vendredi 18 août 2017

- 106 - Rétraction...

Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l’endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d’oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s’accrochent encore à la terre, mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Un chant qui s’épuise.
Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Cela ne dure pas longtemps. Peut-être le temps d’un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi, une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n’y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d’autres saisons, d’autres épis, mais là, juste après, c’est une tristesse.
Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu’elle se soit apaisée, juste entre elle, et le silence qui la suit, il y a comme un abime, comme une chose que l’on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Cela ne dure pas, pourtant l’âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s’arrêter là. La musique persiste encore, elle n’est plus que son rêve, et tout la fuit désormais. C’est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C’est un moment instable qui s’absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.
Il y a un moment où l’enfant, après le jeu, se suspend. Il s’arrête. Cela ne dure pas longtemps. Son visage se voile, c’est comme si une aile passait sur ses yeux. Il est saisi. Brusquement, il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu’il pourrait disparaitre brusquement, s’effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C’est comme un hoquet du temps. Comme s’il venait d’avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu’il devait décider. Qu’un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c’est insupportable.
Comme cette femme qui se replie après l’amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l’offrande avait épuisé plus que l’offrande, comme si l’amour avait épuisé plus que l’amour. Juste là, à ce moment précis d’après l’amour, cela ne dure pas longtemps. C’est une tristesse qui n’a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d’un oiseau, le corps, et toute la vie déjà vécue. Cela ne dure pas. Mais c’est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c’est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s’insère, comme un grand soupir. Cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.
Comme à cet instant du miroir où l’on ne se reconnait pas, où nos traits se sont défaits. Cela ne dure pas, mais juste assez, pour que l’on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d’une vie, toute la vanité des désirs. Pour que l’on sache l’impossibilité du bonheur, la dérision de vouloir y croire encore et encore.
Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l’histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condensent toutes nos tragédies.
Là, dans ces instants, juste dans l’endroit impossible des heures l’écriture suinte. Juste là. C’est une tragédie. Cela pourrait être un bonheur. Mais c’est une tragédie. Et ça suinte.
Il y a des moments, je vous l’assure, je voudrais être en enfer. Cela ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l’attendre. C’est comme une rétraction. Un chant qui s’épuise.

Franck.

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mercredi 16 août 2017

- 105 - Le mot...

