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J'irai marcher par-delà les nuages
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28 janvier 2018

Tu es une île...

Tu es d’une île, tu en as la discrétion, la mesure,  la retenue. Tu es d’une île, tu en as la distance. L’inquiétude borde tes rives. Tu es d’une île sauvage, dénudée, et tu as le goût du sel, du large, du bleu, et ta voix se mêle au souffle des marées. Tu es d’une île, de ces îles détachées des mondes, de ces îles en partance. Morceaux de terres qui ont rêvé plus loin que les terres. Morceaux de terres sentinelles, à l’avant des continents, vigies surveillant l’éternité.  Terres battues, sculptées par le désir, par la soif, par la faim. Terres pétries par l’âpreté des tempêtes, aux rochers de souviennent des naufragés.
Ton chant les appelle, tes mains les retiennent. Tu es d’une île, d’un vaste vaisseau de pierres, immobile, fier. Tu es d’une terre crucifiée par les vents, par l’absence. Lorsque tu soupires c’est l’océan qui s’effraie, lorsque tu souris c’est l’océan qui recule. 

Les îles sont orphelines, elles n’ont pas de parents, pas de passé, elles n’ont qu’un seul regard pour désigner le ciel, l’horizon, le temps qui les use, l’amour qui les ronge, la miséricorde qui les porte. Les îles sont orphelines, alors elles rêvent de multitudes, de tropiques. Les îles ne se plaignent jamais, ne maudissent jamais, elles savent la vacuité, et la vanité des hommes. Elles préfèrent le silence, avec l’infini qui les borde. Les îles sont des astres d’océan, elles brillent dans les cieux des flots. Et elles se taisent, sachant le poids du néant, et ce que valent l’abandon, l’ennui, l’attente. L’oubli. Au cœur des îles gisent des passions inachevables, des amours inachevés, des histoires de départs, de retours, des voyages aux longs cours, des renoncements.
Chaque île écrit sa complainte sur la peau des vagues qui l’effleurent ou les écrasent, chaque île écrit son chant sur la peau des vagues qui la creuse.

Tu es une île qui écrit ses distances au sommet des vagues qui te brassent, à chaque poème tu agrandis l’espace des sables, car chaque mot est un roc lancé dans la mer, un pont pour le large, une nouvelle rive. Chaque mot est une terre de plus gagnée sur la tristesse, sur la mélancolie. Chaque page est un port, une escale. Une promesse.
Ton écriture est précise, incisive comme les côtes de ton île, comme s’il fallait ciseler les néants qui t’assaillent. Déchiqueter le vide, le polir, jusqu’à faire rougir ta parole douce et tendre, ta parole qui naît de l’urgence d’un désastre imminent.
Écriture de nuit sans lune, parole aiguisée, coupante, pour effilocher les brumes qui pourraient t’envahir. Tu incises le gras de la langue pour y loger un silence, pour contenir l’espace d’un chant l’hémorragie de vie qui s’écoule de tes rêves, de tes mains ouvertes, de ton âme abondante. Tu écris avec l’éclat de tes yeux. Tu cueilles les mots un par un, comme des coquillages, que tu portes à ton oreille pour entendre leurs légendes, tu les portes à tes lèvres pour les bénir, et tu les poses là, dans le blanc de la page avec la rigueur, la justesse de l’orfèvre qui sertit de précieuses pierres. Tu passes du silence pour aller au silence. Écriture de dépossession. Cérémonial du dénudement, de l’indulgence. Liturgie des murmures, des aveux. On peut entendre ton souffle bien après la fin des mots. Comme ces vents marins qui persistent bien après la tempête. Ta parole dessille les mystères échoués, que les marées déposent sur tes plages. Car tu sais par cœur qu’écrire, c’est marcher sur les eaux. C’est danser sur les vagues pour éviter la noyade.
Ton écriture est une île qui s’offre au soleil, au vol des oiseaux, pour nous sauver des naufrages qui nous guettent.

