vendredi 15 septembre 2017

- 123 - (FIN) L'inachevable...(2)

L’inachevable ne peut être dit. Il demeure imprononçable. Il n’a pas d’autre nom, puisqu’il les contient tous. Le désastre du désir. Alors, on erre dans ses propres ruines. De tout temps, on les connait ces ruines, on les a faites ainsi, maintenant elles sont là, comme la seule évidence, la seule preuve de la défaite. Même les mots n’ont plus de sens après l’avènement de l’inachevable. Ils ont perdu leur sang, leur substance. Ils nous traversent sans laisser de traces.
L’inachevé reste toujours éclairé par la lumière tremblante d’une flamme. Tout s’éteint dans l’inachevable. L’inachevable n’est pas lourd, il est écrasant, il n’est pas lent, il est immobile, il n’est pas profond, il est la dernière vacuité. Il n’y a plus de route à prendre, plus de croisée des chemins. Il n’y a même plus de rémission, puisqu’il n’y a plus de péchés.
Un néant inachevable. Une résistance.

Franck.

 

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jeudi 14 septembre 2017

- 122 - L'inachevable...

Il y a dans l’inachevé une absolue tristesse. L’inachevable dans l’inachevé vous rejette dans un exil sans retour. Quelque chose en nous ne rejoint plus le monde. Quelque chose en nous se détache, se défait. Coquillage usé, abandonné après la marée. Il y a dans cette image du coquillage une désolation. Quelles que soient sa beauté, la nacre, l’irisation, il est là, arraché. Infiniment mort. Vidé de sa chair. L’inachevable dans l’inachevé nous amène à l’endroit des marées qui déposent des coquillages usés sur une plage dévastée, affligée.
L’inachevable en moi, c’est la mort qui s’infiltre, c’est la nuit qui grandit, c’est la fin avant la fin.
C’est la mort qui parle dans le vivant qui se tait.
Il faut s’imaginer marchant sur le chemin. Toute notre vie, nous errons de point en point, de source en source, de printemps, en cerisier fleuri, chacun à sa course, chacun sa direction, chacun à son pas, ses futaies ombreuses, ses vallons, ses plaines lumineuses. Mais derrière nous marche une ombre invisible et lointaine. Le temps passe. Au début, on ne voit pas l’ombre. Elle est loin, insignifiante, dérisoire. Elle est l’inachevé. Mais elle est loin. Alors, on continue.
Sans faire de bruit, elle se rapproche. Insidieuse. Lentement, elle se rapproche. Elle est toujours l’inachevé. Mais on ne le sait pas. On ne le croit pas. La beauté des saisons, les sourires complices, les baisers volés vous aveugle, les amours, les fraternités du voyage vous font tout oublier, jusqu’à l’inachevé qui marche au loin derrière vous, qui se rapproche, toujours un peu plus.
Puis un jour, un jour plus clair qu’un autre, au détour d’un quai de gare, vous voyez dans les yeux de celui qui s’en va l’ombre qui vous suit depuis le début. L’inachevé s’est rapproché, il est si près que l’on peut le voir dans le regard de l’autre. Car c’est toujours l’autre qui désigne l’inachevé derrière vous.
Maintenant, il demeure là. Il ne s’appelle plus l’inachevé. Il est l’inachevable. Son ombre recouvre votre ombre. Désormais, il est là, en vous accroché à chacun de vos gestes, à chacun de vos rêves. Il est la couleur des choses et du temps. L’inachevable prend la forme de vos mots, il devient la voix. Le murmure au fond du ventre, il n’est que sa présence ombreuse dans votre sang.
C’est toujours l’autre, qui vous dit au creux de l’oreille : « Ne te retourne pas… Ne dis rien… » Les trains s’en vont, les quais de gare se vident. Puis l’inachevé devient l’inachevable.
L’inachevable transforme l’ordre des temps. Il supprime le futur de votre voix, l’autre, le semblable parle au passé, au passé simple, composé, antérieur… Il ne reste qu’un présent à partager : c’est le nom de l’infinie tristesse.
Une concordance des temps impossible.

