dimanche 25 janvier 2009
Elle n'a pas de nom.....
Elle, elle n'a pas de nom. Ou alors elle les a tous. Maintenant elle est vieille. Et elle n'a plus de nom. Elle a usé le sien à force de silence. De repli. Et maintenant elle est seule. Et vieille. Et sa maison est trop grande.
Il faut imaginer la Creuse. Et dans la Creuse au pied du plateaux des Mille Vaches quelques maisons perdues. Il faut imaginer le froid, la neige ou la pluie. Il faut imaginer l'inconstance du soleil. Il faut imaginer les nuits sans étoile, et l'agonie des horizons dans les replis brumeux des bois, des vallons.
Il faut imaginer que dans certaines parties du monde le silence est plus lourd, le temps plus lent. Il y a des endroits du monde où aucune philosophie n'a de prise, aucune poésie. Des endroits sans exotisme. Des endroits en dehors de tout langage pour les dire. Alors ils se taisent. Et le jour se lève avec hésitation, et le soir et la nuit arrivent comme des fatalités. Il y a des endroits de la terre qui ne portent rien, à part quelques tombes sur lesquelles l'hiver s'assoit.
Les dieux ne passent jamais par ces lieux. Les dieux préfèrent les déserts, les montagnes, les océans, les grandes étendues, parfois les villes. Les dieux ont besoin d'espaces pour s'étendre et peser sur les humains, pour jouer avec eux. Mais là, que pourraient-ils faire, les dieux, à par s'ennuyer, que pourraient-ils faire à part pleurer sur leurs créations.
Les âmes qui habitent ces lieux sont des âmes revenues, des âmes à qui l'on ne peut rien conter. Elles ne sont pas perdues. Elles sont là. Coincées entre l'ombre et le silence. Elles regardent le temps qui suinte, effarées, muettes. Sans tristesse, mais sans joie.
Elle, elle n'a pas de nom. Ou alors elle les a tous. Elle est venue ici il y a plus de quarante ans. D'un autre continent. D'un continent de soleil. Elle suivait son amoureux. Elle l'aurait suivit au bout du monde. Et le bout du monde fut la Creuse. La basse Creuse. Elle venait d'Algérie, lui était militaire. Après la guerre ce fut La Courtine et ses environs, comme on aurait put dire l'enfer et ses dépendances. Comme on aurait pu rien dire. Elle suivait son amoureux et c'était tout. Et c'était ça l'important. Elle pourrait s'appeler Aïcha, ou Fatima, ou bien Djamila ou Leila ou Tahira, mais qu'importe son nom. Plus personne ne l'appelle. Plus personne ne se souvient. Elle est là, sans savoir vraiment pourquoi elle est là. Et maintenant elle est seule. Le mari militaire est mort, les enfants sont partis, et la maison est pliée dans le silence.
Elle se souvient de son départ d'Algérie, ce dernier jour de soleil où la ville éclatait encore d'une blancheur insolente. Elle savait bien les torrents de sang sous cette blancheur, mais elle suivait son amoureux. Elle voyait Alger dévaler la colline comme l'écume scintillante d'une vague, alors elle a pleuré. En silence. Elle a regagné sa cabine pour cacher son visage et commencer à expier.
Maintenant elle a soixante quinze ans, lui il est mort, les enfants sont partis et elle reste seule, là dans ce lieux impossible du monde. Et chaque jour la solitude agrandit un peu plus les murs de la maison, et chaque jour le silence la ride un peu plus, la tasse un peu plus, l'accuse un peu plus.
Alors elle a décidée. Elle a décidé d'aller régler ses comptes une bonne fois pour toute. Puisqu'elle est à l'âge des folies. Il est temps de commencer. Car il y a un temps pour le silence, et il y a un temps pour la vie.
Que reste-t-il d'elle ? Depuis longtemps elle ne se regarde plus dans les miroirs. Elle n'ose même plus se souvenir d'avant. Avant quand elle était jeune et qu'elle courrait pieds-nus dans les sables. Petite gamine effrontée à la longue chevelure brune. Elle passait ses vacances dans le M'Zab. Petite princesse des dunes toujours essoufflée d'une course. Une poignée de dattes dans la poche elle disparaissait tout le jour. Elle n'avait pas une seconde à perdre. Courir. Jouir du soleil. Se rafraîchir aux sources.
Et puis on l'a mariée. Fini les courses folles à demi nue dans les sables. Fini les couchers de soleil. Fini les ciels du désert. Et puis ce premier mari est mort. Et puis il y a eu la guerre. Et puis il y a eut ce Français. Et puis le départ. Et puis Alger belle comme un poignard qui traverse le cœur. Et puis la Creuse. Et d'autres enfants. Et une longue nuit. Longue, large comme un désert. Silencieuse comme un désert. Et puis la flamme c'est peu à peu rapetissée. La lumière de ses yeux c'est peu à peu éteinte. Elle a perdu sa langue, ses prières, ses rêves. Elle a appris à oublier, à ne plus se souvenir. Elle a appris le temps de la Creuse, lent, lourd, infini. Epuisant. Triste. Temps humide et froid, et vain.
Que reste-t-il d'elle ? Son corps aujourd'hui n'a plus de forme. Sa poitrine est aussi lasse qu'elle, ses hanches sont épaisses et pesantes. Sa peau s'est creusée, ravivée, sillonnée, plissée, depuis longtemps elle a perdue cet éclat ocré des sables et de la joie et des rires.
Alors c'est venu doucement. Au début s'était comme le goût d'un bonbon sucré. Elle y pensait, et s'était tellement fou qu'elle riait d'elle-même.
Les pensées essentielles nous viennent d'abord des chairs, du corps. Quand elle y pensait, elle se sentait transpercée. C'était une pensée immense, elle croyait, au début, qu'elle ne pourrait pas la faire entrer dans son esprit, tellement elle était grande et folle, cette pensée.
Ça lui est venu après la mort de son homme. Ça lui est venu d'une stridence du silence. Ça lui est venu par derrière, en cachette. Ça lui est venu de l'épaisseur des murs et du froid. Oui, vraiment ça lui est venu comme une folie de joie.
