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J'irai marcher par-delà les nuages

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16 novembre 2008

Trois grains....

L'écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d'une liberté inatteignable. Et l'enjeu est là. Insupportable et jubilatoire. Ecrire défini une liberté que nos gestes répudient. Ecrire dépasse notre liberté. C'est ce qui vient après. Ecrire advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours. On a connu l'esclave, l'homme libérable, l'homme libéré, l'homme libre et bien après, le poète. Le poète naît des mirages du désert. Il naît dans le tremblement de la lumière. Et d'un étourdissement. Il naît dans ces océans bleus qui surgissent au-delà des sables. Il naît de cette marche insensée vers ce froissement de l'horizon. Il naît d'une folie.

 

 

 

L'œuvre est dans un temps qui nous est étranger, et d'un regard effaré par l'incessante perte. L'œuvre est toujours dans le deuil d'elle-même, elle se déploie sur un linceul.

Et les lectures sont de grandes funérailles.

L'incessante perte. Ecrire, c'est le mouvement que l'on fait pour se saisir d'un oiseau. Juste le mouvement. L'élan. L'oiseau s'envole à chaque fois. Ce que l'on a voulu saisir s'envole à chaque fois, il reste à peine la trace du geste dans l'air, la trace de ce désir fulgurant, insensé. L'éclat du poème. Et la perte. Toujours la perte. Un élan qui efface un mystère et qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain, réveillait l'éternité.

Et le poème est toujours en retard du prochain. L'écriture trace au large de nous-mêmes les frontières d'une liberté inatteignable.

 

 

 

Le savant demandait : « Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? » Le monde des savants est un monde simple. Il est fait de réponses apparemment justes à des questions apparemment importantes. Contrairement au monde des poètes qui lui est fait de réponses apparemment fausses à des questions apparemment sans importances. Le savant demandait : «Que gagnes-tu à écrire des poèmes ? ». La vraie question aurait put être : « Que perds-tu à écrire des poèmes ? »

Que perds-tu à provoquer les gargouilles de la mémoire ? Que perds-tu dans ce cortège de phrases nuptiales ? Que perds-tu dans cette langue constellée de féroces désinvoltures, dans ces soubresauts démesurés, dans ces infidèles dévotions ? Que perds-tu dans ce vagabondage de crucifié, qui longe les lisières craquelées de l'innommé ? Que perds-tu à cette plainte sourde et furieuse ? Que perds-tu à vider ces grandes charrettes d'envoutements ? Que perds-tu dans ces conjurations fracassées, brisées, fendues, dévorées de boues vaincues. Que perds-tu dans ces fabuleuses absolutions aux corolles béantes et poussiéreuses ? Que perds-tu dans ces danses qui s'abîment dans la soie, à l'ombre des profondeurs béantes ? Que perds-tu... ? Que perds-tu, nom de dieu ?!

Je voudrais tout perdre, et même encore plus. Je voudrais tout perdre, et qu'il ne me reste rien, hormis trois grains de tendresse au creux de ma paume ouverte, et que je tendrai vers Elle. Trois grains de soleil pour éclairer sa part manquante. Trois sourires. Trois baisers. Trois aurores buissonnières. Trois calices de caresses. Trois soupirs. Trois silences. Trois fois rien, en somme.

Franck.

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9 novembre 2008

Ignorance.....

Il fallait bien en convenir, le mouvement c’était détaché. Le geste c’était défait. La sidération venait de l’impossibilité à reprendre souffle. Lente dérive inévitable. L’éloignement de soi à soi. La séparation. Séparé de soi, et du geste, et du mouvement.

Nous passons une vie à couver l’œuf de la solitude. Nous ne le voyons pas. Il est là au creux de chacun de nos jours. Gestation sans naissance. Eventration.

Ecrire désigne notre solitude, lui donne un nom. Quel est le nom de ma solitude ? Consentement ? Peut-être.

Et nous n’avons que notre mémoire, et la voix qui la dit ne nous appartient déjà plus.

Je flotte sur mon passé, comme un bouchon de liège désespéré. Un passé sans ancrage. L’incessant mouvement des jours, qui sombrent chaque jour un peu plus. Et je flotte, bousculé par l’écume.

Il fallait bien en convenir, le geste c’était défait.

Quelque chose en soi, se refuse à soi. Un rejet, une répudiation. Une nuit qui monte. Noire, toujours plus noire. Une disgrâce.

Un chagrin pèse, mais on ne le connaît pas. Jamais.

On est inconsolable, mais on ne sait pas de quoi. Jamais.

Alors un jour on écrit. Pour parfaire cette ignorance.

Franck.

2 novembre 2008

Nous n'aimons pas les prières....

C'est vrai nous n'aimons pas les prières. Et pourtant nous prions. Et cela réveille la colère des dieux. Parce que celui qui écrit prie. A genoux dans sa voix, joignant les mains de la parole. A genoux dans sa voix et dans l'ombre glacée du monde. Ecrire c'est une prière qui n'a pas d'adresse, pas de lieux où arriver. La perte est son horizon, la défaite sa résurrection.

Nous n'aimons pas les prières et pourtant nous prions. Blottis dans le manque, passant d'un silence à l'autre, d'une absence à l'autre. Et c'est le chant inaudible du temps qui agonise dans la lumière. Nos prières d'écriture ne vont pas aux dieux. Elles vont comme l'eau. De débordement en débordement. Elles vont comme l'eau qui s'offre aux créatures. Du lait aux vivants. Le lait du vivant.

Elles vont comme l'eau, d'effacement en effacement. Inventant l'abondance de cette faillite perpétuelle. La voix de nos pri_reprières est une voix égarée, qui ne sait pas son chemin, et qui s'éparpille dans les couloirs des jours, et qui prolonge l'attente d'une attente toujours neuve.

Nous n'aimons pas les prières et pourtant nous prions puisque c'est la forme dévastée de l'amour, sa face bouleversée qui attend un baiser. Une miséricorde.

 

 

 

Nous nous blessons souvent sur les bords tranchants du poème, à ravauder les déchirures du ciel, à tenter de réconcilier les deux infinis, mais qu'importe. Puisque nos prières d'écriture servent de festins de lumière aux étoiles. Et puisque chaque jour la mer invente de grands à-plats blancs d'écume, les grands à-plats blancs des pages nouvelles.

 

 

 

Alors qu'importe si mes prières païennes épuisent mon sang, je passe d'une ombre à l'autre, et d'un silence à l'autre, comme un soleil à l'aplomb du désir, oscillant d'un mouvement lent et majestueux, entre l'extase et la désespérance, entre ton visage et les miroirs en deuil.

Qu'importe mon amour, je suis à genoux dans ma voix et dans la crypte de ta passion. Je suis semailles dans le creux de ta chair, illuminé par ton seul regard. Simplement brûlé par l'attente. Simplement bénit par ton souffle.

Récompensé et maudit. Radieux et misérable. Ecartelé entre ma pesanteur et ta grâce.

Franck.

26 octobre 2008

Le coeur des saisons....

La pluie est venue. La saison regagne sa maison. Elle était partie sur d'autre chemin. Elle revient chez elle. Saison prodigue. Qui revient. En lambeaux de pluie. Il fait juste un peu froid, il fait juste un peu triste. L'escapade se replie dans la marge. Un peu comme les histoires d'amour qui sautent par-dessus les temps, et qui trébuchent sur un reste d'hiver. L'été ne fait plus fondre mes glaces. Il est des temps où le soleil n'entame plus les grands champs de neige. L'après se confond avec l'avant. Il n'y a pas de présent, ou si peu, le temps reste immobile. Cassant. La saison fixe de l'hiver. Mes grands champs de neige et l'horizon de glace.

Je suis né en été, avec un cœur de neige. Je suis né au milieu des terres avec des yeux d'océan. Je n'ai pas de lieu, pas de temps. Une simple dérive. Une flamme sans son cierge, une prière sans son dieu. La pluie est venue, et la saison a regagné sa maison.

Elle était un été, avec sa façon bien à elle de porter un soleil dans ses gestes. De porter droit la lumière. Sans effort. Et de la tendre, et de l'offrir. Les fleurs du printemps sont belles, mais elles attendent. Les fruits de l'été se donnent. Elle était un été. Je n'étais qu'un hiver.

Elle était un été. Contre temps des saisons.

Elle était un été, avec sa façon bien à elle de s'affranchir de l'ombre et d'éclairer chaque mot d'une lueur étrange et singulière. D'alléger chaque regard d'un silence généreux. L'hiver a ses secrets, l'automne ses mystères, le printemps ses merveilles, et l'été ses miracles. Elle était un été, net, avec sa présence évidente et sereine.

