Messaline.... (Fin)
(Suite)….
Maintenant je recevais ce flot de vulgarités avec lassitude et trouble, écartelée entre la révolte et la honte. Une honte, issue de sensations encore inconnues, qui me serrait le cœur en le faisant battre plus intensément, j’aurais pu y reconnaître une autre forme du désir qui provenait de l’intérieur de mon corps, un désir mystérieux, trouble qui me brûlait le sexe et l’âme. Plus rien de la raison n’affleurait à ma conscience, je n’étais qu’un corps, je ne voulais être que ce corps douloureusement habité d’un appétit impérieux et brutal. Jusqu’à mon sexe qui se contractait en cadence, au rythme des ondulations qui berçait mon ventre. Mon sexe respirait et se laissait gagner par une marée terrifiante qui l’inondait en vagues successives, toujours un peu plus loin, toujours un peu plus profond.
Rejetée hors du temps des hommes je n’étais rien ; plus rien, seulement un corps, une écorce. Un corps prêt à tout, même à la jouissance.
Quelque chose qui me parcourait tout le corps et me faisait frissonner. Ma bouche était restée entrouverte et laisser passer de petits râles ténus, à peine audibles, parfois le bout de ma langue sortait pour humidifier mes lèvres et ma tête roulait lentement de gauche à droite accompagnant les vagues divines qui me creusaient le ventre et gonflaient ma poitrine. Je m’abandonnais à ce bercement surnaturel qui peu à peu m’engloutissait. Tout en moi était pris par une houle venue des profondeurs de mon être, une houle qui à tout moment pouvait me submerger. Mon bassin s’était mis lui aussi à danser souplement, flottant avec une douce mollesse. Mon sexe maintenant allait à la rencontre des doigts et de la main qui le possédait. Je me sentais m’ouvrir de plus en plus, je devinais la moiteur qui m’inondait. A chaque fois que les doigts s’enfonçaient en moi ils allumaient une source vive, débordante. Je mouillais. Le soldat, lui, glissait dans ce bain de cyprine et se laissait griser par les senteurs poivrées qui s’exhalaient de ce sexe apprivoisé. Le mien. Je ne comprenais plus rien de ce qui se passait, à la fois j’avais honte et envie de cette honte, comme si la honte elle-même me préparait au plaisir : comme si cette honte était le plaisir lui-même. Je ne désirais rien d’autre que ma jouissance à venir, mon salaire de néant et de mort, l’obole à Charon pour un dernier passage.
Alors une vague sortie des profondeurs de terre me dévasta. Mon corps se cabrait sous l’orgasme qui déferlait ; je hoquetais cherchant l’air, mon visage se métamorphosait, la jouissance transfigurait mes traits, ma figure se tordait sous l’extase et il n’était plus possible de savoir si j’exprimais la douleur ou la joie. Mes mains s’étaient saisies du membre qui me possédait et le poussait au plus loin de moi-même, tout en serrant les cuisses qui furent prises d’un étrange tremblement.
La bouche grande ouverte, je laissais échapper un long râle voluptueux ; et quand la vague s’écrasa sur la grève dans un jaillissement somptueux, je crus sombrer délicieusement dans ces eaux primordiales qui éclaboussaient tout mon être. Alors je pus m’abandonner à l’ivresse magique d’un instant éternel...
J’étais pleine à nouveau. Un autre soldat, un autre inconnu. Je ne sais plus. Je n’étais plus qu’un sexe que le membre de l’homme remplissait complètement. Maintenant… seulement maintenant, je désirais l’éternité…Que tout continue irrémédiablement. Vivre une éternité dans cette flamboyance surnaturelle. Je me consumais d’une joie démesurée, singulière et terrifiante : extase sublime et vertigineuse qui entraînait tout mon être dans un abîme sans fond, un océan constellé de nébuleuses tournoyantes et féeriques.
