau d’un ruisseau.
Écrire le pas, c’est avoir traversé sa vie. Mille fois être mort, pour renaitre à chaque aube. C’est bruler sans rien incendier. C’est aimer sans regret. Être dans cette impulsion de la parole qui cherche devant, sa récompense, simplement dans ce mouvement d’aller en avant, calme, dans l’équilibre des sons, des images, dans la retenue du souffle. Écrire le pas, c’est supporter un soleil et les planètes qui tournent autour, c’est construire un monde pour l’offrir. Le pas s’invente à chaque pas. Il n’est jamais le même. Puis qu’il est consentement, puis qu’il est totalisation, comme le murmure, comme l’aveu, comme la prière.
Au bout de l’écriture, au bout des allures, advient l’ultime stade. L’immobilité. Le cheval est là. Immuable. Droit. Rien ne bouge, rien ne tremble en lui. Irrévocable. Toute sa puissance est là, mais rien ne la manifeste. Le cavalier est immobile aussi, tendu dans la même présence. Ils sont ensemble dans la même absence de geste, de mouvement. Ils sont au travail. Ils creusent le temps. Ils sont dans la gloire immobile du soleil. Plus rien n’est nécessaire, sinon que d’être là, toujours là, habitant la même respiration. La force ne se dit plus, l’effet ne se montre plus. L’homme et l’animal sont désormais pétris dans la même intention. D’ailleurs, il n’y a plus d’homme, plus d’animal. Il n’y a qu’une étoile. Qu’une seule étoile. Les gestes ne sont plus à faire puisque tout est là, puisqu’ils ont trouvé, ensemble, ce passage vers l’éternité, puisqu’il suffit d’un souffle pour que le miracle vienne.
Au bout de l’écriture, au bout des allures, surgit l’ultime stade. La parole rassemble tous ses silences pour l’ultime incendie. La passion. Défaire le mouvement avant qu’il nous défasse. Une fixité qui contient tous les gestes. L’incandescence.
J’ai souvent galopé dans ma parole. Inconstante et sauvage. J’ai dans le cœur des chevauchées éperdues. Mais j’ai dans l’âme le calme tendu du pas. Du marcher droit. Du marcher juste. Alors, je vais, de ce pas lent, cueillir l’extrême de l’immobilité, la pierre vivante du poète, l’extravagante allure. Juste avant le jaillissement.

Franck.

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dimanche 16 juillet 2017

- 82 - Les sillons...

Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n’écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu’il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C’est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.
Toujours, ce qui fascine, c’est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L’imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement.
Écrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens. Le laboureur le sait bien, lui qui s’applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, à chaque fois toujours différent. L’épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Car la puissance de la récolte tient à ce consentement à l’harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.
Le gout du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croute de la terre pour en faire apparaitre la mie. Chaque sillon est l’histoire d’une vie. Chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts.
Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure, de précaution. Le geste est puissant dans l’élan, léger dans sa sollicitude, puisqu’il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coups, sans arrogance.
Car le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte, et pain. La forme du champ appelle la veillée, les ombres, le silence du repas partagé. Car le pain a la couleur de la terre, et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Elle porte une croissance qui la dépasse, qui l’anoblit.
Le champ est beau des moissons qu’il soulèvera. Mémoire de la terre dans les feux de l’été. Le texte tient debout par un sens qu’il ignore. Le texte brille de ce qui n’est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.
Les champs de blé nous émeuvent parce que l’on entend dans leur crissement, l’été, le souffle du laboureur qui a retourné cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons.
Ce qui nous plait dans le balancement des épis, c’est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l’or du champ, c’est le souvenir de cette terre nue, noire, cette terre hachurée, éraflée, blessée. Ce qui nous saisit dans le texte, c’est la qualité du silence qu’il tisse avec nous. Comme si l’important n’était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots, le silence du laboureur attelé. Des contretemps, dans le temps des saisons. Ce gout de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.
L’hiver des sillons au cœur de l’été. C’est l’autre nom du texte. Le seul nom de l’amour.
Tous les jours, recommencer à enfiler le harnais pour tirer. C’est pour cela qu’écrire n’est pas une activité heureuse, puisque c’est un ouvrage sublime.
Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un long détour. Sans doute n’écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu’il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C’est un geste qui nous défait en se déployant. Qui nous compose en s’épuisant.
Le navire désempare les ports à chaque coup de vent. Il invente la mer, c’est le sens du voyage. Un autre temps. Les chronologies sont désarticulées. Le texte avance dans le temps de la mer, dans son oscillation, ses remous. Car s’il rêve d’un port, ce n’est qu’un rêve, qu’un prétexte. Sa volonté de navire est de bourlinguer sans fin. Les navires n’appartiennent pas à la terre. Plutôt ils n’appartiennent pas à « une » terre. Car ils les condensent toutes. Ils sont les plaines, les montagnes, les fleuves, ils sont toute l’histoire de l’humanité, jetés dans un seul mouvement en avant, dans un unique élan ininterrompu. Un navire, c’est une galaxie qui dérive, qui avance. Ainsi, le texte qui progresse sur un océan d’ombre.
Avant le texte, je ne sais rien. Après le texte, je ne sais rien. Entre les deux : l’océan. L’océan et le chant des baleines.
Avec l’hiver des sillons au cœur de l’été. C’est l’autre nom du texte. Le seul nom de l’amour.