C'est quoi la bonté ? Ce n'est pas de partir du plus fort pour aller au plus faible, pas plus que de partir du plus faible pour aller au plus fort. La bonté, c'est partir du plus faible pour aller au plus faible et de déployer une joie sans limite. C'est de consentir assez, pour n'être lésé de rien. La bonté c'est une simple brise sur les épis de blé. L'été. Dans le silence fixe d'une attente dénudée. Quand le vol de l'oiseau nous étonne par la prière qu'il murmure en nous. Elle était un été. Simple. Bon. Tenant dans ses mains un cœur battant. Articulant chaque couleur d'une douceur invincible. Elle était un été au cœur du printemps...

Et la pluie est venue...

Franck.

18 octobre 2008

Ecorce.....

J'écris à l'intérieur de l'écorce. En-deça de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J'écris dans un étouffement progressif. A l'intérieur. Pas à pas je remonte la spirale du coquillage de ma langue. Au départ la bouche était béante, grande ouvert sur l'océan. Et puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l'intérieur. Des tours de plus en plus court dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. Et la mer est loin, et e ciel est loin, et l'air manque. Et chaque mot est de plus en plus difficile à atteindre, ma langue râpe, s'écorche, ma parole s'épuise à racler les parois du texte. C'est un tunnel qui se rétréci à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Mon endroit d'écriture n'a plus d'espace. Comme une pénétrante agonie qui rafles les dernières mises oubliées sur la table de « je ».

Et c'est un cheminement vain. Il n'y a rien au bout de la route. Le centre est un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale il n'y a rien. C'est seulement un point d'écrasement.

Franck

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4 octobre 2008

Cendres......

A un certain moment on sait qu'on est au fond. Qu'on est au cœur du dur. De la résistance la plus archaïque. Celle qui nous tient à la gorge, au ventre. Une sorte de ciment. Lourd.

 

On le sait parce que les gestes deviennent épais. Les mots se collent les uns aux autres sans vouloir signifier quoique ce soit. On est dans un ralenti plat, sans forme, sans espace. Comme à travers la vitre. Et la pluie sur la vitre. Et les gouttes qui s'écoulent comme des secondes liquides.

Le temps qui fuit en eau trouble sur la vitre où coulent les gouttes de pluies. En face, le monde. Entre lui et nous, la vitre. La pluie. Rien des bruits du monde ne nous parvient. Il ne répond plus. Ou alors, à coté.

Temps saturnien aux anneaux en forme de menottes. Cercles de silence et l'isolement. Bon appétit Saturne ! Comment vont tes enfants ? A force de manger du temps on a plus faim. Ca fait un poids sur l'estomac. Avaler chacune des heures que l'on a enfantées. Mastiquer son avenir, ou ce qu'il en reste. Féroce repas. Goya t'a vu sortir de la nuit espagnole. Depuis on sait ce qu'il se passe derrière la vitre, derrière la pluie. Derrière l'opaque et le lourd. On sait de quoi est fait le cœur du dur.

 

J'ai déjà mangé les cendres de mon père, que pourrai-je prendre en dessert ? Elles collent encore au fond du palais. L’urne que je secoue au dessus de l’eau, et le vent qui rabat les cendres. J’en suis couvert. J’en ai partout. Sur le visage. Dans la bouche. Cendres de vie ou de mort, je n’en sais rien. Je crache, je m’essuie. La mort est fade. La vie est fade. Je crache ce qui reste de sa vie. Ses cendres fades. J’ai toujours le goût dans la bouche. Je crache. J’écris. C’est pareil. C’est violent. Absurde. On n’en fini jamais avec les cendres. Elles sont là, fades, au fond de la gorge. Une sorte de ciment. Lourd. Les mots se collent les uns aux autres sans vouloir signifier quoique ce soit. Le temps de Saturne et des repas froids, comme la mémoire défaite, commence.

 

C'est le temps des constellations lointaines et froides aux anneaux de fer. On ne les connaît pas, leurs lumières meurent bien avant de nous parvenir. Il y a un coin du ciel où les lumières mortes s'échouent, c'est une vaste étendue noire où agonisent les restes épuisés des rayons scintillants. C'est un grand champ d'espace ou les aubes expirent, où les soleils imprudents s'éteignent. Même la nuit craint de voir s'élever le grand arc-en-ciel noir, l'arche de temps impossible, de voir s'élever les marches du pays de l'attente vide, avec le grand brasier noir de la suspension, des délais, des retards, des syncopes.

 

 

On est d'un désir inavoué, inachevable, inadaptable, on est d'une excroissance, d'un vide, d'un rien, d'un vain, et nos bulles d'espérances nous pètent à la gueule. Alors on peut bien rester effaré, le nez appuyer contre la vitre, contre la pluie, avec des mots de ciments collés entres eux au fond du palais, collés au fond de la gorge, collés aux chairs de la bouche. Cendres.

 

 

Je ne suis pas d'ici. Je ne suis que de passage. Que d'un passage qui s'éternise. Je ne suis d'aucune joie, d'aucun bonheur. Je ne suis d'aucun regard. Je ne suis qu'une perspective, qu'une ligne de fuite. Une illusion. Pire, une erreur. Les lendemains ont le goût des hier. Rien, n'invente rien. Je ne suis pas d'ici. Je suis de derrière la vitre, de derrière la pluie, de derrière ces gouttes qui fléchissent comme les larmes qui plissent les rebords des chagrins. Je suis du pays de Saturne et de la marche circulaire sur ses anneaux de fer. Et de ces grandes plages au sable d'absence, aux galets coupants de défaillance, avec ses vagues d'omission et d'oubli. Du pays de Carco avec ces soirs qui s'effilochent, avec ces aubes qui ne ressemblent à rien, avec ces sons d'accordéons essoufflés, avec surtout cette pluie fine qui n'en fini pas de tomber sur le regard, et sur la ville, sur le corps des filles de tristesse. Je suis du pays de Corbière, avec sa poésie en forme de croûte sur des blessures qui suintent.

 

 

Il y a des bateaux qui partent, et puis il y a ceux qui reviennent. Je suis de ce retour. Voilure défaite, rêves déshabillés, rompus comme un mat. Déroute des retours. Avec lenteur. Et ce poids sur l'estomac de Saturne.

 

 

Je me souviens, c'était bien au sud de Colomb-Béchar. Un pays de dunes. Un continent de dunes. Je me souviens je suis monté sur celle qui me paraissait la plus haute. Je me souviens de ce qui m'a percé à ce moment là. Une pensée d'une clarté invincible. Tout le raccourci de ma vie, tout une déroute à vivre. Là, devant cette étendue de sable. A un certain moment on sait qu'on est au fond. Qu'on est au cœur du dur. De la résistance la plus archaïque. Celle qui nous tient à la gorge, au ventre. Une sorte de ciment. Lourd. J'ai dix-neuf ans, et là je sais. Je sais toute la suite. Brusquement. Dans l'évidence du paysage sans fin. Comme si le doigt de dieu me désignait. M'assignait. A cet éternel retour. A des appétits de cendres. Et a cette attente vaine. Interminable. A la vitre. A la pluie.

 

Et la nuit est tombée. Et j'ai eu froid. Et j'ai su ce qu'était le pays qui se trouve après la solitude. La back-room. Le carré VIP. Bienvenue chez les ombres ! Derrière la dune, une autre dune, un autre silence. Mon rêve de Petit Prince s'est arrêté ce jour-là. A cet instant de l'assignation. Pas de rose, ni de mouton, ni de renard, pas d'étoile en forme de grelots. Sans doute qu'écrire c'est revenir à cet instant de la dune du sud de Colomb-Béchar...avec des cendres plein la bouche.

 

 

Franck.

2 octobre 2008

Couleurs.....

Les mots tombent sur la tranche. En tombant ils coupent la lumière. D'un coté l'ombre, de l'autre le silence.

 

 

 

Et chaque mot est voué à cette violence, à la coupure, à la faille. Ils sont là pour blesser, tuer.
Tuer quelque chose en nous. Le mot qui n'arrache rien ne devrait pas être écrit. Tuer la certitude, l'arrogance. Et la blessure est le rappel constant de notre précarité. Et c'est une douleur. Mais une douleur supportable puisque nous tenons à elle. Notre surabondance de vie est une profusion douloureuse, mais supportable. On voudrait ne pas la connaître et pourtant on s'y vautre. Ce n'est pas sensuel. Et pourtant il y a de la jouissance.