Franck.

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mardi 12 septembre 2017

- 121 - Une marée à l'envers...

L’écriture ne tient que dans le renoncement à la littérature. Que dans le constat toujours renouvelé, que nous sommes à la fin d’un monde.
Le corps n’est plus le lieu de passage de la langue, les chairs ne tremblent plus d’une ferveur sacrée. Le corps qui fut le lieu de la mémoire n’est aujourd’hui que le lieu des records…
Écrire suppose une ignorance définitive et absolue ; la désespérance en un devenir littéraire.
Écrire est un geste déjà advenu. C’est parler une langue morte. Écrire, c’est maintenir le geste qui en se dévoilant, défait la langue même dans laquelle il prétend se déployer. Une marée à l’envers, où la mer ravale une à une ses vagues, découvrant un vide toujours plus grand…
Saturne dévorant ses enfants.

Franck.

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vendredi 8 septembre 2017

- 120 - Le premier mot, après le dernier mot...

L’instable et le fugitif. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Nommer, c’était sa façon de croire en l’éternité. Non pas que l’éternité l’intéressât particulièrement — il était bien trop usé pour imaginer le sans fin de cette usure —, mais la mort inévitable submergeait chacune de ses heures.
Alors, écrire était devenu comme ces chansons d’enfance destinées à conjurer les peurs. Dire, ce n’était pas sortir hors de soi, c’était incorporer. Annuler les distances.
Maintenant, il en était sûr, écrire, c’était le corps du Christ, car la voix du texte est dévoreuse.
Alors, il se disait que nommer, c’était manger ses peurs, comme l’hostie du verbe. C’était les apprivoiser et déjà commencer à les aimer. Peut-être.
Nommer est un travail solitaire et silencieux.
Douter. Il doutait de tout. Il savait que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitude. Douter, c’est n’en avoir qu’une seule. Il doutait de tout, sauf au moment de l’écriture où le sentiment d’une évidence l’étreignait, aussi puissante que fugitive.
Au bout du compte, tout aggravait la conviction désastreuse de sa précarité.
Écrire nourrissait la forme la plus achevée de sa mélancolie.
Le réel, le vécu, le vrai, le tangible, l’irréfutable étaient bien là. Trop sans doute. Le monde, ses guerres, sa désagrégation, son quotidien, sa banalité, ses foules bruyantes, sa sauvagerie, sa suffocation, son aveuglement, il en était, bien sûr, traversé. Bouleversé, même.
Alors, pour ne pas être écrasé, il opposait à ce monde si présent ses landes intérieures si évanescentes. Il croyait qu’écrire, était la dernière forme d’une sorte de résistance. Une résistance à l’état brut. Effacer ce qui tentait de le broyer.
Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre. Il les avait prononcés dans le recueillement. Il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes.
Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Un continent né de sa voix.
Agrandir chaque mot pour qu’il rejoigne, pour qu’il déborde, pour qu’il rencontre, pour qu’il engendre.
Chaque rêve devait avoir la consistance d’un roc, et pour cela il fallait mâcher longuement la parole des mots. Incorporer pour annuler la distance, le temps. Nommer, nommer sans cesse, pour aggraver la tension du néant. Il égrainait son chapelet païen non pour la vie éternelle, mais pour l’éternité de la vie, non pour sa vie à lui, mais pour la vie tout court. Nommer, et tout d’abord éteindre la vieille parole par de très longs silences.
Alors, il avait inventé ses paysages de miséricorde.
Le tout premier : la mer.
Parce que la mer est par nature mélancolique. Puis il y eut les vagues, les marées.
Puis les landes brumeuses, sauvages, puis derrière les grands champs de neige sans fin, tristes, affligés, découragés. Les chemins errants, les talus, les champs de blé. Et toujours les vagues incessantes comme si déjà la mort le berçait.
Ses décors n’avaient pas de vraies formes, ils épousaient l’horizon.
La métaphore, c’est tenter une connivence. C’est espérer une réconciliation. C’est appeler une fraternité. Inventer du vivant pour un mort. Donner du souffle au dernier souffle.
Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Géographie de l’absence, du retrait, entre mémoire et oubli.
Il avait dit la menace, le sans fin, il avait dit le fragile, le désastre, et l’effondrement. Chaque fois, il avait dit la vacuité infinie de toutes choses, chaque fois il était tiraillé entre l’urgence et la lenteur. Il avait dit l’impossible, l’inaudible, mais toujours l’errance et la désespérance revenaient. Il avait dit le vertige, la chute, avec l’écrasement qui s’en suit, la déchirure brulante. Il avait dit l’attente, les grandes passes de silence. Mais toujours : l’usure, la déperdition, l’à rebours. Il avait dit : la parcimonie aussi, la patience insondable, démesurée.
Chaque mot était une ile débordée, une ile posée sur son horizon mélancolique. Chaque mot était un voyage perdu. Chaque mot épuisait un peu plus son sang.
Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcés dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes.
Toutes.
Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Qu’y a-t-il après les mots ?
Qu’y a-t-il après les iles ?
La disgrâce est-elle la seule issue ?
Sans doute faut-il consentir. Consentir comme la première prière. Consentir, c’est déjà un regard de bonté posé sur notre vie. C’est s’ouvrir béant au pire et au meilleur. C’est n’être exempt de rien, mais encore capable de tout.
Consentir, c’est le premier mot après le dernier mot.
C’est le premier nom de la passion.