Le temps de Creuse est un temps arrêté. On peu s'y asseoir et y rester des siècles à.... A quoi au juste. Méditer ? Non, on ne médite pas dans ses lieux. Rêver ? Encore moins, quels rêves pourraient venir à part quelques cauchemars vagabonds. On s'assoie dans ce temps de Creuse et on attend, et on s'ennui d'attendre la mort, et on est là, simplement là. A attendre rien.
Alors c'est venu doucement, comme si ce désir s'était mis en marche à la création du monde, un petit désir de rien du tout, qui aurait traversé l'univers, un désir d'une fragilité impensable, un désir sans forme, comme une petite lumière qui entrerait dans le sang par la petite porte. La plus petite. C'est venu comme un printemps. Et elle se surprenait à sourire quand l'idée lui piquait l'intérieur du cœur.
Et elle ne voulait pas y croire.
Et c'était une folie.
Et puis un jour elle a dit : « Je vais aller à la Mecque... »
Elle, la sans nom, la sans langue, la sans dieu. Elle, la perdue, elle, la naufragée, allait partir pour cette longue remontée du temps. Elle, elle allait remettre en marche les horloges de l'univers. Elle irait. Elle s'expliquerait de vive voix. Elle, la sans voile, la sans foi. Elle irait. Elle, la sans lieu, la sans mémoire, elle irait. Elle, la ridée, l'épuisée, l'ignorée. Elle, l'effacée, elle irait. Elle réapprendrait les prières qu'elle a oubliées.
Soixante quinze ans c'est le temps des folies et de la vie. C'est le temps des noces divines. C'est le temps des amours incommensurables.
Elle, ces histoires de religions, ne l'intéressent pas. Ce qui l'intéresse, elle, c'est Dieu. C'est cette chose impossible qui la bouleverse, qui brasse ses chairs et sa mémoire. C'est ce truc immense de bonté. Ce qui l'intéresse c'est les prières de sa langue, l'odeur de sa langue. Ce qui l'intéresse c'est les sables de l'enfances, ces ses courses dans le désert, c'est la chaleur, la transpiration. Ce qui l'intéresse c'est d'avoir un nom. Voilà, un nom. Un nom inscrit dans le ciel des vivants et des morts.
Depuis combien de temps n'a-t-elle pas porté le voile ? Ne l'a-t-elle jamais porté ? Le soir dans un petit village de Creuse Aïcha, essaye son voile. Elle apprend à le mettre, devant le grand miroir de sa chambre, elle apprend de nouveaux gestes. Aïcha est une enfant. Parce que son cœur est rempli d'une tempête de printemps. « Je m'appelle Aïcha et je viens du désert... et j'y retourne... je suis Aïcha, la petite fille des sables... et j'y retourne... » Et c'est sa seule prière. Et c'est beau et simple comme un conte des mille et une nuit. « A Soixante quinze ans il est temps de choisir le bon époux... ». Bien sûr elle se sent un peu maladroite avec ce voile, elle n'a pas l'habitude. Mais son cœur bat. Fort. Elle s'apprête. Chaque soir elle relit quelques pages du Coran. Ce vieux livre qu'elle avait ramené dans ses bagages il y a si longtemps, et qu'elle n'avait jamais ouvert. Et quand elle l'ouvre, dans ses soirées de Creuse, elle sent l'odeur d'un pays, les épices et la chaleur d'un soleil. Elle tourne les pages dans l'autre sens, elle remonte le cours du fleuve. Elle remet avec patience sa langue dans sa parole. Elle mâche chaque mot avec délice. Elle récite les prière en articulant et en cherchant la musique de son sang. Et c'est un printemps. Et elle est heureuse.
Aïcha la Creusoise est comme une amoureuse, car elle connaîtra son nom et ira l'inscrire au temple de son sang. Et ça sera naître à nouveau.
Les bateaux, les avions, les trains ne connaissent pas les chemins qui vont de La Courtine en basse Creuse, à La Mecque en Arabie Saoudite.
Il faut bien que les hommes inventent les routes.
Au départ d'un chemin, quel qu'il soit, même le plus petit, même le plus pauvre, surtout le plus pauvre, il y a toujours un désir, un amour à rejoindre, un rêve à cueillir.
Aïcha invente aujourd'hui une route qui n'existait pas, et c'est ce qui la fait belle sous son voile. Et cette route, maintenant est inscrite. Inscrite dans le livre des étoiles. Cette route portera son nom jusqu'à la fin des temps, et après la fin des temps. Et si au moment du départ Aïcha a peur elle sait bien que cette peur fait partie de sa joie.
Aïcha n'est plus vraiment seule. Elle est d'un voyage au loin, et d'une prière interrompue il y a si longtemps. Aïcha est d'un silence intenable et d'une solitude insupportable, mais elle est aussi d'un rêve, et d'un sang, et d'un désert. Elle est de cette terre, de cette terre misérable de la Creuse, elle est de toute la terre. Elle n'est plus perdue puisqu'elle à un nom, un seul, et quand Dieu la nomme elle se retourne, elle sait que c'est elle. Elle, Aïcha la Creusoise, fille du désert et des larmes, fille de l'oubli, et du mépris.
Et tout est en ordre. Elle a fermée la petite maison de Creuse. Elle a respiré, et pour la première fois elle a senti cet air vif et pur d'un lieu impossible ou seuls quelques miracles arrivent encore à survivre.
Franck.
dimanche 18 janvier 2009
l'après est fait d'un retour.....