 

 

 

Chaque mot est voué à la violence et à la mort. Là où il tombe le réel se brise. Là où il tombe se crée une béance. Et c'est l'œil qui nous regarde.
Les textes et les images rebondissent. Je sais que je continue. La parole, ma parole, m'a assigné une place.
Est-ce vraiment une place ? Un devoir ? Une volonté ? Non, rien de tout ça.

 

 

 

La voix, quand elle s'élance affirme tout d'abord une exigence. Une exigence sans objet. Une exigence nue, primitive, élémentaire. Une extension. Si l'exigence n'est pas assez puissante, assez purifiée, la parole tombe. Je sens la chute de ces cailloux à l'intérieur. Tout dans le geste devient lourd, épais, pénible. Je sens la douleur diffuse, ce mal de l'intérieur. Entretenir un élan exigeant. La parole assigne, d'ailleurs elle me regarde. Je sais son regard, son regard de silence. Ce palais de nuages bordé de ciel. Je sais l'œil à travers la béance.

 

 

 

En ce moment j'ai des couleurs qui m'accompagnent. En fait, ce sont des sensations de couleurs. Je ne les vois pas vraiment, mais elles sont là. Des couleurs franches. Nettes. Du bleu. Souvent j'ai cette impression de bleu puissant. Et le rouge aussi. Et l'or solaire parfois. Je ne sais quoi faire de ces couleurs, je n'en connais pas le sens, ni la destination. Mais elles sont là.
Le bleu, je crois savoir. La mer, le mouvement, le ciel. C'est le cœur de mon imaginaire. J'ai dans l'œil de ma chair toutes les nuances de bleu. Jusqu'à la violine des ecchymoses. Jusqu'à ce qui ne soit plus bleu. Mais surtout le bleu translucide et profond de la mer. Un bleu blanchi d'écume, ourlé de semence. Je n'ai qu'à fermer les yeux et le bleu monte comme une marée. C'est une impression ni agréable, ni désagréable. C'est comme ça. Comme si mon cerveau appelait ce flottement de bleu.
Avec les lumières dans la vague.
Il y a quelque chose à l'intérieur qui cherche sa place, qui cherche son accroissement, il y a quelque chose qui s'affranchi de ma raison et qui veut déborder. C'est une sensation. Toujours. Je ne peux pas la nommer. Je ne peux pas l'expliquer. Je peux simplement dire un mouvement lent de couleur bleu. Et l'horizon.
Ces heures d'enfance à regarder l'horion à la césure de la mer et du ciel. Les yeux fixés sur cette ligne propre, pure. Regard immobilisé, fasciné, envahi. Ligne de fuite. J'ai toujours eut le pressentiment diffus d'appartenir à ce lieu irréconciliable de la mer et du ciel où l'on ne saurait dire s'il y a mariage ou divorce. Des heures passées, sans pensée, sans envie. Simplement le bleu et la cicatrice du temps et de l'espace. Sans désir, sinon celui de résister à l'écrasement du silence.
Plus tard j'ai pu mettre de la musique sur ce bleu. Mais plus tard. Chopin par exemple. Je ne sais pourquoi Chopin est bleu, peut être à cause de l'eau. Immanquablement quand j'entend Chopin j'ai une sensation d'eau : en gouttes, en ruisseau, en torrent en tempêtes, et cette montée de bleu fluide en moi. Quand je déborde c'est bleu. C'est toujours bleu. Le bleu appelle en moi le surcroît, l'excès. L'ivresse. Je crois que mes ivresses d'alcoolique étaient bleues. Ce qui est immense en moi est bleu. Ce qui veut survivre en moi est bleu.
Sans doute ce qui veut aimer en moi est bleu.
Même mes douleurs chéries sont bleues, mes tristesses, mes chagrins, ces déferlement de trains bleus. Certains auteurs sont bleus. Neruda, ou d'autres. Mais lui surtout. Quelque soit le poème, j'ai d'abord cette forte impression de bleu. Comme lorsque je regarde le visage de certaines femmes. Les beautés les plus évidentes sont bleues, la peau, les yeux, les lèvres, le sexe. Oui, des peaux céruléennes, et des sexes intenses et profond comme du bleu de four.

 

 

 

Ecrire est la chose la plus bleue que je fais. Même lorsque mon imaginaire est envahi de rouge, le mouvement reste bleu. On ne peut pas décrire vraiment. Ca se passe au niveau de la chimie. Au niveau où les molécules exhalent leurs derniers souffles avant de se défaire. Il n'y a pas d'intelligence là. Rien n'est construit. A bout d'organisation la chimie des molécules se mue en un immense chaos. Tant de matière structurée pour fabriquer un si fatal désordre. Et ce sont de grands à-plats d'émotions colorées. Je ne vois pas la couleur, mais je sais que c'est bleu dans le mouvement. C'est l'évidence. Le bleu c'est ce qui résiste à la mort. Au rouge. L'autre couleur.
Souvent quand plus rien n'est bleu, c'est rouge. La brûlure qui invite la fin. Souvent au bout du bleu le rouge commence. Souvent quand tout a tellement débordé, quand l'effondrement est là puisque rien ne peut être tenu indéfiniment, la force du bleu s'épuise. Quand l'excès, à force d'excès m'écrase, alors le rouge apparaît comme une stridence. Un son vrillé. Perçant. Le rouge est mon pays de misère. De reniement. De violences. De rages obscures. L'incendie dans l'azur. J'ai des orages rouges au bout de mon impatience.

 

 

 

Alors l'écriture c'est bien cette sensation de bleu au cœur sanglant du rouge.
Vivre est la chose la plus rouge que je fais.
Ecrire est la chose la plus bleue que je fais.
Et ma rêverie a la couleur d'or d'un soleil à l'aube.
Et ma mémoire est blanche, aussi blanche qu'un grand champ de neige.
Et mon enfance reste désespérément grise.

 

 

 

Les mots tombent sur la tranche. En tombant ils coupent la lumière. D'un coté le silence, de l'autre les couleurs.

Franck.

21 septembre 2008

Une tombe dans la voix......

J’ai des tombes dans la voix. Des cercueils encore ouverts. De larges trous de terre que le temps creuse encore. J’ai des morts qui m’appellent dans les chants à venir.

 

Nous avons plusieurs mémoires. La plus lourde, n’est faite d’aucun souvenir. Elle n’est que persistance. Elle est sans douleur, puisqu’elle est la douleur même. Puisque c’est le nom de la douleur. Elle s’accroche dans le dos de nos jours, comme une bosse. Elle n’a besoin ni de souvenir, ni d’image, puisqu’elle tient toute entière dans le sang des saisons.

 

J’ai des tombes dans la voix, de grands cercueils ouverts que je n’ai pas su fermer. Et cette mémoire là, ne connaît pas l’oubli, elle est là, au revers des mots. Elle souffle. Elle pousse. Elle pèse sur les silences. Elle est l’opiniâtre patience de la mort, son sourire édenté.

 

Ecrire c’était déjà te rejoindre

 

J’ai ta tombe dans ma voix. Tu étais pourtant jeune. Tu étais déjà belle.

Tu es ma bosse, et mon chant à venir.

Tu fus mon premier poème.

Tu seras le dernier.

Notre premier baiser appuyé contre le grand mur du cimetière d’Ajaccio signait notre destin. Dans la paume de ma main j’ai les îles Sanguinaires, des stigmates de feu, des noces rouges et bleues. J’ai dans ma voix la couleur de tes yeux qui s’effarent des ces aurores que nous n’avons pas vu.

 

J’ai ta tombe dans ma voix. Une nuit qui persiste et qui porte ton nom.

Franck.

20 septembre 2008

La tentation de Saint Antoine....