Franck.

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jeudi 13 juillet 2017

- 81 - Un peu de poussière...

Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint.
Poussière et souffle. Rien de plus. Rien de moins. Le pitoyable unit à l’invisible du mouvement. Du négligé sur du négligeable. Du rien sur du rien. Évanescence. Insaisissable élan de l’écriture. Des mots qui s’effritent. Poussière de poussière. Inconstance fragile de toutes nos pensées. Moins que du sable, avec ce souffle qui donne l’illusion de la vie. Fécondation poussive des lèvres de l’écriture, glissement de nos expirations autour de nos restes. De la poussière plein la bouche. De la poussière qui tapisse nos poumons. Nos souvenirs. Nos actes. Nos amours passagères. De la poussière au gout de cendres.
Poussière. Pénurie de matière, de solidité. Insuffisance. Grains légers des mots qui s’envolent et qui se perdent sur les chemins de la langue. Errance, vagabondage de nos mots qui s’égaillent, que l’on aperçoit dans les rayons de lumière dans l’agitation d’une danse fébrile. Éperdue. Profusion de manque suspendu, qui recherche les recoins de l’âme, pour s’entasser dans les déserts de l’existence. Les royaumes de la poussière sont les greniers, les lieux oubliés, en dehors des passages, des vacarmes. Quand cette poussière se rassemble, c’est pour quelques poèmes, quand elle se regroupe, c’est pour quelques pages, le temps d’une aurore, puis les mots se désagrègent, sans bruit, sans trace. Les mots traversent la terre sans la toucher, simplement en l’effleurant. Caresse triste d’une parole recherchant sa propre densité, son propre poids, son escale, son havre. Un sourire consentant. La paume d’une main ouverte. Poussière. Nuage d’une matière qui n’est rien. Rien. Un simple passage dans l’air du temps. Une promesse à peine audible. Elle contient toutes les formes, n’en possède aucune. Elle ne fait que visiter le jour, sans s’accrocher aux heures. Elle recherche son souffle, celui qui l’emportera plus loin. Ailleurs. Alors les mots se dérobent sous leurs propres pas.
Mais la poussière se mêle au souffle. Du négligé sur du négligeable. Il y a dans les noces du souffle et de la poussière, quelque chose qui tient du mystère. Le souffle vient apaiser le vulnérable en nous, le douloureux, comme cette mère qui souffle sur la plaie de son enfant pour en effacer le feu, mais le souffle dans son infinie métamorphose encourage aussi la flamme de l’âtre pour lui donner la force, le désir de bruler un peu plus, de chauffer un peu mieux, de survivre plus intensément dans une chaleur renouvelée. Le souffle ponctue la fin de nos peurs en appelant des brindilles de paix. Souffle, voix silencieuse de nos mots. L’armature évanescente de notre parole. Il n’est rien, mais il tient tout, comme le vitrail tient la cathédrale. Il se saisit, en la brassant, de la poussière de nos textes, rafraichissant la langue, inventant des volutes invisibles. Il est la direction de notre errance, le sens de notre persévérance. C’est la source des quatre coins de l’horizon. Il lave, il purifie chacun de nos souvenirs. Il est la première musique, il sera la dernière. Il est le seul langage amoureux, celui d’avant les mots, celui d’avant les mensonges, il est le voile qui habille nos désirs. Il n’est rien, invisible, cependant il nous rend à la lumière.
Le souffle se dévoile à nous lorsqu’il passe sur la poussière. Car c’est lui qui révèle le poème. Il en est le sang fugitif.
Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint. Au bout des mots, il reste toujours un morceau de rocher inviolé, impraticable. Dans l’écriture le sommet est toujours plus loin, toujours plus haut, toujours ailleurs, c’est la voie mystérieuse de l’écriture, sans doute, sa voie divine. On est à un souffle du but.
Car le sommet s’invente au fur et à mesure de l’écriture, toujours avec un souffle d’avance, toujours avec un printemps d’avance. Peut-être que la littérature réside en cela, dans ce souffle qui maquera toujours à notre dernier souffle. Alors l’on s’épuisera jusqu’à l’asphyxie, jusqu’à l’extinction des mots, jusqu’à l’écroulement de la parole. Jusqu’aux cendres.
À mordre la poussière.
À agrandir l’univers en aggravant la voix.
Il ne restera que quelques poussières d’or entre la joie et la désespérance.
L’oubli dans l’ignorance de l’oubli.
Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu’oublier, c’est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier.
Parfois, dans écrire, on finit. Jamais on n’atteint.
« L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » (La Genèse)

