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J'irai marcher par-delà les nuages

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11 mai 2017

- 39 - Un chant introuvable...

Chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L’effrayante face qui rebondit dans une cascade d’images aplaties par les saisons révolues, l’usure. L’usure.
Chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d’une parole qui creuse un sol raviné et sec. Chaque mot dissèque un peu plus l’autre côté de la peau, l’envers des gestes, cette part de retrait, l’incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C’est un endroit de chute, le lieu d’une avalanche. Un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d’un désir impossible.
Car la parole raconte une autre histoire. Elle n’est que forme vide. Le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d’un sens inaccessible. Impudeur. Dénudation dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance. Qui dit la fin dans son premier élan.
Car rien n’est dit, ou si peu.
Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l’avant du dire, dans l’intention claire, dans le chant inaudible, murmurant, n’être que cantilène, n’être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable. Je me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l’aube et l’horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l’ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche, je me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l’abime de mes mers introuvables.
Alors, je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

Franck.

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10 mai 2017

- 38 - Et c'est tout...

Les vraies histoires n’existent pas, les évènements nous traversent en laissant une trace invisible, plus tard, d’autres évènements viendront, révèleront des traces plus anciennes, ainsi, toute une vie de contretemps. Nous sommes sans aucun savoir, jetés dans un hasard de traces incompréhensibles, et pourtant nous les reconnaissons, nous les adoptons. Parfois, certaines nous consolent, nous disons que c’est la vie, mais nous n’y croyons pas. Pour l’essentiel, nos actes nous échappent. On croit les déchiffrer, mais au fond, et c’est une banalité que de le dire, nous savons que nous ne savons rien. La vie se dessine en creux, sa forme restera à jamais impénétrable, mystérieuse. Nous existons à contrecoup, à contretemps.
Les vraies histoires n’existent pas. Les évènements qui traversent notre vie sont si rares, si énigmatiques ! Parfois nous aimons. Cela éclate en nous, cela brule le sang. On se croit sauvé. On ne sait pas de quoi, mais l’attente insondable qui git en nous s’apaise dans ce feu. On oublie que l’on est sans savoir, on croit que l’on peut s’en passer, on oublie l’attente, on oublie l’oubli…
Parfois, nous aimons, car aimer est l’autre nom de la souffrance. Notre chair en est imprégnée : il subsiste toujours un calvaire dans le feu qui nous brule. La passion est aussi un fardeau : sans doute que la croix qui pèse est trop chargée de vérité, que ce qui nous sauve nous détruit en même temps…
Alors, on écrit, pour ne plus penser ou croire que l’on pense. On écrit pour la métamorphose des temps. On écrit pour faire sortir la parole de la chair, parce que le vivant se tient là, dans les tremblements, dans ce corps si lourd, qui sans cesse nous échappe. On écrit pour le ramener à nous, pour que l’on habite un peu plus nos jours. On écrit pour se consoler que les évènements soient si rares, qu’ils ne viennent jamais nous sauver, que les traces qui sillonnent notre mémoire resteront à jamais obscures. On écrit simplement pour la danse, la musique, pour effacer la gravité, le poids, l’indécence, la défaite. On écrit pour ne pas crier, ou pour crier plus fort que le vacarme du monde, ou pour opposer au silence du ciel, le silence de la miséricorde… On écrit simplement pour ne jamais détourner le regard, pour ne jamais baisser les yeux, alors on écrit pour affronter l’effroi, digne, joyeux, jubilant… pour la danse, pour la musique, et c’est tout… !

Franck.

8 mai 2017

- 37 - Bleu, sang faille...

Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : l’ombre ; de l’autre : le silence.
Le mot est voué à cette violence, à la coupure, à la faille. Ils sont là pour blesser, tuer.
Tuer quelque chose en nous. Le mot qui n’arrache rien ne devrait pas être écrit. Tuer la certitude, l’arrogance. La blessure est le rappel constant de notre précarité. C’est une douleur. Mais une douleur encore supportable puisque nous tenons à elle. Notre surabondance de vie est une profusion douloureuse, mais supportable. On voudrait ne pas la connaitre, pourtant on s’y vautre. Ce n’est pas sensuel. Pourtant, il y a de la jouissance.
Chaque mot est voué à la violence, à la mort. Là où il tombe, le réel se brise. Là où il tombe se crée une béance. C’est l’œil qui nous regarde.
Les textes, les images, rebondissent. Je sais que je continue. La parole, ma parole, m’a assigné une place.
Est-ce vraiment une place ? Un devoir ? Une volonté ? Non ! Rien de tout cela.
La voix, quand elle s’élance, affirme tout d’abord une exigence. Une exigence sans objet. Une exigence nue, primitive, élémentaire. Une extension. Si l’exigence n’est pas assez puissante, assez purifiée, la parole tombe. Je sens la chute de ces cailloux à l’intérieur. Tout dans le geste devient lourd, épais, pénible. Je sens la douleur diffuse, ce mal de l’intérieur. Entretenir un élan exigeant. La parole assigne, d’ailleurs elle me regarde. Je sais son regard, son regard de silence. Ce palais de nuages bordé de ciel. Je sais l’œil à travers la béance.
En ce moment, j’ai des couleurs qui m’accompagnent. En fait, ce sont des sensations de couleurs. Je ne les vois pas vraiment, mais elles sont là. Des couleurs franches. Nettes. Du bleu. Souvent, j’ai cette impression de bleu puissant. De rouge aussi. D’or solaire parfois. Je ne sais pas quoi faire de ces couleurs. Je n’en connais ni le sens ni la destination. Mais elles sont là.
Le bleu, je crois savoir. La mer, le mouvement, le ciel. C’est le cœur de mon imaginaire. J’ai dans l’œil de ma chair toutes les nuances de bleu. Jusqu’à la violine des ecchymoses. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus bleu. Mais surtout le bleu translucide et profond de la mer. Un bleu blanchi d’écume, ourlé de semence. Je n’ai qu’à fermer les yeux, le bleu monte comme une marée. C’est une impression ni agréable ni désagréable. C’est comme cela. Comme si mon cerveau appelait ce flottement de bleu.
Avec les lumières dans la vague.
Il y a quelque chose à l’intérieur qui cherche sa place, qui cherche son accroissement, il y a quelque chose qui s’affranchit de ma raison, qui veut déborder. C’est une sensation. Toujours. Je ne peux pas la nommer. Je ne peux pas l’expliquer. Je peux simplement dire un mouvement lent de couleur bleue. L’horizon.
Ces heures d’enfance à regarder l’horizon à la césure de la mer et du ciel. Les yeux fixés sur cette ligne propre, pure. Regard immobilisé, fasciné, envahi. Ligne de fuite. J’ai toujours eu le pressentiment diffus d’appartenir à ce lieu irréconciliable de la mer et du ciel où l’on ne saurait dire s’il y a mariage ou divorce. Des heures passées, sans pensée, sans envie. Simplement le bleu, la cicatrice du temps et de l’espace. Sans désir, sinon celui de résister à l’écrasement du silence.
Plus tard, j’ai pu mettre de la musique sur ce bleu. Mais plus tard. Chopin par exemple. Je ne sais pourquoi Chopin est bleu, peut-être à cause de l’eau. Immanquablement, quand j’entends Chopin, j’ai une sensation d’eau : en gouttes, en ruisseaux, en torrents, en tempêtes, cette montée de bleu fluide en moi. Quand je déborde, c’est bleu. C’est toujours bleu. Le bleu appelle en moi le surcroit, l’excès. L’ivresse. Je crois que mes ivresses d’alcoolique étaient bleues. Ce qui est immense en moi est bleu. Ce qui veut survivre en moi est bleu.
Sans doute, ce qui veut aimer en moi est bleu.
Même mes douleurs chéries sont bleues : mes tristesses, mes chagrins, sont des déferlements de trains bleus. Certains auteurs sont bleus. Neruda, ou d’autres. Mais lui, surtout. Quel que soit le poème, j’ai d’abord cette forte impression de bleu. Comme lorsque je regarde le visage de certaines femmes. Les beautés les plus évidentes sont bleues : la peau, les yeux, les lèvres, le sexe. Oui ! Des peaux céruléennes, des sexes intenses, profonds comme du bleu de four.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais. Même lorsque mon imaginaire est envahi de rouge, le mouvement reste bleu. On ne peut pas décrire vraiment. Cela se passe au niveau de la chimie. Au niveau où les molécules exhalent leurs derniers souffles avant de se défaire. Il n’y a pas d’intelligence là. Rien n’est construit. À bout d’organisation, la chimie des molécules se mue en un immense chaos. Tant de matière structurée pour fabriquer un si fatal désordre. Ce sont de grands aplats d’émotions colorées. Je ne vois pas la couleur, mais je sais que c’est bleu dans le mouvement. C’est l’évidence. Le bleu, c’est ce qui résiste à la mort. Au rouge. L’autre couleur.
Souvent quand plus rien n’est bleu, c’est rouge. La brulure qui invite la fin. Souvent au bout du bleu le rouge commence. Souvent quand tout a tellement débordé, quand l’effondrement est là, puisque rien ne peut être tenu indéfiniment, la force du bleu s’épuise. Quand l’excès à force d’excès m’écrase, alors le rouge apparait comme une stridence. Un son vrillé. Perçant. Le rouge est mon pays de misère. De reniement. De violences. De rages obscures. L’incendie dans l’azur. J’ai des orages rouges au bout de mon impatience.
Alors, l’écriture, c’est bien cette sensation de bleu au cœur sanglant du rouge.
Vivre est la chose la plus rouge que je fais.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais.
Ma rêverie a la couleur d’or d’un soleil à l’aube.
Ma mémoire est blanche, aussi blanche qu’un grand champ de neige.
Mon enfance reste désespérément grise.
Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : le silence ; de l’autre : les couleurs.