J'ai marché en marge de ma vie. De longues années. Sans doute même de longs siècles. Pour m'arrêter un jour au bord de votre visage

Et j'ai voulu m'asseoir

Et ne plus bouger

Jamais

Simplement vous regarder

Toujours

 

Au creux d'une défaillance de lumière j'ai vu au fond de vos prunelles les grandes étendues de poussières blanches du royaume de Saba

Aux confins de tous les déserts

Là où les prières deviennent de simples souffles

des chants d'azur éparpillés

Souvenez-vous, en ces temps là, vous étiez reine

Reine gracieuse à la pâleur singulière

Reine du pays du vent

Vous trôniez au centre d'un temple de sable, d'étincelles d'éternité

Souveraine majestueuse d'une citadelle de lumière et de tourbillonnement

Princesse immaculée miraculée des limbes juste assez boiteuse pour ne point offenser Dieu

Votre présence effleurante flottait légèrement comme un lambeau de rêve

Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs

Oui, vous étiez reine vos gestes le dessinait

Déesse, vos yeux le révélaient

Et votre voix chantait le chuchotis des amants éternels... »

 

En ces temps là, ermite désolé, je vous ai vu venir, vous sortiez de la nuit emmitouflée d'ombres claires, drapée d'un grand voile constellé

En ces temps là mes os grinçaient de peur

Je passais de dune en dune, de jour en jour, de blessure en blessure, conquérant d'un vide toujours à venir dans la seule espérance d'une stridence inattendue

Le cœur vert

Je passais les bras ouverts au grand vent chaud étreignant des mirages si lointains

Entre mes doigts coulaient déjà ces cendres de temps

J'étais une étoile noire tombée dans de trop grands hasards

De sombres hasards

Un baiser m'eut sauvé

Pas même un baiser

Rien

Pas même une enfance

Seulement des restes d'amours effilochés

En ces temps là votre silhouette délicate est passée sur mon cœur

A glacée mon sang

Votre parfum disait l'infini de l'espoir.

 

Alors au fond de l'horizon le soleil tout à coup bascula dans son lointain sépulcre

Souvenez-vous

J'ai vu votre beauté, légère comme un ciel d'été, glisser avec douceur vers le seuil inconsolée de ma retraite obscure, votre lumière bleue avait la transparence envoûtante de ces jeunes mamans penchées sur un sommeil d'enfance, dans vos yeux scintillait cet espace d'éternité qui appelle la joie pure d'une prière lancée au firmament.

Votre présence fut comme un souffle de mésange, un frôlement rayonnant, une pluie étincelante semée sur mon océan de langueur

Une fleur mystérieuse plantée au jardin de mes absences.

 

Nous sommes entrés sans prononcer un mot dans la chambre nuptiale de la nuit

laissant grand ouvert les cristallines portes de l'infini pour laisser passer la clarté nuageuse des songes et la fourmillante folie des séraphins éthérés.

Et j'ai bu votre bouche fondante comme l'hostie sacrée et me suis enivré d'une sève à la saveur irréprochable

Dans ces heures rougies au feu des extases éruptives, blanchies aux soupirs de vos invitations ma mort fut percée d'une flèche de lumière argentée.

Sur votre épaule nue un ange a déposé ses ailes de silence et sur vos seins opalins j'ai pu laisser couler mes larmes quand votre ventre orageux traversait mon âme transfigurée d'éclairs rougeoyants.

Vos entrailles de chairs pourpres brûlaient mes oraisons laborieuses dans une fulgurance invincible, vertigineuse. Je me noyais sous l'arche inespérée de vos émois, balayé par des rafales de joie.

 

Et j'ai vu mes mains de prières sur votre corps de louanges.

 

Et j'ai vu votre ventre lieu infini de la mort exacte.

Et j'ai eu soif de vos eaux généreuses, ce rien à l'âme qui bouleverse toutes les certitudes : marée sauvage, sans retour, sans rémission, effroyablement délicieuse

Et j'ai ouvert les mains pour recueillir jusqu'à l'ultime goutte de vos bruissements et je n'ai pu saisir que l'or de vos silences.

 

Nous avons partagé la nuit et ses gerbes étoilées recouvert d'un seul manteau de paix jusqu'à ce que l'aube de sable pousse un large soupir incandescent.

Une rose des sables, rouge.

Dans l'athanor creusé par nos corps, là où votre peau s'est irisée de désir vertical a germé une rose des sables, rouge.

 

Il ne me restait qu'à attendre l'achèvement des temps en recueillant l'écumeuse blancheur des jours indifférents et de regagner à pas lent mon impatience souveraine à nouveau consentie. Erosion lancinante sous l'œil noueux du souvenir

Frontière sablonneuse inviolable de l'exil.

 

Au départ il n'y a rien

A la fin il n'y a rien

Entre les deux la mer

L'abîme

 

Oh, mon Dieu je suis là et je cherche à comprendre

Oh, mon Dieu la nuit n'est plus la nuit

Elle était une source.....elle devint l'océan

Elle était une étoile ....elle devint l'univers

 

Oh, mon âme brûle et je suis si pauvre seigneur

Je n'ai plus d'espérance mon seul désir est de prier sans fin au cœur de la nuit du monde.

La prière s'enroule au feu de nos secrets, seul l'écho de cette nuit du monde la porte, légère, douce, tendre, on croirait la voir s'élever sur les ailes d'un ange

... Et jusqu'au royaume des cieux... »

Franck.

 

Il y a un acte de purification dans l'écriture, d'où la brûlure.

Après le tir, l'archer est comme un orphelin. Quelque chose l'a quitté. Quelque chose de lui, mais du monde aussi.

A la place un grand champ de neige et dans le lointain le cri des oies sauvages vers le nord.

14 septembre 2008

Le temps écrasé......

C’est comme l’océan dans toutes ses dimensions. Le temps se déploie non seulement dans l’infini de la houle, d’horizon en horizon, mais aussi dans l’épaisseur de ses abîmes. Le temps est long, mais profond aussi. Plus il s’égraine, plus il s’enracine.
Ecrire efface les horizons en plongeant vers l’abîme. Plus on écrit, plus on s’enfonce vers la nuit. Vers la nuit silencieuse. C’est une lente descente du signifié à l’insignifiable. Du mouvement à l’écrasement. Le temps du texte est un temps écrasé. Un temps sans durée, un temps dans l’épaisseur de la nuit.
Franck.

13 septembre 2008

La couleur du silence.......

A regarder en arrière de l'écriture je me rends compte d'une chose, c'est de l'instabilité du mouvement. Il y a les textes de surface, ceux plus médians et d'autres au ras de l'os. L'humeur de l'écriture navigue entre ses trois niveaux, ces trois élocutions. Plus on perd en lumière plus on gagne en intensité.

La peau, la chair et le sang, l'os.

 

09magdalL'évidence est dans les « Marie Madeleine » de Georges de La Tour. Trois tableaux. Pas trois essais. Trois niveaux d'écriture. Trois temps du temps. Trois temps de l'arrachement.

Je regarde. Fasciné. Avec cette émotion confuse, envahissante. Brûlante. Ce n'est plus une peinture, c'est un chant. Dans cette avancée dans le noir, dans le silence de la couleur il y a un mystère. On touche là, l'os du peintre. L'épure du mouvement.

 

Il y a une progression. Au premier tableau, Marie Madeleine se trouve au tout premier instant de sa révélation, elle a encore ses vêtements de fille de plaisir. Elle vient d'arracher ses bijoux. Elle est en marche vers l'inconnu de la foi. L'expérience intérieure.

 

Elle appelle le noir, et le peintre lui répond. Lui aussi se met à genoux pour peindre le silence. Il s'applique à cette lumière. Invente des lieux de regards qui n'existaient pas. Il invente un pays de recueillement. Il s'applique dans ce noir qui n'a rien de tragique. La lumière n'est qu'un reflet. Même la bougie disparaît. Traversée. Perforation. Envoûtement. Il s'applique à inventer la lumière de l'amour. Avec le silence qui va avec. Il nous met à distance, pour nous prévenir. Pour protéger Marie Madeleine aussi. Elle est plus nue, qu'elle ne l'a jamais été. Elle touche le dénuement de la foi. Eteindre le monde bruyant, sauvage. Eteindre la lumière des agitations vaines. Attendre. Aller au bout du désespoir. Ne plus rien espérer. User ses humeurs. Qu'il ne reste rien. Que la voix du silence. Oum Kalsoun. Déchirement du ciel. Mahler. Eteindre chaque mot de la langue, un par un.

gdelatour_madeleine_metrop_artchiveAu premier tableau, Marie Madeleine vient de faire le saut. Après elle apprend dans la douleur sacrée à consentir. C'est l'histoire du vol ébloui. La chute dans la lumière obscure. Saint Jean de la Croix. Avant il existait la peinture, Goya invente le peintre. Il lui fallait un pays à ce peintre, de La Tour l'imagine.

Il fallait un lieu de l'âme.

 

Noir, lent, lourd. Pesanteur de la grâce. Fragilité de nos destins. Désarticulation de la langue. Atteindre la coupure, l'entaille, la morsure.

Rembrandt peint la nuit, Goya aussi, mais là... Dans ce troisième tableau de de La tour, ce n'est pas la nuit, c'est autre chose. De plus profond, de plus insensé, c'est le lieu impossible de notre vie. Faire sortir la lumière de toute cette ombre, la chercher au centre obscur. La faire venir de derrière le tableau.