Franck.

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mercredi 6 septembre 2017

- 119 - Entre l'avant et l'après...

Il y a un avant. Il y a un après. Entre les deux, un grand champ de neige. Avec l’écriture, blanche, sur la neige blanche. L’impossible inscription de l’instant. De l’eau sur de l’eau. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Si peu. À part ce mouvement qui remonte des viscères, qui roule sur le thorax, froisse les poumons et qui vient s’effriter dans la bouche. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Rien. L’objet du texte invente le sujet. Écrire pour maudire la parole. Invoquer le silence dans des phrases trop bruyantes. Parler est vain, se taire impossible. Vivre l’écriture entre les deux. Le grand champ de neige. Blanc et l’écriture trop blanche. Le pas de l’écriture s’enfonce, tasse, disparait sous le poids de son insistance. La phrase ne tient rien, et je ne retiens plus la phrase. Elle m’entraine dans le blanc.
L’anachorète a fait trois tas devant sa grotte. À droite, il a posé ses gestes, tous ses gestes, toutes ses actions. À gauche, il a fait un tas de tous ses vêtements. Au centre, il a déposé sa parole. Toute sa parole. Tous les mots de sa langue, même son nom. Puis il est entré dans la grotte, il s’est assis. Il a fermé les yeux. Alors, il n’y eut ni avant ni après. Il n’eut plus à traverser le grand champ de neige. Il était la neige. Un et innombrable.
L’écriture tient les bords du temps.

Écrire conjure le vide.
C’est la tentative d’un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Il s’agit de côtoyer les ombres de les frôler, de les désigner de les ressusciter. Il faut rajouter quelque chose au vivre, soit pour le parfaire soit pour le refaire pour lui donner sa dimension de silence. De fièvre.
En fait, écrire nous dit l’ombre de nos actes, de nos paroles, le trou décelé dans l’écorce crevassée de nos vies démembrées.
Écrire touche à la substance même de ce que nous ignorons.
Ce qui fut ignoré sera écrit.
Ce qui n’a pu être dit sera écrit.
Ce qui n’a pu être écouté sera écrit.
Ce qui a été refusé sera écrit.
Ce qui a été perdu sera écrit.
Ce qui a été espéré sera écrit.
Ce qui a été pleuré sera écrit.
Ce qui a été sali sera écrit.
Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

Rejoindre un cœur est un voyage impossible. Rejoindre un cœur est une vraie folie, parce que les mots tombent, ils nous échappent, se brisent aussi facilement qu’un souvenir, ils ont besoin de toute notre attention pour rejoindre, à force de couleur, de musique, d’élan, une parole juste, attendue. Peut-être secourable.
L’amour court sur la lame d’un sabre, un mot trop lourd, trop pesant et c’est la blessure. La rosée qui l’abreuvait, qui le nourrissait, se transforme en sang, c’est ce que l’on appelle le sang du poète.
Le plus court chemin pour le mot, c’est le baiser.
Combien de temps pourrai-je encore tenir les bords tranchants de l’écriture ?