<p>Franck.

8 mai 2017

Ecrire entrain de se faire.

Ecrire entrain de se faire.

8 mai 2017

- 36 - Deux portes...

Puis il y a l’attente. L’attente et ses deux grands portails. Souvent, je les confonds. Je les connais, pourtant, je me trompe.
Souvent.
Dans l’attente, se présente deux portes.
La première ouvre sur un sourire, des retrouvailles. C’est l’attente pleine. Le sang bat plus vite. Le cœur se charge, s’embellit, se prépare. C’est un temps qui augmente. L’amoureux attend l’amoureuse. Les secondes tintent claires. Un ruisseau d’eau vive saute, sursaute, courant toujours plus vite vers le soleil. C’est un temps éclaboussé où ne surnage que l’écume bouillonnante de l’âme. Quelque chose en nous s’aiguise, s’allège, s’apprête. Nous sommes sur le point de partir. On est déjà parti. On ne s’appartient plus. On est déjà à l’autre. Ce n’est plus notre corps. C’est le sien que l’on touche, ce n’est plus nos paroles, mais ses lèvres que l’on boit, ce n’est plus de la soif, mais une eau fraiche qui mouille la peau. Ce ne sont plus les semailles, mais déjà la floraison. Le manque vient à manquer. C’est un temps de désordre joyeux, du vent sous les jupes des saules.
La deuxième porte. Celle qu’il ne faudrait jamais franchir. Pourtant… On est au cœur d’un temps dévasté, qui n’a plus de rives, plus d’horizon. Chaque seconde s’abreuve de notre sang. Les secondes sont noires parce que le sang est noir. Rien n’est douloureux, mais tout est lourd. Plat. Lourd. C’est un temps qui ne ressemble à rien, sinon à nous-mêmes, un reflet plat, délavé dans une glace fêlée. Un temps de chair molle où les organes s’affaissent, où la mémoire trahit. Rien ne bouge puisque tout a vécu, et que renaitre est un déchirement. Rien ne bouge dans cette ornière du temps. L’Autre n’a pas de visage, plus de souffle. L’Autre s’est perdu dans tous les autres. C’est un temps d’aveugle, sans réponse, puisque la question s’est diluée dans nos renoncements, dans nos lâchetés. Le manque s’ajoute au manque. Ainsi, le silence n’a plus de sens puisqu’il n’est plus offert.
Chaque matin, il nous faudrait sans trembler recommencer l’inévitable choix entre ces deux portes d’attente. Un peu comme on ouvre la fenêtre ou que l’on la laisse fermée. Souvent, je me trompe en laissant les vitres closes croyant me protéger de quelques courants d’air, du vent, qui pourrait m’apporter le chant d’un oiseau, la couleur d’un printemps, ou les rires des enfants. Les nouveaux amours voyagent par les airs, ils s’amusent du vent. Je devrais laisser ma fenêtre ouverte, plus souvent…

Franck.

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7 mai 2017

- 35 - Cela ressemble...

Faire taire les voix à l’intérieur. Ce n’est pas vraiment des voix. Cela ressemble à une agitation continuelle. Comme un vacarme qui ne ferait pas de bruit. Un mouvement insaisissable. Des pensées liquides, flottantes. Il faudrait un vrai silence, une véritable immobilité. Pourtant, cela flotte. Avec cette impression de chercher des rives et de m’épuiser de ne pas les trouver. De n’atteindre rien. Personne. Mon regard cherche une ile. L’horizon de la ville meurt à chaque coin de rue, ou agonise dans les moindres troquets. Les saisons ne sont pas jointives. C’est cela le problème. Un espace les sépare. On ne le sait pas. Comme les jours. Comme les heures. On peut s’y perdre. La ville est dans cette dérive molle, insignifiante. Je cherche un sourire, un acquiescement, un pays où habiter. Un continent. Cela ressemble à une agitation continuelle, les émotions ne tiennent pas, elles se démantèlent, les sensations se condensent sur la vitre du jour. Je ne tiens rien. Morcèlement. Rester dans l’indifférence du monde. Émiettement du désir, comme s’il cassait sur les lignes de faille. Brisure étoilée du désir. Une ile. Seulement une ile. Aborder, accrocher une autre saison. Souvent, écrire, c’est comme évider avec une lame pointue l’évidence et la banalité des jours. C’est un travail absurde. Cela ne s’accroche à rien. Pas même aux saisons. Rétracté, tassé dans un temps excavé, curé, taraudé par la lame des mots. Un jour, plus un jour, plus un jour. Un texte, plus un texte, plus un texte. Déraisonnable. Insensé. Cela ressemble à une agitation continuelle, pourtant, rien ne bouge vraiment. C’est une instabilité de l’âme. Ou de quelque chose qui pourrait y faire penser. L’âme, on ne sait jamais ce que c’est. On dit ce mot quand on ne sait plus, et que l’on veut continuer à nommer. Cela fait du mystère là où il n’y a que de l’ignorance. Cela fait du profond, du lointain, là où il n’y a qu’une lande : cela tient compagnie à la vacuité. Comme s’il y avait une partie plus noble, comme s’il y avait en nous, tout au fond, caché, un trésor. Un centre. Qu’une lumière affleurerait de ce lieu central. Alors, on dit qu’écrire, cela nous rapproche de ce centre. Alors, on évide, on creuse. Ce n’est pas vraiment, creuser. On dit creuser parce que cela ressemble à creuser. C’est plutôt une insistance, un entêtement, qui n’a aucune valeur en lui-même. On fait, on refait par manque d’imagination. Au bout d’un moment, même la douleur est confortable. On ne sait pas vraiment à quel moment elle devient confortable. Alors écrire deviendrait une complaisance.
Les désirs lancés trop loin s’enroulent sur l’horizon, puis nous reviennent bredouilles. Ils font une large arabesque, une sorte de boucle, ils reviennent juste à l’endroit d’où ils sont partis. Les désirs lancés trop loin font des nœuds coulants qui étreignent la gorge. Les désirs lancés trop loin ne meurent pas. Ils se vengent.