Tu es ce morceau de terre imprenable dans mon océan qui dérive. Un phare qui signale les hauts fonds. Un chant pour traverser mes enfers. Une grâce dans l’épaisseur du temps.
Tu es une île toujours en avance sur la terre, comme la proue d’un désir lumineux. Qui tend ses bras pour étreindre l’horizon et le firmament qui s’y noie.

Franck.

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21 janvier 2018

Solitude saharienne...

La solitude saharienne est singulière. Surtout au lever du jour. Le soleil monte et semble dire : tu devras la gagner cette journée, tu devras en sortir vainqueur ou accepter ta défaite. Les aurores sahariennes sont courtes. Le soleil est là, dans sa simple évidence. Rien n'arrête ses rayons. La nuit s'efface comme si un dieu muni d'un chiffon nettoyait le ciel et la craie du matin. Un autre jour est là.

J'ai toujours ressenti à cet instant des matins sahariens, une chute, presque un accablement. Comme si la lumière avait un poids, comme si l'on trébuchait dedans. Comme une fatalité. La solitude est totale. Belle, mais totale. Elle vous désigne. Et le soleil semble l’éclairer plus directement encore. Une solitude sans ombre. Crue. Nette. Incisive.

Le Sahara n'est pas fait que de dunes exotiques, dans sa grande partie, il est plat. Sans rien pour accrocher le regard. Plat, vide. Immensément vide et plat. Avec des petits cailloux poser ici ou là, jamais très gros. Un infini immuable qui nous entoure. Le même après le même. Le même aplatit sur du même. C'est un lieu sans lieu. Le regard se perd sur l'horizon, fait un tour et vous revient dans l'œil. À l'intérieur de l’œil, jusqu’au fond de la tête. Dans toutes les fibres.

Le matin, au lever du jour, dans les solitudes sahariennes, c'est là qu'il faut croire, car tout ce que l'on verra au cours de la journée est là, quels que soient vos pas, quelle que soit la direction. Tout est là, comme après une catastrophe. Ce n'est pas un début. Là, dans ce plat infini, cela nous semble toujours une fin. Ou plus exactement un reste.

Le matin au lever du jour on peut ressentir un accablement ou un découragement. Au sol, il n'y a pas de chemin, pas de talus, même nos pas ont du mal à froisser le sable. On est sans trace. On vient de nulle part. On ne va nulle part. On ne sait qu'être là, comme un surplus, ou une méprise, ou un égarement. On ne peut que se rassembler encore plus fort pour offrir le moins possible de prise au destin, aux menaces, aux heures qui, s’annoncent. Et rien ne nous sépare vraiment de ses petites pierres. Rien. Aucune raison ne tient ici, aucune intelligence, la plus subtile qui soit, ne résiste ici. La pensée s'effrite, s'émiette comme ce sable, là, sous nos pas. Hors tout.

Le matin, au lever du jour, dans le Sahara africain, c'est un nouveau naufrage qu'il faudra vivre, sans noyade, sans vent, sans tempête. Mais un naufrage, avec cette peur d'étouffement par ce vide. Voilà étouffer de vide. Trop de rien. Saturation de néant. De silence. Car les paroles sont inutiles ici, puisque tout a été dit, et que se taire s'est encore pouvoir résister. Un peu. Hors tout. Hors de toute signification. La banalité des mots est indécente, déplacée, seul l'instinct, seul l'instinct et la prière peuvent regarder le soleil qui monte toujours plus haut. Car il y a, dans chaque lever du jour, dans le Sahara plat et vide, comme une impression de sacrifice, et le goût du sang colle au palais. Le matin, dans le Sahara africain on est à l'aube du monde, sans famille, sans parent, sans ami. Ici, il n'y a pas de possibilité de racines qui plongeraient vers des mémoires profitables, il n'y a pas de ramures qui monterait au ciel, dans l'espoir de nous sauver, puisqu'ici le ciel n'existe plus, ou si peu, et qu'on ne redoute même plus l'enfer puisqu'on y est, noyé dans ce débordement, dans cet excès d'abandon, de distance, de manque, d'infinité. Rien, aucune image, aucun poème, aucune musique n'est secourable, rien n'interrompt ce trait strident qui perce les chairs, que rien ne protège, ni la lucidité, ni le rêve, rien, hormis l'hébétude et l'entêtement, à part peut-être le goût de se survivre. Même aimer n'a plus de sens. Car ici, aimer, n'en a jamais eu. Aimer qui ? Aimer quoi ?
Car les chagrins sont morts au lever du jour, et les tumultes de l’âme se calcinent, se sclérosent, et tout s'assèche, se parchemine. Au-delà de la mélancolie, au-delà des larmes et de la pitié, il y cette étendue plate que nul vent ne traverse, qu'aucun son ne fait vibrer, seul le battement du cœur, seul le gonflement des poumons, vous signale ce qui vous reste de vie. Et même cela c'est encore de l'orgueil. Car aimer, ici, n'a plus de sens, et l'élan du sang se resserre jusqu'à n'être qu'un point perdu dans les veines, l'infime reste du passée ou de l'espérance.