Le mot est sorti du texte. En sortant, il a brisé la phrase et en a recouvert les lambeaux. Il a tout recouvert. Le mot. J’ai laissé le livre. Il n’y avait plus que le mot. Mille fois connu, là, il était nu, chargé d’une nouvelle évidence. Avec un gout de poison. J’ai laissé le livre. J’ai oublié le livre. J’avais le mot coincé dans l’œil. Une écharde. L’écharde. Celle plantée dans la chair du cerveau. À l’endroit de l’hémorragie. Le mot. De l’œil à la mémoire. Droit. Rigide. Tranchant même dans sa mollesse. Tranchant à cause de son insignifiance. J’ai dû prendre le mot, l’arracher, le serrer, je crois que je l’ai gardé longtemps dans mon poing fermé. Je crois que je l’ai mis dans ma bouche, aussi. Je crois que je l’ai mâché. J’ai sucé chacune de ses syllabes. Je crois que j’ai fait passer ma voix dessus. Oui ! J’ai entendu ma voix dire le mot. Plusieurs fois. Je savais que c’était lui que je cherchais. Banal. Trop banal. Trop simple. Comme l’évidence nouvelle. Comme la révélation. À force de raboter au même endroit, quelque chose ressort. Quelque chose que tu ne sais pas, mais que, pourtant, tu sais. Alors, le mot sort du texte, tu le reçois comme si tu le découvrais. Dans l’œil, après, tu le poses sur ta voix pour vraiment savoir si c’est lui. Tu l’as toujours connu. Il est d’une banalité effrayante. Tu l’as déjà prononcé mille fois. Là, dans l’œil du texte, il ressort, et tu sais que c’est lui. C’est lui qui t’a trouvé. Tu avais beau te cacher. Le mot te trouve. Un jour.
Maintenant, il est là, avec moi, devant moi, dedans aussi. Il est là, et il occupe tout l’espace. Il est là comme un ciel de ténèbres, avec un horizon sanglant. À la fois vulgaire, médiocre pourtant tellement lumineux, si net, si limpide, si exact. Comme une croix dressée. Tu la connais cette croix. Les quatre horizons du malheur. Le mot est inscrit en haut, trônant comme une chape envahissante, lourde. Le mot est là, il occupe tout l’espace avec ses bras de pieuvres hideuses. Il tient la mémoire, tous les fils de la mémoire, avec tous les autres mots, comme l’eau d’un marais, une eau puante, invisible. Mais puante. L’eau filandreuse d’un marais. À force d’user la langue, il ne reste plus rien, sinon l’inusable. L’inattaquable. Comme vissé dans l’os. Mot citadelle, avec ses douves, ses créneaux. Mot déluge qui répand ses eaux insidieuses, comme un barrage qui cède brusquement. Le mot est rentré dans l’œil comme une catastrophe. Un accident de lecture. Il est là, dans sa résonance, dans toute sa vibration. Avec l’écho qui ricoche dans tout le corps, et maintenant qui fait trembler la chair. Je sais qu’il a coloré toute mon enfance, je sais qu’il a été de chacune de mes aubes, je sais que j’ai reçu à chaque crépuscule son baiser de glace. Maintenant, en le disant, en le répétant lentement, en murmurant chaque lettre, tout remonte, tout revient, les champs de neige, les landes, les déserts, les solitudes, le gris, le rouge, l’épaisseur des jours d’enfance, le tranchant des heures perdues. Cela arrive en vagues successives, noires, comme une marée de désespoir. Le mot est là, disant toute cette vie, toutes les peurs, toutes les fuites. Les naufrages. Il est sorti du texte comme un orage soudain, d’une brutalité incontrôlable. Sauvage. Écrasant tout. Condensant l’espace. Réduisant la respiration à une suffocation, imprégnant la mémoire d’une moiteur insupportable. Poissant chaque souvenir. Mot canevas, mot trame, mot tressé dans ma fibre. Depuis toujours, j’ai dû broder entre ses fils. Aujourd’hui, le grand drap est prêt. Le grand suaire noir. Le linceul des jours et des espoirs. Le lit du mot est prêt, bordé de silences. Pour les noces du passé, pour la dévoration de l’avenir. Il est promesse. Il est le danger mille fois annoncé. Il ouvre sur les terreurs. Il est la voix du futur qui gueule sa haine au présent avec son arrivée prochaine. Il est l’annonce. Il est l’avertissement du destin. Il est tout ce qu’il m’a laissé, lui le père, en héritage. Il est sa trace dans mon sang. Il est son gout de cendre dans ma bouche. Lui, le père, m’a laissé ce mot, le silence de ce mot, le trou dans la langue que fait ce mot, quand il s’approche trop près du cœur. Il est sa métamorphose, il est sa résurrection du mal, il est la prière qu’il me souffle, il est sa voix. C’est le mot de ses yeux, de sa bouche crispée, sa seule prédiction.
Le mot s’appelle menace. Menace, c’est le mot. J’ai lu menace, brusquement j’ai fermé le livre. Parce que c’est ce mot qui dit au plus près le début et la fin. Parce que c’est lui qui dit au plus juste cet abime qui me brasse. Menace.
Comme si chacun de mes gestes était sous sa protection, comme si chacun de mes rêves lui était destiné. Menace. Je pensais être dans l’urgence, je n’étais que sous la menace. L’urgence promet la guérison, le sauvetage, puis l’on se précipite vers le futur pour se sauver d’un présent. Mais « menace », c’est autre chose. C’est n’attendre rien, sinon le pire. La menace emprisonne l’avenir, tous les temps, leur dicte leur soumission, invente les découragements, les abattements, les déceptions. Menace, c’est inventer le pays des accablements, des lassitudes, des torpeurs.
Maintenant, je sais. Je sais le nom de cette ombre qui m’accompagne. Je sais qui murmure à mon oreille. Je sais qui habite avec moi, qui ricane auprès de moi.
Menace, menace… Même mort, ses menaces rampent encore, comme des ordonnances imprescriptibles.
Le mot s’appelle menace.
Mon père s’appelle menace. Même mort il s’appelle menace, puisque demain…

Franck.

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lundi 14 août 2017

- 104 - Musique et voix...