Franck.

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mardi 11 juillet 2017

- 80 - Arbre...

Il y a ce rêve : sans doute, veut-il me parler. Me signifier.
Dans ce rêve, il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d’une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l’horizon.
Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C’est un rêve d’arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L’arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l’arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l’étirement engourdi de sa fibre.
Hors de sa forêt, l’arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte, résolue, tricotant de l’éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année, et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C’est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.
Je ne sais dire de quel arbre il s’agit. Est-ce un chêne, un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d’épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croutes de sève coagulée. Dans le silence de la plaine, l’arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s’offre, et s’épuise, ce bois qui s’appuie sur ses effondrements, qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C’est un rêve d’arbre. C’est donc un rêve de solitude. De patience.
Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part, puis cet arbre dressé dans son silence. Cette impression de silence dans le rêve. Ce silence, là, maintenant à l’heure de l’écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Avec seulement le vent dans la ramure. Seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, cette tension sans fin. Un épanchement.
Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Peut-être dans l’arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l’arbre pris dans mon écorce, et le tourment de mes branches. Comme l’arbre dans son travail d’arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S’étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d’une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd, douloureux d’aller prendre le silence de la terre, puis à force d’épuisement, à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur, constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l’on oublie. De siècle en siècle. L’arbre solitaire est comme la nuit, il n’a pas de lieu, seulement l’éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, la foudre. La foudre.
À chaque strie, un chapelet tremblant.
À chaque strie, l’incision des jours.
À chaque strie, l’arbre dans sa croissance s’éloigne de lui, il fabrique l’ombre qui l’emportera.
Chaque feuille est comme le déploiement d’un mot.
Chaque feuille récite la vie de l’arbre depuis son début, depuis le premier humus, chaque feuille dans son brouhaha de verdure prépare le long silence de l’hiver.
Chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l’écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.
Il y a ce rêve. Sans doute, veut-il me parler. Me signifier.
Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Un rêve de la permanence, du précaire, de l’éternité dans l’éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Chaque mot serré dans l’écorce craquelée, venu d’une sève lente. Si lente. Macération lente d’amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses, le sexe, les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s’ancrent les cieux.
Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l’amour qui se dit. Quelque chose du vertical, du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L’arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C’est un prophète qui scrute le silence pour s’en faire de l’écorce.
Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l’éternel, et il invoque ce qui viendra bien après l’éternel.
Dans le rêve, il y a l’arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce
Chaque arbre dans son murissement d’écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c’est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps.
De la terre, aux constellations.
Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s’y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l’infini.
Lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l’échange des sangs, c’est la vie incorruptible que nous cherchons, c’est l’évidence d’une révélation. C’est l’instant brutal multiplié jusqu’à la fin des temps.
Les arbres ne meurent pas, c’est ce qu’ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache.
Les arbres sont faits d’attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux.
Écrire, c’est faire de l’arbre. C’est murir sous l’écorce de la parole, la saison à venir. C’est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c’est faire de l’arbre, c’est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c’est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu’aux feuilles, jusqu’aux fleurs, c’est tendre ses fruits en offrande.