La solitude saharienne est bien singulière, comme une guerre sans ennemi. Ni le cri ne peut la dire, ni la larme ne saurait où couler tant l'étendue effare l'œil. Et l'ocre sale du sable tapisse la vue, et l'âme est lisse comme l'indifférence. Être le grain, être poussière, être la pierre, ou le ciel, n'être rien, infiniment rien, sans peur, sans désir, n'être que le pur mouvement qui doit se survivre. Et pas une parcelle de soi ne retient l'ombre. Que de la lumière, que de la lumière brûlante, pas un seul contre-jour, pas un seul flottement de l'air, seul l'éclat brutal et sauvage du jour qui s'affirme contre votre souffle, contre votre vie.

Il y a dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain, comme défi, et comme un déni. Ici, dans ce temps de l'aurore, aucune forme de peut naître, aucune danse ne peut s'exercer, aucun chant ne peut monter, seuls l'instinct et la prière contestent l'inévitable. Seul le murmure contredit le silence, seul l'acquiescement rassemble assez de force pour conserver le vertical besoin d'exister.

Et renouveler le pacte tacite du sixième jour. Il y a, dans le jour qui se lève, dans le Sahara africain un enjeu qui concerne la grâce, l'extraordinaire puissance de la grâce, celle qui épuise tout, qui précipite tout, la chair, le sang, et qui terrasse et ruine tout orgueil et toute vanité. Ici, et seulement ici, chaque être est au-delà du péché.
Les solitudes sahariennes sont bien singulières, car ce qui sauvera le jour sera le crépuscule, et ce qui le sacrera, sera la nuit. Si la constance et l'obstination vous soutiennent jusqu'au bout du soleil, jusqu'au bout de l'immensité plate et vide, alors le crépuscule vous guidera vers la nuit. Car ici, c'est la nuit qui délivre, qui défend, et souvent qui guérit. Car c'est la nuit, et la nuit seulement, une fois que le jour est vaincu, que l'œil et l'âme peuvent enfin se reposer du vide et du néant. La nuit du désert, est une nuit vivante, elle est, et seulement ici, à taille humaine, à la taille des rêves et de nos certitudes. La nuit dans le Sahara africain, il y a comme une bataille gagnée, et le sang peut battre à nouveau.
Dans les nuits du désert il n'y a pas de fantôme, pas de spectre pour nous hanter, les étoiles sont là et chacune est un mot qui n'a pas été dit, est chacune est une femme aimée, et chacune bat à nouveau la mesure du temps, et chacune est prière exhaussée, promesse à venir. La nuit, dans la lente respiration du ciel, le regard enfin borné par la multitude innombrable des étoiles tremblantes, on peut enfin pleurer et vivre, et tout redevient possible.
La nuit sera là, ardente, presque blanche, elle sera belle et franche et charitable comme une miséricorde. Ce sera enfin le temps de la parole et du chant, fragile et invincible...
La solitude saharienne est singulière, si proche de la grâce, de ses blessures, de son éclat...