Parce qu’il faut bien y revenir.
Au départ, on est dans la distance. Écrasé par cette distance. Elle nous a d’abord pénétré. Après, elle nous écrase. On n’est rien. On le sait. Nos doigts hésitent sur le clavier. L’image de la page sur l’écran est un horizon impossible. Rien n’est là. Ou plutôt tout est là, rien ne vit. Rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence. Parfois, on voudrait que cela dure une éternité. La distance, ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Même l’écrasement. Plus rien. N’être plus rien, sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, car l’on sait qu’il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. À cet instant de l’écriture, on sait qu’il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte suivie de cet écrasement. De cette déchirure entre l’air que l’on respire, le poumon qui hésite dans son mouvement d’aspiration, d’élargissement. Ils naissent aussi de cette peur, de cette tension qui vrille jusqu’à l’insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n’aurais pas déjà perdu ?
Au départ, écrire, c’est errer dans cet espace de silence, dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre d’une défaite. Puisqu’écrire est une défaite. Majestueuse défaite. Somptueuse. Mais défaite, aussi. Puisque c’est la continuation, la sanctification de l’inachevable, puisque c’est la prolongation du manque, jusqu’à sa magnificence, dans la profusion du vide, jusqu’à son débordement. Ruissèlement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine, pourtant indispensable.
Alors, il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, puis consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours. Encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espérée, cent fois recommencée.
Au départ, on est dans ce désert de nous. La parole a reflué en ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C’est le temps de l’appel. De la peur. De l’espoir.
Au départ, ce n’est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente. Profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de nos hostilités, de nos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant, elle est là, fragile, invincible.
Une et innombrable.
Vivante.
Enfin…
Au départ, à l’intérieur, respire comme une note de musique infime, dérisoire, qui vient de nulle part, qui insiste, qui tient bon, qui se survit à elle-même, qui vient absolument. Elle est dans le corps. Cela prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C’est une note, une simple modulation à l’intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Cela ressemble au basson et au violoncelle. Une rumeur lente à l’intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine. Un vertige au ralenti. Un basculement.
Ce sont les premiers mots. Qui cherchent l’accord. La confluence. Pour bien comprendre, il faut imaginer la vague qui hésite. Écrire tient tout dans cet hésitement de la vague, dans ce déploiement qui s’oppose à l’évidence du mouvement. La déchirure.
Au début, c’est le temps des gammes, la main des mots oscille entre incertitude et irrésolution sur le clavier de la parole. C’est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. Des creux, des cris. J’entends la musique à l’intérieur alors je cherche la voix qui pourrait la dire. Je ne sais d’où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l’enfant qui refuse, le désir qui s’embarque. Il faut comprendre, j’ai d’abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l’arrière de ma vie. Alors la voix. La voix, cette nuit qui monte dans le texte, les aurores qui gisent dans la vapeur des ombres. La voix cette imminence toujours reportée. Chaque mot est un son avant d’être un sens. Chaque mot est d’abord symphonie, couleur, cascade. Chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix, sera nourri du sang de la voix, car chaque mot contient le suivant. D’ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis, je relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C’est mon souffle qui fait foi. C’est la véhémence et l’exaltation des résonances qui font foi.
Peu à peu, je me rends compte que ce n’est plus le désert du début, peu à peu, c’est un concert à l’intérieur, un concert qui vient de nulle part, qui ne cesse de grossir. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. À l’envahissement du vide succède l’envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s’invente. Je suis là, sans y être vraiment, au centre d’une dévastation comme traversé. Fendu. Fracassé. Alors c’est le temps océan.
C’est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l’épuisement, dans l’aveuglement, l’enivrement, la frénésie. Tenir les mots, comme on tient le cap, comme des notes que l’on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches, doubles-croches, et ponctuant ici d’un soupir, là d’un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique, qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l’entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note. L’épuiser dans son corps.