C'est une étrange sensation. C'est venu peu à peu. On marche et le paysage change. Ce n'est pas un changement brutal, c'est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s'appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule. Au départ il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début c'est un temps d'abondance. L'exaltation. C'est comme tous les départs. L'agitation. L'effervescence. On est sans fatigue, alors on passe d'un sujet à l'autre, d'un talus de la langue à l'autre. On cueille, et on s'essouffle, et cela n'a pas d'importance. On est plein de soi et de confusion. Et puis on avance de texte en texte. Et le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le te deum devient requiem. Ecrire c'est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s'écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s'en rend pas compte. Le paysage change. C'est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi et pourtant j'y suis plus présent. Moins j'y suis, plus j'y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s'enracine dans un mystère épais. Pourtant c'est un dénuement singulier. Cette impression de perte et de désert, cette impression d'immense et de vide, ce roulement lent des saisons. Au fur et à mesure que le paysage s'élargit, l'écriture se resserre, au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l'écriture se simplifie. Peu à peu on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était promenade, se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage, se transforme en marche errante, et lente, et pesante. Ce qui était la marche vers l'après, devient le long déploiement de l'avant, dans ce brassement des temps qu'est le texte.
Je me souviens des mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, et l'on en voit une autre encore plus haute, et une autre, et une autre... alors on court, on s'essouffle.
On s'épuise. On épuise en soi ce trop plein d'énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable et vaine, et ce lamentable désir de conquête. On s'épuise, et on s'affaisse. On s'écroule.
Alors soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d'un pas glissant et lent. D'un pas économe. Alors on revient sur ses pas, encore haletant de la course sur les dunes, on revient à pas compté, à pas mesuré sur les traces laissées. Et c'est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n'a pas de début, qui n'a pas de fin.
Après l'épuisement ce n'est plus le même désert. Ce n'est plus la même marche. Après l'épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c'est d'autres textes, mais ce n'est plus la même parole. Il y a une autre langue qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l'on ravalait sa salive. Et c'est faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l'épuisement c'est la vie retrouvée. Temps des sables et des mots des sables. Des mots pauvres et dénudés.
Le retour lent est chargé de l'immense, l'épuisement porte en lui l'infini.
Il porte un désert.
Et parfois un puits.
Ceux que l'on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent... toujours ils reviennent, et c'est ce qui fait leur étrange beauté.
Et moins ils sont là, plus leur présence est grande.
C'est l'ultime secret du désert.
Ainsi les grands textes qui ne sont qu'enroulement des temps. Retour, et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d'une parole qui s'épuise. L'effacement et la révélation de la présence.
Franck.
dimanche 11 janvier 2009
L'hiver des sillons....
Toujours ce qui fascine c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement. Ecrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. La forme produit du sens, le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Et ainsi, de sillon en sillon, toujours le même et à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. Et la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait. Le goût du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croûte de la terre pour en faire apparaître la mie. Et chaque sillon est l'histoire d'une vie. Et chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure et de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa peine, car il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coup. Le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte et pain. Et la forme du champ appelle la veillée, et les ombres, et le silence du repas partagé. Et le pain a la couleur de la terre. Et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Et elle porte une croissance qui la dépasse et qui l'anoblit.
Ce champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Et le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, et par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.
Et les champs de blé nous émeuvent parce qu'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retournée cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons. Ce qui nous plait dans le balancement des épis c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ c'est le souvenir de cette terre nue et noire, cette terre hachurée, éraflée. Ce qui nous saisi dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots. Des contre temps, dans le temps des saisons. Ce goût de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.
L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.
Franck.
dimanche 28 décembre 2008
Georges.....
« Tu me fais chier ! » « Georges, arrête !.... Pas devant le petit ! » « Si je te dis que tu me fais chier, c'est que tu me fais chier !.... » Georges, c'est mon grand-père, le cuisinier. C'est les vacances et je traîne mon ennui dans la cuisine de l'auberge. Il s'engueule encore avec Claire, ma grand-mère. « Et puis d'abord, vous me faites tous chier... ! ». Dans ces cas là, il avait sa tête de bouledogue. Il en voulait à la terre entière. Et à Claire en particulier. Ils s'aimaient dans cette violence, dans ces colères, dans ces excès. Inséparables, dans le fond, perpétuellement en guerre, dans la forme.
Ils sont dans la cuisine, chacun de son coté. Car il y avait deux cotés dans cet antre. La pièce était divisée en deux dans sa longueur par une très longue table surmontée dans son centre par une desserte. Il y avait donc le coté de Georges avec derrière lui, les fourneaux, et le coté de Claire. Chacun travaillant sa partie. Claire faisait toutes les entrées et les hors d'œuvres, Georges tout ce qui était chaud. Et ça tournait comme ça depuis des années.
Claire restait assise à cause de l'arthrose qui lui tordait les articulations, des hanches et des genoux. Pour les aider il y avait José, le réfugié espagnol, grand, maigre, légèrement voûté, une face de hache tourmenté. José, l'hidalgo taciturne. Et puis il y avait Mickey, maigre, aussi petit que José était grand. Mickey, l'ancien coureur cycliste belge que son vélo avait conduit dans les talus de la vie, dans les ornières, dans les culs-de-sac, petit, avec une tête de gargouille hilare. José et Mickey, deux âmes errantes, cabossées, vouant un respect démesuré à George et à Claire.
Pour moi, cette cuisine était un lieu de mystère, de profusion, de cris parfois, de larmes aussi. Elle se situait entre l'enfer et le paradis, entre la chaleur des fourneaux et le froid des grands frigos. Entre silences et insultes et vacarmes. Lieu de passions et de vie, et de brutalité, et de magie. Lieu des odeurs, des cruautés quand les hachoirs s'abattaient sur des cous de lapins, ou sur les entrailles des volailles. Flammes, bruits de casseroles, de marmites, crépitements, portes qui claquent. Lieu des gestes d'enchanteurs, des gestes de thaumaturges, des gestes amples et précis à la fois. Lieu des gestes dangereux, obscurs, les mains fouillant les viscères, les couteaux tranchant les chairs. On connaissait l'heure du jour à sa chaleur, à son odeur, on connaissait les saisons à sa lumière, aux bruits qu'elle rendait. Elle sonnait comme un orchestre.
C'était le matin, avant le service. Il étaient tous les deux, chacun à sa table, elle, assise lui debout. Face à face. « Georges, tu pourrais faire un effort, ça fait combien de temps que tu en a pas fais ?.... » « Et puis, j'en ferais plus... ils ont qu'à manger de la merde !...» « Georges, le petit !... » Alors il s'est tourné vers moi, et sa face de Chéribibi hirsute et colérique c'est transformée en une boule de chair tendre et souriante, et il m'a souri, en faisant un clin d'oeil. C'était un magicien.