Voir le destin de la flamme dans ces trois tableaux c'est voir notre propre destin. D'abord double, tout en richesse et en reflet. Puis simple et droite. Enfin en manque, en chaleur, en irradiation. La lumière de de La Tour suggère sa disparition, son absence. Elle n'est jamais si présente que lorsqu'elle disparaît. Un vertige à rebours.

 

gdelatour_madeleine_ngwash_cgfa_agrandieLe chemin d de La Tour est un chemin d'écriture. De tableaux en tableaux, il n'allège pas, il développe, il accentue, il aggrave. Il rend grâce. Le noir n'est pas une absence de couleur, c'est la couleur de nos vies d'écriture. A coup de grands à-plats d'ombres il traduit le silence le plus radical. Dans le dernier tableau Marie Madeleine est à son œuvre. Elle prie, médite ou écrit, qu'importe, elle est au plus près de sa désolation et de sa joie. Elle est là, mais elle est ailleurs. La main gauche posée sue le crâne des vanités lui rappelle la fragilité des entreprises humaines. Maintenant elle ne sait que brûler. Si dans le deuxième tableau on peut encore imaginer qu'elle doute, il n'est plus question de doute au troisième. Un tel silence ne peut naître que de la certitude d'une âme franche, humble et droite.

Avec lenteur le peintre pose le noir du tableau. Lentes et profondes couches de noir. Il est dans son atelier. Il se tait. Il peint. Il n'en fini pas de redire la même chose, les mêmes couleurs, la même espérance. Silence sur silence. Il pense à Marie Madeleine. A sa solitude. Lui aussi il est arraché. Seul. C'est une montagne ce tableau. Ce noir. C'est un océan. Un ciel. Il s'applique, là plus qu'ailleurs. Ne pas succomber à l'envahissement. A la folie. Et pourtant c'est bien une folie ce tableau. Ne pas trembler. Il se souvient de sa première Marie Madeleine, il en avait peint la peau, presque la poitrine. Et puis.... Comment écrire le dénuement de l'âme ? Comment sans détruire la couleur ? Comment sans essayer de créer la plus improbable lueur ? Comment dire la fragilité et la force dans le même éclat ? Comment dire l'impossible travail du peintre. Tout enlever en gardant tout, et plus encore. Comment peindre le souffle ?

 

Et c'est un long poème de vie et de mort. Peindre la gravité c'est comme l'écrire, c'est peindre le blanc de l'os avec le rouge du sang. Et recommencer.... Et recommencer.... Et recommencer....

 

...on sait qu'il fait jour et pourtant on est encore dans la nuit. Et pourtant c'est un bonheur...

Franck.

 

012

 

 

7 septembre 2008

Arbre.....

Il y a ce rêve, sans doute veut-il me parler. Me signifier.

 

Dans ce rêve il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d'une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l'horizon.

 

Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C'est un rêve d'arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L'arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l'arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l'étirement engourdi de sa fibre.

Hors de sa forêt l'arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte résolue tricotant de l'éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C'est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.

 

Je ne sais dire de quel arbre il s'agit, c'est n'est pas un chêne, peut-être un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d'épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croûtes de sève coagulées. Dans le silence de la plaine l'arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s'offre et s'épuise, ce bois qui s'appuie sur ses effondrements et qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C'est un rêve d'arbre. C'est donc un rêve de solitude. De patience.

Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part et cet arbre dressé dans son silence. Et cette impression de silence dans le rêve. Et ce silence, là maintenant à l'heure de l'écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Et seulement la ramure dans le vent. Et seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, et cette tension sans fin. Un épanchement.
Il y a l'arbre dans ce rêve et moi qui suis comme l'arbre. Peut-être dans l'arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l'arbre pris dans mon écorce. Et le tourment de mes branches. Comme l'arbre dans son travail d'arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S'étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d'une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd et douloureux d'aller prendre le silence de la terre, et à force d'épuisement, et à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur et constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l'on oublie. De siècle en siècle. L'arbre solitaire est comme la nuit, il n'a pas de lieu, seulement l'éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, et la foudre. Et la foudre.
A chaque strie, un chapelet tremblant.
A chaque strie l'incision des jours.
A chaque strie l'arbre dans sa croissance s'éloigne de lui et fabrique l'ombre qui l'emportera.
Et chaque feuille est comme le déploiement d'un mot.
Et chaque feuille récite la vie de l'arbre depuis son début, depuis le premier humus, et
chaque feuille dans son vacarme de verdure prépare le long silence de l'hiver.
Et chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l'écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.

 

Il y a ce rêve, sans doute veut-il me parler. Me signifier.

 

Il y a l'arbre dans ce rêve et moi qui suis comme l'arbre. Un rêve de la permanence et du précaire, de l'éternité dans l'éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Et chaque mot serré dans l'écorce craquelée, venu d'une sève lente. Si lente. Macération lente d'amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses et le sexe, et les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s'ancrent les cieux.
Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l'amour qui se dit. Quelque chose du vertical et du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L'arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C'est un prophète qui scrute le silence pour s'en faire de l'écorce.
Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l'éternel, et invoque ce viendra bien après l’éternel.
Dans le rêve il y a l'arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce.

 

Chaque arbre dans son mûrissement d'écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c'est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps.
De la terre, aux constellations.
Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s'y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l'infini.
Et lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l'échange des sangs, c'est la vie incorruptible que nous cherchons, c'est l'évidence d'une révélation. C'est l'instant brutal multiplié jusqu'à la fin des temps.
Les arbres ne meurent pas, c'est ce qu'ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache.
Les arbres sont faits d'attente patiente et de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles et le reposoir des dieux.

Ecrire c'est faire de l'arbre. C'est mûrir sous l'écorce de la parole, la saison à venir. C'est faire du temps, dont les mots sont les graines. Ecrire, c'est faire de l'arbre, c'est réunir la terre et le ciel, en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c'est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, et jusqu'aux feuilles, et jusqu'aux fleurs, et c'est tendre ses fruits en offrande.
Franck.

30 août 2008

Malgré les étoiles....

Longtemps. Dépouiller l'acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu'à l'os. Au-delà de l'os. Etre dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l'être. Comme l'acquittement d'une dette. Même si ce n'est pas une dette. Donner à l'acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d'atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S'appliquer à l'acte, au geste. Sans rien attendre en échange, ni remissions, ni miséricorde. Accepter et s'appliquer. Et même si cet entêtement est désespéré. Désespérant. Même.

 

 

 

Dans chaque acte, dans chaque geste il y a d'abord une partie friable, fragile, faible, ça s'appelle l'enthousiasme. Après cela se durci. Cela s'appelle l'ennui. Et tout commence là. A cet endroit dur de l'ennui. Notre endroit, lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C'est bien avec ça qu'il faut vivre.

 

 

 

Il n'y a là, ni grandeur, ni noblesse, dans cette usure du geste. Non, il n'y a rien, sinon l'affirmation et l'insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu'un jour on consent à le faire, et à le faire longtemps. Ainsi le laboureur. Ainsi le pèlerin. Ainsi l'océan et ses marées. Ainsi l'attente amoureuse. Ainsi la solitude. Ainsi l'écriture.

 

 

 

Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu'il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu'il réclame plus que lui-même, parce qu'il réclame notre substance, nous augmente ?

 

 

 

Le longtemps donne l'illusion du toujours et le toujours donne l'illusion de l'éternité. Illusion contre illusion. Qu'importe. Au bout du compte il ne restera que l'os. Et puis les cendres de l'os. Et puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu'elle nous atteigne. Il faut bien être mort avant qu'on soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s'aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Et les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

22 août 2008

Marée......

Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive.
Et chaque vague qui propose un désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspend. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.
Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et les algues géantes pour brasser chaque souvenir.
L'écriture s'éloigne comme un radeau de dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturée de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infinie dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidé de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions. Ecriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulement dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. Et l'incantation devient une longue litanie, le dénombrement des heures, l'inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigrane qui s'insinue entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement. Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance. Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges.
Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours. Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier. Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement. Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants. Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.

Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante et fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent les marées.

Franck

17 août 2008

Serais-je....