Franck.

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dimanche 9 juillet 2017

- 79 - Les quatre matières...

Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre éléments. La matière. Pas le sujet. La matière. Le texte n’est en rien sorti de la pensée. Pour se poser, le texte a besoin de s’alourdir, de traverser la matière, la consistance d’une matière. L’imaginaire a besoin de s’incarner d’abord dans un élément, que cela soit l’eau, le feu, la terre ou l’air. L’imaginaire sort en droite ligne du cerveau reptilien. De cette adhérence fondamentale au monde qui nous entoure. Nous étions pierre, terre, sable, puis nous les avons quittés. Nous étions sources, ruisseaux, fleuves, océans, puis nous les avons quittés. Nous étions feu, incendie, soleil, puis nous les avons quittés. Nous étions brises, ouragans, tempêtes, souffles fragiles, puis nous les avons quittés. Nous avons quitté nos lieux, mais quelque chose en nous se souvient.
Le texte est cette tentative de retrouver ce temps d’avant la parole. Temps nu, pauvre, temps miraculeux. Cela n’a rien à voir avec le chant béat des romantiques pour la nature. Car ici, il est question de substance, de matière, de l’essence même des mots du texte. Des quatre horizons, de cet effort de vie qui nous pousse à les déborder tous les quatre à la fois. Car le texte est d’abord un écartèlement. Du bas au plus élevé, du plus étroit au plus démesuré, du plus fugitif à l’éternel. Le texte est une traversée du temps et de l’espace, une traversée de la terre, de l’eau, de l’air, du feu. La remontée des peurs vers le désir. Voyage orphique. Chaque texte tient dans sa gueule les fils de la métamorphose. Écartèlement bien avant que la croix fût inventée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre matières. Les quatre lieux. Nos premières maisons. Nos quatre dimensions. La parole se creuse et se nourrit de matière, c’est pour cela qu’elle se sait, qu’elle se veut éternelle. La recherche d’une consistance, la seule façon d’obtenir une résonance. Un écho. La réponse du même sans fin.
La terre pousse en nous ses chaines montagneuses, même si nous ne sommes rien de plus qu’un peu de sable mélangé à de la poussière… Même…
Quand s’écoule dans le vent des siècles notre poignée de terre noire, flamboient toujours quelques grains d’or pur dans un pli de l’univers.
Le texte est une armée en marche sur la page blanche. Perdre ou gagner n’a pas de sens puisqu’il faut livrer bataille. Qu’importe puisqu’à la fin du jour, j’aurais cessé de vivre. Puisque le texte se défera, puisque la nuit couvrira les restes de mes rêves. Qu’importe puisque je sourirai, que le papillon perdu se posera sur mes lèvres. Qu’importe puisque demain il faudra recommencer.
L’eau du texte s’infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse et obscure. L’eau lourde du texte cherche son issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s’épuise dans le flot. Alors le flot lent cherche la nuit, le flot lent traque les ombres. Le flot lent engloutit des cités entières. C’est le flot du texte, fait de chaos, de débordement, de son invincible poussée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte puisque la moindre goutte d’eau, la moindre trace de rosée enferment en son centre les cieux, même les confins des cieux, puisque le moindre grain de sable appelle tous les déserts, ceux de Mars, ceux de Vénus, puisque la plus fragile des étincelles éclaire les nuits de l’univers, puisque le plus délicat des vents d’été pourrait nous laver de tous nos péchés…
Car il faut savoir que j’ai vu sur la lisière de mon sommeil un grand cygne écarlate. Un grand cygne s’avançant en silence. Un incendie sur les eaux. Un grand cygne écarlate comme si l’eau lentement s’embrasait.
L’embrasement et l’étreinte.

Franck.

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samedi 8 juillet 2017

- 78 - Asphyxie...