« Non, je ne la ferai pas... ! » « Tu peux bien faire un effort, bon dieu ! » « Fous-moi la paix avec ton bon dieu... ! Pas dans ma cuisine !...» « Si tu la fais pas, c'est que t'as peur de la rater... voilà, t'as peur...! » « Peur ?...moi ?...mais tu t'es vu ?... Ma pauvre vieille... !» Il était écarlate, les yeux exorbités. Georges, était une force de la nature, rien n'aurait pu lui résister. Ses colères étaient monstrueuses. Heureusement elles s'apaisaient aussi vite qu'elles arrivaient. Des ouragans exotiques.
Entre Claire et lui, il y avait de la complicité, de la haine, mais de l'amour aussi. De la violence, mais de la pudeur aussi. Claire était une femme forte. Assise, mais forte. A l'intelligence pétillante, à la répartie cinglante. Elle savait où l'atteindre. « Tu as peur ! » Elle le regardait en coin, faisant semblant de s'affairer sur les hors d'œuvres du jour. A la dernière engueulade elle avait reçu un morceau de foie de poulet sur ses lunettes. Ce foie, cru, sanguinolent, brusquement collé sur les lunettes de Claire, les avait fait éclater de rire. Et la colère était partie. Il s'était senti honteux.
Et puis le lendemain quelque a changé dans la cuisine, elle ne rendait pas le même son que d'habitude. Il y avait une sorte d'agitation. Une tension. José traversait la cour au pas de course pour aller cherche du charbon. Beaucoup de charbon. Mickey transportait tout un tas de cageots remplis de tomate, d'ail. Une agitation silencieuse. Appliquée. Studieuse. Minutieuse. Précise. Un ballet longtemps répété.
Claire avait un petit sourire en coin. « Ca y est... il s'y met.... » « A quoi, mamie ? » « A l'Américaine... »
Dans la famille ce seul nom résonnait comme un mantra. Un mot magique. La sauce Américaine. Le chef d'œuvre de Georges.
Georges était saucier. Saucier ça sonne comme sorcier. Et Georges était un sorcier mélancolique et colérique. Il n'aimait pas ses contemporains. Il avait connu les violences dès l'enfance. A dix sept ans il s'était engagé dans la marine comme mousse. Alors le tour du monde. Et c'est là qu'il a rencontré la cuisine, les fourneaux. Un hasard. Après la marine, la galère. Les javas, les débauches, les bagarres. Le chef saucier du George V l'a pris en sympathie. « Faire la cuisine c'est aimer, mais la sauce... c'est plus qu'aimer. D'abord il faut être humble, ensuite il faut la rêver ta sauce... une sauce c'est d'abord un rêve... après elle devient un voyage. » Le vieux chef avait une vraie tendresse pour ce jeune marin déluré. « D'abord il faudra que tu apprennes le feu. Et le feu c'est l'enfer, et l'enfer c'est la vie...tu devras apprendre la chaleur qui est l'âme du feu, et ton corps sera le feu, et tes yeux seront le feu... pour faire une sauce, petit, il faudra que tu apprennes à te taire, à fermer ta grande gueule, il faudra que tu la veuilles cette sauce...que tu t'y soumettes, à la sauce, il faudra que ton âme soit forte, et ton geste pur. » Le vieux chef était dur avec Georges. Il l'aimait bien, alors il était dur. « On ne cuisine pas avec des livres, on cuisine avec de la bonté, et de la grandeur d'âme... on donne, on s'étripe, on s'éventre...je t'apprendrais les gestes. Le geste, petit, c'est l'élan de ton amour, c'est la forme de ton destin. Saucier, c'est aller droit au paradis. Oui, petit, droit au paradis... » Le vieux chef était un mystique, et Georges aimait ça, ces paroles qu'il ne comprenait pas encore. Alors il travaillait comme un forcené. Georges appris la discipline. Il arrêta les bagarres. Il apprenait les sauces avec un sorcier. Il apprenait la patience. Il apprenait le désir. Il apprenait à vivre. Il apprenait le feu.
A la fin le vieux chef lui donna ses secrets, ses tours de mains et, cadeau suprême : l'Américaine. « Tu feras fortune avec elle... »
Et George est devenu cuisinier, il n'a pas fait fortune, mais il aurait pu. Un bon cuisinier qui s'ennuyait, et qui ne pouvait pas faire la cuisine qu'il souhaitait faire. L'auberge du Vieux Moulin fut sa dernière création. L'auberge où j'ai grandit. Une auberge perdue dans la campagne.
Dans la cuisine la tension montait. Combien seraient-ils dimanche ? Deux cent ? Trois cent ? Il en fallait de la sauce. Des kilos et des kilos d'étrilles, des kilos et les kilos de tomates, des épices, des bols entiers de gousses d'ail, des kilos et des kilos de beurre. José et Mickey s'éreintaient à dépiauter les carcasses brûlantes des grands crustacés. C'était le début. Les immenses marmites étaient prêtes. Et la température montait. Les fours au charbon ronflaient. Le piano. A droite le plus chaud, à gauche le plus doux. Entre les deux un dégradé de température. Josée veillait. C'était lui le responsable de l'entretient des feux. Un honneur. Georges criait : « Charbone ! charbone ! » et José : « Ca foume la camina ! » et il courrait chercher du charbon.
Les tomates réduisaient avec lenteur, avec patience. Elles transpiraient leurs saveurs, par usure, et par consentement. Deux jours, deux jours. Georges surveillait. Même la nuit, les marmites restaient sur les feux doux du piano. Georges trempait son doigt dans des substances brûlantes. Goûtait. Reniflait. Secouait. Et la cuisine devenait une forge, les casseroles cognaient, les plats fumaient. Et peu à peu l'odeur envahissait l'auberge. Les gens parlaient à voix basses. Il ne fallait surtout venir le déranger.
