Simple et vacillante......
Il nous arrivait de faire quelques sorties. Rarement. Elle se trouvait bien dans notre petite maison au milieu des champs, entre nulle part et le désert des humains. De loin cette maison semblait flotter au-dessus de la verdure des prés. La nuit, lorsque les lumières étaient allumées, elle donnait une impression étrange. Une lueur sortie du vide. Une étoile tombée du ciel.
Un petit restaurant où nous avions nos habitudes, en face, le cinéma. Deux salles, dont la deuxième diffusait des films improbables de séries B. Nous étions dans le temps de l’amour, et nous caressions nos corps du bout de l’âme. L’amour avait la couleur d’un vitrail inondé de soleil. Et Isabelle avait des airs de madone. Pourtant, elle vivait la chair de façon ambiguë, en résistant, sans vraiment résister. Sa jouissance lui paraissait toujours un peu suspecte, un peu effrayante. Pourtant elle s’y abandonnait avec délices, avec la même foi qu’elle mettait dans ses prières. Il lui arrivait de déposer sa pudeur au fond de l’église et ressortait vêtue de simples désirs transparents et sensuels, presque charnels. De fines sandalettes, une courte jupe sur la peau blanche de ses jambes, un tee-shirt sur sa poitrine nue, un peu de rose sur les lèvres, un peu de noir aux yeux soulignant son regard brillant de Lilith improvisée. Elle était dans son temps de toute puissance. En pleine saison des brûlures. Elle était belle, dans son impudeur, et reflétait quelque chose de maladroit et d’insolent à la fois. Elle tournait sur elle-même faisant voler sa jupe et riait de monter sa culotte. Elle rougissait et venait poser sa tête au creux de mon cou. C’était le temps des amours éternels. Des regards qui s’échangent hors du temps, des peaux qui se frottent simplement pour se sentir exister plus fort, plus définitivement. C’était le temps rouge, le temps des odeurs d’épices, et de la nudité qui s’offre, des baisers humides. Elle tournait sur elle-même faisant voler sa jupe haut sur ses cuisses, dans l’insouciance de son rire, dans l’évidence de la lumière qui lui refusait l’ombre, de crainte d’assombrir, ne serait-ce qu’un instant, l’éclat de ses vingt ans.
Nous avions nos habitudes dans le petit restaurant. La table au fond, dans l’angle de la banquette. Ses yeux brillaient, débordant de malices, et nos mains se serraient pour s’assurer de l’autre, et de son infinie présence. Indéfectible présence. Soirée d’été et d’étoffes moites. Sous la table ma main caressait sa cuisse. Soirée chaleur, soirée touffeur, soirée de fièvre. Ma main sur sa cuisse. Ma main brûlait. Toi qui riais. Chair offerte, chair ouverte à peine cachée par la nappe. La conversation qui s’effiloche, les mots qui se séparent, les phrases qui s’épuisent de ne rien vouloir dire. Mots décousus, chairs décousues. Et ma main au bord de ton intime. Terre de feu. Ma main sur la bouche mystique de ton ventre qui s’ouvre, et de tes cuisses qui s’écartent. Grappe juteuse. Chair juteuse d’une flamme pressée comme une orange sanguine. Temps d’été. Temps des amants, des gestes indécents, à peine cachés. Et tes joues rouge sang et mes doigts jouant entre tes plis secrets, entre tes peaux mêlées, avides et déjà imprégnée des plaisirs à venir. Mes doigts sur les paupières du ventre, sur l’œil de ton ventre. Sur la bouche de ton ventre. Bouche muette, bijou sanglant, pétales de chairs mouillées par les rosées crépusculaires. Mes doigts au centre de tes chairs nocturnes et bourdonnantes où scintille un brasier d’odeurs océaniques blanchies de désirs. Un désir que mes doigts dénouent en tirant sur les fils de lune et d’or qui le retienne. Bouche muette et gourmande, qui dévore mes doigts, les mâche avec douceur et profondeur, les aspire. Salade de chairs de fruits sauvages. Satin cramoisi. Le rubis électrique de ton ventre vibre et frisonne comme la corde de l’arbalète tendue, bouton de fleur qui attire et respire des arcs-en-ciel entiers. Diapason donnant sans retenue le " là " de nos effleurements. Cela pourrait durer des heures. Ta jupe est remontée sur ton ventre, ta culotte sur tes genoux. Pénombre du lieu. Gestes obscures. Tortillement. Nos corps s’agitent dans des poses instables. C’est du feu. Et tu jètes des regards affolés pour voir si l’on te voit. Tu t’accroches à la crinière d’un songe interminable. Ma main se tord pour fouiller ton onde vibrante, pour trouver un salut, une issue. Eau bénite de ta source qui lave mes péchés. Seuil des terres d’asile. Tes jambes sont écartées et tu pousses ton ventre. Ton eau sent l’amour jusque dans nos assiettes. Et ta main presse la mienne. Et ta main force la mienne. Plus loin, plus fort, plus désespéré, au bout des chairs de silence et d’écume. Oui, au bout.