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l'homme en prière.
Seul l'acte sorti de l'arc de l'amour est subversif. Ainsi l'amoureuse. Ainsi l'amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence grand comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes les murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagne infranchissable, point de ravin. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c'est la mémoire. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Et je viens à moi à moi-même. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l'espace qui nous sépare. A rebours. A rebours du désir et contre les évidences. Je n'ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n'ai que des musiques pour me porter, mais c'est suffisant. Tout le reste n'est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Je n'ai que ma pauvreté pour toi, mais tu sais, je l'ai chèrement gagné. N'est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s'agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l'abandon, elle se gagne dans l'offrande faite au jour, elle se gagne dans l'épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d'une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements. Et dans l'effondrement. Pour être nu il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s'être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c'est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevalier à la triste figure. Être nu c'est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c'est appeler l'absence, la reconnaître et l'aimer d'un seul regard. Etre nu c'est accueillir la peur sans peur. Voilà, être nu et pauvre c'est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l'opiniâtreté d'un laboureur et la fidélité de l'enfant à sa mère.

Serais-je assez digne pour te faire ce présent ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu'à toi ?

Franck

12 août 2008

Plaines froides.......

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, et sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent et saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards et cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements et célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

J'ai souvent cherché la musique dans ces landes fracassées de vents et je crois qu'il n'y en a pas d'audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défait de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, et qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité et de la simplification, de la première perfection et de la dernière.

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbres, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue et rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des bouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid et ces absences, et ce vent qui m'observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui gratte la glace et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

Franck

5 août 2008

Généalogie de l'ombre......

Je suis un océan et j'ai perdu mes rives et rien ne me contient hormis l'inquiétude et le froid et la langueur des temps. Un océan à la dérive, en quête de ses marées, en quête d'un ciel pour mourir ou pour se reposer. Un océan rongé de sel, et bousculé de vagues éparpillées. Il y a dans mes eaux la trace des plaies et des fractures et mes eaux saignent, hors de toutes rives, sans horizon, sans appuis sur le ciel. Simplement le froid, et l'inquiétude. Et encore le froid. Un océan déjà crissant des glaces qui percent les molécules de la mémoire. Un effritement, une dislocation du sens.
Epuiser l'ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t'appelles ? Il n'y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.

Il faut se mettre d'accord avec ses images. Celles qui envahissent. Quand je dis lumière ici, c'est une image. Ombre, lumière ce sont des images. C'est vrai. Mais ce n'est pas réel. Réel au sens où je tape en ce moment sur le clavier. Les vérités et le réel ne font pas bon ménage. Souvent. Aujourd'hui je m'appel four, flamme. Ce sont les images qui sont là. .Peut-être enfer. Là devant. Avant toute pensée. Ce sont des images, elles sont vraies aujourd'hui, à cet instant elles viennent de faire un trou dans le réel. Ce trou, je l'appelle la déchirure. C'est pour cela que je n'ai pas vraiment de lieu. Ecrire est un lieu. Ecrire est une géographie. Une géographie perdue. Ma main, un itinéraire inconnu. J'ai des souvenirs et pas de mémoire. A la place ? La déchirure. Encore, et pour toujours.

Mes temps sont inconciliables et mes espaces ravagés.
Ecrire c'est tracer un pont entre les deux bords de la déchirure. Une suture. Unir le corps à... à quoi au fait...... Parfois c'est tomber de ce pont. Souvent.
Entre le vrai et le réel.

Comment tu t'appelles ? Mon prénom c'est Franck, mon nom c'est Nicolas, oui comme le prénom. Déjà la confusion. Le nom, c'est lui. LUI. Lui, le père, la cendre dans la bouche, lui la mort, lui la haine et le silence de glaive. Le prénom c'est moi. MOI. Moi la source, moi le fleuve incendié, le fleuve qui tend ses bras et son temps vers la mer. La mère ? Ne compliquons pas. Théâtre de marionnettes fantomatiques, où sur la scène, les morts sont plus présents que les vivants. D'ailleurs on est toujours le vivant d'un mort. Ils nous veillent. Ils écartent les chairs pour y passer leurs faces de squelette blanchâtres et nous monter leurs rires d'os. Cliquetis. Raclement. Craquement. Théâtre d'ombres osseuses. Le matin lorsqu'on est décillé des rêves et que le souvenir remonte comme un haut-le-cœur. Nausée de la mémoire où il n'y a rien à cracher. Jamais.

Aujourd'hui je m'appelle four, flamme, enfer peut-être. J'en suis les cendres.

Four. A la fin il s'arcboutait sur le rebord de four. La tête penchée. Recherchant un souffle qui le fuyait. Il avait beaucoup maigri. Mais il voulait continuer à faire son pain. Albert. Il s'appelait Albert. Il avait trente quatre ans et il épuisait ses dernières forces en face de son four. Dans la famille on ne parlait jamais d'Albert. On l'avait laissé, lui et sa tuberculose, appuyé à son four. Je n'ai vu que trois photos de lui. Il parait qu'on se ressemblait. Même mon père ne parlait pas de son père. Comme si on en voulait au mort d'être mort. Trois photos. Sur la première il est en uniforme de marin. Sur la deuxième il est en costume. La troisième est celle de son mariage. Avec Claire, ma grand-mère. Elle est assise et lui se tient debout. Droit. Sur les trois photos il a le même regard, la même expression. De grands yeux de poissons qui regardent hors du bocal. Sur aucune il ne sourit. Il a des lèvres épaisses et bien dessinées. Il n'est n'y beau, ni laid. Il semble étrange. Voilà, c'est le terme. Etrange. Etranger pour être plus précis. Sa mère n'a pas voulu qu'il fasse des études. Il essayait bien de lire en cachette quelques livres. Mais sa mère ne voulait pas dépenser d'argent pour ça. Alors tout jeune il sera au pétrin. Je ne sais même pas s'il avait eu un père. C'est la mère qui régentait. Qui comptait les sous. Elle les comptait souvent. Trop souvent pour être honnête. Alors il s'est engagé dans la marine. Il a fait le tour du monde. Et il est revenu à Limoges. Rue Jovion. A la boulangerie. Il a connu Claire. Il avait vingt-cinq ans, elle, elle en avait quinze. Ils se sont aimés en cachette. Entre deux fournées. Quand elle venait à la boulangerie c'est lui qui la servait. Et très vite elle fut enceinte. Alors ils se sont mariés. Lui il faisait le pain, elle, elle le vendait. Tout aurait pu durer ainsi indéfiniment. Jusqu'à la première toux. Albert n'avait pas le goût du bonheur.
« Claire, parles-moi de lui, comment il était Albert ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Albert, c'était un silencieux, il ne parlait pas beaucoup. Et puis tu sais, avec la boulangerie....c'était pas une époque très facile.... »
« Mais tu l'aimais ? »
« Est-ce que tu crois qu'on avait le temps de se poser ces questions..... »
« Je suis sûr que toi, tu te les posais ces questions ».
« Albert....oui, on s'est aimé, mais en cachette, toujours en cachette. Même mariés... Albert il avait des voyages dans la tête et dans le cœur... il avait des poèmes dans la tête et dans le cœur.... Il n'était pas fait pour la boulange... J'étais jeune c'est vrai... mais tu sais, dans ma vie j'en ai vu des bonhommes...jamais des comme lui.... »
Claire dit ça, avec les larmes au bord des yeux. Pourtant, cela fait pas loin de cinquante ans qu'il est mort.
« Tu sais il était fortiche pour le feu, pour la température du four... Et puis jamais il ne ratait une fournée... Il aimait son pain, ça lui faisait presque dépit de le vendre... Lui, il l'aurait donné. Tu sais à Limoges entre les deux guerres c'était chaud... les ouvriers, ceux de la porcelaine et des chaussures avec les syndicats....ça rigolait pas. Tu sais qu'ils on tué des ouvriers....il ont chargés et ils ont tué... »
« Oui, mamie, je sais.... Albert. Parles-moi de lui »
« Tu me fatigues avec tes questions, qu'est-ce que tu veux savoir ? »
« Tout... tout, lui, papa, moi... »
« Ne me parle pas de ton père.... Et dire que je l'ai porté dans mon ventre cet indien !... dire que je l'ai porté dans l'odeur du pain, et des croissants, tu crois que ça a servit à quelque chose ? Dans la nuit je descendais avec mon gros ventre pour l'aider... lui faire du café... Tu sais quand il mettait notre pain au four, avec ses gestes rapides, sûrs, on aurait dit une danse. Les premiers pain qu'il plaçait dans le fond du four, j'avais l'impression que tout son corps allait y passer...Je le voyais faire en silence, il transpirait... il était beau... il faisait chaud, il faisait nuit et la première fournée craquait, le pain chantait, on savait qu'il allait être bon au chant, à la musique de la croûte sortie à peine du four.... Ah, ce four, c'est ça qui la tué... le chaud et froid... il était pas fait pour ça. Il l'aimait son four, son feu. Il s'en occupait de lui, ça tu peux le dire.... Plus que de moi.... »
« Tu exagères là... »
« Oui, on s'est aimé, mais c'était une autre époque, j'avais seize ans, un gamin et la boulangerie. Pourtant, quand il posait ses mains pleines de farine sur mes cuisse ou sur mes seins... »
« Attention mamie, tu dérapes... »
« Ah ah ! Je dérape...et tu dérapes pas, toi, des fois ?... Eh bien, je peux te dire qu'on en a fait devant le four... et pas qu'une fois !... dommage, il était triste, il ne savait pas dire pourquoi... il était triste, c'était dans son sang... à cause du lait de sa mère... cette garce ! Lui, il avait vu le monde... la nuit il me racontait, pendant que le pain dorait...les noirs, les jaunes, les café au lait.... Et l'océan... il parlait souvent de l'océan, des tempêtes, du ciel, des étoiles... il disait – quand je fais du pain j'y met tous mes souvenirs, c'est pour ça qu'il est bon mon pain, j'y met le bruit des vagues, la mousson, les sourires des filles- il disait ça pour me faire enrager. Il était timide. Alors le sourire des filles... tu vois ce que je veux dire...quand on s'est connu on était aussi niais l'un que l'autre... d'ailleurs t'as vu le résultat ?... ton père... »
« En fait, tes deux maris auront été marin, c'est une vocation chez toi... la marine, en plus à Limoges... tu aurais habité Brest ou Bordeaux...Mais Limoges, il faut le faire... non, je ne poserais pas la question... lequel des deux.... Parles-moi encore d'Albert. »
«  A la fin il faisait peine à voir...la tuberculose, plus des trucs qu'il avait aux poumons, peut-être la farine... et puis on pouvait pas fermer la boulangerie, tu comprends, c'était pas comme maintenant. Alors, je l'entendais tousser, en bas, devant son four. Il ne voulait pas vendre, il croyait que ça passerait. Eh bien, c'est pas passé ! c'est pas passer du tout même.... Ça l'a tué... presque d'un coup....Je me souvient de sa dernière fournée, comme si c'était hier. C'est lui qui avait pétri, c'est lui qui avait préparé tous les pains, tu sais, les gros pain, les tourtes...il toussait, il crachait... et puis ce four, j'avais l'impression qu'il lutait contre le feu, comme s'il défiait les enfers. Il avait beaucoup maigri, mais, même là, à l'article de la mort, ses gestes étaient beaux, harmonieux. Entre deux quintes. Quand tout fut finit, j'ai vu du sang sur son tricot blanc, du sang mélangé à de la farine, il me regardait en silence, ses yeux me parlaient. Tu comprends, il me disait plein de choses... c'est à ce moment là que j'ai su, que j'ai su vraiment. Il était pas fait pour ça... il avait des mains d'artiste. Mais surtout le cœur, et les rêves. Il était revenu mais quelque chose de lui était resté sur la mer. Je lui disais : Albert où tu es ? Il me souriait.....et répondait : au milieu du Pacifique...je le voyais à son regard qu'il était ailleurs... Pour le coup, il y aura été... ailleurs.... »