Georges ne parlait à personne, il tisonnait. Et quand il flamba les étrilles ce fût l'embrasement, comme un volcan. Les flammes l'entouraient, il en en avait plein les mains, et les bras, du feu. Il remuait, il secouait ces immenses marmites en flammes. Il était à son aise, là. Dieu ou Satan, peu importe, il était magnifique. Un taureau dans les forges de l'enfer. Ah, je l'ai aimé ce grand-père !
Plus tard il me dira « L'américaine c'est facile...d'abord tu cherches la consistance... après la couleur... enfin l'odeur... » « Oui, mais il y a bien autre chose...y'a bien un truc... » Il me regardait avec un regard plein de malices et dans un rire « ... non, y'a pas de truc... » et on parlait d'autre chose.
Une autre fois. « Le truc, le fameux truc, c'est que tu marches sur un fil, et tu dois garder l'équilibre. Il faut savoir où tu vas, sinon tu te casses la gueule. Il faut tout équilibrer, le feu, les épices, les piments.... Et puis du temps, beaucoup de temps, du temps en équilibre.... Et beaucoup d'ail...et quand tu vois les yeux des graisses remonter à la surface tu sais que tu es sur la bonne voie...leurs formes, leurs couleurs... c'est les yeux de la sauce... ils te regardent, et tu ne dois pas te laisser impressionner. Ils te parlent et toi, tu dois écouter.»
Cette sauce lui ressemblait, haute en couleurs, épicée juste ce qu'il fallait, rouge, ocre, carmin, comme du sang. Un feu. Un soleil sur le point de naître. Elle alliait la colère et la tendresse. Le muscle et la chair. Puissante comme un orage, elle sentait le pacifique, avec une pointe de mer rouge, elle embrasait la bouche, la gorge, la poitrine, elle ravageait toutes les pensées, effaçait toutes les peines, elle avait au cœur de sa cuisson quelque chose de sacré et de miraculeux qu'elle rendait au centuple. Les plus frustres se découvraient une âme pure lorsque l'assiette arrivait. Il y avait quelque chose de religieux dans l'harmonie sauvage qu'elle provoquait dans le corps. Ce n'était pas une sauce, c'était un poème, un cantique, une révolution. Des grains d'or plein les papilles, plein la bouche, plein la gueule. Elle ne se dégustait pas le petit doigt en l'air, elle se mangeait comme on aime. Sans réserve. Sans retenue. Je n'ai rencontré personne qui ne s'est pas soumis à sa tyrannie douce et vigoureuse. Invincible. Il y a des plats qui ne sont pas fait par les hommes, les anges s'en mêlent, la recette de ces mixtures n'est inscrite nulle part, hormis dans le cœur de certains magiciens, et peut-être aux cieux. Mais cela n'est pas sûr. Cette sauce atteignait un au-delà incompréhensible. Il suffisait de l'avoir en bouche pour qu'elle vous bouleverse. Et ce n'est pas un excès de langage, j'en ai vu certains, faire des centaines de kilomètres, uniquement pour elle. Elle arrivait, et c'était un opéra, elle en avait la violence et la profondeur. C'était un chant. Rien que son odeur ouvrait en deux nos poumons, brisait nos certitudes, désarmait nos pouvoirs. Le plus arrogant des hommes devenait le plus simple des humains. Elle déployait, comme un arc-en-ciel qui reliait tous les sens. Océan de goûts et de saveurs. Pluie de bonheur, de sensualité. Elle appelait l'ivresse et le désir. Le désir assouvi, une satiété qui montait comme une marée de plaisir. Généreuse. Opulente. Majestueuse.
Et puis se fut dimanche. Trois cent vingt couverts. Il y en avait partout dans les salles, sous les pergolas, dans la cour. En cuisine Georges se préparait à la messe, à la grande bouffe. Il y avait un long soupirail au bout de la cuisine, lequel donnait sur le parking. Quand Georges entendait les clients arriver, il criait « Fumiers !... Fumiers !... » « Georges, il vont t'entendre ! » « J'espère bien qu'il vont m'entendre tous ces fumiers de lapins...Fumier ! »
Ils venaient de Limoges, d'Angoulême, de Périgueux, de Brive. Le même menu pour tout le monde. Quatre entrées, une volaille, la lotte à l'américaine, la salade, les fromages, les tartes les glaces. Mais il venait surtout pour l'Américaine.
Je l'ai retrouvé assis sur le petit muret derrière la cuisine. Assis. Calme. Le service était fini pour lui. Il soufflait. Il fumait tranquillement une celtique. Dick, son chien, était couché à ses pieds. Au loin on entendait les rumeurs du repas qui se terminait. Les rires, des ventres repus.
« Qu'est-ce que tu fais gringeole !... » Il avait toujours des noms particuliers pour chacun d'entre nous, où il mélangeait le patois, l'argot et des mots de son cru. « Tu as fini, pépé ?... » « Oui... » Et après un long silence. « Elle était encore meilleure que la dernière fois... »
Je crois qu'il était déjà ailleurs. Georges avait ses univers, ses landes pour s'évader. Il avait des rêves. Des tours du monde dans la tête. Des magies dans les yeux.
Je me suis assis à coté de lui. Il m'a tendu son paquet de cigarettes. Du haut de neuf ans je ne me suis pas dégonflé. C'est lui qui l'a allumé. Les celtiques étaient fortes. A chaque fois que je toussais, il riait. J'aimais bien quand il riait, Georges.
A bien y réfléchir, je crois bien que c'est lui qui m'a donné le goût de la poésie. Lui, qui ne lisait jamais. Lui qui ne savait rien hormis le feu, les couleurs, les odeurs. Il avait des rêves, c'est pour cela, qu'il pouvait traverser les flammes, c'est ça aussi la poésie. Il avait des soleils dans les yeux.