Franck

14 janvier 2018

Ce soir à la chandelle...

Dans la flamme de la chandelle, l’immédiat semble disparaître, la vie peut prendre son temps, comme si cette lumière ombreuse nous délivrait des heures, en nous rendant un espace enfin habitable. La flamme porte une densité nouvelle qui nous oblige à plus de pesanteur, et notre être, tant épris de cohérence, se sent assez fort pour dépasser ce qui le contredit. Le présent s’alourdit de durée. Ses bords s’épaississent, se rassemblent, se condensent, et nos terreurs s’adoucissent. Quelque chose d’intense s’élève en nous, comme si la flamme soutenait une respiration renouvelée.

Les âmes de la chandelle sont des âmes errantes, elles ont perdu leurs corps et cherchent un point d'appui pour porter leur voyage, comme des navires qui recherchent l'escale. Parce que plus qu'une flamme elle est lieu, parce que plus qu’un lieu, elle est un refuge, parce que plus qu'un refuge, elle est un royaume. Est-ce un temps réel ? Ou le simple raccourci de nos destins inquiétés ?

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Il y a dans cette flamme courageuse quelque chose qui s’éprouve. De l'infime qui s’efforce. Tout ce qu'il y a de pauvre sur terre se rassemble et se reconnaît dans cet étirement du feu, dans cette hésitation verticale.
La chandelle dit l'infinie solitude et le dénuement, elle dit aussi la foi comme si celle-ci avait besoin de deux ailes pour s'envoler. Le simple et le pauvre marchent de concert, ainsi la chandelle qui offre ses ombres pour taire l'insupportable, et sa lumière pour clamer l'irréductible. La flamme des chandelles nous défait de nos rages, elle accompagne nos rémissions, et parfois elle sacre nos résurrections. Elle est une amie silencieuse qui nous apprend le silence, une amie généreuse qui écoute en dansant, une amie qui console parce qu'elle ne juge point. Un soleil à notre dimension, bleu, jaune, orange, rouge, blanc. Soleil du pauvre et du seul. Elle berce, elle réchauffe, parfois elle chante, elle enveloppe d'une soie étrange notre rêverie.
Il y a dans cette flamme quelque chose qui rassemble nos morceaux éparpillés, qui maintient l'unité de notre désir, qui contient notre abandon. Il y a là, un espace de temps et de lumière qui nous protège de nous-mêmes, de nos affaissements, de nos écroulements. La vie suffisante. La vie tolérable. Tolérante. Et les ombres enfin deviennent conciliantes.
Il y a dans cette chandelle quelque chose de grave, d'infiniment sérieux et grave, une gravité dépossédée de sa lourdeur. Rouge. Étrange silence que celui de cette flamme solitaire. Étrange lumière vacillante, qui appelle en nous la mesure et la lenteur. Étrange puissance que cette fragilité tremblante. Le temps de la flamme pauvre est toujours le temps des aveux, et le temps des chandelles est un temps de soupirs, de respiration profonde, comme s'il s'agissait de faire remonter nos douleurs sur la mèche du cœur et de les consumer. Temps sombre et clair à la fois, temps de puissance désarmée, temps qui fabrique du temps. Comme si le temps du feu était un temps gagné, arraché au néant. Comme si ce feu, précisément, ne pouvait plus être brûlure, comme si sa vocation ultime était la caresse et le murmure. Au coin des chandelles les larmes peuvent être douces, et les chagrins pardonnables.
Il y a du sang dans cette lumière c'est pourquoi on la sait vivante, il y a des chairs dans ses ombres c'est pourquoi on la sait aimante. Il y a des lèvres et peaux à aimer dans ce feu isolé, dans ce singulier instant chancelant, comme si l'émotion trouvait enfin une issue, un devenir qui la dépasse et la bénit. Temps concentré, temps rassemblé. Lumière pour les corps nus et les effleurements, lumière des baisers indécents, couleur rouge comme les chairs qui s'offrent ou comme les laves volcaniques. Au creux des bougies qui éclairent, l'ivresse disparaît et la folie s'efface, car c'est un temps des premières ou dernières vérités, et peut-être l’au-delà des vérités ; car si les évidences simples ont besoin du soleil pour se dire, les vérités essentielles ne se libèrent que dans cette presque lumière et ces presque ombres.

