Hier, dimanche j’ai décidé de ranger quelques papiers. Et ça ne manque jamais, on retrouve des morceaux de vie enfouis sous des tonnes d’oublis. La lettre qui va suive. Pas entière. Je n’ai pas retrouvé la fin. Nous étions jeunes. Elle, quand nous sommes rencontrés, était encore au couvent. Elle se préparait à abandonner le voile. Avant, avant dieu, la foi s’était une jeune fille comme les autres, jusqu’au jour où elle faillie être agressée. Par chance, rien de grave ne lui est arrivé. Sauf, que tout a basculé dans sa vie. Comme si la peur avait condensé en elle toute la confusion du monde et de la vie. La lettre qui suit fut notre dernier contact. Je ne l’ai jamais revue. Lettre de rupture. Je crois qu’elle a quitté la France. Je crois, je n’en suis pas sûr.
" Quand tu liras cette lettre la messe sera définitivement dite. Considère-la comme un surcroît d’écume épinglé à la voûte des cieux. Ici, je vais tenter de te dire ce que seront pour moi les heures qui vont suivre, effacer définitivement la cicatrice, annuler les dernières traces…refluer à l’ultime point.
Ce qui m’est le plus douloureux s’est d’imaginer ta peine, ta souffrance à la lecture de ces mots. Ton incompréhension sans doute. Toi qui m’as accompagné dans ce labyrinthe encombré. Toi qui par tes silences donnais à l’écho de ma voie une profondeur que je n’espérais plus. Toi dont l’humilité renforçait mon âme et rassurait mon cœur. Toi que j’ai entraîné sur ces chemins dangereux de l’amour inachevé et sans issue. Inachevable. Toi que je trahis maintenant. Comment te faire comprendre que tu es la plus belle chose qui m’est arrivée ici bas et que personne, surtout pas toi, ne pouvait me faire surseoir à cette obscure volonté, à ce ténébreux vouloir qui gisait au fond de moi ? Dieu y a échoué. Et je m’y suis épuisée. On ne peut expier ses fautes, réelles ou imaginaires, par des prières. Je m’y suis efforcée, avec toute la véhémence que le désespoir pouvait m’octroyer, rien n’est venu user la résistance de mes chairs souillées, car rien ne vient jamais. La pureté ne fait pas bon ménage avec la lucidité, la purification n’a point de sens quand le poison suinte des tripes.
Tu aimais évoquer ce que tu appelais " ma grâce ", peux-tu imaginer de quoi elle était faite cette grâce ? Faite de la pesanteur des cauchemars nocturnes. Allongée dans le noir, assaillie de terreurs ; et pire, quand au détour des images, il y avait parfois la jouissance. Toutes ses nuits où je me réveillais, tremblante les mains crispées sur mon sexe. Avec quelle force j’ai haïs ce corps qui appelait d’autres corps ! Ce corps odieux d’où sortait des désirs obscènes ! Mes prières n’y faisaient rien. Combien de fois je me suis infligée des pénitences ? Epuisée par la fatigue, grelottant de froid, agenouillée sur les pierres glacées de ma cellule, marmonnant des litanies, attendant un signe de délivrance qui ne venait jamais. Jamais. Cent fois je recommençais, cent fois le matin me surprenait douloureuse et transie, le cœur dévasté, l’âme aussi impénétrable qu’une citadelle. Oh, oui ! Ce que j’ai pu prier !
La foi, la foi…. Je n’ai jamais rien lu de très sérieux à son sujet. Et puis les expériences des autres….. Tu n’as pas remarqué que toutes les choses importantes dans la vie des hommes sont des choses qui se vivent seul, comme si rien d’essentiel ne pouvait se partager. Qu’on ne me parle pas du bonheur à deux ! Du bonheur de couple, de la famille, les enfants etc.…. Foutaise ! C’est la pire des illusions !
La foi ce n’est pas cette illumination de joie béate qu’on nous décrit souvent, cette espèce d’hystérie, cette exubérance émotive, non, la foi c’est terrible ! Il faut se déposséder de soi, s’arracher des morceaux de vie, se dépouiller de tous nos espoirs. C’est renoncer au nom de rien à tout. La foi, au départ c’est l’exaltation du néant, après, bien après cela peu évoluer. Ce n’est jamais gagné d’avance. Il arrive souvent qu’après des années d’épreuves, de doutes, de souffrances physiques et morales tout s’écroule un peu plus sur vous.