Il y a des jours où la mélodie à l’intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique. Avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent. C’est une musique de steppe. C’est une musique de Cosaques tristes, de Tartares qui galopent sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jours, je voudrais mourir à cheval dans un galop d’enfer, certains jours mes mots sont chevaux, crinière au vent, mes mots sont le vent, mes mots sont claquements de sabots. Je frappe le clavier avec acharnement parce que les mots sont des essoufflements, que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin. Sans fin.
Certains jours, ma musique sort de l’ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours, l’inquiétante langueur des heures pesantes, maussades, le son du basson rase les murs de mon absence et de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l’ombre, dans le tremblement, peu à peu, c’est l’orgue, l’orgue d’ombre avec ses accords lourds d’ombres, qui essayent de s’arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là, je suis dans les pierres grises, froides, chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. La parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors, je tape, je cogne. Chaque mot est mâché, remâché, déchiré, ânonnement lancinant d’une prière qui n’arrive pas à se dire, à s’élancer, à trouer l’espace du verbe. Chaque mot écrit dégage alors un vide encore plus effrayant qu’il faut combler dans un autre saut vers l’inconnu. Alors, je casse les phrases comme on casse des rochers. C’est éreintant. L’ombre monte comme une marée désastreuse. Une marée d’hiver. Sans pitié. C’est cela le bonheur.
Tenir le texte, c’est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Défait, mais pas détruit. Parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c’est reposer ses doigts sur le clavier, puis refaire des gammes comme aux temps anciens, c’est souffrir des articulations nouées et de la raideur des souvenirs.
Un jour, quelqu’un m’a dit, si tu veux écrire, il faut que tu manges. Prends un solide petit déjeuner, parce qu’écrire, c’est beaucoup d’énergie. J’aime cette approche qui fait de l’écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Écrire, c’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement : on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d’élan.
Il n’y a pas de muses là-dedans,  il n’y a pas d’exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu’il faudra retourner, la longueur des jours qu’il faudra supporter.
Tenir le texte, c’est tenir la distance, l’infinie distance, la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Écrire, c’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C’est appeler la rêverie, n’en recevoir que la poussière, surtout ne pas s’en contenter. C’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable. C’est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l’éternité. C’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.
Parce qu’écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Ils nous mettent en sursis, en espérance. Puisqu’écrire, c’est rejoindre, rejoindre l’inconnu qui nous appelle. Puisque c’est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisqu’écrire, aimer, c’est le même chemin. Puisque celui qui écrit, quelle que soit sa situation, est en état d’amour. Même s’il ne le sait pas. Écrire, c’est aimer, c’est témoigner de notre solitude, puis l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse. Oui ! Écrire, c’est le sacre du manque, du mouvement qui exige que l’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir.
Au départ, c’est une musique. Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle me traverse, alors j’essaye d’y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, j’essaye simplement de lui faire assez de place, je consens simplement à ce qu’elle me dévaste, et je pétris.
Chaque texte est une mélodie et l’impossible tentative de la dire.
C’est le temps de la fin. À l’intérieur, le son se fait plus doux, plus calme. C’est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C’est le temps de la fin, de l’effondrement, de la défaite et de la joie. C’est le temps de l’amour, du manque lumineux. C’est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil. Immense comme un grand champ de neige.
C’est le temps du silence grave, presque solennel. Le temps de la paix.
On peut éteindre l’écran, on peut partir, on peut mourir, puisque plus rien n’a d’importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse ruine… N’être qu’un errant dépourvu de lui-même.
Le texte peut se défaire. D’ailleurs, il est déjà défait…
L’effacement, absolument.