Je me revois devant la porte du crématorium avec le cercueil prêt à entrer. Avec ma tante nous avons eut l'autorisation de passer derrière, dans la coulisse. Il y a eut Albert, Jean et Franck. Et là Franck se prépare pour sa première fournée. Mon père revenait à son père dans une dernière fournée. Totalité des cycles. Emprise des symboles. Le livre se refermait dans la blancheur incandescente des flammes. Un corps qui appelait sa cendre. Un dieu qui réclamait son du.
Dieu ! que ton pain est étrange....
Et moi un piètre boulanger...
Epuiser l'ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t'appelles ? Il n'y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.

Franck

26 juillet 2008

Il y a toi, le cheval, et la mort.....

On en revient toujours là. L'endroit du début. Inventer toujours la même chose. Innombrable variété du même. On est pris dans le nœud du début. La première boucle du temps qui serre la gorge avec le goût du premier sang. Infiniment tenace. Alors le premier geste. Et le refaire. Comme un seul horizon. Revenir à la première tension. Juste avant. Avant même l'idée. Le point d'avant le geste, le souffle d'avant. Je suis de ce premier silence, celui qui précède le mot. Mouvement sans cesse à refaire. Au plus juste, au plus proche, au plus pur de l'intension. Celle qui contient le désir comme la graine contient déjà le parfum. Là, dans les fibres. Dans l'endroit des fibres, dans le dur de son rêve de fleur. Le premier geste est à faire. C'est une litanie. C'est épuisant. Mais le secret est là. Enfouis dans l'éternelle répétition, dans la sempiternelle redite du premier pas. J'appelle ça l'usure.

Il a quatre-vingt quatre ans. Droit. Il porte un chapeau de feutre noir à large bord plat. Des yeux bleus lavés par le temps sous la broussaille d'épais sourcils blanchis. Une moustache grise, fournie, dont les pointes remontent, deux virgules d'élégance. Un visage qui dit à la fois la bonté et la détermination. Un visage de parchemin où c'est inscrit quatre-vingt quatre ans de passion. Les rides sont nettes, aussi droites que lui. Ce ne sont pas des rides d'amertume, de ressentiment, d'abandon, de lassitude, non, ce sont des rides vertes, d'une énergie contenue et maîtrisée. Droit. Une chemise toujours blanche immaculée au col amidonné. Une lavallière noire. Une veste sombre, stricte, avec des empiècements de peaux aux coudes et sur le bord des poches. La veste est toujours boutonnée. Sa culotte de cheval est d'un lainage dru, lourd qui s'arrête juste au-dessous des genoux, sur d'épaisses chaussettes de laine écrue. Il n'a pas de botte. Des chaussures montantes de cuir noir impeccablement cirées. Il ne porte jamais d'éperons. Sa main gauche est gantée, elle tient l'autre gant et une courte badine. Il a de la gueule le « père » Carli. Quatre-vingt quatre ans, une voix forte, rocailleuse, roulant légèrement les « r ». Une voix voilée par son paquet de Gauloises quotidien.

 

C'est lui qui monte Avril. Avril, celle qui a le plus de sang, celle que chacun redoute. Avril, la plus rapide, la plus ombrageuse, celle qui ne pardonne rien à son cavalier. Avril la plus belle. Sensible, délicate, les oreilles toujours dressées, en éveil, à l'écoute des parfums, de la lumière, si proche de son sang et du printemps qui la vue naître. Avril est une alezane tirant sur le feu, quand elle galope dans le maquis, on croirait voir un buisson ardant. Là, dans le manège, elle est droite, fière, comme si le vieil homme, sur son dos, la grandissait, comme si le vieil homme lui offrait une grâce supplémentaire. Ils sont au centre. Il commande. Malgré les ans, les os, les chairs douloureuses, la position est impeccable. Sous sa main elle est encore plus belle, ses muscles vibrent comme ceux d'une femme amoureuse. Dés qu'elle le sent elle se redresse, elle se rassemble, elle se prépare, pour peu elle se maquillerait. Pourtant elle sait bien qu'un écart busque de sa part pourrait briser le vieil homme. Mais Avril veut être belle. Alors elle se rassemble, relève son encolure, et baisse légèrement la tête en signe de reconnaissance, d'acquiescement, de consentement.

Le vieux Carli est à l'œuvre. Ici, il n'a pas quatre-vingt quatre ans. Ici il n'a plus d'âge, ou alors celui de l'éternité. Il est à l'œuvre le regard sur l'horizon. L'horizon des Vosges, des Ardennes, des Dardanelles, des charges folles et désespérées de sa jeunesse. Salonique. Sabre pointé au ciel, droit debout sur les étriers. Un homme, un cheval, contre un char, c'était la règle. L'équation de la mort à vingt ans, équation sans inconnue. Alors le jeune Carli galopait en hurlant haine et douleur, en hurlant peur et exultation, sabre dressé, haut, assez haut pour rayer définitivement les cieux.
Boucherie des dernières charges où les cavaliers mouraient dans le sang de leurs bêtes, où les chairs éventrées servaient de linceul. Quatre ans de galops d'enfer, de charges insensées, et revenir vivant comme une injustice.