Franck

6 mai 2017

- 34 - A peine quelques mots...

Comme une sorte de patrimoine génétique, nous marchons dans nos textes avec une poignée de mots, toujours les mêmes. Quoi que l’on fasse, ils demeurent là, toujours les mêmes. La même poignée de cailloux qui roulent sur notre parole. Ils sont la rocaille de notre langue. On voudrait en changer, et l’on n’y parvient pas, puisque l’on se décomposerait si l’on y parvenait. On pourrirait sur place. Dans l’instant. Ce sont eux, ces quelques mots de hasard, qui nous tiennent, avec les tonnerres qu’ils trainent, les tempêtes qu’ils brassent. Tout tient sur quelques mots. Cinquante, cent : pas plus. C’est notre trésor, notre chemin de croix. Quelques mots, toujours les mêmes. Bien sûr que l’on voudrait les contourner, que les chemins du texte voudrait s’en éloigner, mais ils reviennent comme une vague, comme une grosse marée, comme si notre pensée, toute notre pensée, se rassemblait là, en quelques mots, toujours les mêmes, comme si nos sensations, nos impressions, nos sentiments, nos élans, notre espérance tenaient entiers, là. En quelques mots. Toujours les mêmes. Un petit sac de cailloux. Poussière tenace du verbe.
Ils s’inscrivent dans le texte à notre insu. On ne fait que les retrouver, on ne fait que leur céder. On bute, on trébuche dessus, puis on cède. On ne les a pas choisis. Ils ont toujours été là, en nous, avant nous. Ils nous attendaient.
Écrire, c’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, mais qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte existe une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie, de la mort. Il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page, qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.
Même chant de l’usure. Ils sont la voix d’avant notre voix, ils nous précèdent dans les saisons à venir, dans les saisons passées. Nos pauvres mots. Misérables. Pitoyables.
Peut-être nous retiennent-ils en nous même de peur que l’on ne s’enfuie ? Peut-être sont-ils la terre de notre exil ? Le seul chant que nous connaissons. Sable, restes, rognures de nos chagrins. Ils enchainent notre langue. Ils nous signent. Ils nous saignent. Ils nous assignent. Ils sont le champ clos de nos errances, de nos courses empêchées. De notre pauvreté.
On les répète sans cesse : c’est cela qui nous effraie, qui nous sidère. Qui nous fait croire fous, déraisonnés.
Alors, on appelle le silence, pour les taire, pour les tuer, pour les blesser. Mais, même au creux de notre silence le plus profond, ils sont là, tapis dans l’ombre de la langue, ou dans un coin de désir, ou dans un éclat d’espérance.
Chacun a les siens, comme chacun a sa croix. Ces pauvres mots qui débordent de leurs significations, parce que nos vies les ont dévoyés, corrompus, parce que l’on les a chargés comme des navires, qu’ils dérivent maintenant dans notre parole, loin des ports, des escales, loin des rives, loin des âmes.
Alors, on les retrouve de texte en texte, comme des hoquets de la langue. On les retrouve avec des habits différents, des couleurs changées, ils tentent de se dissimuler, mais toujours ils reviennent. Toujours, ils sont là. Cailloux usés de notre indigence. Cailloux roulant la langue, pesant du poids du malheur, du destin, comme un enchantement ou un ensorcèlement. Ils sont la litanie de nos jours, de nos heures d’écriture, ils conduisent le texte là où ils veulent, toujours au bord du gouffre, toujours au bord des peurs, découpant la forme de notre ile, découpant nos distances.
Au début, on les croit nos amis. Alors, on les invite au festin de la parole. On croit aux noces, aux significations, aux révélations. Ils permettent d’avancer dans la langue, puis on commence à les user. Ils deviennent familiers. Trop. C’est après qu’ils se déploient. Parce qu’ils sont juste un peu plus grands qu’eux-mêmes, ils se déploient. Parce qu’ils débordent juste un peu de leur sens, parce qu’il y pend toujours un peu de notre chair. Ils se déploient, comme la toile d’une araignée. Ils sont là avant le texte. Avant nous. Pour parler le texte à notre place. Pour raconter leurs propres histoires, indifférents à la nôtre. Ils racontent une histoire que l’on ne comprend pas toujours, une histoire dont on est exclu souvent.
D’où nous viennent ces mots, ces mots qui se répètent ? Comment se sont-ils accrochés à notre langue ? Que savent-ils que nous ne savons pas ?
Peut-être qu’écrire, c’est ne pas utiliser toute la langue ? Peut-être est-ce tenter de tout dire avec très peu ? Peut-être qu’écrire, c’est précisément cette répétition inlassable de quelques mots ? Peut-être est-ce cette pénurie, cette pauvreté de nous, cette indigence. Peut-être qu’à force de les répéter, leur sens peut s’agrandir à l’infini. Peut-être qu’il ne suffirait que d’un seul mot ? Un, et  innombrable… Peut-être…
Les plus beaux bouquets sont faits de peu de fleurs. Pas les plus grandes. Pas les plus belles. J’en ai reçu d’éternels, qui n’en avaient qu’une.
Une petite fleur de talus, froissée, nue, tenant l’univers dans ses pétales.