Franck.

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samedi 12 août 2017

- 103 - Submerger l'accablement...

La juste mesure du contenu et du contenant. Du geste qui porte le texte à nos lèvres. Est-ce cela écrire ?
La mesure m’ennuie. Ma déraison n’est rien à côté de la folie qui pétrit mes mains, mes épaules, mes poumons, l’argile de tout mon corps.
Il n’y aurait pas de règle, pas de loi. Simplement la voix pleine au ventre des mots. Il n’y aurait rien de conforme dans l’écriture, car les mesures s’excèderaient elles-mêmes, se déborderaient sans cesse. L’écriture serait l’art du déséquilibre, du trébuchement, du sursaut qui suivrait pour éviter la chute.
Ou seulement le long soupir qui l’accompagnerait dans la chute.
L’ivresse ruisselante du désespoir. Cette mélancolie de l’avenir
C’est l’art des bâtisseurs de ponts. Relier des rives, des constellations. Tout ce qui nous habite, tout ce qui est éparpillé dans les oraisons de nos nuits. Tous nos continents démembrés.
Nous avons de drôles de cieux à l’envers du crâne, de singuliers fleuves circulent dans nos chairs. L’arche des mots repose sur un souffle. Les pierres de la voute s’adossent les unes aux autres sans rien pour les maintenir, que de vagues rêveries, puis les souvenirs se mêlent à l’oubli, font office de ciment. Chaque mot du texte pousse vers le suivant pour vaincre l’apesanteur, pour éviter la chute. Mais cette poussée est parfois accablée. « Fragile et robuste ». Comme l’arbre qui tient dans sa poussée, la terre et le ciel. L’écriture est un arbre de porcelaine aux feuilles de cristal. Fragile et robuste. Un grand monument de temps sculpté dans la lumière. Dérisoire, invincible. Affligé, souverain.
Le vent se perd dans son propre reflet.
Le vent se perd dans les roses pantelantes de nos jardins dévastés
La juste démesure du contenu et du contenant. Les écritures qui portent, qui trouent, sont celles qui sont déportées, déviées par une réfraction de la lumière. Celles qui dérivent. Les écritures à souffle sont celles qui sont essoufflées, consumées. Je sais des écritures désaccordées qui rendraient Mozart jaloux. Le débordement. Le déluge. La cendre. Voilà. Seul l’excès convient à la voix. Il faut bien que l’eau déborde pour faire naitre les sources. Il faut bien de la démesure pour pénétrer la pierre. Il faut bien un excès de joie ou de tristesse ou de silence, pour que la vie se survive. Il faut bien submerger la chair.
Un océan au bout de la jetée.
Un baiser au bout du silence.
Une opulence pour l’après.
Pour la fin.
La funambule avance dans la fragilité de son pas. Ce qui la fait avancer, ce n’est pas son équilibre, mais l’excès de déséquilibre. Tant de déséquilibre, que l’on croit la voir danser, avec son ombrelle rouge au bout des doigts. Un pas de danse au-dessus d’un cœur béant. Il faut bien submerger la chair pour inventer d’autres chairs.
C’est bien lorsque le contenu épuise le contenant que l’écriture apparait. Il en va de même lorsque le contenant outrepasse le contenu, où, à force de formes, des sens nouveaux et inconnus, apparaissent. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’excroissance qui signe. Il en va de même pour le silence. La trace effacée de nos vanités.
Il va de même pour l’amour. Que serait un amour sans les débordements du printemps, sans ce temps devancé, inondé, sans les murmures qui appellent le cri ?
La solitude à profusion, comme une richesse inépuisable.
Le texte tient par l’expansion des mots qui le traversent. Par l’hémorragie qui en résulte.
Même la pénurie doit être excessive. Même le manque. Surtout le manque. Le manque en abondance.

Franck.

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vendredi 11 août 2017

- 102 - Primitif...

Cette part de sauvagerie nous effraie au premier abord. Tout dans notre quotidien nous en éloigne, ou feint de nous en éloigner. On ne sait pas d’où elle vient cette sauvagerie. Cet abime brutal en nous. Quelque chose qui vient de la horde, des forêts inviolables, de la faim, du froid, d’un corps aux muscles épais. Au premier abord, on ne peut pas croire à ce torrent fou, à cette chose hors du langage, à ce surgissement fauve, inquiétant.
L’inconnu indomptable jaillissant dans la brulure de l’écriture.
J’ai senti dans l’écriture cette sauvagerie originelle, cette douloureuse véhémence qui court le long des nerfs, qui s’enroule aux os, qui perce les chairs. Toutes ces choses du désir d’avant le désir. Un intense vouloir sans forme, sans objet. L’état rudimentaire du vivant.
Écrire traverse ces contrées archaïques, ces pays sans mot, sans question, sans réponse. Uniquement une sorte de stridence ancestrale qui revient du fond des temps. C’est cette première chose disgraciée qui dénude, qui appelle.
C’est le premier désert à traverser.
Car il faut bien dire que tout viendra de ces lieux défigurés.
Car écrire ne vient pas du haut. Écrire vient du bas, de l’encore plus bas. De la croute vitrifiée de l’en deçà du temps, de cette terre noire qui passe dans nos veines et qui racle.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir. Après, le savoir de l’écrit nous échappe, nous abandonne. C’est porter la vie plus loin. Sans rien connaitre de ce loin. De ce plus.
Longtemps après l’écrit apparaissent parfois quelques étoiles.

Franck.

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jeudi 10 août 2017

- 101 - Secret...

Écrire ne dévoile pas le secret. Écrire le désigne.
Parfois, il l’efface.

Franck.

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mercredi 9 août 2017

- 100 - L'instant...