Quelles sont loin les prières, les églises. A moins que nous soyons au centre de l’offrande. A moins que ça soit cela, les vraies prières. Peut-être que ton ventre offert est une église. Folle Isabelle. J’aime ta folie. Parce qu’elle est douce comme les premières brises de printemps, douce et insensée comme les sauts de vents dans les peupliers. Oui, tu es une église et je joue sur l’harmonium de tes chairs, croches, doubles croches et jusqu’au point d’orgue. En amour un silence vaut un soupir. Puisque le temps n’existe plus.
Il y avait peu de monde ce soir là. Et personne n’a remarque nos jeux sous la nappe. Enfin, je crois. Quand tu m’as offert ta jouissance j’ai cru assister à un envol de milliers d’oiseaux. Tu t’es caché dans ta serviette, et ton ventre s’est serré. Tes cuisses ont pressé jusqu’à la dernière goutte l’instant vermillon. Ta jouissance était belle, parce qu’elle était dérobée aux anges, aux dieux, elle était belle parce qu’elle avait le goût de pomme. Dans l’hémorragie de ravissements, j’ai reçu cette part rare, que l’on reconnaît qu’après avoir traverser mille vies. La part de joie. La part des anges.
Isabelle sans jupon, tournant dans le soleil avec aux joues le rouge de sa honte gourmande. Isabelle, au goût d’orange sanguine. Isabelle impudique et ouverte, transfusant ses tentations sucrées dans mon sang noirci. Isabelle, comme un territoire de mystères, de landes et de bruyères et de vents qui apportent les folies et les prières. Certains jours mes nuages recomposent ses formes et dans le bleu du ciel je peux voir flotter sa jupe polissonne sur ses cuisses de soleil.
C’était le temps des coupes pleines que par insouciance on pouvait renverser. Bien sûr cette nuit se poursuivi, mais l’essentiel est là. Dans l’instant arraché.
C’était le temps des coupes pleines. Aujourd’hui c’est le temps creux des sécheresses, et les brûlures qui viennent sont inguérissables.
J’ai un goût de violon dans la bouche.
L’entendez-vous ?
Il vient de si loin, il s’est épuisé à traverser les temps, les orages, les absences, les déraisons, les abandons, les cassures, les brisures, les déserts, les solitudes, les abattements, les exaltations, les passions, les espoirs. Il a tout traversé, et il surnage, et il survit, et il s’essouffle. L’entendez-vous sous les cendres ? L’entendez-vous sous les feuilles qui tombent des arbres dans les aurores automnales ? L’entendez-vous sous les mots qui s’échappent encore de moi ? Dite-moi que vous l’entendez, ce violon. Dites-le-moi…
Je ne suis pas une âme calleuse qui cherche l’absolution au fond des abbayes. Je suis une âme perdue qui hante et erre, la nuit.
Et qui pleure ; pas assez.
Et qui prie ; pas assez.
Une âme simple et vacillante.
Franck