Franck.

5 mai 2017

- 33 - L'énigme du silence...

Dans écrire, il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Puis d’autres encore. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire, il y a un secret. Un impossible secret. Écrire, c’est le traquer. Le cerner. En espérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Les mots sont comme ces taches d’encre pliées sur une page blanche, offertes à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire, il y a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.
Entre les phrases se trouvent de larges flaques, nos lieux de manque, de silence. Parole dévoilée dans l’instant où elle se dérobe, où elle s’absente. Il y a dans le récit un instant de fatigue, un fléchissement, une courbure dans la voix. Cela ressemble aux cendres d’un désir. Ou, cela ne ressemble à rien. Les mots sont là, suspendus, dans l’attente d’une révélation. Ou plutôt dans la crainte d’une révélation. Entre chaque mot, il y a une eau qui passe, lente et mystérieuse. Une eau patiente. Troublante. Le mot d’après est un mot sauvé, malgré nous. Le mot d’après est une ile déserte, une terre isolée qu’il nous faut habiter. Découvrir.
Entre les mots, il y a des visages, des regards, des mains qui se tendent sur la bordure des lettres. Il y a tout un monde. Il y a des soupirs. Le mot d’après est une aube, la consolation d’une nuit blanche.
Celle-là resserrait les mots de son écriture, les rendait denses, enlevait l’espace et la respiration de peur de se faire prendre par un silence. La profusion verbale pour aiguiser son angoisse. Fébrilité d’une langue malade d’elle-même. Écriture pleine de bruit et de fureur. Pleine. Trop pleine pour accoucher du sens. Voix égarée. Nourrie de sa propre ivresse. Enfermée sur elle-même. Sur sa propre contemplation. Écriture étouffée. Bâillonnée.
Cette autre distendait la parole, la coupant à la césure de la chair, de l’os, ouvrait de larges océans entre chaque mot, faisait naitre la nuit et l’aurore. Chaque mot bordait les plaies de la mémoire, offrait leur souffle aux douleurs. Chaque mot dessinait la courbe du temps. Les montagnes. L’hiver, la neige, leurs longues marches solitaires où l’espérance colore la mélancolie. Écriture du murmure. Du crépuscule. Du secret des amants.
Il y a dans écrire de l’amour en jachère. De l’abandon. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Juste derrière la vitre des mots, justes derrière le miroir sans tain des mots. L’énigme qui tient tout l’édifice. Pourtant, il y a des amours en jachères. Dans chaque mot, il y a toujours un peu plus que le mot. Ce plus peut nous faire vivre, comme il pourrait nous faire mourir.
Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les bruler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Écrire, évite de prononcer les mots magiques.
Écrire scelle le silence autour du désir.
Écrire définit les contours du pacte.

Franck.

4 mai 2017

- 32 - Transitoire...