Franck.

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lundi 4 septembre 2017

- 118 - L'infinie négligence des dieux...

Écrire, c’est détrôner les dieux. Comment pourrait-il en être autrement ? Que vaudrait une parole qui ne viserait qu’à les servir ? Il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement le déploiement d’un geste nécessaire. Les dieux nous ont inventés pour qu’on les tue. Le poète achève la création du monde. Il faut bien une humilité démesurée pour entreprendre ce meurtre lent et silencieux. La terre, l’univers, les constellations appartiennent à ceux qui les prononcent, à ceux qui les nomment. Les dieux nous ont désignés, nous ont assignés, mais c’est bien le poète qui a le pouvoir de les dire, de les nommer en retour. De les effacer.
Écrire, c’est bien tracer le domaine des dieux pour y mettre le feu. Pouvoir contre pouvoir. Magie contre magie. Miracle contre miracle. Le poète a un avantage dans cette lutte, car il n’a pas l’arrogance des dieux, il n’a que son désespoir, parfois sa désinvolture. C’est bien suffisant. Écrire, c’est nommer l’infinie négligence des dieux.
Le Christ ne savait pas écrire, ce n’est pas un oubli de la part de son père. On a bien vu comment il a fini. En piteux état. Le poète a bien retenu la leçon. Et Dieu n’en finit pas de mourir à son tour. Alors chaque mot, chaque texte, chaque note le dénient un peu plus.
Les dieux nous ont inventés pour qu’on les tue. À chacun son destin, à chacun sa misère. Ils ont l’éternité mortelle, ennuyeuse, nous avons l’infini, la solitude, avec le silence qui les accompagne, l’amour qui les brule et le sang qui les sacre. La patience. Le rêve. Tout cela dans le geste du mot. Ils ont la puissance, et nous n’avons que la fragilité en retour. Notre sainte fragilité, notre épuisement, nos coins d’ombres, notre pauvreté. Car c’est bien de là que part ce geste grandiose, c’est bien de notre main vulnérable et tremblante. Nos cathédrales valent les leurs. Car je sais des mots ruisselant comme la lumière des vitaux, je sais des cryptes de silence pétries dans la pierre des prières, je sais des recueillements, des passions, des chemins de croix, qui valent bien les leurs. Chaque texte vaut une église. Le simple murmure d’un poème fait chanceler la moindre chapelle.

Franck.

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samedi 2 septembre 2017

- 117 - Ricochets...