Quelque chose habite cette clarté tremblante, quelque chose soupire dans sa danse, est-ce une plainte ? Est-ce un gémissement ? Est-ce que mon âme cri ce soir à la bougie ? Ou n'est-ce qu'un songe, ce songe lancinant qui plie mes veines et ma chair, un songe toujours cassant ?

Quelqu'un habite ici, au cœur de cette flamme, quelqu'un qui me désigne et m’appelle, l’enfant innocent oublié par le temps qui passe, et qui résiste encore dans les décombres de ma mémoire

Il y a dans ces petites flammes le chant d'une présence. Du vivant qui exige, des visages qui implorent, il y a des mains qui se joignent, comme si l'humanité avait besoin d'opposer aux enfers ce simple feu humain.

La lueur des chandelles, comme celle des cierges éclaire en nous ces endroits oubliés, ceux que nous avons délaissés, cette part de nous-mêmes qu'on ne visite plus, nos jachères, nos ronciers, elle préside à l'office de nos noces intimes comme un fuseau ardent qui déroule le rêve et tisse entre nos larmes un voile charitable, et console, et soulage, et apaise, et apaise, et apaise...Ce soir, j'ai vu dans cette flamme un doigt incandescent qui me montrait les cieux....

Franck

6 janvier 2018

Le cœur des saisons...

La pluie est venue. La saison regagne sa maison. Tu étais partie sur d'autres chemins. Tu retournais chez toi. Saison prodigue. Qui revient. En lambeaux de pluie. Il fait juste un peu froid, il fait juste un peu triste. L'escapade se replie dans la marge. Un peu comme les histoires d'amour qui sautent par-dessus les temps, qui trébuchent sur un reste d'hiver. L'été ne fait plus fondre mes glaces. Il est des temps où le soleil n'entame plus les grands champs de neige. L'après se confond avec l'avant. Il n'y a pas de présent, ou si peu, le temps reste immobile. Cassant. La saison fixe de l'hiver. Mes grands champs de neige avec cet horizon de glace.

Je suis né en été, avec un cœur de neige. Je suis né au milieu des terres avec des yeux d'océan. Je n'ai pas de lieu, pas de temps. Une simple dérive. Une flamme sans son cierge, une prière sans son dieu. La pluie est venue, et la saison a regagné sa maison.

Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de porter un soleil dans chacun de tes gestes. De porter droit la lumière. Sans effort. De la tendre, de l'offrir. Les fleurs du printemps sont belles, mais elles attendent. Les fruits de l'été se donnent. Tu étais un été. Je n'étais qu'un hiver.
Tu étais un été. Contre temps des saisons.
Tu étais un été, avec ta façon bien à toi de t'affranchir de l'ombre, d'éclairer chaque mot d'une lueur étrange et singulière. D'alléger chaque regard d'un silence généreux. L'hiver a ses secrets, l'automne ses mystères, le printemps ses merveilles, et l'été ses miracles. Tu étais un été, net, avec ta présence évidente et sereine.

Qu'est-ce que la bonté ? Ce n'est pas de partir du plus fort pour aller au plus faible, pas plus que de partir du plus faible pour aller au plus fort. La bonté, c'est partir du plus faible pour aller au plus faible, puis déployer une joie sans limites. C'est de consentir assez, pour n'être lésé de rien. La bonté c'est une simple brise sur les épis de blé. L'été. Dans le silence fixe d'une attente dénudée. Quand le vol de l'oiseau nous étonne par la prière qu'il murmure en nous. Tu étais un été. Simple. Bon. Tenant dans tes mains un cœur battant. Articulant chaque couleur d'une douceur invincible. Tu étais un été au cœur du printemps...