Revenir sur l’errance. Comme une boucle infinie. Un sentier qui perd sa trace. La route s’absorbe dans la fin d’un rêve. Dans les glissades de la fin d’un rêve. Partir sans jamais arriver. Puisqu’il n’y a pas de lieu. Jamais. Sinon les lieux de la route empierrée de l’âme. Sinon les chaos des heures puis la défaite des jours.
J’ai mis le ciel dans mes yeux, au plus près de mon sang. J’ai fait briller des étoiles au plus près de mon ventre. Il m’est arrivé de prier des dieux en exil. J’ai soufflé dans les couleurs des fleurs pour éclairer ma nuit. Je crois même avoir pleuré, certains soirs, sur la peau de quelques souvenirs. J’ai surtout jeté des mots au hasard.
Faire de l’égarement le seul chemin, le seul recours.
Sur la route de l’errance, il me faut sans cesse passer entre deux grandes statues. La blanche, et la noire. L’amour, et l’insondable solitude, puis consentir à ne pas entendre leurs chants, consentir à baisser les yeux pour ne pas bruler les derniers souffles. Baisser les paupières du cœur pour appeler à mon secours les silences du pèlerin.
Puis consentir, comme un adieu aux armes vaines.
Avancer les paumes ouvertes, les paupières baissées.
Ici, c’est une mer de verdure sévère. Une verdure de tempête. Une verdure de gros temps. Les bois viennent mourir dans les champs en écumant leurs dernières branches. Sans rage, mais dans la puissance sereine des grandes marées. Des embruns de verdures s’éclatent dans les deniers rayons d’un soleil d’automne moribond. Un soleil épuisé de ses feux. Appauvri de sa gloire. Au bord du naufrage. Lui aussi voudrait prier. Lui aussi voudrait consentir. Mais ses forces se résignent. Alors, il abandonne une lumière pâle, si pauvre. La lumière des fins, et des promesses déshabillées.
Je suis ici le temps d’une escale. Entre deux vies. Entre deux souvenirs. Comme au temps des oasis, et des grands déserts. Je suis dans l’antre de moi-même juste au-dessus de l’os. Que je voudrais curer une dernière fois. Le blanchir de mes mots. Encore.
Ici, c’est une verdure immense, massive, impossible à décrire. Un paysage peint au couteau avec de larges trainées de couleurs épaisses. Des monts, des vallons comme une grosse mer houleuse. Je flotte.
C’est quoi flotter ?
Le flottement, c’est toujours le risque de l’errance, c’est souvent être rejeté sur des rivages inconnus. Le moment entre les lieux. Même entre les lieux du corps. Dans l’absence de soi. Dans ce mouvement qui tire vers l’extérieur. Dans un lointain. Dans un lointain sans forme, sans bornes. Comme une chute. Je flotte dans un mouvement inconnu d’où ma voix ne sort pas. C’est un silence cassant comme l’oubli. Ce n’est pas un exil. Le flottement, c’est un oubli. L’exil nous tient dans la tension, la colère, le ressentiment, la trahison, l’injustice. L’oubli n’a pas de forme. On est sans lieu, sans autres. Suspendu. Vidé du sang. Bousculé par les mouvements erratiques des heures, des humeurs, des regards. Comme une hémorragie, une perte de substance. Avec cette envie de hurler, de crier. Toute cette réingurgitation comme s’il fallait ravaler sa vie. Chaque heure, chaque jour. Là. Dans ce lieu hasardeux, sans frontières. On voudrait appeler, s’ancrer dans la chaleur d’un regard. Mais le flottement est un lieu qui n’existe pas, où nul ne peut vous voir… Sans secours.
« À quelle station t’arrêtes-tu ? » « Là-bas… Plus tard… Là-bas… » « La prochaine ? » « Non ! Jamais la prochaine… Mais l’ultime, l’extrême. Je suis de la dernière station, de celle qui vient après toutes les autres. Au-delà des voies… Là où nul passager ne monte. Je suis du pays des landes, des bruyères froides du cœur, des grands champs de neige, des océans glacés, car mon ciel est traversé par le vol singulier des oies sauvages qui vont vers le nord. »
Pourquoi cet effondrement, cette coupure, ce glissement des chairs de l’œil et de l’âme, ce frottement de l’absence sur les mots de la langue, cette parole qui ne sait plus s’arracher ?
Ici, dans cette verdure brutale, il y a quelque chose d’écrasant. Une présence absolue.
Alors, je marche. Pour m’arracher au flottement, je marche. Je marche, comme j’écris. Pareil. Pour retrouver le corps, le souffle. S’immerger dans ces forêts grandioses. Comme écrire. Pareil. Le corps qui s’arcboute dans l’épuisement des muscles. Comme ces mots déterrés, extraits de mes restes. Le corps qui retrouve sa puissance. Sa rage vitale. Sa survie dans la douleur des muscles asphyxiés. Comme la prière offerte aux lèvres d’un mourant. L’extrême tension du corps. Ces noces obscures du silence avec la solitude. Marcher sur ces pentes infinies couvertes de forêts drues. Comme écrire. Souffrance primitive et sauvage du corps dans le vrai sang des muscles. Souffrance sans recours. S’arrêter. Continuer, trouver la limite. Être dans la limite. Même au-delà. Ces marches épuisantes ne sont plus un effort, mais une lutte.
Comme écrire.
Quelque chose se rassemble, là, dans un instant qui efface tout. Tout. Monter encore, pour finir. Rechercher la pente la plus droite, la plus éprouvante, la plus absurde. La plus féroce. Comme écrire, rechercher le geste le plus droit. Maintenant, mes pieds, mes mains s’accrochent. Mes genoux aussi. Ne pas glisser. Ne pas perdre les mots, surtout leurs lumières. Coller à la paroi de cette montagne. Coller toujours aux battements du cœur, du sang, , qui jaillit dans mon corps. Comme écrire. Étendre Projeter mes membres sur la pente vers une douleur plus grande, plus absolue. Le corps collé. Hors de moi, mais totalement moi. Dans la rage. La colère. S’arrêter. Impossible. Fixer un point là-haut, pour y jeter ce qui me reste de souffle. Même la mort est vaincue dans cet effort insensé. Simplement l’instant qui rassemble tout. Qui aggrave tout. Tout ce qui restait au fond de ma mémoire. Être dans l’instant du premier geste. Du seul geste. Comme la phrase qui s’arrête parce qu’elle attend du silence une consécration. Fixer un autre point. Un arbre, une pierre, une branche, une souche. Toujours la rage pour survivre à l’essoufflement, au feu du corps. À l’incendie qui brule ma tête, ma poitrine. Comme écrire. Comme aimer. Et gagner une fois de plus sur l’errance, le flottement. Comme écrire.
Comme aimer.
Maintenant, le sommet, et son ciel.
Maintenant, le sommet, son ciel, comme un port après la traversée des mers. Comme un port qui sacre le voyage.
La fin sans la fin. L’arrivée qui invente un retour.
Un possible.
Comme écrire ou prier. Ou simplement pleurer comme un enfant. Sans raison. Sans saison. Seulement à cause de la lumière, de cette joie incoercible d’être en vie. Le corps détruit de souffrance, mais rayonnant d’avoir survécu à l’asphyxie. Comme écrire. Comme écrire.