Combien de charges Mr Carli ? "Plusieurs petit, plusieurs..." et il sourit comme s'il était en compte avec le destin. "Plusieurs, petit... aller, au travail... !"
Avril sait tout ça, l'âme des chevaux morts traverse les temps et vient souffler aux oreilles des vivants. Le souffle des galops, la sangle qui sert le poitrail, les cris des cavaliers, les obus, les pattes cassées, les balles reçues en plein poitrail, les longues agonies dans la nuit des batailles. Avril sait tout ça. Alors elle porte le vieux Carli comme une relique.

Il lui apprend la danse, elle lui offre ses reins, et la précision de ses mouvements, le moelleux du trop, la douceur gracieuse d'un petit galop, l'exactitude de son pas. Et l'extrême attention que l'on met à faire des actes graves.
Ils sont à l'œuvre. Au centre. Elle commande autant que lui, elle sait l'importance, alors elle enseigne, elle aussi. J'ai quinze ans. Le vieux Carli, m'a dit. « Mr Nicolas, je vais vous enseigner. On commencera par le pas. On continuera par le pas. Et on finira par le pas. Après vous serez un grand cavalier, et si vous ne l'êtes pas, vous aurez appris au moins ce que c'est qu'être un homme... A cheval ! »

 

J'ai mal au dos, dans tous mes muscles. La position est revue dix fois, vingt fois, cent fois. Le buste, le bassin, les reins, la tête, le regard, les épaules, les bras, les poignets, les doigts, les jambes, les cuisses, les genoux, les mollets, les pieds. Rien ne lui échappe. Et recommencer. Chercher, la position sans crispation, dans le relâchement et la vigilance, souple sans mollesse. Corriger. Corriger sans cesse.
« Mr Nicolas, ce n'est pas l'équitation que je vous apprends, c'est la vie, alors concentrez-vous. Appliquez-vous. » 

« L'intention passe votre corps, par vos muscles... arrêtez de réfléchir...appliquez-vous ! »
« Votre désir, votre volonté, est un appel qui doit mobiliser le silence de vos muscles, leur abandon. L'impulsion n'est que le résultat de vos deux désirs conjugués. Rien de la force ne doit exister. ».
« Refaire, Mr Nicolas ! Refaire !... »
Il est au pas à coté de moi. Il refait.
« Ce sont les chevaux qui ont inventé l'art. Depuis des siècles on essaye de les copier. Même les dieux s'en sont mêlés... au départ les chevaux avaient des mains et les œuvres qu'ils faisaient rendaient les hommes et certains dieux jaloux, envieux, c'est un décret divin qui changea leurs mains en sabots. Alors, c'est juste après que les chevaux ont inventé la liberté et la grâce. La grâce, Mr Nicolas.... Vous en êtes loin... ».
Ma jeunesse exaltée le voit danser.
« Un jour vous approcherez le geste, et ça sera comme une brûlure de foudre. Mais avant il vous faut revenir toujours au même, il vous faut repartir du début, toujours... et refaire. Vous percevrez votre corps comme si vous étiez vous-même le cheval. A ce moment là, vous saurez. Il vous suffira d'inventer et tout sera simple, évident... »
Ces leçons sont longues, épuisantes. Il commande l'arrêt. Fait la grimace. Corrige. Il commande le pas. Fait la grimace. Corrige. Inlassablement. Au souffle de mon cheval, il sait, et corrige inlassablement. Ne pas trotter. Raffermir le désir, l'ancrer dans chaque muscle, abandonner toute pensée, être là, simplement être là, avec son cheval, être avec lui, dans le geste, dans le désir avant le geste. Sentir cette masse comme si c'était sa propre masse.
« Un jour vous approcherez le geste...mais vous ne l'atteindrez jamais....ça blesserait le soleil, Mr Nicolas. Vous comprenez, ça blesserait le soleil. »
Au bout d'un long temps il descend parfois de cheval, avec la lenteur de son âge. Avril sait. Elle sait que c'est le temps de la cigarette. Il la caresse de sa main nue et de sa voix de rocaille corse, sa voix de pierre généreuse. Il lâche les rênes, fixe sa gauloise à son fume cigarette, et se met à marcher en suivant toujours mon pas, mon geste, ma patience, mon entêtement, mon rêve. Avril le suit, sans être tenue. Elle, la fougueuse, la rétive, la gracieuse, l'arrogante, elle le suit. Lui. Dans le calme, dans la paix sans doute. Elle irait dans le feu avec lui, s'il le fallait. « C'est le cheval qui sacrera votre geste, c'est lui qui sait pour vous... vous, vous ne savez rien, et vous ne saurez jamais rien, et c'est mieux ainsi... pour la danse, c'est mieux de ne rien savoir... jamais. »


C'était un temps où il n'y avait pas de vrais plaisirs. Mais c'était un temps grave. Plein. Entier. Un temps sans concession. Mon premier temps d'usure. Il n'y avait pas de plaisir mais autre chose, une voix qui roule un peu les « r », la vie qui s'efforce d'épuiser le vain, le futile, pour trouver ce qui existe de pur après notre impatience, qui s'efforce à œuvrer dans le simple avec panache. C'était un temps où l'on était à la tâche. Pour rien. Pour le geste. Le geste inutile, qui ne rajoute rien au ciel, rien aux étoiles, rien aux humains, rien au soleil, mais qui pourrait le blesser.

Il m'arrive de penser à vous monsieur Carli. A votre vieille tête de corse digne, à votre chapeau, à votre moustache. Il m'arrive de vous revoir avec Avril, la belle énigmatique. Et peut-être me parlez-vous encore.
Alors je fais ce que vous m'avez apprit. J'use.

« Parce qu'un jour... derrière, juste derrière l'usure, c'est une charge. Et c'est un petit matin, et c'est la mort, et c'est l'ivresse qui t'empoigne jusqu'au bout du sexe, et tu galope…droit devant… et tu oublies tout… il y a seulement toi, ton cheval et la mort… droit devant ! »

 

C'est cela le temps du livre, c'est cette charge de la parole vers la mort. Cette charge mille fois apprise dans le silence du pas, du marcher droit, de la douleur des muscles, dans la patience laborieuse de l'œuvre simple. La parole est un cheval silencieux qui t'enseigne. Elle te sait mieux que quiconque. C'est elle qui te supporte avec tes maladresses, c'est elle qui a le souffle. Donne lui ton temps, elle en fera de la danse, donne lui ta solitude elle en fera un chant.
Un jour c'est là.
Le livre t'appelle.
Il te nomme.
Alors c'est maintenant....il faut charger, sans trembler.
Droit devant....
Franck

20 juillet 2008

Vacillant.....

Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide.
J'ai quitté chaque être, chaque chose, chaque lieu. J'ai quitté ma maison, mes ancêtres, ma mémoire, j'ai laissé derrière moi les aubes blanches et leurs promesses, j'ai ouvert des portes et franchi des seuils de chagrins, j'ai déplié un à un chaque souvenir, j'ai prononcé tous les mots pour me défaire des paroles vaines.
J'ai déshabillé chacun de mes désirs. J'ai abandonné toutes mes richesses d'or et de pierres. J'ai oublié toutes les grandes pensées, toutes les morales, toutes les fois, j'ai renoncé à tous les dieux. J'ai rompu tous mes liens, répudié toutes mes épouses.
J'ai parcouru les chemins les plus pauvres, traversé les landes amères, les déserts lumineux, j'ai grimpé sur les sommets les plus hauts, habité les grottes les plus profondes. J'ai eu soif. J'ai eu faim. J'ai eu peur. J'ai débarrassé mon sommeil de tous les rêves. J'ai attendu, jusqu'à ce que l'attente se lasse et se décompose. J'ai même aimé jusqu'à la douleur.

J'ai agrandi l'univers pour y loger de plus grands désespoirs, j'ai inventé des océans violents pour être sûr de mes naufrages. Je me suis vêtu de silences et d'ombres. J'ai même connu l'ivresse et ce qu'il y a après l'ivresse. J'ai épuisé mon sang et ce qui reste après le sang.
Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide. Entre la pesanteur et la grâce.
Car il nous faudra choisir entre les tremblements et les frissons.
Et n'être qu'un souffle vacillant.
Franck.

19 juillet 2008

Le vieux silence.....

Au bout du texte survit un long râle inaudible, la forme ultime de l’expiation. Le silence encombré des morts. Le vieux silence n’en fini pas de peser sur les noces obscure de la parole défaite et de l’oubli. Quelque chose dans le texte se refuse dans la longueur d’un long râle inaudible. Dans une lenteur épuisante. C’est peut-être cela le chaos. Le vieux silence et la vieille parole.

Franck.

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