Depuis des jours, je cherchais le mot qui dit ce rapport au silence. J’invente des silences transitoires. Transitoire, c’est le mot que je cherchais. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure et d’un passage. D’un changement de rive. De l’extérieur à l’intérieur. Silence contre silence. Silence du monde contre silence de l’âme.
Je passe d’un silence à l’autre. J’arpente. Le silence est la seule musique de l’errance. Car elle n’a pas de lieu, pas de son, pas de nom. Pas de route. Pas de fin.
Écrire est une tentation pour briser les chaines bruyantes du monde. Mais écrire échoue à ce vouloir. Mais écrire le sait. L’écriture est le produit de cette première mise en échec. De ce premier ratage. C’est une tragédie. L’écriture, c’est d’abord le chant de cette tragédie. La geste. L’odyssée. La tentation de relier la voix au silence.
Au tout début, dans le jardin d’Éden, les sons et les silences étaient réunis, ils ne faisaient qu’un. Qu’un seul mouvement. Comme un soleil. Chaque bruit portait en lui sa part de silence, chaque silence trouvait avec aisance son harmonie. Puis Dieu nous chassa. Dieu brisa l’alliance, il sépara les sons des silences, comme si brusquement il créait deux univers impossibles, comme s’il ouvrait en deux un fruit juteux, avec les chairs à vif et le sang qui s’échappe. Blessure inguérissable. Alors, depuis la nuit des temps, il manque un son à nos silences, il manque un silence à nos rumeurs. Il manque un souffle à notre vie, un horizon à nos rêveries. Un sourire à nos soupirs. Une bonté à nos désirs.
Cette séparation fut la signature du manque. Le manque fut la signature de nos vies. L’incomplétude.
Nous reconnaissons dans l’Autre cette part de silence ou ce timbre, cette tonalité. L’accord. Nous lui implorons ce tumulte qui fécondera notre silence.
Je passe d’un silence à l’autre. Toujours en retard d’une harmonie. Transitoire. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure. D’un changement de rive.
Mais je ne suis pas d’une rive, je suis d’une traversée. Écrire reste ce voyage. Je ne suis d’aucun port, d’aucun aboutissement. Je ne suis que navire. Je ne vis que de vent, d’horizon, que d’écume et de sel. Je ne connais la route que la nuit, en suivant les étoiles.
L’écriture nait de la confrontation d’un vacarme et d’un silence. L’écriture nait dans ce frottement. L’inscription silencieuse de la voix. C’est une lutte, comme la vie et la mort. J’écris en silence, dans un monde bruyant. Me taire dans les bruits de la ville. Me taire au milieu de ces grognements, de ces rumeurs, de ces vociférations. Écrire là, dans cette opposition, dans ce contraste, qui révèle le lieu de la charnière, ma jointure au monde. Mon inconciliance. Être là, mais s’absenter. L’écriture nait de mon silence, du vacarme qui l’entoure, de ma solitude et de l’agitation autour. Car mon absence n’est pas un retrait, c’est une sorte de réfutation, de contestation. Une façon de lutter contre l’écrasement. Imposer, même modestement, mon taire au monde. Peut-être un refus aussi. Ou simplement la marque de l’impossible.
Je passe d’un silence à un autre. Car mes silences sont transitoires.
Un jour, le silence sera complet, le monde et l’âme se tairont. Silence avec silence. Ce sera le temps de la contemplation. Le temps dépouillé. Illimité. Les rives seront débordées. Il n’y aura ni livre, ni mot, ni geste, simplement le monde avec le souffle. Il n’y aura plus d’écriture puisque tout sera dit dans la présence et dans l’instant. Il n’y aura que le monde, et cette étonnante brulure. L’inverse de la mort.
On reconnait la mort à son vacarme, à son impossibilité d’accueillir le silence, d’en faire l’offrande gracieuse. L’accord des silences est le don ultime du vivant au vivant.

Franck.

3 mai 2017

- 31 - Rebours...

La parole qui se déploie est à rebours.
Et ce retour répare l’avenir, desserre l’étreinte du temps.

Franck.

3 mai 2017

- 30 - Du chaos dans l'azur...

Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
On regarde l’écran avec la forme de la page blanche. Le clavier, avec les lettres. Un champ de bataille de lettres inanimées. Le chaos.
Au départ, c’est toujours un chaos. J’ai toujours ce sentiment de chaos. L’ordre du monde est une apparence, il suffit de souffler dessus pour que la confusion se révèle.
Écrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde, j’inscris mon propre chaos. Écrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde, ma voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit. Du chaos sur du chaos.
La cathédrale de pierre s’élève. Les architectes voulaient le plus grand, le plus puissant pour dire la foi. Le plus haut pour la citadelle de prière. Vaste maison de pierres, de lumière, de lourd, d’impalpable. De pesanteur, de beauté. D’ordre. Tout autour de l’édifice, un peuple de statues, dressé dans la rigueur de la pierre taillée dans l’éternité. Un peuple de saints racontant l’histoire de l’humanité, les peurs, les faiblesses de l’homme, racontant l’enfer et le paradis. La grande arche, ce portique en ogive sous lequel la foule passe. Inépuisable cortège de misère, qui passe sous l’ordre de dieu. Puis la foule entre, baissant la tête, dans le grand livre de pierre. L’ordre de l’éternité.
Nous ne pensons que par ennui ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela que l’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Écrire, c’est le contrepoison.
L’intelligence est si peu amoureuse.
L’attente et le rêve. Le rêve qui s’enlise. La patience dans l’indifférence du ciel et des étoiles.
Écrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Écrire, reste le sourire de l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.
Écrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur.
L’ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres.
Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
Il y a des solitudes là-dedans.
Des tristesses dans la pliure des lettres, à l’articulation des mots. Les élans que l’on espère nous viennent du souffle de nos héros défunts.
Il y a des enfers dans les mots que l’on écrit. Des petits, des grands enfers. Car les mots ont le gout de la fin. C’est leur façon d’être en avance sur nous, d’une saison, d’une vie, d’une mort.
Les mots que l’on écrit ne sont pas des mots, ce sont des comètes. Derrière leur lumière, ils trainent une longue queue de misère. Des cataclysmes . Des mémoires. Le texte est un engloutissement. Il sacre une disparition.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres… et passer à demain… et passer à demain…

Franck

3 mai 2017

- 29 - La marge des miroirs...

Nous écrivons à l’envers des miroirs. Dans l’autre pièce du temps. La pièce vide. Nous écrivons sur des reflets, sur les morceaux éclatés de la lumière, sur l’autre rive des miroirs. Nos histoires ne sont rien, nos vies ne s’écrivent pas… Ce qui s’écrit ne nous appartient plus depuis longtemps. Nous sommes faits de ce que nous n’avons pas vécu. Comme au pochoir. Comme une dentelle qui ne vaut que par les trous. L’essentiel tient dans la marge vide… vide…

Franck.

2 mai 2017

- 28 - Refus...

Il y a dans l’écriture quelque chose qui se refuse au bonheur. Qui maintient la distance. L’écriture se déploie dans ce renoncement. Dans cette absence. Dans cette lande battue par les vents. Écrire, c’est mettre un ciel de solitude entre soi et le monde, pour se sentir assez déshabillé, pour s’en sentir plus proche.

Il y a quelque chose dans l’écriture qui se refuse au bonheur.

1 mai 2017

- 27 - L'après de la rêverie...

Il nous faut dépasser les deux niveaux de la rêverie. La rêverie des heures, la rêverie des jours. C’est cela se dépouiller. Retrouver un temps indéfini. Indéfinissable. Un temps qui ne nous appartient plus. Un temps âpre et solitaire.
La rêverie des heures comme celle des jours nous égare. Elles se tiennent trop proches de nous. Elles sont l’autre nom de la complaisance.
Le bouchon sur la vague ne sait rien du lent brassement du fond des océans. Pour lester notre cœur, il faut le désentraver du léger. Pour toucher l’essentiel, il faut nous déciller de nos paresses.
S’alourdir, c’est abandonner nos pesanteurs vaines.
Il faut entendre l’arbre pousser.
Se dépouiller, c’est se dévêtir des temps mortels évanescents. Ce que l’on croit être le poids des choses, le poids de l’âme, n’est seulement que leur aggravation !
Le présent, trop souvent, pour ne pas dire toujours, n’est que la confusion des temps, leurs tumultes.
À l’approche de l’écriture, il existe un présent débarrassé, un présent fixe comme l’éternité.

Franck.

30 avril 2017

- 26 - Le vieux silence...

Au bout du texte survit un long râle inaudible, la forme ultime de l’expiation. Le silence encombré des morts. Le vieux silence n’en finit pas de peser sur les noces obscures de la parole défaite et de l’oubli. Quelque chose dans le texte se refuse dans la longueur d’un long râle inaudible. Dans une lenteur épuisante. C’est peut-être cela le chaos. Le vieux silence et la vieille parole.

Franck.

29 avril 2017

- 25 - Le temps écrasé...

C’est comme l’océan dans toutes ses dimensions. Le temps se déploie non seulement dans l’infini de la houle, d’horizon en horizon, mais aussi dans l’épaisseur de ses abimes. Le temps est long, mais profond aussi. Plus il s’égraine, plus il s’enracine.
Écrire efface les horizons en plongeant vers l’abime. Plus on écrit, plus on s’enfonce vers la nuit. Vers la nuit silencieuse, une lente descente du signifié à l’insignifiable. Du mouvement à l’écrasement. Le temps du texte est un temps écrasé. Un temps sans durée, un temps dans l’épaisseur de la nuit.

Franck.

28 avril 2017

- 24 - Ignorance...