Car ici, le texte invente la rupture de l’écrit. Chaque texte invente une fin. Invite la mort. Dans l’incessante répétition des jours, des textes, des mots. Avec ce triple meurtre du texte. Bien sûr, le texte tue celui qui le précède, mais il tue, encore plus surement celui qui le suivra, il tue, enfin, celui qui le produit.
Écrire n’est pas une occupation.
Parfois, c’est un destin.
À coup sûr une malédiction.
À force de mort en nous, nous inventons des temps étranges, et des gestes déshérités.
Car la fin résonne depuis le début. Depuis la première nuit. Il n’y a plus d’espoir. Qu’importe, puis que  la littérature n’existe plus.
La littérature, c’est ce qui efface les livres. C’est ce qui disparait. À chaque fois. C’est pour cela que l’on ne peut en dire rien et qu’elle n’existe plus. À cause de ce « à chaque fois ». Rien qui ne tienne en face du geste qui la crée et la détruit en même temps.
C’est l’histoire de l’humanité.
L’écriture se joue dans son effacement, elle n’est jamais plus présente que lorsqu’elle se retire. Écrire n’est rien, sinon le consentement à ce rien. L’infinie jouissance du désespoir.
Quelque chose se dérobe, ici.
Écrire, hurle la vision étouffée. Comme si le ventre des mères manquait toujours à nos mémoires. Le langage s’arrête à la porte des sexes. Nous écrivons la nuit, pour refaire le voyage. En vain. Pour le refaire quand même.
Nous venons d’une nuit désolée, sans mot pour la dire. Alors, la nuit, nous écrivons pour appeler Eurydice. Chaque nuit, nous allons la chercher. À chaque aube, nous nous retournons. La parole ne peut rien dire de l’au-delà des sexes.
Ne reste que l’entre deux rives. Le déjà parti, le pas encore arrivé. Le déjà plus là, le pas encore là-bas. Je fais des ricochets sur la surface lisse d’un grand lac noir. Mais ma pierre si plate soit-elle, si bien lancée soit-elle, si courageuse soit-elle, sombrera.
Puis les textes disparaissent. S’engloutissent.
Chaque texte invente une fin, en invitant la mort, cette mort océan, cette mort du ventre, celle de la nuit. Pas la mienne, mais celle de tous. Chaque texte invente un temps au-delà de sa débâcle. Sa perte signe une absente. Qui veille. Elle connait notre nom, et du fond des âges le murmure.
Cette nuit, je tentais d’appeler Son visage. Ses yeux, Ses lèvres, Ses cheveux noirs. L’éclat tranchant de Son regard. Je n’arrivais à rien. Ma mémoire avait perdu Sa trace. Déjà. Comme si Elle avait regagné le cortège des ombres. J’appelais Ses formes, Sa voix, la couleur de Sa peau. Cette nuit, je voulais Son sourire. Seulement Son sourire. Tous mes efforts étaient vains. La nuit s’ajoutait à la nuit.
Des ricochets, jusqu’à épuisement.
Nous ne vivons pas de nos rencontres, mais de leur oubli. Toujours dans l’après-coup d’un contretemps.
C’est pour cela que nous écrivons, pour ajouter de la musique à ces rythmes cassés. Comme si la fin ne se suffisait pas à elle-même. Comme s’il fallait la dire, la redire pour s’en convaincre. Ou pour résister. Ou seulement pour continuer d’aimer. En pure perte. Mais aimer encore.

Franck.

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vendredi 1 septembre 2017

- 116 - L'usure...

Nous sommes faits d’usure. Elle commence juste après l’enfance, au détour d’une rue, vous franchissez une ombre un peu plus appuyée, une ombre vidée de ses présences, de ses fantômes, de ses fées, et c’est fini. Déjà, l’enfance est achevée. Les instants ne surgiront plus d’eux-mêmes, il faut brusquement les arracher à l’ennui.
On est envahi de temps, jusqu’à l’écœurement.
L’usure est notre mesure. L’épuisement notre horizon. L’attente notre viatique. L’espérance, un cancer inguérissable.
Le reste n’est que jeux, illusions, reflets, miroirs déformants.
Les mots nous trahissent, comme nous les trahissons.
Nos histoires sont des contes de fées auxquels on s’efforce de croire, auxquels on ne croit pas. Même le livre le plus miraculeux a une fin. Le soir, on peut entendre la chute des chapitres où le mot fin résonne interminablement dans l’oubli ricanant.
Écrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir qui nous sommes.
Écrire cherche à délivrer l’enfant en nous. L’enfant prisonnier de l’ennui, de ce temps abattu qui écorche ses ailes. Souvent, l’enfance, perdue dans ses rêveries, ne sait plus trouver l’espace entre la joie et la mélancolie. Alors, il demeure, là, figé, pétrifié. Vitrifié, comme une terre désossée de ses promesses.
Les grandes catastrophes sont silencieuses. Un battement de paupière semble les effacer, pourtant elles ont juste le temps de traverser la chair, de passer dans le sang, comme un poison sans remède.
Alors, j’écris sur un bout de trottoir, dans le passage de la vie, dans le flot continu des existences, des visages, puisant sans cesse dans les ombres lumineuses le plus clair de mon encre, la plus insouciante des solitudes.
Je n’ai jamais su faire autre chose que de me trouver dans des passages encombrés de solitude.
Nous sommes faits d’usure et l’usure est notre mesure. L’épuisement notre horizon. L’attente notre viatique. L’espérance, la dernière forme de notre accablement.