Et la pluie est venue...

Franck.

2 janvier 2018

J'ai vu...

J'ai vu tant et tant...
J'ai vu des visages défaits, par la douleur ou par la peur, j'ai vu des chagrins d'enfants inépuisables, comme ceux-là à la peau si noire, aux ventres si gros, sur des corps si maigres, aux yeux si effarés, si désemparés. J'ai vu les chagrins ordinaires, qu'on ne console pas, ou jamais assez. J'ai vu la violence des mots, des gestes et des intentions s'abattre sur des vies innocentes. J'ai vu des solitudes impensables, des terres frappées par le gel et le vide, où les âmes se cassent comme de la glace. J'ai vu les trahisons, ah oui ! Ça, j'en ai vu, elles poussent comme le chiendent, comme le mépris, comme la haine. J'ai vu les oublis, les omissions, les prétentions, charriées par des fleuves ambitieux, inonder et noyer des existences fragiles et aimantes. J'ai vu blanchir les heures dans l'œil noir de la mort, dans ce regard perdu de ma mère, dans la froide violence de mon père. J'ai vu partir ma vie sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette, simplement, comme ça, un long épuisement sans fin. J'ai vu les espérances gonfler comme d'énormes ballons et crever d'un seul coup, par ignorance ou bêtise. Bêtise souvent. J'ai vu la lâcheté ramper, et les lâches gueuler avec les loups, et les loups flatter les lâches, et les lâches aimer les loups. J’ai vu des grandeurs indignes et des fragilités lumineuses. J’ai traversé plus qu’à mon compte ces nuits de l’âme, profondes, opaques, terrifiantes. J'ai vu l'amour blessé, bafoué, abandonné et encore espérant, et l'amour démembré recroquevillé comme un animal mourant. J'ai vu les jours sans fin et les nuits sans retour. Et la peur aussi, celle qui fait trembler et celle qui ne dit pas son nom, mais qui ronge les jours et le sang. J'ai vu l'humiliation s'écrouler devant le dédain... J'ai vu tout ce que les hommes voient, ni plus, ni moins, ni mieux, j'ai lu beaucoup, souvent mal, j'ai cru aussi que quelques poèmes pouvaient sauver le monde, j'ai appris les étoiles espérant mieux le comprendre, j'ai même traversé les déserts, les plus grands, les plus chauds, pour affermir mon âme, j'ai prié des dieux insensibles ou inconnus et me suis abrité sous la lumière des vitraux. J'ai cru aux idées, j'ai même aimé ma solitude, j'ai plusieurs fois recommencé ma vie, j'ai voulu être tout et de mon temps, et n’être rien, et n’être rien. J’ai parfois gagné, souvent perdu, toujours remis ma mise.

Dix fois j'ai refait mon bilan, dix fois ça n'a servi à rien. Je suis une âme boiteuse qui marche dans son errance, ni plus, ni moins, cahin-caha... ni sage, ni ignorant, assez pauvre ou assez sot pour cueillir de temps à autre quelques trèfles à quatre feuilles, assez pauvre ou assez sot pour lancer en l'air quelques poèmes ou quelques paroles amoureuses, assez pauvre ou assez sot pour croire encore que demain tout est possible, assez pauvre ou assez sot pour n'attendre rien et espérer tout, ou le contraire, assez pauvre ou assez sot pour ne plus croire au bonheur et faire comme s'il arrivait demain, assez pauvre ou assez sot pour faire encore des rêves, des rêves de peau et de chairs et de baisers délicats, et de mains tendues qui toucheraient mes yeux, de souffles échangés, et de silences heureux, de promesses brûlantes, et de sources bleues, et des rêves d'anges....
Assez pauvre ou assez sot pour me sentir indemne de rien, affecté de tout.

Franck.

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