L’air me manquait, je suffoquais, j’ai cru être emportée dans une sorte d’ouragan dévastateur, soudain grisée comme on peut l’être quand le vent fouette votre corps et que l’on craint qu’une chose, c’est de décoller et de se perdre dans les nues. Des rafales secouaient mon corps, et puis… C’est venu : je suis partie droit dans le ciel, comme un trait de lumière. J’aspirais une dernière bouffée d’air dans un cri que je ravalais, tous mes muscles se crispèrent, mon buste se redressa tendu par un spasme. Haletante, j’ai resserré mes cuisses emprisonnant ce sexe d’homme, puis je me suis relâchée. Au bout d’un long moment j’ai à nouveau ressentis la nuit sur ma peau… l’espace d’une seconde, je crois que je fus heureuse.
J’avais l’impression d’avoir le corps traversé par des éclairs lumineux. J’étais par-delà la vie, au-delà des mots dans un lieu où rien ne pouvait plus m’atteindre… alors, il me sembla toucher à ce moment précis, quelque chose de fondamental, d’essentiel, quelque chose de définitif… Peu a peu j’allais au bout de l’extase par une pente vertigineuse, rebondissant d’orgasme en orgasme de plus en plus foudroyants, de plus en plus profonds. Ce plaisir inouï qui m’irradiait, m’entraînait vers des régions inconnues. Je me sentais en marche d’un voyage ineffable, jalonné de plaisirs douloureux mais infiniment nécessaires. L’enfer.
Quand il répandit son sperme dans mes entrailles je crus m’évanouir.
Il me semblait en avoir partout du sperme, jusque dans ma mémoire.
Je me suis mise à crier d’une joie désemparée les poings crispés sur ma jouissance.
Le temps n’avait plus d’épaisseur. Je n’attendais rien, pas même la lumière du jour. J’étais là, simplement là, coincée dans l’instant, dans une succession d’instants. Je ne pouvais plus m’imaginer ailleurs que là. Tout se résumait à ce lieu sordide, à cette nuit interminable et à mon corps nu, prêt à être possédé par quiconque le voudrait…
Comme un automate, un pantin délicat, je m’enfonçais dans ce qui restait de nuit. Ma silhouette livide et fragile s’engouffrait dans l’ombre encore souveraine. Malgré l’aube montante le chemin descendait encore vers l’obscurité, vers les ténèbres irréductibles d’un chaos primordial, l’ombre inanimée d’avant la vie.
Et puis les larmes irrépressibles... je les sentais venir du plus profond de mes tripes. Quelque chose en moi pleurait. Je trébuchais une fois de plus dans mon vertige, je tombais, crucifiée dans un néant absolu.
Voilà….."
………….
Il faut imaginer cette étrange apparition d’une blancheur insolite, on aurait pu croire à quelques tristes madones, ou quelques sorcières revenant d’un primitif sabbat.
Je crois que c’est à ce moment là qu’elle eut froid, jusque dans ses os.
Au-delà de la souffrance il y a un autre pays. Etrange. Ce n’est ni la vie, ni la mort, ni rien de ce que l’on connaît. Un beau jour on s’y retrouve exilé, pauvre et désarmé, seul, incertain, orphelin de sa propre âme, orphelin et pourtant survivant d’un cataclysme. Ni vivant, ni mort : désespéré seulement.
J’ai toujours aimé les âmes brûlées, ces astres de cristal, parce qu’elles nous parlent de nous, de nos déserts, de nos fleurs noircies, de ces lieux étranges qui le plus souvent nous effraient. Les âmes brûlées ne sont plus encombrées, elles sont dévastées soit par le bien, soit par le mal, mais dévastées.
Imaginons un grand champ de blé écrasé de soleil et dans les chaumes calcinés quelques coquelicots, chacun a un nom : Antigone, Médée, Marie Madeleine, Nerval, Rimbaud, Corbière, Artaud, Emily Dickinson, Thérèse Neumann, Le Curé d’Ars, Van Gogh, Modigliani, Chopin, Camille Claudel, T.E.Lawrance, Philippe Léotard, Romy Schneider…. à chaque fleur, un nom et à chaque nom, une marche de plus sur l’escalier du ciel.
Franck.