Franck.

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vendredi 7 juillet 2017

- 77 - Les oies sauvages...

Les oies sauvages emportent dans leur vol vigoureux les restes des saisons, avec les chants, les promesses. Leurs cris déchirent les restes des amours. Les oies sauvages vont vers le nord, la fin des terres, la fin des temps. Vol des défaites, des après. Vol d’ombres dans un ciel indifférent. Les oies sauvages creusent nos désirs, dépouillent nos dernières espérances.
Ce qui fascine dans le vol désespéré des oies sauvages, c’est cette énergie, cet entêtement. Cette folie. Ces cris sans visages.
Rapides et immobiles, comme les grands voyageurs, les oies sauvages, qui partent vers le nord, ne touchent plus terre, elles appartiennent au ciel.
Irréparablement.
Elles disparaissent peu à peu, effaçant leurs traces avec leurs cris, dans l’infini qui les dévore.

Franck.

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mercredi 5 juillet 2017

- 76 - Couture....

Un temps qui n’a pas de rive, qui s’effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l’écriture ? Dans quel présent suis-je ? Là, maintenant. À découdre les ourlets de l’univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l’on pouvait être prisonnier d’un bourrelet, ou d’un revers, d’un faux pli.
Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L’aiguille des mots pique les bords du trou, pique à l’endroit du débordement. De l’écoulement. L’aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré.
Alors, on retient les bords de l’univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Alors, on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Cela fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer.
Souvent, elles se déchirent les chairs.
Souvent, le texte se coupe.
Souvent, c’est une catastrophe.
Souvent, on se dit que c’est une tâche impossible.
Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l’oubli.
Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l’univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Encore piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair.
Pourquoi cette joie étrange à chaque piqure des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infinie ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi… ?

Franck.

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