... C'est le temps du caillou....
Il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Le juste balancement de la vague. Retrouver la marche sur le fil tendu entre mes rêves et la réalité. Il est temps de se séparer de l’inutile pour renouer avec l’essentiel. C'est-à-dire le pauvre. Le nu. L’évident. J’ai trop perdu de temps à suivre des routes qui n’étaient pas les miennes, ou des jupons trop courts sur des cuisses trop légères. Espérant l’impossible parce qu’il était impossible, en mettant du symptôme au cœur même du désir. Je suis las de moi et de mes errances vaines. De mes amours adolescents sans issue. Je suis las des anges et des diables, des saintes ou des catins, de ce cortège d’ombres qui traverse mes nuits. Je me suis tant perdu à vouloir l’impensable. Il est temps de laisser les morts aux morts et de souffler sur ce qui me reste de vie. Je suis las des trahisons, des promesses sans lendemain. Je suis las, infiniment las des bassesses, des veuleries, de ceux qui parlent trop fort, dans des écritures trop pleines, sans espaces, sans attente, sans espoir.
Au départ, tous les chemins se ressemblent, on marche insouciant la tête en l’air et les mains dans les poches. Et c’est bien après, qu’on s’aperçoit que l’on s’est trompé. On est très engagé, on est même perdu. On s’entête, on s’obstine.
Alors, il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Petit Poucet recherchant ses cailloux. Un à un remonter le souvenir à travers mes forêts. L’endroit exact où le chemin a basculé, où les pas se sont égarés. Remonter au premier caillou. Qu’elle est la dernière question avant le premier caillou ? Avant. Juste avant. Avant les premières morts et les premières nuits cauchemars. Avant l’obscure. Avant la fin. Il y a forcément un fil qui tient tout cela.
C’est l’histoire de tous les contes, le héros se morfond et s’ennui, alors il quitte sa maison, son pays, il veut voir le monde, le vent et aimer toutes les femmes, il veut sentir son sang lui brûler les veines, il veut être roi, prince, poète, capitaine, jardinier, il veut la richesse, les honneurs, les amours, il veut les plus hautes montagnes, les déserts les plus vastes, les océans les plus dangereux. Alors il part sur les routes, sur toutes les routes. Et il coure. Et il s’épuise. Et il s’ennui. Et il s’ennui toujours. Et le monde s’est rétréci, et la princesse était une souillon, et il ne fut pas capitaine et à peine sergent, et il ne fut pas poète, à peine s’avait-il écrire, et il ne fut pas jardiner toutes ses roses se fanaient, et ses montagnes ne furent que des collines desséchées, et ses déserts de pauvres landes arides et ses océans quelque mares aux canards. Et ses rêves s’usaient.
C’est l’histoire de tous les contes. Alors il s’en revint. Il revint au lieu de sont départ. Et plus il se rapproche, plus il se sent léger. Léger mais triste. Et plus la marche lui semble douce, plus il se met à pleurer. Plus il se rapproche, plus il se dépouille de ses manteau d’illusions, et plus il est nu, et plus il se sent riche. Riche mais perdu. C’est l’histoire de tous les contes. De retour dans sa maison, il est de retour en lui-même. Il s’habite de nouveau. Il est à l’heure exacte de lui. Mais il ne le sait pas. Pas encore. Il est sans fard. Sans impatience. Sur le chemin, devant sa maison, une voix l’interpelle : « Tu ne me reconnais pas ?... Tu te moquais de moi, il y a longtemps…tu voulais conquérir le monde, et moi, tu ne me regardais pas… tu voulais des princesses, des richesses…. Alors la pauvre Fanette, tu ne la voyais pas… Et pourtant tu es là, maintenant, où sont tes princesses … où sont tes richesses ? Qu’as-tu fait de ta vie ?»
C’est l’histoire de tous les contes. Fanette tenait dans bras un enfant d’une blondeur de blé tendre. : « Ma richesse, à moi, elle est là…. à user tout mon temps dans cette terre d’enfance, à labourer chaque jour un peu plus profond cette terre d’espérance faite de chair fragile… et qu’as-tu labouré, toi, durant tout se temps ? Ta famille avait un champ, regarde les ronces, les taillis le recouvre….Mais si tu veux, je t’aiderais…mon époux est parti, lui aussi, alors je t’aiderai…. mais d’abord aide-toi….commence à creuser ton sillon. Creuse la terre ou le ciel, mais creuse. Creuse ce qui est à toi. Creuse au centre de ton désir. Creuse et ne te relève pas. Creuse ton champ ou le ciel, creuse le chant ou la prière, mais creuse sans t’arrêter. Creuse droit. Dans le sens de ta vie. Vas toucher l’os derrière tes chairs molles. Et je t’aiderai…..C’est l’histoire de tous les contes.
Il se leva et il creusa.
Longtemps.
Profond.
Un jour il dit à Fanette : « Vient là, viens voir…. »
Ils sont devant le champ tout retourné, tout labouré. Avec la terre noire qui fait des boursoufflures, comme des cicatrices.
Il déplia un petit mouchoir. « De mes errances j’avais gardé quelques morceaux de rêves, ils sont en poussière, mais c’est ce qui me reste. Ces quelques cendres grises. Un rêve c’est comme une étoile, c’est loin et cela brille quand il fait nuit. Un rêve c’est silencieux, comme une étoile. Mais les rêves meurent comme les étoiles. Voilà ce qui me reste. Voilà ce qui reste de mes élans, de mes tentations, de mes peurs, de mes larmes, voilà ce qui reste des chemins que j’ai parcouru. Regarde, comme c’est pauvre. Regarde cette poussière de vie comme elle est fragile et triste. Comme ces étoiles qui meurent en silence et dans l’indifférence du temps et de l’espace. Voilà, tout est là… Alors si tu le veux, maintenant que cette terre noire est toute retournée, maintenant qu’elle est prête, nous allons semer ensemble. Et je crois que ces rêves là, sur cette terre là, sauront donner de belles moissons. La cendre des rêves est un bon engrais.
C’est l’histoire de tous les contes. Au départ on est là, dans l’ennui et le désespoir de nous-mêmes. Après l’on quitte sa maison, laissant tout en désordre. Sourd, aveugle, remplis de soi et d’orgueil. Et plus l’on s’éloigne, plus l’on se quitte. Mais on ne le sait pas. On est dans la distance de soi. Et puis un jour, au détour d’une aventure malheureuse de plus, on comprend, alors on consent.
On consent à ce retour vers le centre. Vers le lieu. Vers le seul endroit de soi habitable. Là où l’on est nu, et pauvre. Mais entier.
« Tu vois Fanette cette poussière, c’est ce qui me reste, et cette terre noire sera grosse de ces cendres. Et le noir de ce champ, sera demain l’or d’un blé. Et le pain qui cuira aura la saveur des aurores… »
Les contes naissent dans la nuit c’est pourquoi on les murmure. Ils ont besoin de la pénombre d’une flamme. Ils ont besoin d’accrocher leurs mots au rouge sang d’un feu ardent.
Ils ont surtout besoin de notre écoute, de notre attente…
Les contes naissent d’un épuisement.
Ils naissent d’un retour et d’un abandon.
Je suis las de mes errances, las du vacarme des anges maudits, las de cette mort rampante qui empoisonne mon sang, las des chants macabres, des agitations verbeuses, des danses de Saint Guy… c’est le temps du retour.
Un caillou… puis un caillou…puis un autre…
C’est le temps du début, celui de la création.
Et du silence de l’aube.
Franck.