Il s'est levé. « Aller ! la natchave, maintenant... ils me font tous chiez, ici... tu viens ? ». Cote à cote sur le chemin de pierre, on devait donner une drôle d'impression, il était aussi corpulent que j'étais chétif. Et je toussais. Et ça le faisait rire. « Non de dieu !...encore meilleure que la dernière fois... ! » Et il lâcha un pet monumental. « Tiens, celui-ci aussi était réussit... »
Franck.
dimanche 21 décembre 2008
Si après le texte....
Si après le texte, tu n’es pas épuisé, si tu ne sens pas ton corps démantelé, si rien de ta chair ne tremble, alors tu n’as pas écrit. Si après le texte tu n’es pas englouti, pantelant et pauvre, alors tu n’as pas écrit.
Le mot sort du muscle, du muscle qui se contracte, du muscle gorgé de sang. Et il y a là, une réconciliation. C’est comme aimer….
Franck.
Les quatre matières......
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre éléments. La matière. Pas le sujet. La matière. Le texte n'est en rien sorti de la pensée. Pour se poser le texte à besoin de s'alourdir, de traverser la matière, la consistance d'une matière. L'imaginaire à besoin de s'incarner d'abord dans un élément, que ça soit l'eau, le feu, la terre ou l'air. L'imaginaire sort en droite ligne du cerveau reptilien. De cette adhérence fondamental au monde qui nous entour. Nous étions pierre, terre, sable et nous les avons quitté. Nous étions sources, ruisseaux, fleuves, océans et nous les avons quitté. Nous étions feu, incendie, soleil, et nous les avons quitté. Nous étions brise, ouragans, tempêtes, souffle fragile, et nous les avons quitté. Nous avons quitté nos lieux, mais quelque chose en nous se souvient.
Le texte est cette tentative de retrouver ce temps d'avant la parole. Temps nu, pauvre et miraculeux. Et cela n'a rien à voir avec le chant beat des romantiques pour la nature. Ici, il est question de substance, de matière, de la nature même des mots du texte. Des quatre horizons et de cet effort de vie qui nous pousse à les déborder tous les quatre à la fois. Car le texte est d'abord un écartèlement. Du bas au plus élevé, du plus étroit au plus démesuré, du plus fugitif à l'éternel. Le texte est une traversée du temps et de l'espace, une traversée de la terre, de l'eau, de l'air et du feu. La remonté des peurs vers le désir. Voyage Orphique. Et chaque texte tient dans sa gueule les fils de la métamorphose. Ecartèlement, bien avant que la croix fût inventée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre matières. Les quatre lieux. Nos premières maisons. Nos quatre dimensions. La parole se creuse et se nourrit de matière, c'est pour cela qu'elle se sait, qu'elle se veut éternelle. La recherche d'une consistance, la seule façon d'obtenir une résonance. Un écho. La réponse du même sans fin.
La terre pousse en nous ses chaînes montagneuses, et même si nous ne sommes rien de plus qu'un peu de sable mélangé à de la poussière... même....
Quand s'écoule dans le vent des siècles notre poigné de terre noire, flamboient toujours quelques grains d'or pur dans un pli de l'univers.
Le texte est une armée en marche sur la page blanche. Perdre ou gagner n'a pas de sens puisqu'il faut livrer bataille. Et qu'importe puisqu'à la fin du jour j'aurais cessé de vivre. Puisque le texte se défera, puisque la nuit couvrira les restes de mes rêves. Qu'importe puisque je sourirai et que le papillon perdu se posera sur mes lèvres. Qu'importe puisque demain il faudra recommencer.
L'eau du texte s'infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse, obscure. L'eau lourde du texte cherche sont issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s'épuise dans le flot. Et le flot lent cherche la nuit, et le flot lent traque les ombres. Et le flot lent englouti des citées entières. C'est le flot du texte, fait de chaos et de débordement et de son invincible poussée.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte, puisque la moindre goutte d'eau, la moindre trace de rosée enferme en son centre les cieux et les confins des cieux, puisque le moindre grain de sable appelle tous les désert, ceux de mars et ceux de vénus, puisque la plus fragile des étincelles éclaire les nuit de l'univers, et puisque le plus délicat les vents d'été pourrait nous laver de tous nos péchés...
Car il faut savoir que j'ai vu sur la lisière de mon sommeil un grand cygne écarlate. Un grand cygne s'avançant en silence. Un incendie sur les eaux. Un grand cygne écarlate comme si l'eau lentement s'embrasait.
L'embrasement et l'étreinte.
Franck
dimanche 14 décembre 2008
Le mot....
Le mot est sorti du texte. En sortant il a brisé la phrase, et en a recouvert les lambeaux. Il a tout recouvert. Le mot. J'ai laissé le livre. Il n'y avait plus que le mot. Mille fois connu, et là, il était nu chargé d'une nouvelle évidence. Avec un goût de poison. J'ai laissé le livre. J'ai oublié le livre. J'avais le mot coincé dans l'œil. Une écharde. L'écharde. Celle plantée dans la chair du cerveau. A l'endroit de l'hémorragie. Le mot. De l'œil à la mémoire. Droit. Rigide. Tranchant même dans sa mollesse. Tranchant à cause de son insignifiance. J'ai du prendre le mot, l'arracher, le serrer, je crois que je l'ai gardé longtemps dans mon poing fermé. Je crois que je l'ai mis dans ma bouche, aussi. Je crois que je l'ai mâché, j'ai sucé chacune de ses syllabes. Je crois que j'ai fait passer ma voix dessus. Oui, j'ai entendu ma voix dire le mot. Plusieurs fois. Je savais que c'était lui que je cherchais. Banal. Trop banal. Trop simple. Comme l'évidence nouvelle. Comme la révélation. A force de raboter au même endroit, quelque chose ressort. Quelque chose que tu ne sais pas, et que pourtant tu sais. Alors le mot sort du texte, et tu le reçois comme si tu le découvrais. Dans l'œil, et après tu le pose sur ta voix pour vraiment savoir si c'est lui. Tu l'as toujours connu. Il est d'une banalité effrayante. Tu l'as déjà prononcé mille fois. Et là, dans l'œil du texte, il ressort et tu sais que c'est lui. C'est lui qui t'a trouvé. Tu avais beau te cacher. Le mot te trouve. Un jour.