Il ne faut pas s’imaginer que dans l’expérience de la foi il y a dieu et son cortège d’ange qui vous encourage, Il n’y rien ! Rien ni personne !
La foi c’est une maladie de l’âme ; une âme trop grande dans un corps trop petit.
Je voulais tellement croire que croire serait possible. Mais rien. Les journées défilaient. Je donnais toutes mes forces à ma communauté, m’enivrant des tâches les plus subalternes les plus obscures - la frénésie de l’action comme thérapie – avec entêtement, acharnement même. Pendant les oraisons il arrivait que tout mon être se détende, je me sentais protégée par la présence de mes sœurs, mais dès que je me retrouvais seule, aux heures de recueillement personnel, alors là, tu m’entends, tout revenait, avec la même force, les même détails, la même horreur. Le jour, j’arrivais, néanmoins à surmonter les assauts de ma mémoire, chaque chose était à sa place, l’horreur était l’horreur, le mal était le mal, mais la nuit…. Tu comprends la nuit, une fois dépassée la lisière angoissante de l’endormissement, je me sentais livrée aux monstres. Ils dévoraient mon sommeil, mon imagination fabriquait des rêves aussi voluptueux les uns que les autres. Les histoires, les personnages étaient rarement les mêmes, mais cela finissait toujours pareil : la sensation d’une jubilation intense ; que le mal était bon ! Toutes les perversités m’étaient douces. Je livrais mon corps à toutes les concupiscences. Je me jetais sans retenue dans les plus vils étreintes. Je n’en étais jamais rassasiée.
Jamais je n’ai su si s’était la jouissance qui me réveillait ou bien la douleur de ma conscience déchirée. Souvent, à cet instant précis du réveil, je me retrouvais dans les poses les plus lascives qu’il soit. Dans ce sommeil visqueux, je remontais ma longue chemise de lin, pour que mon sexe soit en contact direct avec le drap rêche, combien de fois je me suis retrouvée haletante, le traversin serré entre mes cuisses humides.
Mais tout ça n’était pas moi. Je ne voulais pas que ça soit moi.
Comme une prisonnière je me mettais à marcher dans ma cellule, pieds nus pour que le froid me punisse, pour qu’une vrai douleur remplace l’autre si douce. Et je priais.
Rien que d’y repenser, les larmes me viennent, j’en ai la chair de poule. Je me croyais délivrée, tu vois, il n’en est rien.
Je priais jusqu’aux matines.
Plus j’avançais dans mon noviciat, moins je progressais. Je me laissais tirer par la procession des jours et des nuits, enfermée dans un engrenage qui me dépassait et dont je ne mesurais pas la perversité. Jamais je n’ai remis en cause ma foi, elle était solide, aujourd’hui encore je la sens vivace, mais il faut avouer qu’elle ne m’a pas obligé pas à prendre le voile. Cette histoire de clôture, je ne la devais qu’à moi, à mon choix, à l’idée que je m’étais faite, un jour, de ce que pourrait être la meilleure façon d’expier une tache dont j’ai voulu endosser la responsabilité. Pourquoi ? Crois-tu que je le sais clairement. Des années cette question m’a hanté, je dis bien hanté. Avant, avant l’agression j’avais des rêves simples… des enfants, un mari, un travail, après, plus rien n’avait de sens, d’ailleurs je n’ai plus jamais eu de rêves, mon corps se refusait à se projeter dans l’avenir. Je dis mon corps parce que l’impression était physique, je devrais dire l’oppression m’empêchait de concevoir le moindre avenir.
Je suis resté des mois hébétée, quasiment immobile…. Mais tout ceci tu le sais nous en avons souvent parlé. Ce que tu ne sais pas, c’est que depuis le début je savais que mon choix de prendre le voile ne donnerait rien. Je le savais. Une petite voix à l’intérieur de moi me le disait. Tu sais cette petite voix qui a toujours raison et qu’on n’écoute jamais. Je me suis entêtée.
Mais je suis restée honnête, je m’en suis souvent ouverte en confession, j’en ai parlé, aussi très longuement avec ma mère supérieure…… "
Voilà, je n’ai pas retrouvé la suite. Je la connais, je l’ai lu des milliers de fois. Mais je me refuse à la recomposer pour la mettre ici.
Franck