Il fallait bien en convenir, le mouvement s’était détaché. Le geste s’était défait. La sidération venait de l’impossibilité à reprendre son souffle. Lente dérive inévitable. L’éloignement de soi à soi. La séparation. Séparé de soi, du geste, du mouvement.
Nous passons une vie à couver l’œuf de la solitude. Nous ne le voyons pas. Il se tient là au creux de chacun de nos jours. Gestation sans naissance. Éventration.
Écrire désigne notre solitude, lui donne un nom. Quel est le nom de ma solitude ? Consentement ? Peut-être.
Nous n’avons que notre mémoire, et la voix qui la dit ne nous appartient déjà plus.
Je flotte sur mon passé, comme un bouchon de liège désespéré. Un passé sans ancrage. L’incessant mouvement des jours qui sombrent chaque jour un peu plus. Je flotte, bousculé par l’écume.
Il fallait bien en convenir, le geste s’était défait.
Quelque chose en soi se refuse à soi. Un rejet, une répudiation. Une nuit qui monte. Noire, toujours plus noire. Une disgrâce.
Un chagrin pèse, mais on ne le connait pas. Jamais.
On est inconsolable, mais on ne sait pas de quoi. Jamais.
Alors, un jour on écrit. Pour parfaire cette ignorance.

Franck.

26 avril 2017

- 23 - Trois grains...

L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable. L’enjeu demeure là. Insupportable et jubilatoire. Écrire définit une liberté que nos gestes répudient. Écrire dépasse notre liberté. C’est ce qui vient après. Écrire advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours. On a connu l’esclave, l’homme libérable, l’homme libéré, l’homme libre, seulement bien après, le poète. Le poète nait des mirages du désert. Il nait dans le tremblement de la lumière. D’un étourdissement. Il nait dans ces océans bleus qui surgissent au-delà des sables. Il nait de cette marche insensée vers ce froissement de l’horizon. Il nait d’une folie.
L’œuvre reste dans un temps qui nous est étranger, d’un regard effaré par l’incessante perte. L’œuvre est toujours dans le deuil d’elle-même, elle se déploie sur un linceul.
Les lectures sont de grandes funérailles.
L’incessante perte. Écrire, c’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. L’oiseau s’envole à chaque fois. Ce que l’on a voulu saisir s’envole à chaque fois, il reste à peine la trace du geste dans l’air, la trace de ce désir fulgurant, insensé. L’éclat du poème. La perte. Toujours la perte. Un élan qui efface un mystère, qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain réveillait l’éternité.
Le poème est toujours en retard du prochain. L’écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d’une liberté inatteignable.
Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » Le monde des savants est un monde simple. Il est fait de réponses apparemment justes à des questions apparemment importantes. Contrairement au monde des poètes qui lui est fait de réponses apparemment fausses à des questions apparemment sans importance. Le savant ne saura jamais que dans le poème si rien n’est juste tout y est vrai. Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » La vraie question aurait pu être : « Que perds-tu à écrire des poèmes ? »
Que perds-tu à provoquer les gargouilles de la mémoire ? Que perds-tu dans ce cortège de phrases nuptiales ? Que perds-tu dans cette langue constellée de féroces désinvoltures, dans ces soubresauts démesurés, dans ces dévotions infidèles ? Que perds-tu dans ce vagabondage de crucifié, qui longe les lisières craquelées de l’innommé ? Que perds-tu à cette plainte sourde et furieuse ? Que perds-tu à vider ces grandes charrettes d’envoutements ? Que perds-tu dans ces conjurations fracassées, brisées, fendues, dévorées de boues vaincues ? Que perds-tu dans ces fabuleuses absolutions aux coroles béantes et poussiéreuses ? Que perds-tu dans ces danses qui s’abiment dans la soie, à l’ombre des profondeurs béantes ? Que perds-tu… ? Que perds-tu, nom de Dieu ?
Je voudrais tout perdre, même encore plus. Je voudrais tout perdre, qu’il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part absente. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme.

Franck.

23 avril 2017

- 22 - Dire toujours la fin...

Écrire, revient toujours à dire la fin du monde. C’est mettre le passé comme horizon, mettre la mort à sa table avec la disparition dans chaque temps du souffle. Écrire, c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, des brumes, du vent, du froid, puis aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.

Franck.

21 avril 2017

- 21 - La vie tremblante...

Écrire, c’est passer du côté de la nuit. Chaque mot est un lambeau d’ombre, un épuisement, un reste, le balbutiement du néant. Aucun soleil ne se lève aux aurores d’écriture. Rien. Il n’y a que la nuit, celle qui annonce une nuit plus grande encore, celle de nos tombeaux, de nos morts quand le noir s’effondre sur le noir, quand la fin est là, dressée dans le miroir des yeux comme cette ombre plus sombre encore, qui veille sur nous, son aile noire posée sur nos yeux et ses griffes accrochées à nos entrailles.
L’écriture nait d’un singulier mariage, celui de la nuit et du silence.
Écrire nait d’un terrible paradoxe, la mort la plus sauvage au cœur de la vie la plus tremblante.

Franck.

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