Maintenant il est là, avec moi, devant moi, et dedans aussi. Il est là et il occupe tout l'espace. Il est là comme un ciel de ténèbre, avec un horizon sanglant. A la fois vulgaire, et médiocre et tellement lumineux, et si net, et si limpide, et si exact. Comme une croix dressée. Tu la connais cette croix. Les quatre horizons du malheur. Et le mot est inscrit en haut, trônant comme une chape envahissante, lourde. Le mot est là, il occupe tout l'espace avec ses bras de pieuvres hideuses. Il tient la mémoire, tous les fils de la mémoire, avec tous les autres mots, comme l'eau d'un marais une eaux puante, invisible. Mais puante. L'eau filandreuse d'un marais. A force d'user la langue il ne reste plus rien, sinon l'inusable. L'inattaquable. Comme vissé dans l'os. Mot citadelle, avec ses douves, ses créneaux. Mot déluge qui répand ses eaux insidieuses, comme un barrage qui cède brusquement. Le mot est rentré dans l'œil comme une catastrophe. Un accident de lecture. Et il est là, dans sa résonance, dans toute sa vibration. Avec l'écho qui ricoche dans tout le corps, et maintenant qui fait trembler la chair. Je sais qu'il a coloré toute mon enfance, je sais qu'il a été de chacune de mes aubes, je sais que j'ai reçu à chaque crépuscule son baiser de glace. Maintenant, en le disant, en le répétant lentement, en murmurant chaque lettre, tout remonte, tout revient, les champs de neiges, les landes, les déserts, les solitudes, le gris, le rouge, l'épaisseur des jours d'enfance, le tranchant des heures perdues. Ca arrive en vagues successives et noires, comme une marée de désespoir. Et le mot est là, disant toute cette vie, et toutes les peurs, et toutes les fuites. Et les naufrages. Il est sorti du texte comme un orage soudain, d'une brutalité incontrôlable. Sauvage. Ecrasant tout. Condensant l'espace. Réduisant la respiration à une suffocation, imprégnant la mémoire d'une moiteur insupportable. Poissant chaque souvenir. Mot canevas, mot trame, mot tressé dans ma fibre. Depuis toujours j'ai du brodé entre ses fils. Et aujourd'hui le grand drap est prêt. Le grand suaire noir. Le linceul des jours et des espoirs. Le lit du mot est prêt, bordé de silences. Pour les noces du passé, pour la dévoration de l'avenir. Il est promesse. Il est danger mille fois annoncé, il ouvre sur les terreurs, il est la voix du futur qui gueule sa haine au présent et sont arrivée prochaine, il est annonce, il est avertissement du destin. Il est tout ce qu'il m'a laissé, lui le père, en héritage, il est sa trace dans mon sang, il est son goût de cendre dans ma bouche. Lui le père, m'a laissé ce mot, le silence de ce mot, et le trou dans la langue que fait ce mot, quand il s'approche trop près du cœur. Il est sa métamorphose, il est sa résurrection du mal, il est la prière qu'il me souffle, il est sa voix. C'est le mot de ses yeux, de sa bouche crispée, sa seule prédiction.
Le mot s'appelle menace. Menace, c'est le mot. J'ai lu menace, et brusquement j'ai fermé le livre. Parce que c'est ce mot qui dit au plus près le début et le fin. Parce que c'est lui qui dit au plus juste cet abîme qui me brasse. MENACE.
Comme si chacun de mes gestes était sous sa protection, comme si chacun de mes rêves lui était destiné. Menace. Je pensais être dans l'urgence, je n'étais que sous la menace. L'urgence promet la guérison, le sauvetage, et on se précipite vers le futur pour se sauver d'un présent. Mais menace c'est autre chose. C'est n'attendre rien, sinon le pire. La menace emprisonne l'avenir et tous les temps, leur dicte leur soumission, invente les découragements, les abattements, les déceptions. Menace, c'est inventer le pays des accablements, des lassitudes, des torpeurs.
Maintenant je sais. Je sais le nom de cette ombre qui m'accompagne. Je sais qui murmure à mon oreille. Je sais qui habite avec moi, qui ricane au près e moi.
Menace, menace.....même mort, ses menaces rampent encore, comme des ordonnances imprescriptibles.
Le mot s'appelle menace.
Mon père s'appelle menace. Même mort il s'appelle menace....Surtout mort....
Franck.
dimanche 7 décembre 2008
Hormis l'horizon.....
Ecrire c'est le moment où l'on n'écrit pas. L'instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. C'est l'élan qui cherche à se survivre. C'est cet élancement de tout le corps dans l'espace inconnu qui sépare les mots avec leurs cortèges de sons, d'odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d'une couleur plus juste, un saut plus net dans le vide toujours recommencé. Toujours à inventer.
Avancer dans les mots c'est comme avancer dans l'amour. Puisqu'écrire c'est déjà aimer, c'est encore aimer. Ecrire c’est cette hésitation brûlante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau, c'est faire la place à cet autre de l'amour qui nous suit en silence dans l'ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes et jusque dans le plus intime de nos pensées ou de nos rêves. C’est la paume des heures.
Ecrire, c'est accueillir, cet autre de nous. C'est cela consentir. Puisqu'il ne s'agit pas d'être sauvé, mais trop souvent d'expier.
Puisque rien n'est donné hormis ce chemin sur lequel je marche et qui me mène d'un mot à l'autre, de silence en silence, de peur en peur. De l’eau sur de l’eau jusqu’aux marées d’hiver. Puis que rien n’est donné hormis l’horizon…
Franck
dimanche 30 novembre 2008
Un chant introuvable.......
Et chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. Et l'effrayante face qui rebondit dans une cascade d'images aplaties par les saisons révolues, l'usure. L’usure.
Et chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d'une parole qui creuse un sol raviné et sec. Et chaque mots dissèque un peu plus l'autre coté de la peau, l'envers des gestes, cette part de retrait, l'incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C'est un endroit de chute, le lieu d'une avalanche. Un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d'un désir impossible.