Habiter l’instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l’instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif, éternel dans son essence. C’est le lieu de l’écriture. Introuvable, pourtant possible, incertain pourtant inévitable. L’instant, c’est la condensation du vide et de l’attente. Il n’est rien, pourtant il révèle tout. Il nous traverse, écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d’un oiseau.
Habiter l’instant, cette éclaboussure de conscience et de vie dépouillée, écrire…
Habiter l’instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C’est notre puits d’immortalité. Là où l’écriture demeure, où l’amour fleurit… Un temps sans épaisseur, qui dure…
Qui dure… Qui dure…

Franck.

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mardi 8 août 2017

- 99 - La langue de l'errance...

« Qu’ai-je quitté ? Qu’ai-je retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’ai retrouvé ? Qu’ai-je quitté que je n’ai pas retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’aurais voulu ne pas retrouver ? Qu’ai-je retrouvé, que je n’avais pas quitté ?
Ce que l’on croit quitter ne nous quitte pas. On ne quitte pas : on s’éloigne. »
Louis Calaferte : Rosa Mystica.

L’errance est une langue. On sait en dire les mots, mais le sens nous en reste caché. Alors, on se met en route pour découvrir leurs significations. On ne quitte pas, on ne fait que marcher, on ne part pas, on ne fait que consentir à l’exil, à la solitude, à l’abandon.
On ne connait jamais le sens de nos actes. Ils nous apparaissent souvent comme ceux d’un fou. Rien ne les tient entre eux que le fil ténu de l’exil, que cet inachevé qui nous ronge, que cet inachevable qui nous terrifie. Alors, on écrit pour dire cette folie, que l’errance n’est pas le résultat de la seule ignorance, que l’on a pitié de nous-mêmes seulement par lâcheté, parfois par miséricorde.
Si l’on tend l’oreille, si on la colle au plus près de notre langue, alors on peut entendre, tapis au fond des chairs, un enfant perdu. C’est le chant de la langue, le lieu de notre exil…
Alors, on va vers cet enfant, on écrit pour qu’il vive… Encore un peu.

Franck.

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dimanche 6 août 2017

- 98 - L'effacement...

Il faudrait imaginer l’écriture qui s’effacerait juste après avoir été écrite, de même que la lecture du livre emporterait les mots au fil des yeux, et blanchirait les pages. À la fin, tout serait blanc, comme un paysage de neige. Comme en hiver lorsque tout est blanc.
Ce qui tient ne tient que dans l’instant. Tout s’efface. C’est pour cela que nous recommençons.
Ainsi, les traces de nos pas qui s’effaceraient au fur et à mesure, comme une apparition, comme une disparition, comme une naissance toujours renouvelée, comme une mort toujours imminente. C’est pour cela que nous continuons.
Nous venons de cet effacement.
L’écriture est un lieu impossible, sans cesse contredit.
Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu’aucune aurore ne couronnera.
Il existe un hiver qu’aucun printemps ne délivrera.
Ainsi, nous allons… Ainsi, nous devons aller… avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés…
De l’hiver à l’hiver, du noir, au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence…
Aller, aller sans cesse…
Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés…

Franck.

Posté par Franck Nicolas à 07:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 5 août 2017

- 97 - L'affut...

« Je me méfierais toujours de quelqu’un qui dit “nous” quand il jouit.
Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d’ombreux et d’invisible, sans mémoire de l’animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n’y a pas de joie. »
Les Ombres errantes : Pascal Quignard (Grasset)
Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d’où surgit l’écriture. Être là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l’affut, dans l’attente, embusqué dans la langue.
Il y a une folie à vouloir saisir l’instant fou où par un excès d’être, une surabondance, on disparait dans une sorte d’oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire.
Être à l’affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l’endroit même de l’obscure, là où la nuit se confond avec le sang, la chair, les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement.
La langue se meurt. Elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l’endroit le plus confus du dire et de l’écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim.
Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons.
Écrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus. C’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affut. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ?
Je reste là, immobile, dans l’attente absolue de l’engloutissement. Écrire seulement, l’écriture en train de naitre, surprendre la trace du silence qui jaillit, la blessure qui le suit.
Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l’imminence, l’imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l’un contre l’autre, pour se sentir délivrés, de la langue, de la peur, de la fin, de l’éternelle fin…
Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable tremble, toujours vacillante, l’éclat d’une joie indemne, d’une joie encore intacte… L’indicible printemps…

Franck

Posté par Franck Nicolas à 07:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]