Franck.

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jeudi 31 août 2017

- 115 - J'ai vu...

J’ai vu tant et tant…
J’ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j’ai vu des chagrins d’enfant inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros sur des corps si maigres aux yeux si effarés, si désemparés. J’ai vu les chagrins ordinaires, que l’on ne console pas, ou jamais assez, j’ai vu la violence des mots, des gestes, des intentions, s’abattre sur des vies innocentes. J’ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J’ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j’en ai vu : elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J’ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder, noyer des existences fragiles, aimantes. J’ai vu blanchir les heures dans l’œil noir de la mort, dans le regard de ma mère, dans la grimace de mon père. J’ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme cela, un long épuisement sans fin. J’ai vu les espérances gonfler comme d’énormes ballons, crever d’un seul coup, par ignorance ou par bêtise. Bêtise souvent. J’ai vu la lâcheté ramper, les lâches gueuler avec les loups, les loups flatter les lâches, les lâches aimer les loups. J’ai vu l’amour blessé, bafoué, abandonné, mais encore espérant, l’amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J’ai vu les jours sans fin, les nuits sans retour. La peur aussi, celle qui fait trembler, celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours, le sang. J’ai vu l’humiliation s’écrouler devant le dédain… J’ai vu tout ce que les hommes voient. Ni plus, ni moins, ni mieux, j’ai lu beaucoup, souvent mal. J’ai cru aussi que je pouvais écrire. J’ai appris les étoiles espérant mieux comprendre. J’ai même traversé les déserts, les plus grands, pour affermir mon âme. J’ai prié des dieux insensibles ou inconnus. Je me suis abrité sous la lumière des vitraux. J’ai cru aux idées. J’ai même failli aimer ma solitude. J’ai plusieurs fois recommencé ma vie. J’ai voulu être tout, être de mon temps, et n’être rien, n’être rien…
Dix fois, j’ai refait mon bilan, dix fois cela n’a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahincaha… Ni sage ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l’air quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n’attendre rien, mais espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur, ou faire comme s’il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau, de chairs, de baisers mouillés, de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, de silences heureux, de promesses brulantes, de sources bleues, de rêves d’anges…
Assez pauvre ou assez sot pour pleurer à nouveau ou rire aux éclats.

Franck.

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mardi 29 août 2017

- 114 - Longtemps... malgré les étoiles...

Longtemps. Dépouiller l’acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu’à l’os. Au-delà de l’os. Être dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l’être. Comme l’acquittement d’une dette. Même si ce n’est pas une dette. Donner à l’acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d’atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S’appliquer à l’acte, au geste. Sans rien attendre en échange ni rémissions, ni miséricorde. Accepter, et s’appliquer. Même si cet entêtement est désespéré. Désespérant, même.
Dans chaque acte, dans chaque geste, il y a d’abord une partie friable, fragile, faible, cela s’appelle l’enthousiasme. Après cela se durcit. Cela s’appelle l’ennui. Tout commence là. À cet endroit dur de l’ennui. Notre endroit lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C’est bien avec cela qu’il faut vivre.
Il n’y a là ni grandeur ni noblesse, dans cette usure du geste. Non ! Il n’y a rien, sinon l’affirmation et l’insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu’un jour on consent à le faire, à le faire longtemps. Ainsi, le laboureur. Ainsi, le pèlerin. Ainsi, l’océan avec ses marées. Ainsi, l’attente amoureuse. Ainsi, la solitude. Ainsi, l’écriture.
Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu’il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu’il réclame plus que lui-même, parce qu’il réclame notre substance, nous augmente ?
Le longtemps donne l’illusion du toujours et le toujours donne l’illusion de l’éternité. Illusion contre illusion. Qu’importe. Au bout du compte, il ne restera que l’os. Puis les cendres de l’os. Puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu’elle ne nous atteigne. Il faut bien être mort avant que l’on ne soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s’aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Malgré les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

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