Car la parole raconte une autre histoire. Elle n'est que forme vide. Et le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d'un sens inaccessible. Impudeur. Dénudement dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance. Qui dit la fin dans son premier élan.
Car rien n'est dit, ou si peu.
Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l'avant du dire, dans l'intention claire, dans le chant inaudible et murmurant, et n'être que cantilène, et n'être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable et me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l'aube et l'horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l'ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche et me perds infiniment. Et mon balancier oscille sur l'abîme de mes mers introuvables.
Alors je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.
Franck.
dimanche 23 novembre 2008
Rupture......
Le passé se cambre, comme pour soutenir le cintre de la mémoire. Voûte tendue des souvenirs, léchée par l'ombre tremblante de la lumière du jour, qui filtre au travers des vitraux du désir, flammèches de lueurs, qui donnent encore quelques frissons aux pierres humides, aux dalles froides, au chemin de croix déjà parcouru.
Il y a des lieux de nous-mêmes dont on ne revient pas. On les arpente la vie durant comme un aveugle, se cognant et trébuchant aux mêmes endroits, n'évitant rien des obstacles mille fois connus. Jusqu'à user nos guenilles. Jusqu'à l'épuisement du moindre désir. Il y a des lieux de nous-mêmes, clôts comme une île perdue. Une île usée par les mêmes vents, rongée par les mêmes embruns, brûlée par les mêmes astres.
Il y a sous la peau nos déserts, et derrière nos yeux les mêmes images, et dans l'oreille la même musique, et dans nos mains cette même attente inutile, cette même distance infranchissable.
Le baiser c'est égaré, abîmé, il a sombré dans l'espace trop grand des jours, il est resté collé aux lèvres devenues trop sèches. Et la caresse a refluée, c'est reprise, comme une mer qui se retire, arrachant dans son retrait jusqu'au goût de la chair, pour ne laisser qu'une saveur fade d'os blanchi. Comme si tous les départs étaient des retours. Et toutes les fins d'immondes recommencements.
Il y a des lieux de nous-mêmes qui ne nous abandonnent jamais, ils sont la route, et l'unique lumière noire, notre lieu d'éternité. Le sans fin de notre vie. Les ventres se sont séparés, les cuisses se ont refermées, les sexes se sont cachés, les seins se ont durcis pris dans glace du marbre. Les corps sont devenus pierres anguleuses aux arrêtes tranchantes aux paroles acerbes et crues. Les corps ont perdus leurs formes, leur tiédeur, leurs secrets et le mystère de leurs odeurs. A chaque geste un silence en surplomb. A chaque heure un gouffre en partage. Cascade lancinante et dévastée d'ombres sauvages et cruelles. Une à une les portes du langage se sont refermées. Un bruit sec et mat. Mots ravalés, qui viennent s'empiler les uns sur les autres. Murs lourds en parpaing de silence, dressés sur les frontières de l'absence, qui arrivent au grand galop. Déferlante d'indifférence bouillonnante et avide de nouveaux naufrages.
Il y a des lieux de l'autre qui nous dépossèdent. Ou pire, qui nous rendent à nous-mêmes. Lieux néants, lieux vides d'espace où la rencontre n'est plus possible.
J'ai simplement fermé la porte. Un bruit sec et mat. J’ai simplement étouffé la parole. J'ai simplement voulu aller loin, rejoindre mon île perdue. Celle qui gît, là, au fond de mon ventre. J'ai simplement voulu défaire le tricot des mots, des gestes, défaire le temps lourd et lents, défaire les brumes et les landes qui nous entouraient, défaire la citadelle creuse qu'on osait plus habiter.
Alors j'ai roulé dans ma mémoire. Longtemps.
Cela fait si longtemps que je roule mon errance. Caboteur mélancolique qui cherche sur les rives qu'il frôle le phare. Le phare.
J'ai simplement fermé la porte. Et je ne me suis pas retourné. Il n'y a jamais rien derrière. Il n'y a jamais rien devant. Il n'y a que l'instant, celui-là, celui qui suce le sang. Là, maintenant et qui nous écrase. J'ai les mains vides, même les prières s'en échappent. Et les souvenirs s'écoulent comme du sable au vent.
Comme du sable au vent.
Et les espérances s'éteignent comme des nuits sans lune.
Un lait noir et froid.
Poison silencieux de l'errance.
Infiniment longue, infiniment tenace.
Le passé se cambre, comme pour soutenir le cintre de la mémoire. Voûte tendue des souvenirs, léchée par l'ombre tremblante de la lumière du jour, qui filtre au travers des vitraux du désir, flammèches de lueurs, qui donnent encore quelques frissons aux pierres humides, aux dalles froides, au chemin de croix déjà parcouru. Je suis dans la pénombre voûtée de ma mémoire. La peau nue sur les murs noirs. La peau nue sur l'usure des ans, traversée par une sorte de langueur de crucifié.
J'habite une église désertée, sans procession, sans ostension, les saints de marbres gisent absents, le geste vain, le regard vide de compassion. Et sur l'autel, nul calice, nul livre, nulle parole d'évangile, nul cierge, hormis un silence immaculé et austère, imperturbable, et insensible.
Il est de ces chapelles abandonnées par les dieux, où seul le temps y pénètre, et les seules prières c'est le vent, et les seuls murmures sont les larmes qui suintent le long des vitraux. Chapelle de nuit et d'orage. Chapelle d'oubli. Ni portes, ni pardon. L'expiation est un long pèlerinage.
Mais je sais des arcs-en-ciel qui perceront ces murs.
Je sais des océans dans les plis rugueux de la pierre.
Oui, je sais des saintes.
Des saintes résolues, à la peau de passion, à la chair de cantiques, aux murmures brûlés.
J'entends pousser un arbre au transept de mon silence et couler un long fleuve dans ma nef patiente. Je sais un incendie qui couve.
Et je sais mon sang quand il brûle chacun de mes mots...
Je sais toutes ces choses qui arrivent au galop, au tumulte qu'elles font, aux frissons des étoiles, à l'effarement des cieux.
Franck
